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MÉMOIRE DES POÈTES: PAUL REVEL (1922-1983). ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 81 (PRINTEMPS-ÉTÉ 2021)

Localisation : Cimetière du Père-Lachaise. Columbarium, case 14057, premier sous-sol, allée I.

   Méditerranéen de naissance, parisien d’adoption, l’homme aura longtemps vécu non loin du Père-Lachaise, vers Nation. On lui doit essentiellement de belles toiles abstraites, ornées de motifs quasi obsessionnels représentant des points, des aplats…

Cannes, enfance et formation

  Paul Revel, ou Paul Jean Revel à Cannes, le même jour que Serge Reggiani, soit le 2 mai 1922. Angéline Amelotti, sa mère, est couturière. Ange, son père, est cultivateur. Modeste, la famille compte déjà plusieurs enfants. Paul, que rien ne semble destiner aux arts, gardera toute sa vie un lien fort avec ce paysage marin, enrichissant sa palette de couleurs vives. Il passe alors ses vacances d’été au cœur de l’Estérel, pêchant poulpes et oursins. La guerre passée, il connaît, comme Éluard, des soucis de santé, et séjourne dans un sanatorium moderne, en béton armé, du plateau d’Assy, au milieu des Alpes savoyardes. Là, il se lie d’amitié avec les peintres Henri Ginet et Ladislas Kijno, ainsi qu’avec l’écrivain Bernard Landry. Monté à Paris en 1948, Revel fréquente notamment les ateliers d’André Lhôte et de Fernand Léger, à l’instar de Serge Gainsbourg. Il expose pour la première fois deux toiles post-cubistes au Salon des Indépendants l’année suivante, en 1949.

   Manifestement déçu par la capitale, Revel se fait construire un atelier entouré d’oliviers, dans sa région d’origine. Pour vivre, il s’associe à son frère et cultive les anémones, renoncules vives, gorgées de Soleil. Selon le surréaliste José Pierre (1927-1999)[1], c’est là qu’il rencontre d’autres peintres du Sud, comme Pierre Gastaud et François Arnal. En 1956, invité par Romulad Dor de la Souchère, il expose au musée d’Antibes, futur musée Picasso. Bien vite, il redescendit dans son midi natal (…) Les fleurs, pour Revel-le-peintre, ne sont pas de simples prétextes à peinture, des agréments décoratifs : bien plutôt des entités vivantes, écrit son ami Jean-Clarence Lambert[2].

 Retour à Paris

   L’aventure azuréenne dure plusieurs années. Définitivement revenu à Paris en 1958, Paul Revel vit un an durant dans les sous-sols aménagés d’un cinéma, en compagnie de Gastaud. Situé au 5 rue des Vignes, dans le très chic seizième arrondissement, non loin du jardin du Ranelagh, de la maison de Balzac, le Ranelagh est devenu, sous l’impulsion d’Henri Ginet, un des hauts-lieux de la nouvelle création. Théâtre construit en 1894 sur l’emplacement d’un salon de musique datant de 1755, devenu cinéma en 1931, le Ranelagh, qui retrouvera sa vocation première par la suite, projette des films expérimentaux, accueille diverses manifestations.

  En 1959, Revel emménage au 11 bis impasse Delépine, vers la station « rue des Boulets », dans une ancienne fabrique de jouets. Son ami Paolo Boni l’aide à installer une presse de graveur. Petit coin de verdure au milieu du onzième arrondissement, l’impasse Delépine convient parfaitement à ce latiniste autodidacte, grand lecteur, homme de méditation, contemplatif. Revel gagne alors en célébrité, multipliant les expositions, en France comme à l’étranger, et notamment à Buenos Aires ou à Jérusalem. Il retourne également souvent dans le Midi visitant sa famille ou ses amis, construisant sans le savoir l’école d’Antibes, mouvement pictural spontané, involontaire. Atteint d’un cancer de la gorge depuis plusieurs années, il meurt le 19 avril 1983, à huit heures du matin, treize jours avant son soixante-et-unième anniversaire, dans l’atelier qu’il aimait tant, en compagnie de sa femme Aline. Incinéré, il repose désormais, à l’instar de Lars Bo (cf. plus haut), derrière une plaque de graveur argentée au deuxième sous-sol du columbarium, allée I.

Photographie de Philippe Landru. Tous droits réservés.

Phases, Jaguer…

   Les fréquentations, les choix politiques de Paul Revel le rapprochent incontestablement du surréalisme. On compte ainsi parmi ses amis plusieurs figures historiques, à l’instar de Ginet, précédemment cité, ou de Jean-Pierre Vielfaure. Ayant rencontré Édouard Jaguer (1924-2006. Inhumé dans la division 24), lors de son retour à Paris, l’artiste participe à l’aventure de la revue Phases, aux expositions « Solstice de l’image », « La cinquième saison-greffages » et « Vues imprenables » organisées au Ranelagh entre 1961 et 1963. Comme Blin ou Leiris, à l’invitation de Jaguer, Revel a également signé le Manifeste des 121 de septembre 1960, en protestation contre la guerre d’Algérie. Ceci posé, il semble difficile de classer Revel parmi les surréalistes purs et durs. Abstraite, constituée de formes géométriques minérales souvent rondes, sa peinture demeure très éloignée de l’onirisme propre à Dali, à Tanguy ou à Magritte. On ne peut non plus qualifier ses toiles de tachistes, ce mouvement théorisé par Charles Estienne, auquel se raccrochera momentanément Breton. Selon Jean-Clarence Lambert[3], Phases est le seul regroupement auquel Revel peut être associé. Une entreprise unique dans son projet, et qui perdura, avec une activité vraiment internationale (…). En continue expansion du surréalisme originel, opérant dans les marges de la vie artistique institutionnelle et du marché de l’art, Phases reste difficile à définir… Revue du surréalisme tardif, Phases est justement plus libre, en termes d’inspiration, donc moins directement… surréaliste ! Ce qui convient probablement plus à l’esprit original, indépendant, de Revel.

Sans titre. Paul J. Revel. Tous droits réservés.

  Citons, pour terminer la prose poétique de José Pierre[4] : Les forces de la Terre, que l’on imagine volontiers obscures par opposition à la lumière solaire, secrètent en réalité la plus rare lumière, celle même des gemmes, dont le feu n’est pas moins vif pour être enseveli. C’est celle que nous restitue Revel dans des peintures dont la lente élaboration s’accomplit à l’image des interminables métamorphoses minérales. La belle clarté lactescente qui s’en dégage et ne voile qu’à demi le feu intérieur, c’est au prix d’une patiente alchimie dont le résultat, en définitive, échappe à la lucidité créatrice. L’opale est là comme chez elle : de son éclat participe la splendeur calme, un peu crayeuse, de ces murailles que crevassent de longs sillons pareils à des cicatrices immémoriales et où s’ouvrent parfois comme des oasis d’émeraude pâle…

N.B. : Placée sous le signe du surréalisme, notre série demeure diversifiée. Nous nous attachons en effet à évoquer des figures extrêmement variées, certaines célébrissimes, à l’instar d’Apollinaire (Diérèse numéro 71), ou d’Éluard (Diérèse numéro 77). Certaines beaucoup moins connues, sinon oubliées.


[1] Cf. Abécédaire, éditions Le Terrain Vague, Paris, 1971.

[2]Paul J. Revel, éditions Somogy, Paris, 2008, page 10.

[3] Paul J. Revel, ibidem, page13.

[4] L’abécédaire, ibidem, page 388.

Composition, encre de Chine. Paul J. Revel. Tous droits réservés.

THÉODORE KOENIG (1922-1997), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. SÉRIE: « MÉMOIRE DES POÈTES » (article paru dans « Diérèse » 81, printemps 2021).

Localisation : Division 87 (columbarium), case 21738, premier sous-sol, allée S.

  Scientifique, éditeur et créateur décalé, l’homme, qui vécut entre Belgique, Canada, États-Unis, France et Italie, repose désormais dans le plus célèbre des cimetières, non loin de son ami Jean Gaudry (1933-1991), et de ses héros intellectuels. Retour sur un parcours atypique.

Une vie de voyage

  D’ascendance allemande, son père (dont le nom signifie « roi » dans la langue de Goethe) lui transmet le goût de la peinture. D’ascendance flamande, sa mère lui transmet, elle, celui de la littérature. Né à Liège le 7 avril 1922, Théodore Koenig, se prend de passion pour Rimbaud dès l’adolescence, mais suit des études scientifiques à l’école polytechnique de sa ville natale, sous l’autorité du biochimiste esthète Marcel Florkin (1900-1979). Réformé, il échappe au service militaire, et publie ses premiers articles autour du cinéma dans une revue issue de la Résistance, après la Libération. En 1947, sa rencontre avec Marcel Lecomte et avec l’ensemble des surréalistes belges comme Paul Colinet, Marcel Mariën et Christian Dotremont demeure déterminante.

   Installé outre-Atlantique au tournant du siècle, comme il l’évoque notamment dans 4 voyages à New-York 1949-1950[1], Théodore Koenig occupe d’abord un poste dans l’industrie, à Boston, puis pose ses valises au Québec, se lie avec Roland Guiguère (1929-2003), fondateur des éditions Erta. Correspondant canadien du mouvement COBRA, il collabore à divers périodiques francophones avant de cofonder Phantomas en 1953, après son retour en Europe. Les Belges Joseph Noiret (1924-2012) et Marcel Havrenne (1912-1957) l’accompagnent dans l’aventure. Théodore Koenig, qui poursuit une activité frénétique, partage son temps entre Paris et sa maison de Calice Ligure, au Nord de l’Italie. Domicilié au 14 rue Morand, dans un vieil immeuble de Ménilmontant, il décède deux semaines après son soixante-quinzième anniversaire, le 26 avril 1997. Ses cendres reposent dans une case en marbre gris, ornée de sa photo, ainsi que de la mention « Grand Poète ». Dans le journal wallon Le Soir, Pierre Maury[2] parle d’un créateur rigoureux.

Un touche-à-tout surréaliste ?

   Théodore Koenig demeure essentiellement célèbre pour avoir fondé et animé Phantômas. Aujourd’hui archivée par la galerie wallonne Daily-Bul, conservée par le centre Pompidou, la revue, qui tire son nom du fameux roman policier[3], constitue d’abord un bel objet esthétique. De 1953 à 1980, soit pendant presque trente ans, les nombreux numéros de Phantomas présentent, tous les deux mois, un visage différent, qu’il s’agisse d’une couverture bleu Klein (numéro 21), ou d’hippopotames rouges (numéro 43). Phantomas, c’est Popocatepl six fois par an : suivant ce slogan volcanique, programmatique, le périodique s’inscrit dans la lignée dadaïste, surréaliste, et devient le parallèle de Cobra, en un joyeux syncrétisme poétique, esthétique. Y publient notamment les belges François Jacqmin, Achille Chavée, ou encore André Blavier, spécialiste des « fous littéraires », mais aussi, par-delà les frontières et les genres, Jorge Luis Borges ou Samuel Beckett.  

  L’ambition de Théodore Koenig fut toujours de créer un périodique mêlant arts plastiques et littérature au sens strict, comme en témoigne l’essai Histoire de la peinture chez « Phantomas » des années 50/80[4]. Graveur et céramiste autodidacte, Théodore Koenig a toujours voulu peindre. Outre les livres, vingt-huit œuvres iconographiques sont ainsi conservées à la Bibliothèque Nationale de France. De fait ses créations, représentant des chimères, des bêtes étranges, évoquent immanquablement le surréalisme. Peut-on pour autant ranger Théodore Koenig dans une case? Farouchement individualiste, l’homme s’est toujours défendu d’appartenir au mouvement, de même qu’il s’est toujours défendu d’être dadaïste: Théodore Koenig n’a jamais cessé de proclamer qu’il n’était ni dadaïste ni surréaliste, ni dans la mouvance ou l’héritage de ces deux mouvements. On ne saurait le rapprocher du dadaïsme que par sa volonté de détruire le langage, mais il ne fait pas table rase et reconstruit à la fois son dire et son moi. On ne saurait le rapprocher du surréalisme que par son goût d’une certaine peinture exactement contemporaine, des recueils enrichis d’illustrations, souvent minces cahiers, opuscules, mais il s’attache à de vastes domaines antérieurs et il est, par essence, rebelle à tout dogmatisme, à tout papisme littéraire, à toute bulle excommunicatoire, à toute hiérarchie. Il n’affecte pas d’être pris au sérieux, s’avoue « férocement individualiste » et « collégialiste » comme (ses) fonctions d’ami des poètes le lui dictent[5].

   Ce désir d’indépendance se retrouve au sein même de sa poésie. On ne peut, là encore, parler de surréalisme au sens strict. Dans la lignée de Roussel, ou d’Henri Michaux, le mince Jardin zoologique écrit en mer, publié à Montréal[6], procède bien de l’esprit surréaliste car on y retrouve les chimères évoquées plus haut, les jeux sémantiques, à travers une traversée fantastique du Saint-Laurent où naissent diverses créatures uniques tirées du rêve. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour, comme l’indique la préface. De même, on peut parler de surréalisme à travers Mirabilia, long récit en prose poétique (le seul écrit comme tel par Koenig), dont le style rappelle Les chants de Maldoror, puisqu’il s’agit d’explorer une géographie onirique, décrite dans un style classique et précis. Publié à Bruxelles, l’ouvrage, accompagné d’une dédicace, fut d’ailleurs envoyé à André Breton.

Sur les trente volumes publiés, on trouve toutefois essentiellement des aphorismes. Certains, par leur absurdité, évoquent l’humour noir, mais ne sont pas à proprement parler surréalistes. On y côtoie toutefois la verve fantaisiste de Koenig, ses inventions langagières et sa drôlerie : Les œuvres sémantiques de T.K. sont un « javanais » de grand enfant, d’un faux écolier « limosin » pas si difficile à entendre et qui ne parle pas dans le vide et ni par prétérition, bien au contraire une approche (où s’entremêlent l’inspiré et le délibéré), une autre façon de dire les choses, de se faire mieux entendre de quelques-uns, poèmes et proses qu’on ne saurait lire sans complicité[7].

   Acteur, auteur, plasticien, surréaliste sans l’être complètement, Théodore Koenig est d’abord un esprit libre original, venu de la science, de la technique pour explorer divers domaines. Laissons-lui donc la parole :

Anatomie de l’Hyperbasilic

De sa veine basilique

Ligament roturier

Il est sous scapulaire.

Animal astragale et du lobe cristallin

Quelle ligne âpre de fémurs

Triangulaire lèvre et premier abducteur

Petit zygomatique

ou bien encore ma foi

aurait dit Juste Lipse

Les apophyses transverses traversent l’apocalypse.  [8]


[1] Editions Lanaudières, Laurentides, Québec, 1988.

[2] Édition du 28 avril 1997.

[3] En précisant que Marcel Allain, co-auteur de Fantômas, repose lui aussi au Père-Lachaise.

[4] Éditions Lebeer-Hossmann, Bruxelles, 1990.

[5] Bernard Jourdan, préface au recueil Analectes, éditions Rara international, Italie, 1990.

[6] Éditions Erta, 1954.

[7] Bernard Jourdan, ibidem.

[8] Le jardin zoologique, Ibidem.

Photographie de Tony Shaw (tous droits réservés).
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(Photographie de Tony Shaw).

« LA MÉMOIRE NÉCROPOLITAINE », COURT-MÉTRAGE DE JAMES FRACHON (SÉRIE : MÉMOIRE DES POÈTES)

Photographe, spécialiste de l’histoire des cimetières, artiste, créateur de monuments funéraires, André Chabot a imaginé sa propre tombe au Père-Lachaise, en sculptant son propre appareil, de marque Leica. Portrait du créateur et de sa femme, Anne Fuard, par James L. Frachon, (Mygale Films 2021).

Notre article sur le livre d’André Chabot, Mes pères sous les draps verts:

« MES PÈRES SOUS LES DRAPS VERTS , ANDRÉ CHABOT, éditions Galerie Koma, Mons, Maison de la culture de Tournai, La mémoire nécropolitaine, 2013. (article à paraître dans « Diérèse  72, printemps 2018) « «PAGE PAYSAGE (wordpress.com)

Le site d’André Chabot:

Accueil – André CHABOT (andrechabot.com)

THIAIS, SUITE ET FIN (réflexion personnelle)

Le cimetière fut construit par Auguste Perret en 1929.

Avec un ami, nous étions mercredi dernier dans le tristissime cimetière parisien de Thiais, pour retrouver les dernières sépultures de surréalistes qui figureront dans mon essai. Lieu de dernier repos des marginaux, d’étrangers (parmi lesquels Zog 1er roi d’Albanie), d’anciens miliciens, ou tout simplement de familles pauvres… Imaginé par Auguste Perret, le portail massif a quelque chose de rétro-futuriste et rappelle Le Havre, surtout sous la pluie. Trouvé la dernière demeure, en pleine terre, d’un peintre pourtant reconnu. Trouvé, comme toujours, des gens aux patronymes amusants, mais je me suis fixé pour règle de ne jamais diffuser d’images d’inconnus, par respect pour la mémoire, et parce que les gens ont droit au silence (les artistes/écrivains étant des personnalités publique, c’est différent). Cette exploration des nécropoles n’est pas un but en soi, puisqu’il s’agit d’abord d’évoquer des oubliés, ou des créateurs variés. Je dois désormais terminer la rédaction.

BALZAC, NAPOLÉON DES LETTRES… (MÉMOIRE DES POÈTES )

En majesté sur son étagère Ikéa!

… Comme quoi on peut être petit, gros, endetté, mal aimé par sa maman, réactionnaire, mourir jeune, bling-bling, mais coucher avec de belles princesses polonaises et marquer l’histoire littéraire.

HOMMAGE À DOMINIQUE PRESCHEZ (1954-2021), MÉMOIRE DES POÈTES

   Je ne connaissais pas vraiment Dominique Preschez mais nous avions des contacts communs, il publiait chez « Tinbad », maison dirigée par notre ami Guillaume Basquin, et demeurait très lié à Jacques Cauda. Nous nous croisions épisodiquement dans les groupes de discussion Facebook et j’aimais écouter ses compositions expérimentales. Issu de la Schola Cantorum, musicien reconnu et aussi poète, l’homme nous aura donc quitté hier. Je publie cette Sonate de neige que je trouve fort belle, et invite mes lecteurs à parcourir son oeuvre. 

  Pour en savoir davantage:

Dominique Preschez — Wikipédia (wikipedia.org)

Dominique Preschez – Organiste – Compositeur -Ecrivain

MÉMOIRE DES POÈTES: JINDRICH HEISLER (1914-1953), cimetière de Pantin. Article paru dans « Diérèse » 80, hiver-printemps 2021.

Chrast, petite ville de Bohême.

Une jeunesse tchèque

  Jindrich Heisler naît le 1er septembre 1914, quelques semaines après le début de la première guerre, à Chrast, petite ville de Bohème, tout-à-fait à l’Est. D’origine juive, intégré, František Heisler (1882-1932), marié à Vlasta, y dirige une usine pharmaceutique. Un second enfant, Anna, naît en 1920. Suivant les vœux familiaux, Jindrich étudie d’abord la chimie à l’école Mala Strana de Prague, et, après un premier échec, obtient son diplôme en Slovaquie, à Bánska Štiavnica, charmante cité minière aux maisons peintes. Revenu travailler à Chrast après la mort de son père, en 1932, Jindrich est appelé sous les drapeaux deux ans plus tard. Installé dans la capitale avec sa mère et sa sœur dès 1936, il commence à fréquenter le groupe surréaliste en 1938, se liant avec Toyen (Maria Čermínová, 1902-1980), Jindřich Štyrský (1899-1942), Karel Teige (1900-1951), et Vítězslav Nezval (1900-1958). Un premier recueil poétique parait en 1935. Accompagné des dessins de Toyen, un second recueil intitulé Les spectres du désert, paru en 1939, sera traduit en français la même année, dans une édition bilingue reproduisant l’écriture manuscrite d’Heisler, le tout tiré à 300 exemplaires par Albert Skira. D’autres volumes illustrés par Toyen, non traduits en français, paraissent dans la foulée. Parallèlement, Heisler s’initie à a photographie.

 La guerre

   En mars 1939, les Allemands annexent la Bohême-Moravie. La province est placée sous l’autorité de Reinhard Heydrich (1904-1942), SS fanatique. Heisler, qui aurait projeté d’émigrer au Brésil, reçoit un mandat de déportation de la part des autorités nazies mais ne se présente pas. Sa mère, catholique, n’est pas menacée, pas davantage que sa sœur, protégée par un mariage mixte.  Caché par ses amis surréalistes, dont les créations sont considérées comme « dégénérées », Heisler vit l’essentiel de la guerre enfermé dans un minuscule studio du quartier de Žižkov, en compagnie de Toyen, échappant à plusieurs rafles. L’artiste, qui ne cesse de créer, de concevoir des livres-objets, dort dans la baignoire. L’immeuble existe toujours. 

  Mai 1945. Jindrich Heisler a miraculeusement échappé à la mort. Ironie de l’Histoire : son nom est gravé sur le mur de la synagogue Pinkas, principal mémorial, au milieu de la liste des 77 297 victimes tchèques de l’Holocauste. Bien vivant, l’homme publie les poèmes d’Éluard précédemment traduits, et compose également un bref essai esthétique, demeuré inédit, sort diverses plaquettes, toujours en collaboration avec Toyen. Tous deux forment un couple amical, Toyen, qui a vécu avec Styrsky, considère Heisler comme un partenaire artistique.

Toyen, Jindrich Heisler et Karel Teige à Prague.

Six ans à Paris

   Fuyant les persécutions staliniennes, tous deux quittent définitivement Prague pour Paris en mars 1947, et s’installent d’abord à Bois-Colombes. André Breton les attend. Toyen et Heisler participent ainsi à l’exposition internationale « Surréalisme en 1947 », organisée à la galerie Maeght. Débordant d’énergie, Heisler lance, en 1948, la revue Néon (suivant les initiales N’être rien Être tout Ouvrir l’être). Le périodique, qui connaîtra cinq numéros, regroupera les grands noms du mouvement, dont le jeune Sarane Alexandrian (1927-2009, inhumé au columbarium, cf. Diérèse 73). Ce dernier témoigne de l’activité d’Heisler en ces termes : La revue Supérieur inconnu ne put paraître, car la réalisation de la maquette de Marcel Jean fut estimée par l’éditeur trop difficile et onéreuse ; cette présentation recherchée obéissait pourtant à son souci prédéterminé de créer une antithèse aux Temps modernes, dont l’aspect banal ne reflétait pas le concept du désir. Devant cette déconvenue le poète Jindrich Heisler, qui avait été éditeur à Prague, eut l’idée de faire avec les pauvres moyens de l’époque un journal paraissant irrégulièrement, et qui serait comme le journal idéal d’une république de rêve, aussi bien par les trouvailles de sa typographie que par son contenu. Au cours d’une réunion chez Victor Brauner, nous décidâmes de l’intituler Néon pour signifier qu’il apportait a lumière de a modernité. Il n’y avait pas de directeur, mais un comité d’amis se répartissant les tâches : Heisler faisait la mise en page, les autres discutaient ensemble des textes à choisir[1]. S. Alexandrian, qui évoque en outre le physique d’acteur d’épouvante propre à son ami tchèque, déclare : On ne pouvait le connaître sans l’aimer. Tout ce qu’il touchait du bout des doigts prenait vie poétique.[2] Qualifié d’organe extrêmement modeste[3] par Jean Schuster, réalisé en offset pour des raisons économiques, Néon s’éteint en 1949, faute de moyens. Heisler collabore également activement à Médium, et, parallèlement, décore les vitrines de la toute jeune Hune, magnifique librairie, en face de l’église Saint-Germain, dans le célèbre quartier des Lettres.

   André Breton, qu’Heisler a accompagné sur l’île de Sein en 1948, l’invite à co-rédiger (avec la plupart des « grands »), le Dernier manifeste surréaliste, paru dans Le Libertaire du 6 juillet 1951. Toyen et son ami habitent alors dans un vieil immeuble, au 12 rue des Fossés Saint-Jacques, derrière le Panthéon. Le 3 janvier 1953, par un froid mordant, Heisler, qui se rend chez Breton, se sent très faible. Amené à l’hôpital Bichat, il meurt de crise cardiaque à minuit quarante-cinq, comme indiqué par Breton lui-même, dans une série de notes. L’acte de décès mentionne sa qualité d’artiste. Heisler est enterré trois jours plus tard, un exemplaire du Gaspard de la nuit placé dans son cercueil, au milieu de la division 154 du plus grand cimetière de France, en Seine-Saint-Denis[4]. Bouleversé, Breton déclare : Ce 6 janvier vers 3 heures, au cimetière de Pantin enfoui sous la neige, se dérobait jusqu’à l’idée d’un soleil, autre qu’un cœur poignardé. Le grillon s’est endormi. La concession ayant été relevée en 1984, les restes d’Heisler, décédé à seulement trente-huit ans, se trouveraient vraisemblablement dans l’ossuaire du Père-Lachaise[5].

« Créateur à l’imagination fertile » (Alain Virmaux)[6]

  Les créations de Jindrich Heisler se caractérisent par une certaine audace et par une grande originalité formelle. Il s’agit souvent de collages en noir et blanc, mêlant photographie et peinture, dessins. L’imaginaire onirique parfois sombre, sinon morbide, teintée de l’humour noir cher à Breton rattache définitivement notre homme au surréalisme. Évoquons ainsi ce bassin humain doté d’une molette de montre, ou encore ces étranges silhouettes tenant des drapeaux, sur fond obscur… L’homme n’hésite pas à innover, comme le souligne encore une fois Sarane Alexandrian[7] : Il a fait des photos stupéfiantes en mettant de la vaseline dans son objectif : il m’a offert ainsi un nu plus mystérieux que les « solarisations » de Man Ray.

   Essentiellement plasticien, Heisler est également poète. La plupart des plaquettes sont publiées en tchèque. Toutefois, comme indiqué plus haut, un recueil sort en France en 1939, juste avant la guerre, Les Spectres du désert. Le prénom de Jindrich est traduit par Henri. Le traducteur s’appelle lui-même Henri Hořejšī. Dédié à Karel Teige, illustré par les lithographies de Toyen, l’ouvrage est tiré à 300 exemplaires, sur beau papier. Citons ainsi ces quelques vers :

Lorsque les yeux sont trop fatigués

d’avoir sans cesse sauté d’une orbite à l’autre

ce sont alors les mamelons qui recommencent le jeu

en échangeant mutuellement leurs places

Mais pendant ce temps-là des taupinières fraîchement gonflées

et des fusées d’artifice que la fête s’est taillées en pointe

deviennent partout des paysages les plus douloureux

appelant la solitude.

 …Étoile filante privée de sépulture, Heisler continuera à nous éblouir, tant par son audace que sa créativité. To the happy few, comme disait Stendhal…


[1]L’aventure en soi, autobiographie, Mercure de France, Paris, 190, pages 243, 244.

[2]Ibid., p. 245.

[3]Les fruits de la passion, éditions L’instant, Paris, page 73, 1988.

[4] Jindrich Heisler est bien enterré au cimetière de Pantin, et non au cimetière des Batignolles, comme le signalent pourtant certaines notices biographiques.

[5] Les restes d’Heisler ne se trouvent manifestement plus à Pantin.

[6]Les grandes figures du surréalisme, Bordas, Paris, 1994, page 105.

[7] Ibidem, p. 245.

SUITE POUR PANTIN (Série: « Mémoire des poètes »)

En parcourant les cimetières, pour les besoins de mon essai, je réalise que plus de 99 pour cent des écrivains, acteurs, chanteurs, plasticiens ou même scientifiques ont été totalement zappés par le grand public. C’est particulièrement vrai pour l’émouvante nécropole de Pantin, si vaste et complexe. Au détour d’une allée, tu croises un joueur d’échecs célèbre en son temps, ou un magicien, ou un clown, ou un auteur déporté dont la tombe a disparu (Boris Bouïeff), une semi-mondaine chanteuse d’opérette, maîtresse d’un banquier, un gourou quelconque… Cela pourrait inciter à arrêter, à verser dans l’aquoibonisme chronique, dans le nihilisme. Et pourtant non. Car outre le fait que divers acharnés (comme moi, à un petit niveau, ou comme l’excellent Philippe Landru, spécialiste des cimetières, à un niveau plus élevé, voir le lien plus bas), pourront un jour retrouver des oubliés, et les faire vivre même modestement, la création est probablement un but en soi, un divertissement supérieur. Sans oublier que quelque chose se transmet aux descendants, des générations (précisément), plus tard, ce qui fait que rien n’est jamais complètement vain… Cela rend en tous cas creuses certaines chamailleries électroniques sans conséquence, qui apparaissent immanquablement pour ce qu’elles sont: une perte de temps et de fluide vital.

https://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?auteur1

MÉMOIRE DES POÈTES: JEAN GAUDRY (1933-1991), case 40042, division 87, columbarium du Père-Lachaise. Article paru dans « Diérèse » 79, été-automne 2020.


Le « crottin de la vie »[1]

   Né le 1er novembre 1933 au Cerdon, paisible commune du Loiret, enfant naturel, Jean Gaudry perd vite sa mère, disparue à trente-deux ans. Élevé par des grands-parents aimants, le jeune homme interrompt rapidement des études classiques pour se rendre à Paris. Il officie en tant que garçon-livreur pour les épiceries Félix Potin, tout en faisant une rencontre déterminante avec René Fallet, auteur de La Soupe aux choux, et passe beaucoup de temps dans les bars, rue des Saints-Pères notamment. Intitulée D’Araignées, sa première toile aurait été réalisée sur un morceau de linoléum, dérobé au 16 avenue de la Bourdonnais, dans l’appartement d’Edwige Feuillère (1907-1998), célèbre et belle actrice. Déçu par sa liaison malheureuse avec une danseuse des ballets Mayol, il retourne à Orléans et travaille d’abord à la base américaine, puis en tant que photographe ambulant, tout en devenant correspondant du journal Détective et en servant de nègre occasionnel à San Antonio.

   Après un passage par le sanatorium de Bouffémont, dans le Val d’Oise, de janvier à octobre 1955, il revient dans le Loiret, revendant des livres rares à son ami, l’écrivain-libraire Tristan Maya (1926-2000), préfacier de Gerces, son premier recueil, édité en 1957 par Pierre Jean Oswald[2] et dédié à son grand-père, mort l’année d’avant. Confidentiel, écrit tantôt en vers réguliers, tantôt en vers libres, le petit livre reçoit les louanges du journaliste Roger Secrétain, qui évoque déjà un poète maudit, ou encore une âme gercée qui refuse de cicatriser[3]. C’est également Tristan Maya qui attribue le prix de l’Humour noir 1960 à Jean Gaudry, sous les auspices de Xavier Forneret[4]. Le jury se compose notamment de Siné, d’Anatole Jakovsky (1907-1983, inhumé dans la 49ème division), qui deviendront des amis proches. Habitant rue des Bouteilles, et se qualifiant lui-même d’ivrogne impénitent[5], amateur de longues soirées et d’errances nocturnes, Gaudry pratique la peinture, le dessin et le collage, sans atteindre le succès escompté (sa première exposition, à Lyon, en 1958, ayant été éreintée par la critique). Je broye toujours du noir, fume toujours du gris et bois du blanc, et malgré cela, je peins et je suis « rose », déclare-t-il ainsi[6].

Titre inconnu. Toile de Jean Gaudry.

   Accompagné par son amante, muse et modèle Lydie Chapovaloff, il retourne à Paris en 1981, et se lie entre autres avec André Blavier, spécialiste des fous littéraires, ou encore avec le comédien franco-algérien Farid Chopel (1952-2008). Gaudry, qui réside successivement rue de la Harpe, dans le cinquième arrondissement, puis au 2 boulevard Soult, non loin du zoo de Vincennes, et enfin au 246 rue de Charenton, chine des œuvres d’art chez Drouot, puis les commercialise. Ancien tuberculeux (cf. plus haut), fumeur invétéré, Jean Gaudry, qui s’est rendu au Procope l’avant-veille pour la remise du grand Prix de l’humour noir, qui avait résolu de mourir en 1970 (pour le centenaire de la Commune ?), décède finalement dans la nuit du 7 novembre 1991 d’un cancer du poumon, à l’âge de cinquante-huit ans[7].Une cérémonie est organisée le 12 novembre. Gaudry, qui s’est beaucoup intéressé au Père-Lachaise, y repose désormais, dans une case noire, ornée de son profil moustachu, calqué sur l’Autoportrait sur nappe de bistrot (1985), avec la mention « Peintre et poète ». Le journaliste Guy Derenne lui rend un vibrant hommage: Aujourd’hui, il est parti. Nul biographe ne s’intéressera sans doute jamais au destin singulier de ce petit bonhomme hors normes, ce peintre sans pinceaux, ce géant si menu. C’est sans importance. Le monde ne l’ignorera jamais autant qu’il a lui-même voulu l’ignorer[8].

  Qualifié d’écorché vif par Tristan Maya[9], Jean Gaudry est d’abord connu comme peintre. On lui doit ainsi diverses toiles abstraites, géométriques tels Le Couple, mais aussi des toiles plus figuratives, représentant notamment sa compagne Lydie Chapovaloff. Relativement diverse, amputée du fait d’un cambriolage, son œuvre comporte également de nombreux collages et dessins, teintés d’un esprit mordant volontiers irrévérencieux, antimilitariste et athée. Citons ainsi son incroyable portrait du soldat inconnu daté de 1964, simple cadre de tableau comportant des points d’interrogation, ou encore ce collage intitulé À tous ceux qui prennent les messies pour des lanternes, daté de 1961, et représentant cette fois une ampoule électrique, dont le filament intérieur est en forme de crucifix.

  Un fantaisiste qui détestait Breton

Gaudry a collaboré à la revue Le surréalisme même. Peut-on pour autant voir en lui un surréaliste, ou un dadaïste ? Amoureux de Queneau, au point d’assister à l’inauguration de la station de métro portant son nom, il déteste André le chiaceux[10], et se réjouit de sa disparition, jusqu’à déclarer : BRETON est enfin mort ! un CADAVRE ![11]. L’artiste, qui tamponne ses lettres avec le cachet (trouvé dans une brocante ?) du Médecin-chef du camp des Insoumis de Maisons-Laffitte, n’aurait sans doute pas supporté l’atmosphère rigide imposée par Breton et par ses successeurs. S’il n’a donc jamais fréquenté le groupe, Gaudry, par son inspiration picturale ou littéraire tantôt absurde, tantôt onirique, mérite cependant de figurer ici. Pataphysicien, ami de Théodore Koenig (inhumé dans la case 21738), de Roland Topor, ou encore de Noël Arnaud, admiré par René Magritte, touché par la mort d’Éric Losfeld (1922-1979), Gaudry est un rêveur doublé d’un fantaisiste doué, cultivé, grand lecteur de Jarry.

   Outre ses toiles, il laisse derrière lui deux recueils poétiques, ainsi que des lettres, regroupées après sa mort par Tristan Maya. Pleins de verves, riches de nombreux calembours, souvent audacieux, ses vers auraient fort bien pu se trouver dans l’Anthologie de l’humour noir de Breton, qu’il classe parmi les rigolos, soit les metteurs en bouteille de l’H.N.[comprendre « humour noir »][12]. Figurant dans une autre anthologie homonyme, illustrée par Topor et organisée non par l’auteur de Nadja mais par le Manifeste jeune littérature de Louis Klotz, Gaudry, par-delà le rire grinçant, cache un lyrisme réel, souvent douloureux. Amusante, distordue, sa plume sait aussi se faire poignante, émouvante. (…) l’humeur et l’humour ne sont qu’un aspect du lyrisme qui, sans eux, aurait trop de pudeur à s’exprimer, constate fort justement Roger Secrétain[13]. Ainsi, derrière la dérision, se dissimule un être souvent angoissé, capable de déclarations amoureuses, notamment lorsqu’il célèbre le corps de sa compagne Lydie:

tes seins savent le savon

qui les lie

tes reins suivent le savant

qui les lave

et ton corps

libre encore

éclate en ma vie

comme un fruit

qui revit.[14]

   Décédé il y a bientôt trente ans, Jean Gaudry n’a rien perdu de sa force subversive. Son œuvre demeure d’actualité, comme en témoigne l’existence du groupe Facebook « Les amis de Jean Gaudry », animé par son fils Pascal et par son ami peintre Jean-François Veillard. Signalons également l’adaptation réalisée par le professeur Inlassable, jazzman qui a mis en musique les mots du poète, en utilisant les cassettes audio données par Lydie Chapovaloff. Citons, enfin, cette épitaphe drolatique, léguée par l’intéressé :

ci-gît J. GAUDRY

Mis à vie le jour des morts

Mis à mort toute sa vie

Sans amis mais sans remorts

S’est remis de sa mort

BRILLIEZ POUR LUIRE[15]


[1] Expression tirée du récit « Les pieds dans le plat », in Pompe de sang, Jean Grassin éditeur, 1993, page 50.

[2]Gerces, Jehan Gaudry, collection « Poètes présents », éditions P.J. Oswald, Paris, 1957.

[3]La République du Centre, 2 octobre 1957, page 6.                          

[4] L’un des auteurs présents dans la fameuse Anthologie de l’humour noir d’André Breton.

[5] Lettre du 6 juillet 1974 à Tristan Maya, in Lettres à Tristan Maya, éditions Grassin, Paris, 1998, page 47.

[6] Lettre à Tristan Maya, ibidem.

[7]Les Nouvelles d’Orléans, numéro 550 du 14 novembre 1991, page 10.

[8]Les Nouvelles d’Orléans, 14 novembre 1991, page 10.

[9]La pompe à sang, éditions Jean Grassin, Paris, 1993, page 7.

[10] Lettre du 15 octobre 1966, ibid., page 43.

[11]Ibidem.

[12] Note de l’auteur

[13] In La République du Centre, cf. plus haut.

[14]La pompe à sang, Jean Grassin éditeur, 1993, page 36.

[15]Lettres à Tristan Maya, ibid., page 31.

MÉMOIRE DES POÈTES: MAURICE RAPIN (1924-2000) ET MIRABELLE DORS (1913?-1991), CIMETIÈRE DE BERCY (329 rue de Charenton, 75012 Paris, métro Porte de Charenton, ligne 8). Article publié dans « Diérèse » numéro 78, printemps 2020.

bercy

Le petit cimetière de Bercy, au Sud de Paris.

   Quittons momentanément le Père-Lachaise pour nous déplacer au sud de la capitale, dans le XIIème arrondissement, en un lieu plus confidentiel, moins couru, pour évoquer deux surréalistes quelques peu oubliés : Maurice Rapin et Mirabelle Dors, sa femme.

 Un tout petit cimetière

   Situé à l’extrémité Sud-Est de Paris, à quelques mètres seulement de Charenton et du bois de Vincennes, ce petit cimetière (61 ares pour 1161 tombes) ouvre en 1816 pour enterrer les défunts de Bercy, riche village, alors célèbre pour ses entrepôts de vin. En 1860, Bercy est administrativement rattaché à la ville de Paris, et le lieu devient un cimetière de quartier parmi d’autres, accueillant essentiellement la bourgeoisie locale, les négociants en spiritueux. On ne trouvera pas de célébrités ici, mais saluons la mémoire d’Henry Céard (1851-1924), naturaliste proche de Zola, et auteur de l’étonnant roman-fleuve Terrains à vendre au bord de la mer, en 1906. Signalons également ces belles sculptures de sabliers volants sur les murs de l’enceinte, rappelant notre condition mortelle (Tempus fugit ! en latin), ainsi que cette étrange tombe en forme de dolmen, évoquant la dernière demeure du spirite Allan Kardec, au Père-Lachaise. Admirons enfin la grande croix gallicane qui orne la sépulture du pasteur écossais Charles Greig (1853-1922) : gravée en lettres énormes sur un écriteau, la maxime « CHRIST EST MA VIE ».

dors rapin

Mirabelle Dors et Maurice Rapin

DIVISION 6

Maurice Rapin (1924-2000) et Mirabelle Dors (1913 ?- 1999)

Rapin, scientifique et artiste…

  Né le 30 juin 1924 au 110 rue de Reuilly dans un milieu de garagistes (son père théorise le principe de « machine-outil »), ayant une sœur, Maurice Rapin s’intéresse très jeune à la peinture et à la musique, mais étudie d’abord les sciences. Il soutient ainsi une thèse autour du « métabolisme des porphyrines observés au moyen du microscope à fluorescence », et entre au laboratoire d’anatomie et d’histologie comparées de la Sorbonne, tout en apprenant les rigoureux principes du dessin botanique au Muséum d’Histoire Naturelle. Ayant accompli son service militaire dans les transmissions, été garçon dans un café parisien, il devient finalement un professeur apprécié au lycée Carnot, puis au lycée Jules Ferry de Versailles. Très actif, il suit des cours de mathématiques modernes à la faculté, et mène parallèlement ses activités créatrices. En 1954, il épouse l’artiste moldave Mirabelle Dors, contre l’avis de sa famille. Extrêmement proche des surréalistes, exposé « À l’Étoile scellée », il publie différents textes théoriques dans Médium, informations surréalistes, le journal de Jean Schuster (inhumé au cimetière de Pantin), et développe une œuvre singulière, basée sur certains systèmes scientifiques stricts.

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« Course en bleu », Maurice Rapin, 1983.

   Maurice Rapin, qui a rompu avec Breton ce personnage atroce (sic) converti au tachisme de Charles Estienne (1908-1966), se rapproche notamment de Clovis Trouille (1889-1975) et de René Magritte, avec lequel il entretiendra jusqu’au bout une abondante correspondance. À travers plusieurs écrits, il définit ainsi ce que doit être le surréalisme populaire, en réaction directe contre l’abstrait, pour reprendre les termes de Jeanine Rivais. L’association « Figuration critique » voit ainsi le jour en 1978. Il s’agit de faire connaître divers artistes, à travers un salon qui se tient à Mons, en Belgique. Décédé le 10 octobre 2000, Maurice Rapin, est incinéré. Ses cendres reposent désormais auprès des siens, dans le caveau familial, sous une lourde pierre tombale en granit ornée d’un crucifix.

  André Breton est mort. Aragon est vivant. C’est un double malheur pour la pensée honnête, déclare étrangement Rapin, qui aurait manqué trois jours de travail après la disparition du pape du surréalisme, en 1966. Entretenant des relations mitigées, voire houleuses, avec l’intéressé, Maurice Rapin, s’est toujours identifié comme naturaliste[1], Légèrement sceptique à propos de mai 68, il n’en demeure pas moins communiste, disciple de Lénine, et décide de rendre l’art accessible en renouant avec la figuration, à l’instar de Magritte cité plus haut.

   Mirabelle, la mystérieuse Moldave

  Née, selon toute vraisemblance, en 1913 dans une famille francophone, Mirabelle Dors, qui est entrée très jeune dans l’atelier du sculpteur Ludo, tente d’animer des groupes surréalistes à l’Est, puis émigre en France avec son compagnon Ghérasim Luca (1913-1994), en 1952[2]. Accueillie par André Breton, elle réside d’abord rue Joseph de Maistre, à Montmartre. D’après la légende, son nom français viendrait de sa peau couleur mirabelle, et du goût pour l’hypnose propre au poète, qui lui ordonne fréquemment de dormir (d’où l’injonction « dors »). Ayant rencontré Maurice Rapin au début des années 50, et devenue sa femme, Mirabelle ; qui a vécu dans une chambre du Smoking Palace, emménage 1 rue Louis Gaubert, à Vélizy-Villacoublay, dans une maison peinte en vert, couleur mousse, sommairement meublée, orné d’un buste de son mari, planté dans le jardin. En compagnie de celui-ci, elle poursuit une activité plastique intense, créant d’étranges masques totémiques, tout un foisonnement de créatures chimériques, parfois inquiétantes. Personnalité forte, féministe, elle incarne la tendance surréaliste populaire, puis anime l’association « Jeune Peinture », et enfin « Figuration critique », mouvement résolument cosmopolite, né d’une prise de conscience d’un groupe qui se respecte et ne doit pas chercher à s’intégrer là où s’exerce le pouvoir officiel.

dors rapin livre

   Parallèlement, elle co-signe de nombreux tracts. Malade, hospitalisée à plusieurs reprises, elle meurt le 12 novembre 1999, quelques mois avant son époux. Selon nos informations, elle ne reposerait pas à ses côtés. Laissons-lui la parole à travers ce bref poème, glané sur le riche site de la critique Jeanine Rivais, et daté du 27 mai 1971 :

AU SOMMEIL D’AUJOURD’HUI

Dans ce palais taillé dans une seule perle, des ombres chinoises labourent les champs avec les doigts de la main. Ailleurs, on a découvert des visages qui se sont imprimés dans des bijoux vivants. Mais un jour reviendra avec des fleurs et des fantaisies musculaires.

  Signalons également l’hommage rendu à Maurice Rapin et Mirabelle Dors en juillet 2001 dans le numéro 33/34 du Cri d’Os, et l’exposition qui s’est tenue en octobre 2017 à la galerie parisienne Détais, donnant lieu à un intéressant catalogue.

N.B. : La tombe de Maurice Rapin se trouve dans la sixième division, le long de l’allée. Un plan est d’ailleurs accroché au mur d’enceinte. Par ailleurs le petit cimetière de Bercy ne doit pas être confondu avec le cimetière de Valmy, situé quelques mètres plus loin, le long du périphérique, et dépendant de la commune de Charenton, et où repose Willy Anthoons (1911-1982). Opposé à la figuration, mais non lié au mouvement qui nous intéresse, ce sculpteur belge nous a néanmoins laissé un dessin à l’encre de chine intitulé Composition surréaliste.

[1] Mirabelle et Rapin, API, Vélizy-Villacoublay, 1990.

[2] Nous avons évoqué Ghérasim Luca dans Diérèse 73.

dors résine

Composition de Mirabelle Dors.

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