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SAINT-VALENTIN

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SAINT-VALENTIN

  Le 14 février 2008, le ciel était clair et absolument beau, versant un jour cristallin et froid sur le Causse de Limogne, au Sud du Lot. Revenu de son jogging matinal, Tristan Abélard appela son épouse à plusieurs reprises, et, n’obtenant pas de réponse, entreprit de fouiller chaque pièce du mas. Enveloppée d’un vilain peignoir violet, linceul improvisé, Aimée gisait dans la salle de bain, sur le carrelage bleu, au pied du lavabo, une brosse à la main. Le vieil homme resta pétrifié plusieurs minutes, puis appela les secours, qui ne purent que constater le décès.

  Tristan Abélard fut entendu par la police de Cahors, et rapidement disculpé. Il n’avait aucun mobile, et rien ne permettait de l’accuser. L’autopsie révéla qu’Aimée avait succombé à une rupture d’anévrisme, et qu’elle était partie d’un coup, sans souffrir. La mort avait cruellement choisi de frapper à la Saint-Valentin. La veille, Tristan avait réservé une table dans une auberge des environs, s’apprêtant à célébrer plusieurs décennies d’une vie commune simple et stable, confortablement banale. Tous deux s’étaient connus, jeunes, dans les locaux de l’INRA, non loin de Versailles, s’étaient mariés civilement dans la ville bourgeoise des Yvelines où ils résidaient, avaient conçu deux grands et athlétiques garçons, désormais quadragénaires. La retraite venue, le couple d’ingénieurs avait acquis un corps de ferme en calcaire blanc à l’écart d’un minuscule village quercynois épargné par l’autoroute, comme pour retrouver un contact avec une nature qu’ils avaient, pendant des années, disséquée en laboratoire. Les gens du coin, eux-mêmes âgés, les appelaient sobrement « Les Parisiens », ou, plus sobrement encore, « Les Abélard ». On les croisait lors des fêtes communales. Lui était fort et massif, rasé de près, vêtu avec une certaine élégance surannée, elle petite et fluette, ses cheveux gris coupés courts, d’épaisses lunettes d’écaille sur le nez.

  Tristan, qui aimait sa femme, passa rapidement des pleurs à l’hébétude, ne se nourrissant presque plus, restant cloîtré dans une maison devenue brutalement vide, étrangère. C’étaient, parfois, de longues stations devant la télévision éteinte, ou d’interminables soliloques nocturnes, d’infinies errances dans la nuit, autour du mas. N’ayant jamais envisagé de vieillir seul, le veuf se laissait dépérir. Alerté par un voisin, l’un des fils, qui habitait Toulouse avec sa famille, vint dans le Lot tous les week-ends, nettoya la maison, arracha les mauvaises herbes, força son père à manger et à sortir, jusqu’à le traîner dans les lotos chasseurs, ou dans les vide-greniers. Docile, cassé et voûté, Tristan accepta le traitement, et, au fil des semaines, refit surface. Bientôt les villageois le virent reprendre le jogging, faire le marché, échanger quelques propos d’usage, et autres considérations météorologiques. Les visites du fils s’espacèrent.

  Aimée, farouchement athée, souhaitait être incinérée, laissant à ses proches le soin de disposer de ses restes comme bon leur semblait. Tristan fit donc le nécessaire, et garda l’urne funéraire enfouie sous un étrange petit autel en forme de dolmen, caché dans un recoin du jardin. Une fois guéri de sa dépression, le veuf prit l’habitude de se recueillir, chaque matin, devant l’autel, comme d’autres, armés d’un bouquet, d’un arrosoir en plastique, vont au cimetière tous les dimanches.

  Sans préciser l’intérêt d’une telle acquisition, Tristan acheta un jour une parcelle de bois, baptisée les Rozières, à un agriculteur du coin. Un tiède après-midi d’automne, des chercheurs de champignons surprirent le retraité en train de couper des arbres à la tronçonneuse, avant de les empiler soigneusement en stères, à l’aide d’un énorme scarabée métallique aux pinces démesurées, pourvu d’épaisses chenilles. Intrigués, ils lui posèrent quelques questions, sans obtenir de réponse nette. Bientôt, le bruit se répandit dans le canton que Tristan s’était improvisé bûcheron, sans qu’on sache pourquoi. Quand on l’interrogeait, l’homme, qui avait dépensé presque tout son argent en matériel agricole, restait évasif, parlait mystérieusement de retailler la forêt. Des paysans se mêlèrent de la chose, l’espionnèrent vaguement, et son fils s’inquiéta, jusqu’à engager, quelques mois durant, un détective privé. Son père avait-il perdu la raison ? Été comme hiver, malgré la chaleur, le froid, et surtout l’âge, Tristan poursuivait opiniâtrement sa tâche, occupant ses soirées solitaires à lire des ouvrages d’arboriculture, consultant des sites spécialisés. Le fils finit par croire qu’il s’agissait là d’une thérapie, d’une façon de faire son deuil, de s’abrutir afin d’oublier, de s’occuper. Progressivement, les gens cessèrent de surveiller les allées et venues du « Parisien », ne prêtèrent plus attention à ses énigmatiques, et herculéens, travaux.

  Le samedi 14 février 2015, sept ans jour pour jour après la mort d’Aimée, un pâle soleil éclairait doucement les collines endormies, les immenses étendues couvertes de chênes, les étangs pareils aux taches d’argent, le village caché, au bout d’une étroite départementale. Tristan se leva aux aurores, puis enfila un magnifique costume noir, et, laissant la porte grande ouverte, saisit l’urne funéraire sous l’autel. Son fusil de chasse en bandoulière, il se rendit ensuite au bois des Rozières, au milieu de la vaste clairière qu’il avait lui-même créée, avant de répandre les cendres de sa femme au sol, et de se tirer une balle en pleine tête.

   Un couple de jeunes randonneurs anglais paniqués découvrit le cadavre le lendemain. Tristan, qui avait laissé une courte lettre bien en évidence sur la table du salon, voulait lui aussi être incinéré, et reposer dans la clairière, auprès d’Aimée. Son fils respecta sa volonté, et ses cendres se mêlèrent à la terre, non loin des restes de son épouse.

   Un mois après les faits, un pilote d’ULM, survolant par hasard les lieux du drame, remarqua quelque chose d’étrange au sol, et réprima un cri de surprise.

   Quelqu’un avait taillé une clairière dans la forêt, en forme de cœur.


2 commentaires

  1. Prisca Poiraudeau dit :

    Ton écriture, ton style, comme dans ton roman « disparition » fait penser un peu à des polars noirs je trouve…Et j’apprécie.J’aime bien tes descriptions des paysages.Quand à ce récit je t’ai écrit mes impressions dans un mail.

    Aimé par 1 personne

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