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MÉMOIRE DES POÈTES: MAURICE RAPIN (1924-2000) ET MIRABELLE DORS (1913?-1991), CIMETIÈRE DE BERCY (329 rue de Charenton, 75012 Paris, métro Porte de Charenton, ligne 8). Article publié dans « Diérèse » numéro 78, printemps 2020.

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Le petit cimetière de Bercy, au Sud de Paris.

   Quittons momentanément le Père-Lachaise pour nous déplacer au sud de la capitale, dans le XIIème arrondissement, en un lieu plus confidentiel, moins couru, pour évoquer deux surréalistes quelques peu oubliés : Maurice Rapin et Mirabelle Dors, sa femme.

 Un tout petit cimetière

   Situé à l’extrémité Sud-Est de Paris, à quelques mètres seulement de Charenton et du bois de Vincennes, ce petit cimetière (61 ares pour 1161 tombes) ouvre en 1816 pour enterrer les défunts de Bercy, riche village, alors célèbre pour ses entrepôts de vin. En 1860, Bercy est administrativement rattaché à la ville de Paris, et le lieu devient un cimetière de quartier parmi d’autres, accueillant essentiellement la bourgeoisie locale, les négociants en spiritueux. On ne trouvera pas de célébrités ici, mais saluons la mémoire d’Henry Céard (1851-1924), naturaliste proche de Zola, et auteur de l’étonnant roman-fleuve Terrains à vendre au bord de la mer, en 1906. Signalons également ces belles sculptures de sabliers volants sur les murs de l’enceinte, rappelant notre condition mortelle (Tempus fugit ! en latin), ainsi que cette étrange tombe en forme de dolmen, évoquant la dernière demeure du spirite Allan Kardec, au Père-Lachaise. Admirons enfin la grande croix gallicane qui orne la sépulture du pasteur écossais Charles Greig (1853-1922) : gravée en lettres énormes sur un écriteau, la maxime « CHRIST EST MA VIE ».

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Mirabelle Dors et Maurice Rapin

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Maurice Rapin (1924-2000) et Mirabelle Dors (1913 ?- 1999)

Rapin, scientifique et artiste…

  Né le 30 juin 1924 au 110 rue de Reuilly dans un milieu de garagistes (son père théorise le principe de « machine-outil »), ayant une sœur, Maurice Rapin s’intéresse très jeune à la peinture et à la musique, mais étudie d’abord les sciences. Il soutient ainsi une thèse autour du « métabolisme des porphyrines observés au moyen du microscope à fluorescence », et entre au laboratoire d’anatomie et d’histologie comparées de la Sorbonne, tout en apprenant les rigoureux principes du dessin botanique au Muséum d’Histoire Naturelle. Ayant accompli son service militaire dans les transmissions, été garçon dans un café parisien, il devient finalement un professeur apprécié au lycée Carnot, puis au lycée Jules Ferry de Versailles. Très actif, il suit des cours de mathématiques modernes à la faculté, et mène parallèlement ses activités créatrices. En 1954, il épouse l’artiste moldave Mirabelle Dors, contre l’avis de sa famille. Extrêmement proche des surréalistes, exposé « À l’Étoile scellée », il publie différents textes théoriques dans Médium, informations surréalistes, le journal de Jean Schuster (inhumé au cimetière de Pantin), et développe une œuvre singulière, basée sur certains systèmes scientifiques stricts.

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« Course en bleu », Maurice Rapin, 1983.

   Maurice Rapin, qui a rompu avec Breton ce personnage atroce (sic) converti au tachisme de Charles Estienne (1908-1966), se rapproche notamment de Clovis Trouille (1889-1975) et de René Magritte, avec lequel il entretiendra jusqu’au bout une abondante correspondance. À travers plusieurs écrits, il définit ainsi ce que doit être le surréalisme populaire, en réaction directe contre l’abstrait, pour reprendre les termes de Jeanine Rivais. L’association « Figuration critique » voit ainsi le jour en 1978. Il s’agit de faire connaître divers artistes, à travers un salon qui se tient à Mons, en Belgique. Décédé le 10 octobre 2000, Maurice Rapin, est incinéré. Ses cendres reposent désormais auprès des siens, dans le caveau familial, sous une lourde pierre tombale en granit ornée d’un crucifix.

  André Breton est mort. Aragon est vivant. C’est un double malheur pour la pensée honnête, déclare étrangement Rapin, qui aurait manqué trois jours de travail après la disparition du pape du surréalisme, en 1966. Entretenant des relations mitigées, voire houleuses, avec l’intéressé, Maurice Rapin, s’est toujours identifié comme naturaliste[1], Légèrement sceptique à propos de mai 68, il n’en demeure pas moins communiste, disciple de Lénine, et décide de rendre l’art accessible en renouant avec la figuration, à l’instar de Magritte cité plus haut.

   Mirabelle, la mystérieuse Moldave

  Née, selon toute vraisemblance, en 1913 dans une famille francophone, Mirabelle Dors, qui est entrée très jeune dans l’atelier du sculpteur Ludo, tente d’animer des groupes surréalistes à l’Est, puis émigre en France avec son compagnon Ghérasim Luca (1913-1994), en 1952[2]. Accueillie par André Breton, elle réside d’abord rue Joseph de Maistre, à Montmartre. D’après la légende, son nom français viendrait de sa peau couleur mirabelle, et du goût pour l’hypnose propre au poète, qui lui ordonne fréquemment de dormir (d’où l’injonction « dors »). Ayant rencontré Maurice Rapin au début des années 50, et devenue sa femme, Mirabelle ; qui a vécu dans une chambre du Smoking Palace, emménage 1 rue Louis Gaubert, à Vélizy-Villacoublay, dans une maison peinte en vert, couleur mousse, sommairement meublée, orné d’un buste de son mari, planté dans le jardin. En compagnie de celui-ci, elle poursuit une activité plastique intense, créant d’étranges masques totémiques, tout un foisonnement de créatures chimériques, parfois inquiétantes. Personnalité forte, féministe, elle incarne la tendance surréaliste populaire, puis anime l’association « Jeune Peinture », et enfin « Figuration critique », mouvement résolument cosmopolite, né d’une prise de conscience d’un groupe qui se respecte et ne doit pas chercher à s’intégrer là où s’exerce le pouvoir officiel.

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   Parallèlement, elle co-signe de nombreux tracts. Malade, hospitalisée à plusieurs reprises, elle meurt le 12 novembre 1999, quelques mois avant son époux. Selon nos informations, elle ne reposerait pas à ses côtés. Laissons-lui la parole à travers ce bref poème, glané sur le riche site de la critique Jeanine Rivais, et daté du 27 mai 1971 :

AU SOMMEIL D’AUJOURD’HUI

Dans ce palais taillé dans une seule perle, des ombres chinoises labourent les champs avec les doigts de la main. Ailleurs, on a découvert des visages qui se sont imprimés dans des bijoux vivants. Mais un jour reviendra avec des fleurs et des fantaisies musculaires.

  Signalons également l’hommage rendu à Maurice Rapin et Mirabelle Dors en juillet 2001 dans le numéro 33/34 du Cri d’Os, et l’exposition qui s’est tenue en octobre 2017 à la galerie parisienne Détais, donnant lieu à un intéressant catalogue.

N.B. : La tombe de Maurice Rapin se trouve dans la sixième division, le long de l’allée. Un plan est d’ailleurs accroché au mur d’enceinte. Par ailleurs le petit cimetière de Bercy ne doit pas être confondu avec le cimetière de Valmy, situé quelques mètres plus loin, le long du périphérique, et dépendant de la commune de Charenton, et où repose Willy Anthoons (1911-1982). Opposé à la figuration, mais non lié au mouvement qui nous intéresse, ce sculpteur belge nous a néanmoins laissé un dessin à l’encre de chine intitulé Composition surréaliste.

[1] Mirabelle et Rapin, API, Vélizy-Villacoublay, 1990.

[2] Nous avons évoqué Ghérasim Luca dans Diérèse 73.

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Composition de Mirabelle Dors.

MÉMOIRE DES POÈTES XXXIV, UNE PENSÉE POUR ANNA KARINA (1940-2019)

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   D’Anna Karina, j’ai le souvenir d’une rencontre, il y a quinze ans environ, à la Coursive, lors du festival de La Rochelle. Je venais de voir L’Alliance, étrange film de Christian de Chalonge mettant en scène un vétérinaire introverti, incarné par Jean-Claude Carrière, trentenaire encore vierge cherchant une femme possédant une maison aux caractéristiques précises, afin d’installer un cabinet, et d’observer le comportement animal. Étant passé par une agence matrimoniale, l’homme rencontre une jeune bourgeoise mystérieuse, vierge également, incarnée par la belle Anna Karina. Curieux l’un de l’autre, sans vraiment se connaître, les deux époux s’observent minutieusement, elle cherchant à se rapprocher d’un mari distant, lui suivant sa femme dans la rue, sans vraiment parvenir à la cerner, tout en tenant un journal intime. Les dernières minutes sont plus singulières encore, puisque la fin du monde survient alors que le vétérinaire prenait Anna Karina dans les bras, pour lui dire qu’il l’aime. Le DVD de ce bizarre objet filmique n’existe pas. Et aucun cinéma du Quartier-Latin ne semble le diffuser. Il s’agit donc d’un trésor réservé à quelques chanceux. To the happy few, pour reprendre l’expression consacrée.

   Anna Karina, qui devait se produire le soir même, sur scène, en compagnie de l’inénarrable Philippe Katerine, Pierrot rigolo, nous avait parlé de ses productions, et naturellement de Jean-Luc Godard. Nous devions la retrouver dans le hall de la Coursive, haut-lieu de la culture locale, sous une vaste et claire verrière, donnant des dédicaces et répondant aux questions. J’avais pris mon DVD de Pierrot le fou, dans la collection « cinéma » du Monde (chaque semaine, le fameux quotidien éditait un classique, enveloppé d’une pochette cartonnée, bleue en l’occurrence). Il y avait une petite queue, des curieux, mais aussi des enseignants, des acteurs, des spécialistes, toutes personnes m’intimidant. Mon tour vint, Anna Karina me prit le DVD des mains, en m’adressant un sourire, et signa simplement avec un feutre, à même la pochette, le tout accompagné d’un coeur. Elle avait naturellement perdu de son incroyable beauté, mais conservait une forme de charme inaltérable, malgré les ans, les épreuves sans doute, la fatigue. Ce fut mon seul contact. Je ne devais jamais la revoir, ni à la Cinémathèque, ni au Centre Pompidou, ni dans aucune place to be. De quoi avons-nous parlé, ces quelques secondes? De L’alliance il me semble. Un film étrange, me dit-elle. Comme toujours, nous croyons les héros de notre enfance éternels, toujours jeunes, comme elle l’était dans Pierrot le fou. Ou encore dans cet incroyable passage, dans Alphaville, où nous retrouvons Éluard, autre figure familière.

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,

      Nos silences, nos paroles,

      La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,

      Un seul sourire pour nous deux,

      Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,

      Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,

      En silence ta bouche a promis d’être heureuse,

      De loin en loin, ni la haine,

      De proche en proche, ni l’amour,

      Par la caresse nous sortons de notre enfance,

      Je vois de mieux en mieux la forme humaine,

      Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche

      Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,

      Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,

      Le regard, la parole et le fait que je t’aime,

      Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,

      D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,

      J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,

      Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,

      Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard. 

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MÉMOIRE DES POÈTES XXXI: PEGEEN VAIL GUGGENHEIM (1925-1967), Cimetière du Père-Lachaise, division 94 (article paru dans « Diérèse » 75, printemps 2019)

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   Nous avons déjà évoqué la dynastie juive new-yorkaise Guggenheim dans Diérèse 73, lorsque nous avons parlé de Max Ernst et de son épouse, la collectionneuse Peggy Guggenheim, (1898-1979), héritière de la célèbre fondation à Manhattan.

   Mariée une première fois à l’écrivain Lawrence Vail en 1922, cette dernière a deux enfants, Sindbad et Peggeen, née le 18 août 1925 à Ouchy, en Suisse. Pegeen, qui fréquente l’école bilingue de Neuilly, part en Angleterre, puis aux États-Unis dès 1941. Scolarisée à la prestigieuse Lenox School, la frêle jeune fille aux longs cheveux blonds tombe amoureuse du peintre français Jean Hélion (1904-1987), l’un des introducteurs de l’abstraction outre-Atlantique, ami de Piet Mondrian, de Fernand Léger. Les noces sont célébrées en 1946. Le couple, qui a trois garçons, Fabrice, David et Nicolas, se sépare en 1956. Très affectée, Pegeen se réfugie chez sa mère à Venise, en compagnie de Nicolas, le cadet.

   Trois ans plus tard, Pegeen s’installe rue du Dragon, à Paris, avec Ralph Rumney (1934-2002), peintre anglais rencontré à Londres en 1957, lors du vernissage d’une exposition consacrée à Francis Bacon, à la Hanover Gallery. Nouveau réaliste bohème, Rumney a notamment cofondé l’International Situationniste avec Guy Debord et Piero Simondo. Les deux époux ont un fils, Sandro, et déménagent sur l’île Saint-Louis. Peggeen, qui souffre de dépression depuis l’adolescence, parvient néanmoins à créer son propre univers pictural, et travaille intensément. Elle accède ainsi à une forme de reconnaissance. Deux expositions sont prévues, au Danemark et au Canada, mais Pegeen se suicide le 1er mars 1967, en ingérant une dose massive de médicaments, à seulement quarante-et-un ans.

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   [Ce fut à Mexico] que j’appris l’affreuse nouvelle de la mort de ma fille, ma Pegeen chérie, qui était pour moi une mère, une amie et une sœur, déclare Peggy Guggenheim dans son autobiographie (Ma vie, mes folies, 2004, Plon, 1987 pour la traduction française). D’aucuns prétendent que la mère a toujours écrasé la fille, qui en retour lui vouait une admiration sans borne. Par-delà toute rivalité, une salle est toutefois consacrée à Peggeen à la « Peggeen Guggenheim Collection » de Venise. On peut y découvrir de grandes réalisations colorées, quasi-enfantines, révélant un univers torturé, un esprit souffrant, derrière l’apparente naïveté. Belle-fille de Max Ernst (de 1941 à 1946, comme signalé dans l’avant-dernier numéro), Pegeen, qui a fréquenté les plus grands artistes surréalistes, doit également beaucoup à Yves Tanguy, Breton expatrié outre-Atlantique. On retrouve ainsi dans sa peinture des figures improbables, récurrentes, anthropomorphes, ainsi que des personnages affectueux, aux traits apaisés. Le monde que nous propose Pegeen s’affirme un peu plus réel que le vrai puisqu’il semble plus voisin du Paradis Terrestre. Aucune culpabilité ne vient ternir ses couleurs, accabler son dessin déclare pour sa part Raymond Queneau[1]. Pour en savoir davantage, on consultera l’excellente biographie co-écrite par Benjamin Lanot et Benjamin Hélion, petit-fils de la plasticienne, Pegeen Vail Guggenheim (Paris, Sisso éditions, 2010).

   Âme rêveuse,instable, Pegeen repose auprès de ses enfants, dans la sépulture « JULES JEFFERSON VAIL », banal caveau gris orné d’un crucifix, au bord l’allée transversale numéro 3 (juste à côté de la tombe de la spirite « Bonne Maman » (1821-1908), dont la tombe est indiquée sur le plan fourni à l’entrée).

[1] « Préface au catalogue de Pegeen Hélion à la Galeria del Corso »

[2] Œuvres complètes, tome III, bibliothèque de la Pléiade, NRF, Paris.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXX: CLARENCE JOHN LAUGHLIN (1905-1985), Cimetière du Père-Lachaise, columbarium, division 87, case 777 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018)

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   Né le 14 août 1905 à Lake Charles, en Louisiane, Clarence John Laughlin déménage avec sa famille à la Nouvelle Orléans dès l’âge de cinq ans. Son père, récemment ruiné suite à de mauvaises affaires, trouve effectivement un travail à l’usine. Amoureux des mots, ce dernier transmet sa passion littéraire au jeune Clarence John. La disparition de cette figure paternelle aimante, en 1918, affecte cruellement l’adolescent. Timide, introverti, solitaire, ce dernier quitte l’école dès 1920, à l’âge de quinze ans, sans cesser de lire et d’apprendre. Très cultivé, inspiré par les Symbolistes français, Clarence John souhaite avant tout devenir écrivain, et compose de nombreux poèmes, récits, dont beaucoup demeurent encore inédits.

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« Elegy for the old South », John Clarence Laughlin

   Il découvre la photographie à plus de vingt-cinq ans en autodidacte, et se lance comme professionnel, en freelance. Il commence par photographier les rues et la vie, à la Nouvelle-Orléans, avant de déménager pour New-York dès 1940, et travaille pour Vogue. Brouillé avec Edward Steichen, le rédacteur en chef, il est ensuite employé par le gouvernement, et développe en parallèle un projet original, en jouant sur l’illusion, en mêlant formes géométriques, corps accessoires et costumes, selon son propre style. Son principale modèle est alors Dody Weston Thompson (1923-2012), femme à la beauté trouble, qui épousera Edward Weston et deviendra elle-même photographe.

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   Revenu à la Nouvelle-Orléans, Clarence John Laughlin meurt le 2 janvier 1985, à l’âge de soixante-dix neuf ans. L’homme, qui a beaucoup exposé, laisse derrière lui plus de 17000 clichés, ainsi que plusieurs plaquettes poétiques. Méprisé par beaucoup de professionnels ou d’historiens de l’art, Laughlin, qui admirait profondément Eugène Atget, repose désormais au columbarium, dans la case 777, soit en surface. « In memory of Clarence John LAUGHLIN 1905-1985, surrealist writer and photographer » pouvons nous lire sur sa dernière demeure. L’homme, qui usait d’un matériel ancien, dépassé, apparaît aujourd’hui comme un des premiers photographes surréalistes américains. Refusant toute forme de réalisme, Laughlin, qui a commencé par capter le Sud profond, se tourne en effet délibérément vers l’imaginaire, délaissant toute forme de réalisme, de vraisemblance, au profit de photomontages parfois érotiques, parfois un peu sinistres, pour ne pas dire gothiques, à travers de singulières scènes oniriques en noir et blanc. Photography is one of the most authentic and integral modes of expression in this world in which we lives déclare-t-il, soit La photographie est l’un des plus purs moyens d’exprimer le monde qui nous entoure.

N.B. : La case 777 se situe à la surface, à droite de la chapelle mortuaire, au rez-de-chaussée.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXIX: CLAUDE COURTOT (1939-2018), Cimetière du Père-Lachaise, jardin du souvenir, division 77 (article à paraître dans « Diérèse » 74)

  21/06/1991. STUDIO: CLAUDE COURTOT, ECRIVAIN

   Né le 6 janvier 1939 à Paris, dans le XIVème arrondissement, agrégé de Lettres classiques dès 1961, Claude Courtot est nommé professeur au lycée Ronsard de Vendôme. Trois ans plus tard, soit en 1964, il envoie son Introduction à la lecture de Benjamin Péret à Jean-Louis Bédouin (1929-1996). Celui-ci le présente à André Breton, le 28 novembre 1964 dans le bar parisien « La Promenade de Vénus ». Dès lors, renonçant à un projet de thèse consacré au mouvement, Claude Courtot se lance dans la création littéraire et l’action politique auprès de Jean Schuster (1929-1995, inhumé au cimetière de Pantin), et participe à toutes les actions du groupe en compagnie de Philippe Audouin, Marc Debenedetti ou encore Jean-Claude Silbermann, signant de nombreux articles dans la revue L’Archibras dirigée par ce même Schuster. Très actif lors des évènements de mai 68, C. Courtot, qui a noué des liens avec les surréalistes tchèques, organise l’exposition « Principe de plaisir » à Prague, juste avant l’arrivée des chars russes. Il publie un second essai, cette fois consacre à René Crevel (1900-1935, inhumé au cimetière de Montrouge), dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers, en 1969. Conscient de l’impossibilité pour le surréalisme de se renouveler, ne croyant plus au sens de l’aventure collective, il prend acte, non sans amertume, de la dissolution du mouvement en 1969, et participe à la revue Coupure deux ans durant.

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   En 1971 paraît Carrefour des errances chez Joël Losfeld, ouvrage plus personnel rassemblant douze courts textes. Prends garde : les rabatteurs de l’amour et de la poésie commencent à nous encercler… y écrit-il notamment. Suit un silence d’une dizaine d’années. Courtot, qui enseigne les lettres à Paris, au lycée Janson-de-Sailly, prononce par ailleurs de nombreuses conférences sur le surréalisme à l’étranger. En 1980, il assiste Milan Kundera pour une retraduction de La Plaisanterie, et, en 1982, reprend la plume pour écrire les poèmes de La voix pronominale. D’autres livres suivront, parmi lesquels Une épopée sournoise, récit publié chez José Corti en 1987, ou encore Les Ménines, texte hybride mêlant portraits et manifestes.

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   Je suis l’unique thème de ce que j’écris, déclare Courtot, qui désire fixer sur le papier sensible l’image fugitive des chimères et des fantômes qui [le] hantent. De fait, l’homme a consacré plusieurs essais à des figures proches ou loin du surréalisme, mais l’essentiel de son œuvre demeure autobiographique. On lui doit ainsi une longue et passionnante Chronique d’une aventure surréaliste, publiée en quatre tomes chez l’Harmattan à partir de 2012. S’y côtoient des souvenirs liés au groupe, des impressions de voyage, des morceaux d’actualité.

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   Président de l’association « Les amis de Benjamin Péret », très actif, Claude Courtot, qui vit à Saint-Ouen depuis de nombreuses années, décède à Saint-Denis le 9 août 2018, des suites d’un cancer, à l’âge de soixante-dix neuf ans. Ainsi s’éteint un des derniers grands témoins de la grande époque. Ses cendres sont répandues dans la jardin du souvenir (division 77), et non dans la Méditerranée, comme Antoine Vallin, professeur de Lettres classiques mélancolique parti à la recherche du mythique Caius Cornelius Gallus, dans le roman L’Obélisque élégiaque (éditions François Bourin, Paris, 1991) : Il se proposait de retourner en Campanie au printemps suivant. Il emporterait les cendres d’Antoine et les jetterait dans la mer d’Italie, quelque part entre le Pausilippe et Pompéi. (p. 193)

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MÉMOIRE DES POÈTES XXVII: JACQUES BARON (1905-1986), Cimetière du Père-Lachaise, DIVISION 93 (article à paraître dans « Diérèse » 74)

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   Surnommé le « Rimbaud du surréalisme » du fait de sa précocité, Jacques Baron naît à Paris le 21 février 1905, et passe son enfance à Nantes. Revenu dans la capitale vers 1920, il rencontre André Breton et Louis Aragon le 14 avril 1921 dans l’église Saint-Julien-le Pauvre, à l’occasion d’une sortie organisée par Dada. Il est alors accompagné de Roger Vitrac. En octobre de la même année, ses premiers poèmes paraissent dans Aventure, revue dirigée par Marcel Arland, René Crevel Georges Limbour, Vitrac et Max Morise. Rapidement, Baron entre dans le groupe surréaliste, et collabore aux différentes feuilles du mouvement, dont La Révolution surréaliste. Il n’a que dix-neuf ans quand parait son premier recueil, L’Allure poétique, vite salué par Aragon. Ayant rejoint, avec Péret, Breton, et Unik, le PCF en 1927, Baron se tourne vers le trotskisme après son exclusion du groupe le 11 mars 1929 : ulcéré par la personnalité fougueuse de Roger Vailland, et par un de ses articles rendant hommage au préfet de police Chiappe, le pape du surréalisme organisé une réunion autour du thème « Examen critique du sort fait récemment à Léon Trotzky » (sic), et en profite pour congédier Prévert, Man Ray, Yves Tanguy et tous les membres du Grand Jeu. Baron, qui collabore à La Critique sociale, revue fondée par Boris Souvarine, se lie d’amitié avec Georges Bataille.

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   Auteur de plusieurs articles pour la revue Minotaure, ayant réglé ses comptes avec Breton, l’homme poursuit une vie libre. Après s’être engagé dans la marine marchande, avoir parcouru le monde et œuvré comme journaliste radio, il reçoit une forme de consécration en recevant le prix des Deux-Magots, à trente ans seulement, pour son unique roman Charbon de mer, récit à travers lequel il imagine un autre destin pour Rimbaud, qui ne serait pas parti pour Le Harrar. Son intérêt pour les artistes ne faiblit pas, puisqu’il signe plusieurs articles consacrés à Picasso ou encore au sculpteur Jacques Lipchiz. Dans ses mémoires, parues en 1969 et intitulées L’An I du surréalisme, Baron revient sur sa relation avec Victor Serge, sur mai 68 et sur les principales figures du surréalisme, qu’il juge plus ou moins sévèrement. Décédé le 30 mars 1986, à l’âge de quatre-vingt-un ans, Jacques Baron repose désormais aux côtés de sa femme Odette, née Dreyfus, dentiste à Montmartre, sous l’austère caveau noir, un peu usé par le temps, « DREYFUS-BIBARD », qui ne comporte aucun signe religieux. Auteur de nombreux ouvrages, dont l’un est consacré, à l’instar des Tarahumaras d’Artaud, au peuple maya, Baron a en outre écrit une très belle Anthologie plastique du surréalisme, publiée par Philipacchi en 1980, ainsi que de très beaux recueils. Laissons-lui donc la parole :

Si comme on me l’a dit je dois changer de peau
Dans une autre vie
Je serais à vingt ans matelot au long cours
Et j’aimerais une femme qui ne m’aimerait
Peut-être pas
J’aurais du vague à l’âme pour la treizième fois

NB : Pour retrouver la tombe :
Jacques Baron est inhumé avec Odette Baron Dreyfus dans la concession 42CC1901
Compter deux lignes par rapport à la division 92, et vingt tombes par rapport à la division 94.

MÉMOIRE DES POÈTES XXV: MAURICE NADEAU (1911-2013), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

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Maurice Nadeau (1911-2013)

   Né à Paris le 21 mai 1911, orphelin de guerre très jeune, Maurice Nadeau intègre l’école Normale Supérieure de Fontenay Saint-Cloud après le baccalauréat, et adhère dès 1930 au PCF. Exclu en 1932, il adhère à la Ligue Communiste, mouvement d’obédience trotskiste fondé par Pierre Naville (1903-1994), lui aussi surréaliste, et fréquente assidûment Breton, Gide, Prévert ou encore Benjamin Péret. Agrégé ès Lettres en 1936, il enseigne à Prades, dans les Pyrénées-Orientales, comme professeur, puis à Thiais comme instituteur. Il collabore alors, en compagnie de Breton, à la revue Clé, pour protester contre l’internement en France de républicains espagnols. Brièvement mobilisé lors de l’entrée en guerre, Nadeau résiste auprès de David Rousset (1912-1997), et réchappe de peu à la déportation. Publiée en 1945, son Histoire du surréalisme, fait longtemps référence.

   Ayant abandonné l’Éducation nationale dès 1945, Nadeau devient critique à Combat, journal issu de la Résistance, sous le patronage d’Albert Camus. Grand découvreur, il révèle notamment Georges Bataille, René Char, Henri Michaux, Henry Miller, ou encore Claude Simon. Il entame également l’édition des œuvres complètes de Sade, et prend la défense de Louis-Ferdinand Céline, alors en disgrâce. Pendant plus de trente ans, il travaille pour plusieurs périodiques et pour plusieurs maisons, parmi lesquelles Corréa, Juliard, Denoël ou encore Robert Laffont. Son activité politique se poursuit, puisqu’il signe le Manifeste des 121, pour protester contre la guerre d’Algérie, avec Jean-Paul Sartre.

   Le 15 mars 1966, aux côtés de François Erval, Maurice Nadeau fonde La Quinzaine littéraire, qu’il anime en compagnie d’Anne Sarraute (1930-2008) et dont il prend la direction dès 1970. Le bimensuel, qui connaîtra d’importantes difficultés financières, sera soutenu par une vente aux enchères, organisée en 1976, avec la participation de Pierre Soulages, Henri Michaux ou Samuel Beckett notamment. L’année suivante, en 1977, Nadeau fonde sa propre maison d’édition, qu’il rebaptisera « éditions Maurice Nadeau » en 1984, et qu’il dirigera jusqu’à sa mort. Fidèle à sa réputation, l’homme déniche nombre de futurs génies, qu’il fait parfois traduire. Citons entre autres Malcolm Lowry, J.M. Coetzee, Fernando Arrabal, mais aussi Georges Perec, et Michel Leiris, et, plus récemment, Michel Houellebecq, à travers son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

   Toujours en proie à des difficultés financières, Maurice Nadeau signe, le 16 mai 2013, un texte intitulé « Vous ne laisserez pas mourir la Quinzaine« , sorte de manifeste programmatique dans lequel il imagine les moyens légaux de sauver un journal devenu culte, mais trop peu lu. Il meurt le mois suivant, soit le 16 juin 2013, à l’âge de cent deux ans, avec le titre de commandeur des Arts et Lettres. Incinéré au Père-Lachaise, il repose désormais avec les siens, dans le cimetière de Jouy-en-Morin, en Seine-et-Marne. Réalisateur, son fils Gilles Nadeau a repris la direction de la Quinzaine, quand sa fille, Claire Nadeau, est actrice.

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Maurice Nadeau repose désormais au cimetière de Jouy-sur-Morin, en Seine-et-Marne.

  Pionnier, M. Nadeau nous a laissé un témoignage poignant, et vivant, sur ses contemporains, à travers Grâce leur soient rendues, paru en 2010 chez Albin Michel. Ses relations avec Breton et le milieu surréaliste demeurent néanmoins, comme souvent, conflictuelles. Ayant rencontré le « pape du surréalisme » le 11 novembre 1938 à l’issue d’un meeting du P.O.I (Parti Ouvrier Internationaliste), il se voit confier des responsabilités importantes au sein du mouvement, dont l’impression du bulletin Clé (évoqué plus haut), et l’organisation de la FIARI (Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant). Proche de la revue résistante La Main à plume, sous l’Occupation, Nadeau accepte mal les critiques que Breton adresse à son Histoire du surréalisme, notamment lorsque ce dernier lui reproche d’avoir enterré le mouvement, et de surévaluer le rôle de Queneau ou de Prévert. Il n’en participe pas moins à divers évènements, dont une exposition de tracts surréalistes, organisée à la librairie La Hune du 29 juin au 17 juillet 1948, pour la parution des Documents surréalistes qu’il a lui-même réunis. En 1949, dans Combat, il fait grief à Breton de se tourner vers l’occultisme, au détriment de la révolution. Piqué, l’auteur de Nadja reproche au futur éditeur de n’avoir aucune vraie sensibilité poétique, pour s’être fourvoyé dans l’affaire de La « Chasse spirituelle », texte apocryphe de Rimbaud, faux publié par des comédiens. Malgré tout, la jeune génération surréaliste, qui compte notamment Jean Schuster (1929-1995, inhumé au cimetière de Pantin) ou Charles Duits (1925-1991, inhumé au cimetière de Montparnasse), apporte son soutien matériel à La Quinzaine.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXIV: SARANE ALEXANDRIAN (1927-2009) ET MADELEINE NOVARINA (1923-1991), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM, case 40048 (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

Sarane Alexandrian (1927-2009) et Madeleine Novarina (1923-1991) -case 40048-

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Photographie de Pierre-Yves Beaudouin

   Surnommé « Sarane » par sa nourrice indienne, Lucien Alexandrian est né à Bagdad le 15 juin 1927 d’une mère française et d’un père arménien, stomatologue du roi Fayçal Ibn Hussein. Maîtrisant à la foi l’arabe, l’arménien, le turc et le français, l’enfant arrive très jeune à Paris, chez sa grand-mère, pour soigner une poliomyélite. Là, il suit les cours du lycée Condorcet mais termine sa scolarité à Limoges, avant de rejoindre le maquis. Engagé dans la Résistance, il rencontre l’exubérant dadaïste autrichien Raoul Hausmann (1886-1971). Très proche d’André Breton dès son retour à Paris, Sarane Alexandrian, qui obtient son baccalauréat en philosophie en 1946, suit des études d’art à l’école du Louvre, et se voit confier le secrétariat de la revue Cause, en compagnie de l’Égyptien Georges Henein (1914-1973), et d’Henri Pastoureau (1912-1996, père du médiéviste Michel Pastoureau). Tous trois sont chargés de répondre aux demandes d’adhésion de surréalistes venus du monde entier, puisque le mouvement s’est internationalisé. En 1948, après avoir quitté le groupe suite à l’exclusion de Roberto Matta, S. Alexandrian cofonde Néon, périodique qui connaît cinq numéros, et qui se veut le manifeste du « Contre-groupe H ». En rupture avec l’orthodoxie de Breton, cette nouvelle tendance associe essentiellement la jeune garde, avec notamment Claude Tarnaud, Stanislas Rodanski, Alain Jouffroy (1927-2013, inhumé dans la division 49 et précédemment évoqué Notre article sur Alain Jouffroy (cliquer sur le lien)), Jindrich Heisler (inhumé au cimetière de Pantin. Sa tombe a disparu), ou encore Jean-Dominique Rey. Citons également Madeleine Novarina, que Sarane Alexandrian épouse en juillet 1959, et qui restera à ses côtés jusque dans la tombe. Désirant se détacher de l’abstraction, pour en revenir au sensible, le contre-groupe H puise essentiellement son inspiration dans le vécu. En outre S. Alexandrian dissocie nettement poésie et politique, et se défie notamment de l’engagement très fort du groupe surréaliste belge auprès du parti communiste : La révolution poétique et la révolution politique n’ont rien à faire ensemble. Elles n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes moyens, elles n’intéressent pas le même public et ne mobilisent pas les mêmes acteurs. La première est supérieure à l’autre, intellectuellement, et ne saurait sans déchoir se mettre sous sa dépendance déclare-t-il ainsi dans Le Spectre du langage (manuscrit demeuré inédit), ou encore Ce ne sont pas aux poètes de s’engager dans la politique, ce sont aux politiciens de s’engager dans la poésie. Poursuivant sensiblement le même objectif, le groupe « Infini » lui succède de 1949 à 1966. Le « grand Cri-Chant du rêve », comme le surnomme Victor Brauner (1902-1966, inhumé au cimetière de Montmartre), ne remettra cependant jamais en cause son amitié et son admiration pour Breton, auquel il consacre d’ailleurs un ouvrage brillant, André Breton par lui-même (éditions du Seuil, 1971): Auprès de lui, on apprenait le savoir-vivre des poètes, dont l’article essentiel est un savoir-aimer… On l’admirait pour la dignité de son comportement d’écrivain, ne songeant ni aux prix, ni aux décorations, ni aux académies.

 

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Sarane Alexandrian

   Lecteur acharné, travailleur infatigable, esprit toujours curieux, Sarane Alexandrian poursuit une œuvre abondante, diversifiée, tant dans le champ théorique que dans le champ littéraire pur. Outre sa célèbre trilogie consacrée aux pouvoirs de l’imagination et de l’intuition (Le Surréalisme et le rêve, Le Socialisme romantique et L’Histoire de la philosophie occulte), l’auteur, qui signe de nombreux articles dans L’Oeil ou L’Express, publie de nombreux contes, petits bijoux hypnotiques, oniriques, dont certains ont été regroupés par Paul Sanda, dans L’impossible est un jeu (éditions Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2012). Citons notamment « L’enlèvement de la Joconde », où les protagonistes masculins du Louvre (le Condottiere, mais aussi les esclaves de Michel-Ange), sortent de leurs cadres, descendent de leur piédestal, pour devenir réels, une fois la nuit tombée, et tenter de ravir la belle Monna Lisa. Illustré par Jacques Hérold (1910-1987, inhumé au cimetière de Montparnasse), S. Alexandrian atteint probablement le sommet de son art romanesque à travers Les Terres fortunées du songe, une de ses aventures mentales (sic), monument de prose surréaliste, inclassable, mêlant poésie et narration, paru en 1980. Érotologue invétéré, il publie en outre nombre d’essais autour de la magie sexuelle, tel l’Histoire de la littérature érotique (Seghers, 1983), ou Le Doctrinal des jouissances amoureuses (Filipacchi, 1997). Enfin on lui doit de nombreuses monographies d’artistes, parmi lesquels bien des surréalistes, tel Jacques Hérold, cité plus haut, mais aussi Salvador Dali, les Allemands Hans Bellmer (cf. notre article sur Hans Bellmer (cliquer sur le lien)) Max Ernst (cf. le lien sur notre notice plus haut), dont nous avons parlé dans Diérèse, Jean Hélion ou encore sa propre épouse, Madeleine Novarina. Dernier volume paru, Les Peintres surréalistes (Hanna Graham, New-York-Paris, 2009) semble couronner ces années de réflexion, faire la synthèse. Influencé par des maîtres aussi différents que l’humaniste Cornélius Agrippa, André Breton, Aleister Crowley, ou Charles Fourier (1772-1837, inhumé au cimetière de Montmartre), Sarane Alexandrian aura joué un rôle phare dans l’évolution de la pensée surréaliste, notamment à travers Supérieur inconnu, revue d’avant-garde qui compte trente numéros, parus entre 1995 et 2011. Parmi les contributeurs, citons notamment Christophe Dauphin, qui a entre autres consacré une magnifique biographie à l’intéressé : Sarane Alexandrian ou le défi de l’imaginaire (L’Âge d’homme, Paris, 2006). Mort à Ivry, comme Antonin Artaud, le 11 septembre 2011, des suites d’une leucémie, Sarane Alexandrian lègue ses biens à la Société des Gens de Lettres en souhaitant que celle-ci encourage la création en aidant financièrement un auteur, le directeur d’une troupe de théâtre ou l’animateur d’une revue particulièrement méritant. D’un montant de 10 000 euros, la bourse Sarane Alexandrian a donc été fondée en ce sens.

 

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Dans L’aventure en soi (Mercure de France, 1990), récit autobiographique, Sarane Alexandrian mentionne longuement la femme de sa vie, prématurément décédée en 1991, à l’âge de soixante-sept ans. Tante de l’écrivain Valère Novarina, sœur de l’architecte Maurice Novarina, Madeleine Novarina naît le 28 novembre 1923 à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, au sein d’une fratrie de neuf enfants, et grandit au 2 place des Arts. Entrepreneur en bâtiment, son père, Joseph, refuse de la laisser intégrer l’école des Beaux-Arts. C’est donc auprès de son cousin, le peintre Constant Rey-Millet (1905-1959), qui lui-même admire ses gouaches fantastiques, que Madeleine effectue son apprentissage. Ayant pris une part active à la Résistance, elle est arrêtée avec sa sœur en juillet 1943, et interrogée par la Gestapo. L’officier SS, qui qualifie alors sa création « d’art dégénéré », décide de la faire déporter au camp de concentration de Ravensbrück. La jeune artiste est sauvée in extremis par son amant, l’avocat Marcel Cinquin, sous réserve qu’elle quitte Lyon définitivement. Arrivée à Paris, elle se lie d’amitié avec Victor Brauner dès mars 1946, et expose au premier Salon des Surindépendants. Là, Breton la remarque, et l’invite à participer aux réunions du groupe, le lundi au Café de la Place Blanche et le jeudi aux Deux-Magots, à Saint-Germain-des-Prés. En 1950, âgée de vingt-sept ans, elle fait un mariage malheureux avec un architecte de l’atelier Zavaroni, et peint alors une série de toiles sadomasochistes qu’elle détruira ultérieurement. Appréciée par Hans Bellmer, Benjamin Péret puis par Max Ernst, Dorothea Tanning, Yves Tanguy et Key Sage, elle fait la connaissance de Sarane Alexandrian en novembre 1954. Ils se marient fin juillet 1959.
Ayant obtenu une commande grâce à son frère Maurice, qui travaille alors pour les bâtiments civils, Madeleine Novarina réalise d’abord une mosaïque dans un immeuble d’Auguste Perret, au 52 rue Raynouard, derrière la maison de Balzac, puis seize vitraux en un style résolument moderne pour les églises de Vieugy et Marignier, en Haute-Savoie. D’autres commandes affluent, notamment pour les vitraux de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, en Seine-et-Marne, de la basilique Saint-François-de-Sales à Thonon-les-Bains et de la chapelle funéraire de l’église Saint-Maurice, à Annecy. Une rupture se produit alors, à travers les Patchworks, où se mêlent calligraphie, figuration et abstraction, à travers des scènes imaginaires surprenantes, avec diverses créatures apparaissant sur fond géométrique.
Ce travail se poursuit jusqu’en 1971. À l’été 1972, très affaiblie par une tumeur maligne, Madeleine Novarina doit mettre entre parenthèses ses grandes réalisations pour ne plus réaliser que des dessins automatiques à l’encre de chine, sortes de paysages intérieurs, pour reprendre les termes de son époux. C’est la troisième période de son art, plus intimiste, après les gouaches surréalistes de sa jeunesse, puis les travaux monumentaux. La maladie évolue lentement. Tombée dans le coma le 2 novembre 1991, Madeleine Novarina meurt prématurément deux jours plus tard. Pour finir, citons ces quelques vers, qui rappellent furieusement Henri Michaux:

Encore la corvée du ménage

Je tambouillonne

Tu m’écirages

Elle vaissellise

Nous surrécurons

Vous empailledeferisez

Ils mirauzenzimisent

 

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« Amoureuse arrivant sur un pas de danse », Madeleine Novarina, 1965.

Un site sur Sarane Alexandrian

Un site sur Madeleine Novarina (cliquer sur le lien)

 

MÉMOIRE DES POÈTES XXIII: LARS BO (1924-1999), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 86, COLUMBARIUM, case 18581 (article paru dans « Diérèse » 72, printemps 2018)

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   Né le 29 mai 1924 à Kolding, dans le Jutland, d’un père architecte et aquarelliste amateur, Lars Bo étudie d’abord à l’université des Arts appliqués de Copenhague, puis auprès du peintre figuratif Peter Rostrup Bøyesen (1882-1952), au Statens Museum for Kunst , avant d’intégrer l’École danoise de design, de 1941 à 1943. Ses dessins paraissent alors dans la presse. Résistant, Lars Bo gagne Odense, sur l’île Fionie, puis, après la guerre, voyage en Europe, pour finalement s’installer à Paris, dès 1947. Il y apprend la gravure auprès d’Albert Flocon (de son vrai nom Albert Mentzel, 1909-1994) et de Johnny Friedlaender (1912-1992), tous deux Allemands et antinazis à l’Atelier de l’Ermitage, et parfait sa formation à l’Atelier 17, créé par Stanley William Hayter (1901-1988). Ayant exposé en Suède et dans son pays natal, Lars Bo se lance dans une carrière d’illustrateur, en 1952, tout en collaborant, un temps, au journal Le Monde. Il connaît alors un très vif succès, et ses images accompagnent des auteurs très variés, tels Voltaire, Nerval, Robert Giraud (1921-1997), Boris Vian (1929-1959), ou encore son compatriote Hans Christian Andersen. Également écrivain, il publie le roman fantastique, toujours inédit en français, Det vidunderlige hus i Paris (La merveilleuse maison de Paris), en 1954, ainsi que deux livres pour enfants : Sous les yeux de l’Afrique, carnet de chasse et L’Oiseau de Lune. En 1969, il retourne à Copenhague et réalise les décors du Lac des Cygnes sur une chorégraphie de Flemming Flindt, pour le théâtre national. Reconnue aux États-Unis, dans toute l’Europe et au Japon, son œuvre, qui compte plus de 400 gravures, est très proche, par ses thématiques, par le primat de l’imaginaire, du surréalisme. Lars Bo nous a quittés le 21 octobre 1999 et repose désormais dans la case 18581.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXII, MAX ERNST (1891-1976), Cimetière du Père-Lachaise, division 87, case numéro 2102 (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

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PRÉSENTATION DU CRÉMATORIUM/COLUMBARIUM (DIVISION 87) :
Situés au sommet de la colline, dans la partie Est (non loin de la porte Gambetta), le crématorium et le columbarium occupent toute la surface de la 87ème division, soit environ 4900 mètres carrés. En 1883, le conseil municipal de Paris en confie la conception à l’architecte Jean-Camille Formigé (1845-1926). Les travaux durent plus de vingt ans, et le lieu est d’abord dédié à l’élimination des déchets provenant des hôpitaux. Il faut encore attendre la loi du 15 novembre 1887 pour que la crémation humaine soit autorisée, et le 30 janvier 1889 pour qu’un corps soit officiellement incinéré, ce qui est une première en France. Longtemps marginale, cette pratique n’est tolérée par l’église catholique qu’en 1969, et, avant cette date, relève généralement du choix idéologique. Militants de gauche, syndicalistes, anarchistes, libres penseurs et francs-maçons optent ainsi pour la crémation par anticléricalisme. Plus tragique peut être, les premières victimes du sida, tels les intellectuels Jean-Paul Aron (1925-1988), Guy Hocquenghem (1946-1988) préfèrent qu’on brûle leur dépouille, pour, pensent-ils, éliminer toute trace du virus. Notons également la forte représentation de personnes d’origine étrangère. Avec cinq fours, le crématorium réalise aujourd’hui près de 5000 crémations sur demande des familles par an, et 2500 crémations administratives par an, contre seulement 49 en 1889. C’est dire si les mentalités ont changé. Par-delà l’évolution des mœurs, et le phénomène de déchristianisation, le choix de la crémation, nettement moins onéreuse que l’inhumation, repose aussi sur des motifs d’ordre financier.
Actuellement, les cendres des défunts sont bien souvent remises à leurs proches, ou dispersées dans la 77ème section, sur la pelouse ombragée du jardin cinéraire. Nombre de personnes choisissent toutefois de reposer dans le columbarium. Construit suite à une délibération du Conseil municipal, en 1890, le premier columbarium, placé le long du mur d’enceinte du cimetière, ne compte au départ que 300 cases environ. Développé sur quatre faces, autour du crématorium, pour reprendre les termes de Formigé, le nouveau columbarium regroupe ensuite 600 cases en 1893, 850 en 1895, et enfin 40800 environ, réparties sur plusieurs niveaux: deux en sous-sol, et deux à l’extérieur. L’ensemble crématorium et columbarium se compose ainsi maintenant de quatre ailes, entourant une chapelle de goût néo-byzantin, constituée de bandes horizontales en pierre blanches et noires, disposées de manière successive pour former un édifice bicolore, surmonté d’un vaste dôme de gré et de brique, orné des vitraux de Carl Mauméjean (1888-1957), flanqué de trois petites demi-coupoles et de deux grosses cheminées. Le sculpteur franco-polonais Paul Landowski (1875-1961), auteur du célèbre Christ monumental de Rio de Janeiro, a lui réalisé, entre 1943 et 1954, Le retour éternel, magnifique bas-relief d’une des cinq pièces souterraines destinées aux familles. Le lieu est inscrit au recueil des monuments historiques depuis le 17 janvier 1995.

 

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MAX ERNST (1891-1976) case numéro 2102
Après avoir évoqué les Allemands Hans Bellmer et Unika Zürn (11ème division), parlons de Max Ernst, lui aussi originaire d’outre-Rhin, et qui a fait le choix de la crémation. Fils du peintre Philipp Ernst, Maximilien, dont le nom de famille signifie «sérieux » (ernst en allemand), naît le 2 avril 1891, à Brülh, en Rhénanie, non loin de la frontière. Ayant rapidement abandonné ses études de philosophie à l’université de Bonn, il se consacre à l’art, et croise le groupe du Blaue Reiter (le Cavalier Bleu), en compagnie d’August Macke et de Wassily Kandinsky, avec qui il expose à Berlin dès 1913. La rencontre d’Apollinaire et de Delaunay s’avère déterminante. Venu vivre à Montparnasse, alors centre des avant-gardes européennes, Ernst sert dans l’artillerie durant la grande Guerre, sous uniforme allemand, d’abord en Russie, puis en France, avant d’épouser en 1918 l’historienne d’art juive Louise Straus (1894-1944, morte au camp d’Auschwitz), avec laquelle il vivra une relation tumultueuse jusqu’en 1927, et qui lui donnera un fils, Jimmy. Il rencontre Paul Klee en 1919, et expérimente différentes nouvelles méthodes picturales, dont de nombreux collages, avant de créer en 1920 le collectif Zentrale W/3 avec Jean Arp (1886-1966) et Johannes Theodor Baargeld (1892-1927), qui, à travers La Chamade, revue à laquelle collaboreront Breton, Éluard et Aragon, exposent de nouvelles conceptions esthétiques. Ouverte à la brasserie « Winter » (« Hiver » dans la langue de Goethe), à Cologne, la deuxième exposition Dada provoque un scandale, et la police doit fermer l’établissement pour trouble à l’ordre public. Ernst, qui a exposé des collages collectifs, réalisés avec Arp (collages baptisés abréviation de « Fabrication de Tableaux Garantis Gazométriques »), se brouille alors avec son père. Ayant également organisé la première exposition internationale dadaïste à Berlin fin juin 1920, il rencontre Breton, Arp et son épouse Sophie Tæuber lors de vacances dans le Tyrol quelques temps plus tard, et fait la connaissance de Tristan Tzara (1896-1963).

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   L’homme retourne à Montparnasse en 1922, et loge chez le couple Éluard. Là, il invente la technique du frottage, équivalent pictural de l’écriture automatique, et qui consiste à laisser courir un crayon à papier sur une toile, elle-même posée sur un parquet ou sur une table en bois. Les figures ainsi esquissées engendrent des chimères, des monstres. Parallèlement débute sa collaboration avec Joan Miró, notamment pour la création des décors du chorégraphe Serge de Diaghilev. Toujours novateur, Ernst lance en outre la technique du « grattage », qui consiste à déposer le pigment directement sur la toile. Parti en Italie en 1933, année de la prise du pouvoir par Hitler, Ernst réalise d’innombrables collages, illustrant ainsi divers ouvrages français, publiés en intégralité dans Une semaine de bonté ou les sept éléments capitaux, un ensemble de cinq volumes parus dès 1934.

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Peintre, graveur, Ernst aborde également la sculpture après avoir croisé la route d’Alberto Giacometti. C’est ainsi une nouvelle phase de son œuvre, un nouvel aspect, qui apparaît. Évoquons notamment, à quelques stations de métro du cimetière, le magnifique Grand assistant, dressé au flanc Nord de Beaubourg, à l’entrée du quartier de l’Horloge, devant le Flunch, mystérieux figurant d’une autre mythologie, mi-homme, mi-bête, mi-oiseau. Installé avec Leonora Carrington (1917-2011), grande figure du surréalisme international, à Saint-Martin-d’Ardèche à partir de 1937, Ernst est activement soutenu par la riche héritière américaine Peggy Guggenheim (1898-1979), qui expose ses œuvres dans sa galerie londonienne.

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Un tournant décisif se produit en septembre 1939, suite à l’entrée en guerre de la France. Suspect aux yeux de l’État, « étranger ennemi », l’artiste allemand est interné, avec d’autres intellectuels, au camp des Milles dans les Bouches-du-Rhône, avant de s’envoler pour les États-Unis, en compagnie de Peggy Guggenheim, qu’il épouse en 1942. Il habite ainsi à New York, non loin de Marcel Duchamp ou de Marc Chagall, ainsi que de plusieurs surréalistes tel Breton. En dépit des difficultés du couple, qui se sépare, Ernst continue à produire et à innover, en contribuant notamment au développement de l’expressionnisme abstrait, mouvement incarné avant tout par Jackson Pollock (1912-1956). Fraichement divorcé, Ernst se marie en octobre 1946 avec Dorothea Tanning (1910-2012), et l’accompagne à Sedona, en Arizona. Naturalisé américain, il écrit un traité théorique autour de la peinture, et retourne en Europe dès 1950, avant de devenir satrape du Collège de Pataphysique, au sein du mouvement initié par Alfred Jarry, donc. Hélas ses œuvres sont boudées outre-Atlantique, et l’homme revient à Paris dès 1953, il est définitivement exclu du mouvement surréaliste pour avoir reçu le grand prix de la biennale de Venise, soit pour avoir accepté une récompense officielle. Est-ce pour cela qu’il quitte la capitale? On le retrouve en tous cas à Huismes, en Indre-et-Loire, puis à Seillans, dans le Var, où il continue, inlassablement à créer (notamment les décors d’un théâtre et une fontaine, ainsi qu’un jeu d’échecs géants en verre, baptisé Immortel). Il bénéficie alors du soutien de l’industriel Jean Riboud et se lie d’amitié avec l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, pour lequel il dessine le sigle éditorial. Ernst, qui a été naturalisé français, après avoir été allemand, puis américain, voit son travail reconnu outre-Atlantique, lorsqu’une vaste rétrospective lui est consacrée au nouveau musée new-yorkais Solomon R. Guggenheim, grandes volutes de béton, posées sur la cinquième avenue en 1959 par l’oncle de son ex-femme Peggy. Une autre rétrospective se tient cette fois à Paris, au Grand Palais. Un catalogue complet de ses œuvres sort à l’occasion.

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Musée Solomon R. Guggenheim, New York.

   Mauvaise blague, Ernst décède à Paris, au 19 rue de Lille, le 1er avril 1976 dans le domicile qu’il occupe depuis 1962 rue de Lille, au milieu du VIIème arrondissement. Il aurait eu quatre-vingt-cinq ans le lendemain. La case où reposent ses cendres comporte simplement ses dates de naissance et de mort. Abondante, diverse, sa production est exposée partout dans le monde, et plus particulièrement au Centre Pompidou, mais aussi à Seillans, dans le Var, où il vécut, et où trône Le Génie de la Bastille, un autre totem en bronze, dominant la montagne En outre, un musée, contenant près de trois cents œuvres, a été ouvert dans sa ville natale de Brülh, en Allemagne, en 2005.

 

 

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« Ubu imperator », 1923.

 

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