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MÉMOIRE DES POÈTES XXXI: PEGEEN VAIL GUGGENHEIM (1925-1967), Cimetière du Père-Lachaise, division 94 (article paru dans « Diérèse » 75, printemps 2019)

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   Nous avons déjà évoqué la dynastie juive new-yorkaise Guggenheim dans Diérèse 73, lorsque nous avons parlé de Max Ernst et de son épouse, la collectionneuse Peggy Guggenheim, (1898-1979), héritière de la célèbre fondation à Manhattan.

   Mariée une première fois à l’écrivain Lawrence Vail en 1922, cette dernière a deux enfants, Sindbad et Peggeen, née le 18 août 1925 à Ouchy, en Suisse. Pegeen, qui fréquente l’école bilingue de Neuilly, part en Angleterre, puis aux États-Unis dès 1941. Scolarisée à la prestigieuse Lenox School, la frêle jeune fille aux longs cheveux blonds tombe amoureuse du peintre français Jean Hélion (1904-1987), l’un des introducteurs de l’abstraction outre-Atlantique, ami de Piet Mondrian, de Fernand Léger. Les noces sont célébrées en 1946. Le couple, qui a trois garçons, Fabrice, David et Nicolas, se sépare en 1956. Très affectée, Pegeen se réfugie chez sa mère à Venise, en compagnie de Nicolas, le cadet.

   Trois ans plus tard, Pegeen s’installe rue du Dragon, à Paris, avec Ralph Rumney (1934-2002), peintre anglais rencontré à Londres en 1957, lors du vernissage d’une exposition consacrée à Francis Bacon, à la Hanover Gallery. Nouveau réaliste bohème, Rumney a notamment cofondé l’International Situationniste avec Guy Debord et Piero Simondo. Les deux époux ont un fils, Sandro, et déménagent sur l’île Saint-Louis. Peggeen, qui souffre de dépression depuis l’adolescence, parvient néanmoins à créer son propre univers pictural, et travaille intensément. Elle accède ainsi à une forme de reconnaissance. Deux expositions sont prévues, au Danemark et au Canada, mais Pegeen se suicide le 1er mars 1967, en ingérant une dose massive de médicaments, à seulement quarante-et-un ans.

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   [Ce fut à Mexico] que j’appris l’affreuse nouvelle de la mort de ma fille, ma Pegeen chérie, qui était pour moi une mère, une amie et une sœur, déclare Peggy Guggenheim dans son autobiographie (Ma vie, mes folies, 2004, Plon, 1987 pour la traduction française). D’aucuns prétendent que la mère a toujours écrasé la fille, qui en retour lui vouait une admiration sans borne. Par-delà toute rivalité, une salle est toutefois consacrée à Peggeen à la « Peggeen Guggenheim Collection » de Venise. On peut y découvrir de grandes réalisations colorées, quasi-enfantines, révélant un univers torturé, un esprit souffrant, derrière l’apparente naïveté. Belle-fille de Max Ernst (de 1941 à 1946, comme signalé dans l’avant-dernier numéro), Pegeen, qui a fréquenté les plus grands artistes surréalistes, doit également beaucoup à Yves Tanguy, Breton expatrié outre-Atlantique. On retrouve ainsi dans sa peinture des figures improbables, récurrentes, anthropomorphes, ainsi que des personnages affectueux, aux traits apaisés. Le monde que nous propose Pegeen s’affirme un peu plus réel que le vrai puisqu’il semble plus voisin du Paradis Terrestre. Aucune culpabilité ne vient ternir ses couleurs, accabler son dessin déclare pour sa part Raymond Queneau[1]. Pour en savoir davantage, on consultera l’excellente biographie co-écrite par Benjamin Lanot et Benjamin Hélion, petit-fils de la plasticienne, Pegeen Vail Guggenheim (Paris, Sisso éditions, 2010).

   Âme rêveuse,instable, Pegeen repose auprès de ses enfants, dans la sépulture « JULES JEFFERSON VAIL », banal caveau gris orné d’un crucifix, au bord l’allée transversale numéro 3 (juste à côté de la tombe de la spirite « Bonne Maman » (1821-1908), dont la tombe est indiquée sur le plan fourni à l’entrée).

[1] « Préface au catalogue de Pegeen Hélion à la Galeria del Corso »

[2] Œuvres complètes, tome III, bibliothèque de la Pléiade, NRF, Paris.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXX: CLARENCE JOHN LAUGHLIN (1905-1985), Cimetière du Père-Lachaise, columbarium, division 87, case 777 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018)

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   Né le 14 août 1905 à Lake Charles, en Louisiane, Clarence John Laughlin déménage avec sa famille à la Nouvelle Orléans dès l’âge de cinq ans. Son père, récemment ruiné suite à de mauvaises affaires, trouve effectivement un travail à l’usine. Amoureux des mots, ce dernier transmet sa passion littéraire au jeune Clarence John. La disparition de cette figure paternelle aimante, en 1918, affecte cruellement l’adolescent. Timide, introverti, solitaire, ce dernier quitte l’école dès 1920, à l’âge de quinze ans, sans cesser de lire et d’apprendre. Très cultivé, inspiré par les Symbolistes français, Clarence John souhaite avant tout devenir écrivain, et compose de nombreux poèmes, récits, dont beaucoup demeurent encore inédits.

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« Elegy for the old South », John Clarence Laughlin

   Il découvre la photographie à plus de vingt-cinq ans en autodidacte, et se lance comme professionnel, en freelance. Il commence par photographier les rues et la vie, à la Nouvelle-Orléans, avant de déménager pour New-York dès 1940, et travaille pour Vogue. Brouillé avec Edward Steichen, le rédacteur en chef, il est ensuite employé par le gouvernement, et développe en parallèle un projet original, en jouant sur l’illusion, en mêlant formes géométriques, corps accessoires et costumes, selon son propre style. Son principale modèle est alors Dody Weston Thompson (1923-2012), femme à la beauté trouble, qui épousera Edward Weston et deviendra elle-même photographe.

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   Revenu à la Nouvelle-Orléans, Clarence John Laughlin meurt le 2 janvier 1985, à l’âge de soixante-dix neuf ans. L’homme, qui a beaucoup exposé, laisse derrière lui plus de 17000 clichés, ainsi que plusieurs plaquettes poétiques. Méprisé par beaucoup de professionnels ou d’historiens de l’art, Laughlin, qui admirait profondément Eugène Atget, repose désormais au columbarium, dans la case 777, soit en surface. « In memory of Clarence John LAUGHLIN 1905-1985, surrealist writer and photographer » pouvons nous lire sur sa dernière demeure. L’homme, qui usait d’un matériel ancien, dépassé, apparaît aujourd’hui comme un des premiers photographes surréalistes américains. Refusant toute forme de réalisme, Laughlin, qui a commencé par capter le Sud profond, se tourne en effet délibérément vers l’imaginaire, délaissant toute forme de réalisme, de vraisemblance, au profit de photomontages parfois érotiques, parfois un peu sinistres, pour ne pas dire gothiques, à travers de singulières scènes oniriques en noir et blanc. Photography is one of the most authentic and integral modes of expression in this world in which we lives déclare-t-il, soit La photographie est l’un des plus purs moyens d’exprimer le monde qui nous entoure.

N.B. : La case 777 se situe à la surface, à droite de la chapelle mortuaire, au rez-de-chaussée.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXIX: CLAUDE COURTOT (1939-2018), Cimetière du Père-Lachaise, jardin du souvenir, division 77 (article à paraître dans « Diérèse » 74)

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   Né le 6 janvier 1939 à Paris, dans le XIVème arrondissement, agrégé de Lettres classiques dès 1961, Claude Courtot est nommé professeur au lycée Ronsard de Vendôme. Trois ans plus tard, soit en 1964, il envoie son Introduction à la lecture de Benjamin Péret à Jean-Louis Bédouin (1929-1996). Celui-ci le présente à André Breton, le 28 novembre 1964 dans le bar parisien « La Promenade de Vénus ». Dès lors, renonçant à un projet de thèse consacré au mouvement, Claude Courtot se lance dans la création littéraire et l’action politique auprès de Jean Schuster (1929-1995, inhumé au cimetière de Pantin), et participe à toutes les actions du groupe en compagnie de Philippe Audouin, Marc Debenedetti ou encore Jean-Claude Silbermann, signant de nombreux articles dans la revue L’Archibras dirigée par ce même Schuster. Très actif lors des évènements de mai 68, C. Courtot, qui a noué des liens avec les surréalistes tchèques, organise l’exposition « Principe de plaisir » à Prague, juste avant l’arrivée des chars russes. Il publie un second essai, cette fois consacre à René Crevel (1900-1935, inhumé au cimetière de Montrouge), dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers, en 1969. Conscient de l’impossibilité pour le surréalisme de se renouveler, ne croyant plus au sens de l’aventure collective, il prend acte, non sans amertume, de la dissolution du mouvement en 1969, et participe à la revue Coupure deux ans durant.

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   En 1971 paraît Carrefour des errances chez Joël Losfeld, ouvrage plus personnel rassemblant douze courts textes. Prends garde : les rabatteurs de l’amour et de la poésie commencent à nous encercler… y écrit-il notamment. Suit un silence d’une dizaine d’années. Courtot, qui enseigne les lettres à Paris, au lycée Janson-de-Sailly, prononce par ailleurs de nombreuses conférences sur le surréalisme à l’étranger. En 1980, il assiste Milan Kundera pour une retraduction de La Plaisanterie, et, en 1982, reprend la plume pour écrire les poèmes de La voix pronominale. D’autres livres suivront, parmi lesquels Une épopée sournoise, récit publié chez José Corti en 1987, ou encore Les Ménines, texte hybride mêlant portraits et manifestes.

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   Je suis l’unique thème de ce que j’écris, déclare Courtot, qui désire fixer sur le papier sensible l’image fugitive des chimères et des fantômes qui [le] hantent. De fait, l’homme a consacré plusieurs essais à des figures proches ou loin du surréalisme, mais l’essentiel de son œuvre demeure autobiographique. On lui doit ainsi une longue et passionnante Chronique d’une aventure surréaliste, publiée en quatre tomes chez l’Harmattan à partir de 2012. S’y côtoient des souvenirs liés au groupe, des impressions de voyage, des morceaux d’actualité.

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   Président de l’association « Les amis de Benjamin Péret », très actif, Claude Courtot, qui vit à Saint-Ouen depuis de nombreuses années, décède à Saint-Denis le 9 août 2018, des suites d’un cancer, à l’âge de soixante-dix neuf ans. Ainsi s’éteint un des derniers grands témoins de la grande époque. Ses cendres sont répandues dans la jardin du souvenir (division 77), et non dans la Méditerranée, comme Antoine Vallin, professeur de Lettres classiques mélancolique parti à la recherche du mythique Caius Cornelius Gallus, dans le roman L’Obélisque élégiaque (éditions François Bourin, Paris, 1991) : Il se proposait de retourner en Campanie au printemps suivant. Il emporterait les cendres d’Antoine et les jetterait dans la mer d’Italie, quelque part entre le Pausilippe et Pompéi. (p. 193)

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MÉMOIRE DES POÈTES XXVII: JACQUES BARON (1905-1986), Cimetière du Père-Lachaise, DIVISION 93 (article à paraître dans « Diérèse » 74)

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   Surnommé le « Rimbaud du surréalisme » du fait de sa précocité, Jacques Baron naît à Paris le 21 février 1905, et passe son enfance à Nantes. Revenu dans la capitale vers 1920, il rencontre André Breton et Louis Aragon le 14 avril 1921 dans l’église Saint-Julien-le Pauvre, à l’occasion d’une sortie organisée par Dada. Il est alors accompagné de Roger Vitrac. En octobre de la même année, ses premiers poèmes paraissent dans Aventure, revue dirigée par Marcel Arland, René Crevel Georges Limbour, Vitrac et Max Morise. Rapidement, Baron entre dans le groupe surréaliste, et collabore aux différentes feuilles du mouvement, dont La Révolution surréaliste. Il n’a que dix-neuf ans quand parait son premier recueil, L’Allure poétique, vite salué par Aragon. Ayant rejoint, avec Péret, Breton, et Unik, le PCF en 1927, Baron se tourne vers le trotskisme après son exclusion du groupe le 11 mars 1929 : ulcéré par la personnalité fougueuse de Roger Vailland, et par un de ses articles rendant hommage au préfet de police Chiappe, le pape du surréalisme organisé une réunion autour du thème « Examen critique du sort fait récemment à Léon Trotzky » (sic), et en profite pour congédier Prévert, Man Ray, Yves Tanguy et tous les membres du Grand Jeu. Baron, qui collabore à La Critique sociale, revue fondée par Boris Souvarine, se lie d’amitié avec Georges Bataille.

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   Auteur de plusieurs articles pour la revue Minotaure, ayant réglé ses comptes avec Breton, l’homme poursuit une vie libre. Après s’être engagé dans la marine marchande, avoir parcouru le monde et œuvré comme journaliste radio, il reçoit une forme de consécration en recevant le prix des Deux-Magots, à trente ans seulement, pour son unique roman Charbon de mer, récit à travers lequel il imagine un autre destin pour Rimbaud, qui ne serait pas parti pour Le Harrar. Son intérêt pour les artistes ne faiblit pas, puisqu’il signe plusieurs articles consacrés à Picasso ou encore au sculpteur Jacques Lipchiz. Dans ses mémoires, parues en 1969 et intitulées L’An I du surréalisme, Baron revient sur sa relation avec Victor Serge, sur mai 68 et sur les principales figures du surréalisme, qu’il juge plus ou moins sévèrement. Décédé le 30 mars 1986, à l’âge de quatre-vingt-un ans, Jacques Baron repose désormais aux côtés de sa femme Odette, née Dreyfus, dentiste à Montmartre, sous l’austère caveau noir, un peu usé par le temps, « DREYFUS-BIBARD », qui ne comporte aucun signe religieux. Auteur de nombreux ouvrages, dont l’un est consacré, à l’instar des Tarahumaras d’Artaud, au peuple maya, Baron a en outre écrit une très belle Anthologie plastique du surréalisme, publiée par Philipacchi en 1980, ainsi que de très beaux recueils. Laissons-lui donc la parole :

Si comme on me l’a dit je dois changer de peau
Dans une autre vie
Je serais à vingt ans matelot au long cours
Et j’aimerais une femme qui ne m’aimerait
Peut-être pas
J’aurais du vague à l’âme pour la treizième fois

NB : Pour retrouver la tombe :
Jacques Baron est inhumé avec Odette Baron Dreyfus dans la concession 42CC1901
Compter deux lignes par rapport à la division 92, et vingt tombes par rapport à la division 94.

MÉMOIRE DES POÈTES XXV: MAURICE NADEAU (1911-2013), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

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Maurice Nadeau (1911-2013)

   Né à Paris le 21 mai 1911, orphelin de guerre très jeune, Maurice Nadeau intègre l’école Normale Supérieure de Fontenay Saint-Cloud après le baccalauréat, et adhère dès 1930 au PCF. Exclu en 1932, il adhère à la Ligue Communiste, mouvement d’obédience trotskiste fondé par Pierre Naville (1903-1994), lui aussi surréaliste, et fréquente assidûment Breton, Gide, Prévert ou encore Benjamin Péret. Agrégé ès Lettres en 1936, il enseigne à Prades, dans les Pyrénées-Orientales, comme professeur, puis à Thiais comme instituteur. Il collabore alors, en compagnie de Breton, à la revue Clé, pour protester contre l’internement en France de républicains espagnols. Brièvement mobilisé lors de l’entrée en guerre, Nadeau résiste auprès de David Rousset (1912-1997), et réchappe de peu à la déportation. Publiée en 1945, son Histoire du surréalisme, fait longtemps référence.

   Ayant abandonné l’Éducation nationale dès 1945, Nadeau devient critique à Combat, journal issu de la Résistance, sous le patronage d’Albert Camus. Grand découvreur, il révèle notamment Georges Bataille, René Char, Henri Michaux, Henry Miller, ou encore Claude Simon. Il entame également l’édition des œuvres complètes de Sade, et prend la défense de Louis-Ferdinand Céline, alors en disgrâce. Pendant plus de trente ans, il travaille pour plusieurs périodiques et pour plusieurs maisons, parmi lesquelles Corréa, Juliard, Denoël ou encore Robert Laffont. Son activité politique se poursuit, puisqu’il signe le Manifeste des 121, pour protester contre la guerre d’Algérie, avec Jean-Paul Sartre.

   Le 15 mars 1966, aux côtés de François Erval, Maurice Nadeau fonde La Quinzaine littéraire, qu’il anime en compagnie d’Anne Sarraute (1930-2008) et dont il prend la direction dès 1970. Le bimensuel, qui connaîtra d’importantes difficultés financières, sera soutenu par une vente aux enchères, organisée en 1976, avec la participation de Pierre Soulages, Henri Michaux ou Samuel Beckett notamment. L’année suivante, en 1977, Nadeau fonde sa propre maison d’édition, qu’il rebaptisera « éditions Maurice Nadeau » en 1984, et qu’il dirigera jusqu’à sa mort. Fidèle à sa réputation, l’homme déniche nombre de futurs génies, qu’il fait parfois traduire. Citons entre autres Malcolm Lowry, J.M. Coetzee, Fernando Arrabal, mais aussi Georges Perec, et Michel Leiris, et, plus récemment, Michel Houellebecq, à travers son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

   Toujours en proie à des difficultés financières, Maurice Nadeau signe, le 16 mai 2013, un texte intitulé « Vous ne laisserez pas mourir la Quinzaine« , sorte de manifeste programmatique dans lequel il imagine les moyens légaux de sauver un journal devenu culte, mais trop peu lu. Il meurt le mois suivant, soit le 16 juin 2013, à l’âge de cent deux ans, avec le titre de commandeur des Arts et Lettres. Incinéré au Père-Lachaise, il repose désormais avec les siens, dans le cimetière de Jouy-en-Morin, en Seine-et-Marne. Réalisateur, son fils Gilles Nadeau a repris la direction de la Quinzaine, quand sa fille, Claire Nadeau, est actrice.

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Maurice Nadeau repose désormais au cimetière de Jouy-sur-Morin, en Seine-et-Marne.

  Pionnier, M. Nadeau nous a laissé un témoignage poignant, et vivant, sur ses contemporains, à travers Grâce leur soient rendues, paru en 2010 chez Albin Michel. Ses relations avec Breton et le milieu surréaliste demeurent néanmoins, comme souvent, conflictuelles. Ayant rencontré le « pape du surréalisme » le 11 novembre 1938 à l’issue d’un meeting du P.O.I (Parti Ouvrier Internationaliste), il se voit confier des responsabilités importantes au sein du mouvement, dont l’impression du bulletin Clé (évoqué plus haut), et l’organisation de la FIARI (Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant). Proche de la revue résistante La Main à plume, sous l’Occupation, Nadeau accepte mal les critiques que Breton adresse à son Histoire du surréalisme, notamment lorsque ce dernier lui reproche d’avoir enterré le mouvement, et de surévaluer le rôle de Queneau ou de Prévert. Il n’en participe pas moins à divers évènements, dont une exposition de tracts surréalistes, organisée à la librairie La Hune du 29 juin au 17 juillet 1948, pour la parution des Documents surréalistes qu’il a lui-même réunis. En 1949, dans Combat, il fait grief à Breton de se tourner vers l’occultisme, au détriment de la révolution. Piqué, l’auteur de Nadja reproche au futur éditeur de n’avoir aucune vraie sensibilité poétique, pour s’être fourvoyé dans l’affaire de La « Chasse spirituelle », texte apocryphe de Rimbaud, faux publié par des comédiens. Malgré tout, la jeune génération surréaliste, qui compte notamment Jean Schuster (1929-1995, inhumé au cimetière de Pantin) ou Charles Duits (1925-1991, inhumé au cimetière de Montparnasse), apporte son soutien matériel à La Quinzaine.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXIV: SARANE ALEXANDRIAN (1927-2009) ET MADELEINE NOVARINA (1923-1991), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM, case 40048 (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

Sarane Alexandrian (1927-2009) et Madeleine Novarina (1923-1991) -case 40048-

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Photographie de Pierre-Yves Beaudouin

   Surnommé « Sarane » par sa nourrice indienne, Lucien Alexandrian est né à Bagdad le 15 juin 1927 d’une mère française et d’un père arménien, stomatologue du roi Fayçal Ibn Hussein. Maîtrisant à la foi l’arabe, l’arménien, le turc et le français, l’enfant arrive très jeune à Paris, chez sa grand-mère, pour soigner une poliomyélite. Là, il suit les cours du lycée Condorcet mais termine sa scolarité à Limoges, avant de rejoindre le maquis. Engagé dans la Résistance, il rencontre l’exubérant dadaïste autrichien Raoul Hausmann (1886-1971). Très proche d’André Breton dès son retour à Paris, Sarane Alexandrian, qui obtient son baccalauréat en philosophie en 1946, suit des études d’art à l’école du Louvre, et se voit confier le secrétariat de la revue Cause, en compagnie de l’Égyptien Georges Henein (1914-1973), et d’Henri Pastoureau (1912-1996, père du médiéviste Michel Pastoureau). Tous trois sont chargés de répondre aux demandes d’adhésion de surréalistes venus du monde entier, puisque le mouvement s’est internationalisé. En 1948, après avoir quitté le groupe suite à l’exclusion de Roberto Matta, S. Alexandrian cofonde Néon, périodique qui connaît cinq numéros, et qui se veut le manifeste du « Contre-groupe H ». En rupture avec l’orthodoxie de Breton, cette nouvelle tendance associe essentiellement la jeune garde, avec notamment Claude Tarnaud, Stanislas Rodanski, Alain Jouffroy (1927-2013, inhumé dans la division 49 et précédemment évoqué Notre article sur Alain Jouffroy (cliquer sur le lien)), Jindrich Heisler (inhumé au cimetière de Pantin. Sa tombe a disparu), ou encore Jean-Dominique Rey. Citons également Madeleine Novarina, que Sarane Alexandrian épouse en juillet 1959, et qui restera à ses côtés jusque dans la tombe. Désirant se détacher de l’abstraction, pour en revenir au sensible, le contre-groupe H puise essentiellement son inspiration dans le vécu. En outre S. Alexandrian dissocie nettement poésie et politique, et se défie notamment de l’engagement très fort du groupe surréaliste belge auprès du parti communiste : La révolution poétique et la révolution politique n’ont rien à faire ensemble. Elles n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes moyens, elles n’intéressent pas le même public et ne mobilisent pas les mêmes acteurs. La première est supérieure à l’autre, intellectuellement, et ne saurait sans déchoir se mettre sous sa dépendance déclare-t-il ainsi dans Le Spectre du langage (manuscrit demeuré inédit), ou encore Ce ne sont pas aux poètes de s’engager dans la politique, ce sont aux politiciens de s’engager dans la poésie. Poursuivant sensiblement le même objectif, le groupe « Infini » lui succède de 1949 à 1966. Le « grand Cri-Chant du rêve », comme le surnomme Victor Brauner (1902-1966, inhumé au cimetière de Montmartre), ne remettra cependant jamais en cause son amitié et son admiration pour Breton, auquel il consacre d’ailleurs un ouvrage brillant, André Breton par lui-même (éditions du Seuil, 1971): Auprès de lui, on apprenait le savoir-vivre des poètes, dont l’article essentiel est un savoir-aimer… On l’admirait pour la dignité de son comportement d’écrivain, ne songeant ni aux prix, ni aux décorations, ni aux académies.

 

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Sarane Alexandrian

   Lecteur acharné, travailleur infatigable, esprit toujours curieux, Sarane Alexandrian poursuit une œuvre abondante, diversifiée, tant dans le champ théorique que dans le champ littéraire pur. Outre sa célèbre trilogie consacrée aux pouvoirs de l’imagination et de l’intuition (Le Surréalisme et le rêve, Le Socialisme romantique et L’Histoire de la philosophie occulte), l’auteur, qui signe de nombreux articles dans L’Oeil ou L’Express, publie de nombreux contes, petits bijoux hypnotiques, oniriques, dont certains ont été regroupés par Paul Sanda, dans L’impossible est un jeu (éditions Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2012). Citons notamment « L’enlèvement de la Joconde », où les protagonistes masculins du Louvre (le Condottiere, mais aussi les esclaves de Michel-Ange), sortent de leurs cadres, descendent de leur piédestal, pour devenir réels, une fois la nuit tombée, et tenter de ravir la belle Monna Lisa. Illustré par Jacques Hérold (1910-1987, inhumé au cimetière de Montparnasse), S. Alexandrian atteint probablement le sommet de son art romanesque à travers Les Terres fortunées du songe, une de ses aventures mentales (sic), monument de prose surréaliste, inclassable, mêlant poésie et narration, paru en 1980. Érotologue invétéré, il publie en outre nombre d’essais autour de la magie sexuelle, tel l’Histoire de la littérature érotique (Seghers, 1983), ou Le Doctrinal des jouissances amoureuses (Filipacchi, 1997). Enfin on lui doit de nombreuses monographies d’artistes, parmi lesquels bien des surréalistes, tel Jacques Hérold, cité plus haut, mais aussi Salvador Dali, les Allemands Hans Bellmer (cf. notre article sur Hans Bellmer (cliquer sur le lien)) Max Ernst (cf. le lien sur notre notice plus haut), dont nous avons parlé dans Diérèse, Jean Hélion ou encore sa propre épouse, Madeleine Novarina. Dernier volume paru, Les Peintres surréalistes (Hanna Graham, New-York-Paris, 2009) semble couronner ces années de réflexion, faire la synthèse. Influencé par des maîtres aussi différents que l’humaniste Cornélius Agrippa, André Breton, Aleister Crowley, ou Charles Fourier (1772-1837, inhumé au cimetière de Montmartre), Sarane Alexandrian aura joué un rôle phare dans l’évolution de la pensée surréaliste, notamment à travers Supérieur inconnu, revue d’avant-garde qui compte trente numéros, parus entre 1995 et 2011. Parmi les contributeurs, citons notamment Christophe Dauphin, qui a entre autres consacré une magnifique biographie à l’intéressé : Sarane Alexandrian ou le défi de l’imaginaire (L’Âge d’homme, Paris, 2006). Mort à Ivry, comme Antonin Artaud, le 11 septembre 2011, des suites d’une leucémie, Sarane Alexandrian lègue ses biens à la Société des Gens de Lettres en souhaitant que celle-ci encourage la création en aidant financièrement un auteur, le directeur d’une troupe de théâtre ou l’animateur d’une revue particulièrement méritant. D’un montant de 10 000 euros, la bourse Sarane Alexandrian a donc été fondée en ce sens.

 

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Dans L’aventure en soi (Mercure de France, 1990), récit autobiographique, Sarane Alexandrian mentionne longuement la femme de sa vie, prématurément décédée en 1991, à l’âge de soixante-sept ans. Tante de l’écrivain Valère Novarina, sœur de l’architecte Maurice Novarina, Madeleine Novarina naît le 28 novembre 1923 à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, au sein d’une fratrie de neuf enfants, et grandit au 2 place des Arts. Entrepreneur en bâtiment, son père, Joseph, refuse de la laisser intégrer l’école des Beaux-Arts. C’est donc auprès de son cousin, le peintre Constant Rey-Millet (1905-1959), qui lui-même admire ses gouaches fantastiques, que Madeleine effectue son apprentissage. Ayant pris une part active à la Résistance, elle est arrêtée avec sa sœur en juillet 1943, et interrogée par la Gestapo. L’officier SS, qui qualifie alors sa création « d’art dégénéré », décide de la faire déporter au camp de concentration de Ravensbrück. La jeune artiste est sauvée in extremis par son amant, l’avocat Marcel Cinquin, sous réserve qu’elle quitte Lyon définitivement. Arrivée à Paris, elle se lie d’amitié avec Victor Brauner dès mars 1946, et expose au premier Salon des Surindépendants. Là, Breton la remarque, et l’invite à participer aux réunions du groupe, le lundi au Café de la Place Blanche et le jeudi aux Deux-Magots, à Saint-Germain-des-Prés. En 1950, âgée de vingt-sept ans, elle fait un mariage malheureux avec un architecte de l’atelier Zavaroni, et peint alors une série de toiles sadomasochistes qu’elle détruira ultérieurement. Appréciée par Hans Bellmer, Benjamin Péret puis par Max Ernst, Dorothea Tanning, Yves Tanguy et Key Sage, elle fait la connaissance de Sarane Alexandrian en novembre 1954. Ils se marient fin juillet 1959.
Ayant obtenu une commande grâce à son frère Maurice, qui travaille alors pour les bâtiments civils, Madeleine Novarina réalise d’abord une mosaïque dans un immeuble d’Auguste Perret, au 52 rue Raynouard, derrière la maison de Balzac, puis seize vitraux en un style résolument moderne pour les églises de Vieugy et Marignier, en Haute-Savoie. D’autres commandes affluent, notamment pour les vitraux de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, en Seine-et-Marne, de la basilique Saint-François-de-Sales à Thonon-les-Bains et de la chapelle funéraire de l’église Saint-Maurice, à Annecy. Une rupture se produit alors, à travers les Patchworks, où se mêlent calligraphie, figuration et abstraction, à travers des scènes imaginaires surprenantes, avec diverses créatures apparaissant sur fond géométrique.
Ce travail se poursuit jusqu’en 1971. À l’été 1972, très affaiblie par une tumeur maligne, Madeleine Novarina doit mettre entre parenthèses ses grandes réalisations pour ne plus réaliser que des dessins automatiques à l’encre de chine, sortes de paysages intérieurs, pour reprendre les termes de son époux. C’est la troisième période de son art, plus intimiste, après les gouaches surréalistes de sa jeunesse, puis les travaux monumentaux. La maladie évolue lentement. Tombée dans le coma le 2 novembre 1991, Madeleine Novarina meurt prématurément deux jours plus tard. Pour finir, citons ces quelques vers, qui rappellent furieusement Henri Michaux:

Encore la corvée du ménage

Je tambouillonne

Tu m’écirages

Elle vaissellise

Nous surrécurons

Vous empailledeferisez

Ils mirauzenzimisent

 

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« Amoureuse arrivant sur un pas de danse », Madeleine Novarina, 1965.

Un site sur Sarane Alexandrian

Un site sur Madeleine Novarina (cliquer sur le lien)

 

MÉMOIRE DES POÈTES XXIII: LARS BO (1924-1999), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 86, COLUMBARIUM, case 18581 (article paru dans « Diérèse » 72, printemps 2018)

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   Né le 29 mai 1924 à Kolding, dans le Jutland, d’un père architecte et aquarelliste amateur, Lars Bo étudie d’abord à l’université des Arts appliqués de Copenhague, puis auprès du peintre figuratif Peter Rostrup Bøyesen (1882-1952), au Statens Museum for Kunst , avant d’intégrer l’École danoise de design, de 1941 à 1943. Ses dessins paraissent alors dans la presse. Résistant, Lars Bo gagne Odense, sur l’île Fionie, puis, après la guerre, voyage en Europe, pour finalement s’installer à Paris, dès 1947. Il y apprend la gravure auprès d’Albert Flocon (de son vrai nom Albert Mentzel, 1909-1994) et de Johnny Friedlaender (1912-1992), tous deux Allemands et antinazis à l’Atelier de l’Ermitage, et parfait sa formation à l’Atelier 17, créé par Stanley William Hayter (1901-1988). Ayant exposé en Suède et dans son pays natal, Lars Bo se lance dans une carrière d’illustrateur, en 1952, tout en collaborant, un temps, au journal Le Monde. Il connaît alors un très vif succès, et ses images accompagnent des auteurs très variés, tels Voltaire, Nerval, Robert Giraud (1921-1997), Boris Vian (1929-1959), ou encore son compatriote Hans Christian Andersen. Également écrivain, il publie le roman fantastique, toujours inédit en français, Det vidunderlige hus i Paris (La merveilleuse maison de Paris), en 1954, ainsi que deux livres pour enfants : Sous les yeux de l’Afrique, carnet de chasse et L’Oiseau de Lune. En 1969, il retourne à Copenhague et réalise les décors du Lac des Cygnes sur une chorégraphie de Flemming Flindt, pour le théâtre national. Reconnue aux États-Unis, dans toute l’Europe et au Japon, son œuvre, qui compte plus de 400 gravures, est très proche, par ses thématiques, par le primat de l’imaginaire, du surréalisme. Lars Bo nous a quittés le 21 octobre 1999 et repose désormais dans la case 18581.

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