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« Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire : vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui. »  (Mémoire des poètes)

Le 24 novembre 1870, 7 rue du Faubourg-Montmartre, un jeune original de vingt-quatre ans mourait, emporté par la maladie, loin de Montevideo, sa ville natale. D’abord inhumé dans un caveau provisoire du cimetière Montmartre, son corps fut ensuite transporté en fosse commune. Il repose désormais sous une expansion de l’hôpital Beaujon, qui a en quelque sorte grignoté la nécropole, loin du monde insoucieux; du moins si on en croit le travail du regretté Jean-Jacques Lefrère, qui a enquêté des années durant, jusqu’à retrouver une photo d’Isidore Ducasse, dont le visage nous était jusqu’alors inconnu (cf. Le visage de Lautréamont). Redécouvert par les surréalistes, Lautréamont/Ducasse est depuis incontournable.

On ne me verra pas, à mon heure dernière (j’écris
ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres. Je veux
mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou
debout sur la montagne… les yeux en haut, non : je sais
que mon anéantissement sera complet. D’ailleurs, je
n’aurais pas de grâce à espérer. Qui ouvre la porte de
ma chambre funéraire ? J’avais dit que personne
n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous ;

(Chant I).

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VENDREDI 27 HAHA 150, OCCULTATION D’ALFRED JARRY (Mémoire des poètes)

Alfred Jarry, (1873-1907)

Pour retrouver notre notice biographique:

« ET QUE LES VERS RONGENT LE BOEUF MORT… » (Mémoire des poètes)

1er novembre 1972, il y a très exactement cinquante ans, mort du poète américain Ezra Pound à Venise. Pound, qui a notamment re-découvert les troubadours occitans, demeure incontournable, par-delà les polémiques. Je ne comprends hélas pas l’italien, mais on trouve en ligne une surprenante interview de l’auteur par P.P. Pasolini. Homosexuel, marxiste, Pasolini a fait entendre la voir de Pound à la fin de Salo, puisqu’on y découvre un extrait des Cantos, récité sur les ondes de la radio fasciste officielle. Quels furent leurs rapports, et quel fut le rapport même de Pasolini à Pound? Allen Ginsberg voit en lui un maître, et vient le visiter directement en Italie. Je joins un article déjà ancien, où Pound est évoqué en filigrane.

MÉMOIRE DES POÈTES: FRANCIS BOUVET (1929-1979). Cimetière du Père-Lachaise.

L’atelier de Victor Brauner, rue Perrel, en 1952.

De gauche à droite : François Bouvet, Sarane Alexandrian, Alain Jouffroy, Luce Hoctin, Jean-Dominique Rey, Jacqueline et Victor Brauner. Tableau au mur : La Cavalier du Rien

Photo : Théodore Brauner. IMEC/Fonds Alexandrian.

Localisation : division 65. Compter six tombes depuis la division 66 (au Sud) et vingt-deux tombes depuis la division 68 (à l’Est). Sinon, prendre l’allée centrale qui divise la division 65 en deux, compter six lignes. Francis Bouvet repose dans la deuxième tombe à gauche, avec la famille Dècle, soit une chapelle blanche récemment ravalée, ornée de grappes.

 Surréaliste précoce

  Né le 21 février 1929 dans le très chic Auteuil, Francis Bouvet passe ses premières années derrière la façade haussmannienne du 94 rue Miromesnil, où son père, ancien poilu, exerce la profession de dentiste, comme avant lui son propre père. Sa mère est d’origine pied-noire. L’enfant se lie alors avec le futur compositeur Pierre Henry, fondateur de la musique concrète, et qui restera son ami. Contrairement à son aîné, Jean-Marie, futur docteur, Francis commence à peindre et à sculpter dès l’adolescence, bravant ainsi la volonté paternelle. À seize ans, ce très jeune participant[1] fréquente les réunions des Deux-Magots, de la Place-Blanche, et participe à l’exposition bruxelloise « Surréalisme », de décembre 1945 auprès de René Magritte, Marcel Mariën ou encore Jacques Hérold. L’année suivante, il rencontre André Breton à son retour en France. Le poète lui fait bon accueil, comme en témoigne une lettre adressée par Bouvet lui-même, le 8 juin 1946. Enthousiaste, inventif, Bouvet se montre actif au sein du groupe, signant notamment Liberté est un mot vietnamien, tract anticolonialiste d’avril 1947 publié dans Le Libertaire. En novembre 1947, on le retrouve à la galerie Maeght, 13 rue de Téhéran, pour l’Exposition Internationale du surréalisme. Accompagné de Claude Tarnaud et de Michel Herz, Bouvet a confectionné les deux « alvéoles » de la salle de magie, soit une sorte d’hôtel conçu par Breton lui-même, et auquel collabore également le plasticien tarnais Francis Meunier. La rencontre avec Sarane Alexandrian s’avère déterminante. Bouvet écrit dans Néon, avec ses jeunes amis surréalistes : Francis Bouvet (…) peignait des tableaux auxquels il donnait les titres des romans de Peter Cheney, On ne s’embête pas, Qu’est-ce qu’on déguste, etc. Il arrivait en tenant à la main tantôt les Méditations cartésiennes de Husserl, tantôt un album de Mickey. Son ironie le faisait exceller dans notre constant partis pris de mêler la frivolité au sérieux, déclare ainsi Alexandrian[2]. Abstraites, colorées, les toiles aux courbes rigoureusement découpées et acérées, aux couleurs franches[3] de Bouvet évoquent à certains égard le style de Miro.

Sans titre. Huile sur toile de 1947 donnée par l’artiste.

L’année 1948.

   En juin 1948, on retrouve la signature de Bouvet au bas d’un tract violemment anticlérical, rédigé (essentiellement) par Henri Pastoureau : « À la niche les glapisseurs de Dieu ». Toujours en juin, l’artiste, dix-neuf ans seulement, expose à nouveau en compagnie d’onze autres jeunes créateurs, parmi lesquels Meunier, Demarne, ou encore Jerzy Kujawski, cette fois à la galerie Jean Bard, dans le cadre de la manifestation « Comme », sous le patronage d’Alexandrian et de Maurice Baskine, préfacier du catalogue. Alors qu’il passe ses vacances d’été à Penne d’Agenais chez les Seigle, couples de surréalistes montalbanais, Bouvet reçoit une carte postale chaleureuse d’André Breton, alors à La Chaise-Dieu. La rupture se produit toutefois en novembre, pour un motif apparemment futile. Traumatisé par l’expérience du cancer, le peintre d’origine arménienne Arshile Gorky, alors exilé aux États-Unis, s’est pendu en juillet. André Breton accuse rapidement le libertin Roberto Matta, lui-même peintre et amant de Madame Gorky, d’avoir aggravé le désespoir d’Arshile. L’exclusion est prononcée le 25 octobre. Refusant de s’associer à la mesure, Victor Brauner est à son tour exclu pour « activités fractionnelles », suivi par Alexandrian, Jouffroy, Rodanski, Tarnaud… et Francis Bouvet.

Carte postale d’André Breton à Francis Bouvet

L’éditeur

   Quatre ans s’écoulent. Francis Bouvet continue à fréquenter le milieu surréaliste, et notamment Sarane Alexandrian, avec lequel il expérimente la « psychanalyse collective » dans une villa de Blonville, station balnéaire du Calvados, à l’été 1951 : l’un de nous devait se confesser, couché dans une pièce obscure, tandis que les autres, dans une pièce éclairée, l’écoutaient par la porte entrouverte. Cette situation angoissante pour le patient rendait sa confession particulièrement intense. Jouffroy ponctua la sienne de rires fébriles (réactions médiumniques), Bouvet eut une inhibition, Brauner révéla révéla de splendides fantasmes que je notai au fur et à mesure[4].

   À partir de 1952, Bouvet cesse toute activité artistique, pour se consacrer à l’édition. D’abord secrétaire général des éditions de Minuit, il se lie d’amitié avec Michel Butor et participe ainsi à l’émergence du Nouveau Roman. Méticuleux, Bouvet dirige ensuite les collections artistiques chez Flammarion, rue Racine. Ses goûts sont pour le moins éclectiques. Auteur d’un Recueil général des incunables géographiques[5], Bouvet préface également un album consacré à Pierre Bonnard, publie Chestov, ou correspond avec Christian Dotremont, sans pour autant parvenir à publier les fameux logogrammes. Hugolâtre transi, il regroupe toutes les poésies de son idole en un seul volume de 3,8 kilogrammes, comptant 153 837 vers, étalés sur 1800 pages. Réalisant ce projet fou en 1961, Jean-Jacques Pauvert se souvient, non sans émotion, de son cher Francis Bouvet, trop tôt disparu[6]. Bouvet, qui mène une activité intense, habite alors passage Dauphine, au 27 rue Mazarine, en plein quartier littéraire, avec sa femme Sylvine Delannoy, fille du compositeur Marcel Delannoy, et leurs deux enfants. La famille passe ses vacances avec celle d’Yves Bonnefoy, en Italie notamment, au mois d’août 1973. Hélas la maladie interrompt cette carrière brillante. Hospitalisé à Villejuif, Francis Bouvet décède le douze septembre 1979, à seulement cinquante ans. Outre ses œuvres plastiques, dispersées chez des particuliers, ce grand mélomane aura notamment rédigé les commentaires d’un portfolio de bois gravés, dont l’auteur n’est autre qu’Antoine Duhamel, le célèbre compositeur.

Les oeuvres complètes de Victor Hugo, publiées chez Jean-Jacques Pauvert sous la direction de Francis Bouvet.

[1] Sur un sculpteur et ses peintres, Yves Bonnefoy, Plon, Paris, 1989, p. 101.

[2] L’aventure en soi, Le Mercure de France, Paris, 1990, p. 274.

[3] Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs, Adam Biro, René Passeron, PUF, Paris, 1982, p. 61.  

[4] L’aventure en soi, Sarane Alexandrian, Ibidem, p. 335.

[5] Éditions de Minuit, 1961.

[6] La traversée du livre, éditions Viviane Hamy, Paris, 2004, p. 314.

JEAN-LUC GODARD (1930-2022). Mémoire des poètes.

Jean-Luc Godard et Anna Karina.

J’ai, comme tout le monde, appris la mort de Jean-Luc Godard ce matin. Je ne vais pas développer ici de biographie détaillée. Je pense que la presse va suffisamment en parler dans les jours qui viennent, et chacun peut consulter Wikipédia, ou autres. De lui, je retiens personnellement, essentiellement, Pierrot le fou ou Alphaville. Comme tout à chacun, je n’ai pas vu tous ses films. Je me rappelle également d’Adieu au langage, vu il y a quelques années dans une salle du Quartier Latin, étrange film en 3D, très esthétisant. Les gens partaient avant la fin de la séance. Il faut dire que l’exercice était intéressant, mais ardu.

La mort d’Elizabeth me laisse parfaitement indifférent. Là, en revanche… Le temps passe énormément, comme disait Jacques Roubaud, il me semble. On en prend conscience, souvent, lorsque disparaissent certaines figures tutélaires.

Paul Vecchiali, notre cher auteur (qui passera d’ailleurs dans la capitale fin septembre, au moment où je serai au festival poétique de Quimperlé), semble affecté. Il vient de perdre un ami.

Je reproduis ci-dessous les quelques articles où j’évoque le créateur, non sans distance parfois. Je demeurais un grand fan d’Anna Karina, dont le destin se confond (un peu), avec celui de Godard:

UNE FEMME COMBLÉE! (MÉMOIRE DES POÈTES)

Photographie trouvée sur le site de Philippe Landru. Tous droits réservés.

À Saint-Dyé-sur-Loire (Loir-et-Cher). la peintre surréaliste argentine Leonor Fini (1905-1996), repose avec ses deux amants: l’ancien diplomate et peintre italien Stanislao Lepri (1905-1980), et l’essayiste franco-polonais Constantin Jelenski (1922-1987), de dix-sept ans son cadet. Les trois intellectuels formaient un trio amoureux parfaitement assumé, et restèrent ensemble jusqu’à leur mort, partageant le même atelier, non loin du Louvre. Leonor leur survécut, et décida de les réunir pour l’éternité.

On sait que la plasticienne fut d’abord amoureuse de Lepri, rencontré dans les années 40, et auquel elle resta toujours plus attachée. Fasciné par Leonor Fini, l’aristocrate romain abandonna la carrière consulaire pour prendre le pinceau. Le jeune Jelenski, demi-frère d’un des nombreux amants de Leonor, croisa leur route vers 1950. Bisexuel, épris de Lepri, il ne devait plus les quitter.

La femme-artiste poursuivit sa production jusqu’à son dernier souffle dans un hôpital d’Aubervilliers. Selon ses voeux, l’appartement-atelier ne fut vendu qu’après la mort du dernier de ses dix-sept chats, représentés sur de multiples tableaux: après elle, ils coulèrent une existence paisible dans le décor où ils avaient été heureux en compagnie de celle qui sut si bien les immortaliser (notice: https://sites.google.com/site/latribudesgatos/les-amis-des-gatos/leonor-f)

Stanislao Lepri, Constatin Jelenski, et Leonor Fini dans leur maison de Nonza, en Corse.
Stanislao Lepri, Leonor Fini et Constantin Jelensky (tableau de Leonor Fini).

MÉMOIRE DES POÈTES: JEAN-PIERRE DUPREY ET JACQUES PREVEL PAR CHRISTOPHE DAUPHIN

« Et je suis las de cette brume qui m’efface.

Je suis fatigué de cette misère

Et j’imagine un amour que je pourrais vivre sans pleurer.

J’imagine un pays où je pourrais mourir sans regret. » (Jacques Prével, épitaphe)

Le mythe du poète maudit? Jean-Pierre Duprey (1930-1959), astre noir du surréalisme, et Jacques Prevel (1915-1951), tuberculeux et dernier compagnon de route d’Artaud, qu’il fournissait en laudanum, en opium. Deux auteurs normands présentés par Christophe Dauphin aux éditions « Les hommes sans épaules » de la librairie galerie Racine. Le tout préfacé par Gérard Mordillat qui réalisa justement un film autour du dernier Artaud, après 1948, à Ivry. À lire.

MÉMOIRE DES POÈTES: FRANZ KAFKA (1883-1924)

Juif, névrosé, tuberculeux, écrivant en allemand… Franz Kafka est né le 3 juillet 1883 à Prague, où il repose désormais. De passage dans la capitale tchèque, j’ai pu me rendre sur sa tombe, voir la maison où il vécut. Je laisse au lecteur le soin de consulter sa biographie, puisqu’il s’agit d’un auteur connu. André Breton intègre l’écrivain à sa fameuse Anthologie de l’humour noir, et cite entre autres ce texte, pour le moins percutant:

UN CROISEMENT

« J’ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C’est un héritage de mon père. En ma possession, il s’est entièrement développé : avant, il était plus agneau que chat. Maintenant, il est moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l’agneau la taille et la forme; de tous deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l’atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune il aime à se promener sur la gouttière. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l’affût devant le poulailler, mais il n’a jamais attaqué. 

Je le nourris avec du lait; c’est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d’animal de proie. Naturellement, c’est un vrai spectacle pour les enfants. L’heure de sa visite et le dimanche matin. Je m’assieds avec l’animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m’entourent.

On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : pourquoi il n’y a qu’un seul animal de cette sorte, pourquoi je suis son maître et non pas un autre, s’il y a eu avant un animal semblable et qu’arrivera-t-il après sa mort, s’il ne se sent pas seul, pourquoi il n’a pas eu de petits, comment il s’appelle, etc… Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats; une fois ils ont été jusqu’à amener deux agneaux. Contre toute espérance, les animaux ne se reconnaissent pas, mais se regardent avec douceur, et s’acceptent mutuellement, comme s’il s’agissait d’un fait divin. Sur mes genoux l’animal ignore la crainte et l’instinct de poursuite. Blotti contre moi, il se sent bien. Il s’attache à la famille qui l’a élevé. Cette fidélité n’a rien d’extraordinaire : c’est l’instinct naturel d’une créature qui, ayant sur la terre d’innombrables parentés par alliance, n’en n’a pas un seul consanguin. La protection qu’il a trouvée auprès de nous est chose sacrée.

Je ne peux m’empêcher de rire quand il me tourne autour en reniflant, quand il se faufile entre mes jambes et que je n’arrive pas à m’en séparer. Cela ne lui suffit pas d’être agneau et chat, on dirait qu’il veut être aussi un chien. – Un jour, alors que j’étais occupé par mes affaires commerciales et tout ce qui en dépend, et que je ne parvenais pas à trouver une solution – ce qui peut arriver à tout le monde – au point de vouloir tout laisser tomber, j’étais assis dans un rocking-chair avec l’animal sur les genoux. Je vis, en baissant les yeux par hasard, des larmes couler de ses gigantesques moustaches. – Etaient-ce les miennes, étaient-ce les siennes ? – Est-ce que le chat à l’âme d’agneau avait aussi une ambition humaine ? – De mon père je n’ai pas hérité grand-chose, mais ce dont j’ai hérité là, je puis en être fier.

Il a les deux espèces de nervosité en lui, celle du chat et celle de l’agneau, si différentes soient-elles. C’est pourquoi il se trouve à l’étroit dans sa peau. – Il saute parfois à côté de moi sur le fauteuil, s’appuie avec ses pattes de devant contre mes épaules, et colle son museau contre mon oreille. On dirait alors qu’il me parle, et en effet il se penche ensuite vers moi et me regarde dans les yeux pour observer l’impression que son message a faite sur moi. Et moi, pour être aimable, je fais comme si j’avais compris quelque chose et je hoche la tête. – Alors il saute par terre et sautille de ci, de là.
Peut-être le couteau du boucher serait-il une délivrance pour l’animal, mais puisqu’il s’agit d’un héritage je dois lui refuser. Il lui faut donc attendre le moment où il cessera lui-même de respirer, même s’il me regarde parfois avec des yeux humains doués de raison qui m’exhortent à agir de manière raisonnable.

(Nouvelle tirée de La muraille de Chine, traduction revue par mes soins).

Illustration par Max Ernst.

LOCUS SOLUS (épisode 1)

Ce texte fut publié il y a environ deux ans sur le site de mon ami Julien Boutreux. Et je viens d’apprendre le décès de Jacqueline R., traductrice âgée de 91 ans maîtresse parisienne du philosophe grec, disparue mi-janvier. L’énigme ne sera donc jamais résolue. Je penche pour une banale histoire d’érotisme, des initiales. J’y reviendrai.

« J’AI SEUL LA CLEF DE CETTE PARADE SAUVAGE » (Arthur Rimbaud)

Monstrueux, le cimetière de Pantin s’étale sur 107 hectares, compte 32 kilomètres d’avenue et d’allées, et regroupe près de 145 000 sépultures, soit plus d’un million de défunts, ce qui en fait le plus grand cimetière de France, le troisième plus grand cimetière d’Europe, et le septième plus grand cimetière du monde encore en activité. Ouvert par la préfecture de la Seine en 1886, cet énorme ensemble dépend bien, administrativement, de Paris, à l’instar des cimetières de Bagneux (créé la même année), et de Thiais, installés outre le périphérique par manque de place intra-muros. Sa situation géographique, le faible nombre de personnalités connues, l’état de dégradation de nombreuses sépultures, abîmées par la pollution, la tristesse qui s’en dégage, n’en font pas un lieu touristique, à la différence du Père-Lachaise. Il s’agit d’abord d’un cimetière populaire.

Depuis plusieurs années, la municipalité tente de rendre l’endroit plus attractif. Un plan avec les tombes célèbres (parmi lesquelles celle du cinéaste Jean-Pierre Melville, né Grumbach, ou du philosophe Emmanuel Lévinas) est ainsi fourni à l’accueil. De même on dénombre près de 8700 arbres, de 74 essences différentes, donnant leur nom aux allées (avenue des Marronniers rouges, avenue des Acacias communs, avenue des Peupliers argentés), et certaines divisions, telle la 88, sont transformées en secteurs paysagers. Enfin, un véhicule aménagé a été prévu pour le transport des personnes à mobilité réduite, à l’exemple de ces voiturettes qu’on voit, sur les terrains de golf.

M’enfonçant dans une confortable mélancolie, j’aime depuis longtemps parcourir les grandes veines plates, quelconques, du lieu, explorant les divisions en consultant le site du taphophile Landru à la recherche de quelques vies imaginaires : qu’il s’agisse d’un clown dont le visage en noir et blanc, fixé à la pierre, ajoute à la nostalgie, d’une chanteuse d’opérette aimant choquer le bourgeois par son décolleté, sous les lambris de Montmartre, ou d’un poète-tâcheron quelconque, dont l’œuvre n’aura pas survécu, et qui dort désormais sous une dalle rongée par les particules fines. J’aime ainsi échapper à la banlieue environnante, comme s’il existait un point médian au milieu des tours, le locus solus de la fable, si vaste qu’on y croiserait une colonie de renards, ou plutôt qu’on aimerait les croiser. Et de se figurer ainsi les défunts réincarnés dans les animaux, quand l’âme s’exhale des fosses, que quelque chose doit survivre.

Ma recherche de tombes surréalistes n’est-elle qu’un prétexte ? Et l’écriture d’un essai, consacré au Père-Lachaise, justifie t’elle cette singulière recherche ? Je m’enfonce à travers la nécropole sans obtenir de réponse. Que vais-je découvrir, en consultant telle archive, en tapant frénétiquement le nom d’un artiste de music-hall, d’un aquarelliste roumain, sinon à satisfaire une singulière curiosité ? Ou est-ce ma propre crainte de la mort, de la disparition complète, qui parle ? Pourquoi donc cette généalogie de bric et de broc, cette mémoire de substitution ?

Depuis longtemps, en particulier, une tombe m’obsède. L’aspect en est simple a priori. Une dalle géométrique en marbre gris, une année de décès (1967), et un nom grec : Giorgios D. Zioutos. Étrangement, pas de symboles religieux, mais une simple inscription :

G Ch m et a + P el = ∞

Qu’est-ce à dire ? L’adjonction de plusieurs éléments, signifiée par le symbole « plus », ou la présence de plusieurs personnes, permet-elle d’accéder à la vie éternelle ?

Intrigué, je passe des heures sur Google, use de traducteurs en ligne, pour retrouver la trace d’un intellectuel communiste, résistant, ayant fui la dictature des colonels. Mince, un peu raide dans son costume, l’homme semble austère, pourvu d’épaisses lunettes de penseur, originaire d’un milieu bourgeois de Thessalonique, rivages azuréens où on aimerait que la violence, la guerre n’existent pas… Zioutos a écrit sur la philosophie, l’histoire, a enseigné à Paris. Encore vivante, sa fille, Madame Mavrokefalidou (soit la tête noire), réalisatrice et militante de gauche contactée par mail, ne connaît pas l’origine du rébus borgésien, mais m’indique le nom d’une femme qui a bien connu son père.

À force d’enquête, je remonte jusqu’à une maîtresse française, aujourd’hui très âgée, résidant vers gare de l’Est, et répondant à mes questions d’une voix polie, légèrement chevrotante. Elle évoque un écrivain en exil qu’elle a passionnément aimé, mais refuse de me donner la clé de l’énigme. Un jour je reçois un pli, composé dans une belle écriture d’ancien. La dame m’informe, une nouvelle fois, que l’équation ne saurait être résolue, car elle renvoie à des détails trop intimes, « entre lui et moi, vous comprenez, Etienne ». Je lui propose de prendre un verre, quelque part à Paris, puis de nous promener dans un parc, certain de l’amadouer, à terme, de lui faire cracher le morceau. Allusions érotiques contenues dans ces quelques lettres? Le mystère demeure entier. Le saurai-je un jour, et ne serai-je pas immanquablement déçu ? Car c’est l’enquête, finalement, qui me plaît. Et qu’importe si j’ai rêvé, imaginé quelque formule alchimique, au milieu de rien, quelque part en banlieue.

Giorgos Demetre Zioutos (1903-1967) Γιώργος Ζιούτος

MÉMOIRE DES POÈTES: HOMMAGE À ROBERT DESNOS (1900-1945)

Youki et Robert Desnos (1905-1945)

Le 8 juin 1945, à cinq heures trente du matin, le poète Robert Desnos mourait du typhus au camp de concentration de Terezin, en Tchécoslovaquie. Âgé de quarante-quatre ans, membre du groupe surréaliste, l’homme avait été arrêté l’année précédente à Paris, en compagnie de sa femme Lucie Badoud dite Youki (1903-1966), ex-épouse de Foujita. Remariée au peintre alcoolique Henri Espinouze (1912-1985), Youki garda toujours le souvenir de Desnos, jusque dans ses mémoires.


« Le mardi 22 février 1944, à 9 h. 25 du matin, sonnèrent à notre porte trois personnages en civil qui n’étaient autres que des agents de la Gestapo. Ils venaient d’arrêter le poète André Verdet, ce que nous ne savions pas. Ils fouillèrent tout l’appartement, secouant les livres, les corbeilles à papier. Mme Lefèvre restait comme médusée, assise sur une chaise et n’ayant aucune réaction.

Averti quelques minutes à l’avance, grâce au téléphone, par une amie, Mme Grumier, collaboratrice du journal Aujourd’hui où ils étaient passés d’abord, Robert aurait eu le temps de fuir, mais il voulait sauver Alain Brieux que nous cachions dans la retraite secrète dans le faux plafond de la cuisine.

Et c’est ainsi que le jeune homme partit et que le poète resta.

De toute façon, Robert aurait pu s’y réfugier lui aussi, mais il ne le voulut pas, tant il craignait que les Allemands ne m’emmènent. Il lui semblait qu’en restant jusqu’au dernier moment, il me protégerait de sa présence.

C’était à la fois touchant et ridicule puisque, n’étant inscrite à aucun réseau, je pouvais m’en sortir, même en cas d’arrestation. Il avait peur pour moi, lui qui bravait tous les dangers; et puis, il ne savait pas exactement à qui nous aurions affaire.

Quelquefois, les Allemands embarquaient tout le monde. Souvent, ils torturaient les femmes avec un sadisme raffiné, aidés en cela par les Français de la rue Lauriston.

La petite voiture noire de la police politique ne mit pas longtemps à venir de l’avenue de l’Opéra, où se trouvait le journal Aujourd’hui,jusqu’à la rue Mazarine.

J’étais encore en train de dire à Robert: «Mais, va-t’en, mais va-t’en», et lui à me répondre: «Jamais de la vie  !», que ces gens sonnaient à la porte.

– Monsieur Desnos ? me demanda un beau jeune officier blond.

– Il est là, entrez, répondis-je.

Je vis passer comme une tristesse dans ses yeux.

– Ah  ! il est là, me répondit-il d’un air surpris et désolé.

Robert aurait pu s’enfuir. Nous étions tombés sur un type « bien ». Mais comment nous était-il possible de le deviner ?

Pendant que ses deux acolytes perquisitionnaient la maison, ce garçon me dit :

– Sachez, madame, que je suis un officier allemand. On m’a mis d’office dans cet emploi policier. Mais je suis un officier allemand, insista-t-il.

Dans la petite loggia qui lui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail, Robert montrait à l’un des deux sbires ce que contenaient ses tiroirs. L’autre fouillait, en bas, notre bibliothèque.

Ce dernier mit la main sur un papier dissimulé dans le dos d’une reliure, et le tendit à son chef. C’était la liste complète de nos amis résistants, avec leurs noms, surnoms et adresses.

Il s’était écoulé environ cinq minutes entre le temps où nous avions reçu le coup de téléphone et l’arrivée de la Gestapo.

Préoccupé par la tâche de faire partir Alain Brieux et de résister à mes prières concernant son propre départ, Robert avait oublié ce papier qu’il estimait sans doute bien caché.

L’officier commença à lire:

« Louis Aragon – telle adresse, à Lyon… »

Ne pouvant caner devant ses subalternes ou peut-être, n’avait pas très bien compris l’importance du document, il allait poursuivre sa lecture à haute voix…

Je lui jetai un de ces coups d’œil où l’on exprime tout à la fois. Il interrompit cette lecture alphabétique et interrogea Robert par la porte de la pièce du bas.

D’en-haut, Robert lui répondit d’une voix calme:

– Je ne suis pas seulement journaliste; je suis écrivain et ceci est la liste des critiques d’art qui peuvent parler de mes œuvres.

– Bien, dit l’officier, et il mit le papier dans sa poche.

La mission de ces trois hommes était d’arrêter Robert Desnos.

Morte de trouillé, j’entendis le jeune officier conseiller à Robert de me laisser sa montre en or avec sa chaîne, son carnet de chèques et d’emporter quelques objets de toilette.

Affolée, je lui demandai:

– Mais où l’emmenez-vous, Monsieur ?

– Je n’ai pas le droit de vous le dire. Puis il ajouta, en douce: « Allez voir rue des Saussaies. »

C’était là qu’à la sortie d’un de ses interrogatoires, notre ami Brossolette s’était jeté du haut de l’escalier dans la cour qui porte aujourd’hui son nom. C’était là que régnaient les baignoires remplies d’eau glacée dans lesquelles on vous plongeait la tête jusqu’à presque complète asphyxie.

J’éclatai en sanglots et Desnos, qui n’avait pas entendu ce que l’on m’avait dit, me répétait, étonné: « Mais il ne faut pas pleurer comme ça, voyons !»

Puis, comme on l’emmenait, il se tourna vers moi et me tendit son stylo, un Parker auquel il tenait beaucoup, car il lui avait été offert par ses amis cubains Fréjaville lors de son voyage en Amérique du Sud :

– Garde-le moi, chérie, je reviendrai le chercher.

La cervelle complètement brouillée, je m’effondrai à côté de Mme Lefèvre, sur une chaise voisine, et, de là, je vis, délicatement adossée à une petite sculpture, la liste qui contenait depuis A jusqu’à Z les noms, surnoms et adresses de toute la fine fleur de la Résistance française.

Cet Allemand ne m’avait pas menti. Il était un officier, pas un bourreau.

Bien entendu, mon premier geste fut de détruire immédiatement ce document. »

Désarmée, je ne prévins personne et personne ne fut inquiété… L’officier allemand n’avait pas utilisé les informations surprises pour faire arrêter les clandestins.»

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