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LOCUS SOLUS (épisode 1)

Ce texte fut publié il y a environ deux ans sur le site de mon ami Julien Boutreux. Et je viens d’apprendre le décès de Jacqueline R., traductrice âgée de 91 ans maîtresse parisienne du philosophe grec, disparue mi-janvier. L’énigme ne sera donc jamais résolue. Je penche pour une banale histoire d’érotisme, des initiales. J’y reviendrai.

« J’AI SEUL LA CLEF DE CETTE PARADE SAUVAGE » (Arthur Rimbaud)

Monstrueux, le cimetière de Pantin s’étale sur 107 hectares, compte 32 kilomètres d’avenue et d’allées, et regroupe près de 145 000 sépultures, soit plus d’un million de défunts, ce qui en fait le plus grand cimetière de France, le troisième plus grand cimetière d’Europe, et le septième plus grand cimetière du monde encore en activité. Ouvert par la préfecture de la Seine en 1886, cet énorme ensemble dépend bien, administrativement, de Paris, à l’instar des cimetières de Bagneux (créé la même année), et de Thiais, installés outre le périphérique par manque de place intra-muros. Sa situation géographique, le faible nombre de personnalités connues, l’état de dégradation de nombreuses sépultures, abîmées par la pollution, la tristesse qui s’en dégage, n’en font pas un lieu touristique, à la différence du Père-Lachaise. Il s’agit d’abord d’un cimetière populaire.

Depuis plusieurs années, la municipalité tente de rendre l’endroit plus attractif. Un plan avec les tombes célèbres (parmi lesquelles celle du cinéaste Jean-Pierre Melville, né Grumbach, ou du philosophe Emmanuel Lévinas) est ainsi fourni à l’accueil. De même on dénombre près de 8700 arbres, de 74 essences différentes, donnant leur nom aux allées (avenue des Marronniers rouges, avenue des Acacias communs, avenue des Peupliers argentés), et certaines divisions, telle la 88, sont transformées en secteurs paysagers. Enfin, un véhicule aménagé a été prévu pour le transport des personnes à mobilité réduite, à l’exemple de ces voiturettes qu’on voit, sur les terrains de golf.

M’enfonçant dans une confortable mélancolie, j’aime depuis longtemps parcourir les grandes veines plates, quelconques, du lieu, explorant les divisions en consultant le site du taphophile Landru à la recherche de quelques vies imaginaires : qu’il s’agisse d’un clown dont le visage en noir et blanc, fixé à la pierre, ajoute à la nostalgie, d’une chanteuse d’opérette aimant choquer le bourgeois par son décolleté, sous les lambris de Montmartre, ou d’un poète-tâcheron quelconque, dont l’œuvre n’aura pas survécu, et qui dort désormais sous une dalle rongée par les particules fines. J’aime ainsi échapper à la banlieue environnante, comme s’il existait un point médian au milieu des tours, le locus solus de la fable, si vaste qu’on y croiserait une colonie de renards, ou plutôt qu’on aimerait les croiser. Et de se figurer ainsi les défunts réincarnés dans les animaux, quand l’âme s’exhale des fosses, que quelque chose doit survivre.

Ma recherche de tombes surréalistes n’est-elle qu’un prétexte ? Et l’écriture d’un essai, consacré au Père-Lachaise, justifie t’elle cette singulière recherche ? Je m’enfonce à travers la nécropole sans obtenir de réponse. Que vais-je découvrir, en consultant telle archive, en tapant frénétiquement le nom d’un artiste de music-hall, d’un aquarelliste roumain, sinon à satisfaire une singulière curiosité ? Ou est-ce ma propre crainte de la mort, de la disparition complète, qui parle ? Pourquoi donc cette généalogie de bric et de broc, cette mémoire de substitution ?

Depuis longtemps, en particulier, une tombe m’obsède. L’aspect en est simple a priori. Une dalle géométrique en marbre gris, une année de décès (1967), et un nom grec : Giorgios D. Zioutos. Étrangement, pas de symboles religieux, mais une simple inscription :

G Ch m et a + P el = ∞

Qu’est-ce à dire ? L’adjonction de plusieurs éléments, signifiée par le symbole « plus », ou la présence de plusieurs personnes, permet-elle d’accéder à la vie éternelle ?

Intrigué, je passe des heures sur Google, use de traducteurs en ligne, pour retrouver la trace d’un intellectuel communiste, résistant, ayant fui la dictature des colonels. Mince, un peu raide dans son costume, l’homme semble austère, pourvu d’épaisses lunettes de penseur, originaire d’un milieu bourgeois de Thessalonique, rivages azuréens où on aimerait que la violence, la guerre n’existent pas… Zioutos a écrit sur la philosophie, l’histoire, a enseigné à Paris. Encore vivante, sa fille, Madame Mavrokefalidou (soit la tête noire), réalisatrice et militante de gauche contactée par mail, ne connaît pas l’origine du rébus borgésien, mais m’indique le nom d’une femme qui a bien connu son père.

À force d’enquête, je remonte jusqu’à une maîtresse française, aujourd’hui très âgée, résidant vers gare de l’Est, et répondant à mes questions d’une voix polie, légèrement chevrotante. Elle évoque un écrivain en exil qu’elle a passionnément aimé, mais refuse de me donner la clé de l’énigme. Un jour je reçois un pli, composé dans une belle écriture d’ancien. La dame m’informe, une nouvelle fois, que l’équation ne saurait être résolue, car elle renvoie à des détails trop intimes, « entre lui et moi, vous comprenez, Etienne ». Je lui propose de prendre un verre, quelque part à Paris, puis de nous promener dans un parc, certain de l’amadouer, à terme, de lui faire cracher le morceau. Allusions érotiques contenues dans ces quelques lettres? Le mystère demeure entier. Le saurai-je un jour, et ne serai-je pas immanquablement déçu ? Car c’est l’enquête, finalement, qui me plaît. Et qu’importe si j’ai rêvé, imaginé quelque formule alchimique, au milieu de rien, quelque part en banlieue.

Giorgos Demetre Zioutos (1903-1967) Γιώργος Ζιούτος

MÉMOIRE DES POÈTES: HOMMAGE À ROBERT DESNOS (1900-1945)

Youki et Robert Desnos (1905-1945)

Le 8 juin 1945, à cinq heures trente du matin, le poète Robert Desnos mourait du typhus au camp de concentration de Terezin, en Tchécoslovaquie. Âgé de quarante-quatre ans, membre du groupe surréaliste, l’homme avait été arrêté l’année précédente à Paris, en compagnie de sa femme Lucie Badoud dite Youki (1903-1966), ex-épouse de Foujita. Remariée au peintre alcoolique Henri Espinouze (1912-1985), Youki garda toujours le souvenir de Desnos, jusque dans ses mémoires.


« Le mardi 22 février 1944, à 9 h. 25 du matin, sonnèrent à notre porte trois personnages en civil qui n’étaient autres que des agents de la Gestapo. Ils venaient d’arrêter le poète André Verdet, ce que nous ne savions pas. Ils fouillèrent tout l’appartement, secouant les livres, les corbeilles à papier. Mme Lefèvre restait comme médusée, assise sur une chaise et n’ayant aucune réaction.

Averti quelques minutes à l’avance, grâce au téléphone, par une amie, Mme Grumier, collaboratrice du journal Aujourd’hui où ils étaient passés d’abord, Robert aurait eu le temps de fuir, mais il voulait sauver Alain Brieux que nous cachions dans la retraite secrète dans le faux plafond de la cuisine.

Et c’est ainsi que le jeune homme partit et que le poète resta.

De toute façon, Robert aurait pu s’y réfugier lui aussi, mais il ne le voulut pas, tant il craignait que les Allemands ne m’emmènent. Il lui semblait qu’en restant jusqu’au dernier moment, il me protégerait de sa présence.

C’était à la fois touchant et ridicule puisque, n’étant inscrite à aucun réseau, je pouvais m’en sortir, même en cas d’arrestation. Il avait peur pour moi, lui qui bravait tous les dangers; et puis, il ne savait pas exactement à qui nous aurions affaire.

Quelquefois, les Allemands embarquaient tout le monde. Souvent, ils torturaient les femmes avec un sadisme raffiné, aidés en cela par les Français de la rue Lauriston.

La petite voiture noire de la police politique ne mit pas longtemps à venir de l’avenue de l’Opéra, où se trouvait le journal Aujourd’hui,jusqu’à la rue Mazarine.

J’étais encore en train de dire à Robert: «Mais, va-t’en, mais va-t’en», et lui à me répondre: «Jamais de la vie  !», que ces gens sonnaient à la porte.

– Monsieur Desnos ? me demanda un beau jeune officier blond.

– Il est là, entrez, répondis-je.

Je vis passer comme une tristesse dans ses yeux.

– Ah  ! il est là, me répondit-il d’un air surpris et désolé.

Robert aurait pu s’enfuir. Nous étions tombés sur un type « bien ». Mais comment nous était-il possible de le deviner ?

Pendant que ses deux acolytes perquisitionnaient la maison, ce garçon me dit :

– Sachez, madame, que je suis un officier allemand. On m’a mis d’office dans cet emploi policier. Mais je suis un officier allemand, insista-t-il.

Dans la petite loggia qui lui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail, Robert montrait à l’un des deux sbires ce que contenaient ses tiroirs. L’autre fouillait, en bas, notre bibliothèque.

Ce dernier mit la main sur un papier dissimulé dans le dos d’une reliure, et le tendit à son chef. C’était la liste complète de nos amis résistants, avec leurs noms, surnoms et adresses.

Il s’était écoulé environ cinq minutes entre le temps où nous avions reçu le coup de téléphone et l’arrivée de la Gestapo.

Préoccupé par la tâche de faire partir Alain Brieux et de résister à mes prières concernant son propre départ, Robert avait oublié ce papier qu’il estimait sans doute bien caché.

L’officier commença à lire:

« Louis Aragon – telle adresse, à Lyon… »

Ne pouvant caner devant ses subalternes ou peut-être, n’avait pas très bien compris l’importance du document, il allait poursuivre sa lecture à haute voix…

Je lui jetai un de ces coups d’œil où l’on exprime tout à la fois. Il interrompit cette lecture alphabétique et interrogea Robert par la porte de la pièce du bas.

D’en-haut, Robert lui répondit d’une voix calme:

– Je ne suis pas seulement journaliste; je suis écrivain et ceci est la liste des critiques d’art qui peuvent parler de mes œuvres.

– Bien, dit l’officier, et il mit le papier dans sa poche.

La mission de ces trois hommes était d’arrêter Robert Desnos.

Morte de trouillé, j’entendis le jeune officier conseiller à Robert de me laisser sa montre en or avec sa chaîne, son carnet de chèques et d’emporter quelques objets de toilette.

Affolée, je lui demandai:

– Mais où l’emmenez-vous, Monsieur ?

– Je n’ai pas le droit de vous le dire. Puis il ajouta, en douce: « Allez voir rue des Saussaies. »

C’était là qu’à la sortie d’un de ses interrogatoires, notre ami Brossolette s’était jeté du haut de l’escalier dans la cour qui porte aujourd’hui son nom. C’était là que régnaient les baignoires remplies d’eau glacée dans lesquelles on vous plongeait la tête jusqu’à presque complète asphyxie.

J’éclatai en sanglots et Desnos, qui n’avait pas entendu ce que l’on m’avait dit, me répétait, étonné: « Mais il ne faut pas pleurer comme ça, voyons !»

Puis, comme on l’emmenait, il se tourna vers moi et me tendit son stylo, un Parker auquel il tenait beaucoup, car il lui avait été offert par ses amis cubains Fréjaville lors de son voyage en Amérique du Sud :

– Garde-le moi, chérie, je reviendrai le chercher.

La cervelle complètement brouillée, je m’effondrai à côté de Mme Lefèvre, sur une chaise voisine, et, de là, je vis, délicatement adossée à une petite sculpture, la liste qui contenait depuis A jusqu’à Z les noms, surnoms et adresses de toute la fine fleur de la Résistance française.

Cet Allemand ne m’avait pas menti. Il était un officier, pas un bourreau.

Bien entendu, mon premier geste fut de détruire immédiatement ce document. »

Désarmée, je ne prévins personne et personne ne fut inquiété… L’officier allemand n’avait pas utilisé les informations surprises pour faire arrêter les clandestins.»

1er PRAIRIAL, AN VII… (Mémoire des poètes)

Peinture de Jacques Cauda exposée à la maison de Balzac.

Bon anniversaire, Honoré!

MÉMOIRE DES POÈTES: ANDRÉ DELONS (1909-1940), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 90 (article paru dans « Diérèse » 83, hiver-printemps 2021-2022)

André Delons (1909-1940?)

Localisation : Cimetière du Père Lachaise, division 90. Le corps d’André Delons n’ayant jamais été officiellement retrouvé (cf. plus bas), il s’agit d’un simple cénotaphe. Le poète serait possiblement enterré au cimetière militaire de La Panne, où il a une tombe (nous ne savons pas s’il s’agit bien de sa dépouille).

Une jeunesse studieuse

  André Bernard Delons voit le jour le 30 janvier 1909 dans le très bourgeois Vésinet, au 21 avenue des Pages, soit à l’emplacement de l’actuel collège des Cèdres. Quatrième et dernier enfant de l’ingénieur juif alsacien Théodore Raoul Grumbach, qui choisit de s’appeler « Delons », et de Mathilde Lamba, il suit les cours d’Alain au petit Condorcet, puis entre au lycée Carnot, austère bâtisse rouge du XVIIème arrondissement. Il se lie alors d’amitié avec son condisciple, Pierre Audard (1909-1981), futur poète. Esprit brillant, A. Delons échoue toutefois au concours d’entrée de l’École Normale Supérieure, et passe une licence de philosophie à la Sorbonne. Il y fait notamment connaissance avec René Daumal, (qui semble ne pas l’apprécier mais reconnaît son talent), Maurice Henry, Marianne Lams. Delons, qui a rencontré auparavant Breton, rejette donc d’abord le surréalisme en tant que tel pour rejoindre Grand Jeu dès septembre 1928.

  Quelques semaines plus tôt, ulcéré par un article de Georges Izambard, professeur de rhétorique d’Arthur Rimbaud, Delons écrit une lettre incendiaire, traitant l’auteur de « salaud ». Le texte en question, accompagné d’un droit de réponse, est publié par Izambard lui-même. Vif, intelligent, actif et sans concession, Delons s’oppose également aux idées d’André Rolland de Renéville (1903-1962), juge de paix et spécialiste de Rimbaud, attaqué lors d’une réunion du groupe en novembre 1932. Le jeune homme, qui a cofondé la fameuse Revue du cinéma, éditée par José Corti, publie de nombreux poèmes et articles dans Bifur, Les Cahiers du Sud, Commerce, Présence, Variétés, Documents de Bruxelles, Minotaure ou encore La Nouvelle Revue Française. On lui doit notamment un long et brillant article consacré au peintre tchèque Joseph Sima (1891-1971), emblématique du Grand Jeu. Nous en savons alors très peu sur sa vie privée. Delons affirme avoir croisé une femme qui l’aurait bouleversé, le jour de ses vingt ans, l’énigmatique Lucia G., à laquelle il dédie un texte.

André Breton et son épouse Jacqueline Lamba, cousine d’André Delons (date inconnue).

L’aventure Nadja

  André Delons, qui a quitté le Grand Jeu fin 1932, rejoint les rangs surréalistes. Il révèle également le mouvement à sa cousine, une certaine Jacqueline Lamba (1910-1993) à laquelle il dédiait ses poèmes adolescents. Éblouie par Nadja, sensible aux prises de positions politiques du groupe, la jeune femme impressionne André Breton, divorcé de Simone Kahn. Tous deux se marient le 14 août 1934, et Jacqueline donne naissance à Aube (Aube Elléouët) le 20 décembre 1935.

  Proche de Jean Renoir, Delons se révèle en tant que critique de cinéma. Parallèlement, l’homme adhère à l’AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires), fondée par Louis Aragon, Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), et Léon Moussinac (1890-1964), intellectuels communistes[1]. Ami personnel du futur président Habib Bourguiba (1903-2000), et donc engagé en faveur de la décolonisation, André Delons soutient activement le Néo-Destour, mouvement indépendantiste. Il demande d’ailleurs à effectuer son service militaire en Tunisie, en 1933-1934, au sein d’une unité de communication (au service radiophonique et colombophilie).

Cénotaphe d’André Delons, division 90 (Père-Lachaise).

Déception littéraire et disparition

   Revenu en France, André Delons confie son recueil L’homme-désert à Jean Cassou, qui doit le publier avec les illustrations d’André Masson. La maison d’édition ayant rapidement fermé, le manuscrit se trouve égaré. Amer, Delons délaisse la littérature pour s’engager dans l’agence radio Jep et Carré, concurrente de la société Information et publicité, à laquelle collaborent Robert Desnos et Armand Salacrou. Il gagne alors bien sa vie, s’installe dans un immeuble bourgeois de l’Île-Saint-Louis, au 51 quai d’Anjou, et continue à fréquenter ses amis Jacques Brunius, Maurice Henry, Georgette Camille (1900-1908), ainsi que les frères Prévert. On lui doit encore quelques articles.

« Le promeneur habité du désastre »[2]

 … À la mémoire d’André DELONS (1909-). Poète et Essayiste, officier de liasion de l’Armée Anglaise disparu au large de Zuydcotte en mai 1940, pouvons-nous lire sur le caveau des parents Delons, modeste sépulture grise de la quatre-vingt-dixième division, où une plaque a été apposée. Mort prématurément, l’homme laisse malgré tout un nombre conséquent d’articles et de poèmes, regroupés par les universitaires Alain et Odette Virmaux en trois volumes. Bien des manuscrits ont probablement été engloutis, perdus à jamais. Reste l’image d’un homme de Lettres sensible, angoissé, habité par une crainte quasi prophétique de l’eau, de cette mer qui devait l’avaler, si jeune, encore plein de promesses.

Je suis au bord d’une rivière

qui descend vers la mort,

Je suis devant cette force

et le courant ne varie jamais.

comme un décombre.[3]

   1939… La guerre éclate et André Delons rejoint rapidement un groupe d’officiers britanniques, regroupés dans la commune d’Auxi-le-Château, minuscule commune du Pas-de-Calais dominée par une impressionnante église gothique. Le poète, qui souhaite se rendre à Londres aux côtés de la résistance, est rappelé au chevet de sa mère mourante en février 1940. Il disparaît le 31 mai, au cours de la bataille de Dunkerque, à trente-et-un ans seulement, alors que tous croient l’entendre sur Radio-Londres, en compagnie de l’acteur Brunius (cité plus haut).

Évoquons, en guise de conclusion Les eaux noires (2014), très beau documentaire signé Nicolas Droin et Prosper Hillairet, librement disponible sur le site de partage Dailymotion, et où nous voyons témoigner des proches d’André Delons. La caméra se balade le long des quais de l’Île-Saint-Louis (cf. plus haut), où l’homme aimait à déambuler.


[1] Tous deux sont inhumés dans la division 97 du Père-Lachaise.

[2] Extrait d’un poème d’André Delons : Le promeneur habité du désastre,/se retrouve un jour à errer/seul au bord d’une plage sèche,/lavée de vent,/et parfaitement immense./Il avance comme on dormirait.

[3] Vers extraits de L’homme désert, repris dans Poèmes (1927-1933), suivis de « L’homme désert » – Textes réunis et présentés par Alain et Odette Virmaux, éditions Rougerie, Mortemart, 1986.

Une vue de l’Île Saint-Louis, où résidait André Delons.

MÉMOIRE DES POÈTES: MON AMI GILLES

Dimanche soir, j’ai appris avec tristesse la disparition de mon ami, le plasticien Gilles Cottin. Tous deux nous étions rencontrés au cours du fameux « mercredi de la sirène », organisé mensuellement par Florence Gourier rue Poliveau, dans la Vème arrondissement, en face de « La traversée de Paris », le bar mythique du film, toujours en activité. La sympathie fut d’emblée réciproque, et nous devions nous retrouver pour des après-midi arrosés, enfumés, à Château-Rouge, où réside (toujours?) Erwann L., cinéaste et monteur. Parfois, c’est dans les galeries ou à l’occasion d’expositions que nous pérégrinions dans les rues de Paris, en compagnie de Pascal Varejka, éléphanteau de février, publié aux alentours du 25 dans notre chère collection.

Gilles avait 75 ans et vivait dans un appartement-atelier, au rez-de-chaussée, rue Léopold Bellan. Fils de colonel, peintre passionné et grand lecteur, dandy arty, il savait faire preuve d’un humour à froid, bienveillant, et se montrait toujours chaleureux. Je sais aussi qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique comme au Moyen-Orient. A l’heure actuelle, je le croyais en Suisse, à l’abri du COVID. C’est apparemment le crabe qui l’a emporté. Je regrette évidemment de ne pas lui avoir dit « Aurevoir », pris par mes propres occupations, en cette période étrange, décalée. Mes pensées l’accompagnent.

MÉMOIRE DES POÈTES: JACQUES ABEILLE (1942-2022)

…. Jacques Abeille nous a quittés le 23 janvier 2022. Il avait 79 ans. Je ne développerai pas ici de biographie détaillée, ne connaissant pas assez son oeuvre. Lié au mouvement surréaliste, comme Jean Carrive et Pierre Molinier, eux aussi bordelais, Jacques Abeille nous a laissé de très beaux vers érotiques. Ayant eu la chance de rencontrer l’homme une fois à la Galerie l’Usine (boulevard de la Villette) de Claude Brabant vers 2010, j’ai moi-même chroniqué La Guerre entre les arbres (éditions Cadex, 1997), recueil dont on trouvera un extrait ci-dessous. Je joins deux liens:

les peupliers caressent l’aine du ciel

le ciel grave se frotte au sol

vois sans gêne

viens

accroupie là

pose ton cul sur ma face

de tes poils sombres abrase mon nez

grave mes paupières

étouffe-moi de chair mûre

fonds dans ta source

mouille

mouette impatiente

mouille-moi

brouille mes larmes

confonds mes rides

La guerre entre les arbres. éditions Cadex, 1997

MÉMOIRE DES POÈTES: JINDRICH HEISLER (1914-1953), SUITE. (« ET LE GRILLON S’ÉTAIT ENDORMI », A. BRETON)

Jindrich Heisler (1914-1953)

… IL y a quelques mois, nous évoquions dans Diérèse, puis ici, le tragique destin de Jindrich Heisler, plasticien et poète juif tchèque, ami de Toyen, mort prématurément d’une crise cardiaque. Bouleversé, André Breton consacre quelques lignes à son ami, le 13 janvier 1953, dans la revue surréaliste Médium. La tombe d’Heisler a disparu. Mais soixante-huit ans plus tard, les mots de Breton demeurent toujours aussi forts, émouvants.

PS: Pour lire, relire notre note biographique, cliquer sur le lien:

Le cimetière de Pantin est le plus grand de France.

 

   Le noir n’est pas si noir dit l’un (Paul Valéry) et l’autre parle de ces morts qu’il ne convient pas de pleurer pour la simple raison qu’ils n’ont jamais rien de commun avec la douleur (Apollinaire in Feu Alfred Jarry). Mais la vanité de ces propos devant le départ d’Heisler! Ce 6 janvier vers 3 heures, au cimetière de Pantin enfoui sous la neige, se dérobait jusqu’à l’idée d’un soleil autre qu’un coeur poignardé. 

   Cédons la parole à l’un de ceux qui n’étaient pas là et qui, placés devant la nouvelle foudroyante, ont pu d’autant mieux la tourner à l’exaltation de ce que Jindrich Heisler avait d’unique. De Rabat, le 8 janvier, Robert Benayoun écrit: Il va falloir que nous nous serrions pour que sa place, au lieu d’être prise, soit en chacun de nous – mais ce sens inné de l’harmonie graphique, qu’il possède à plus de titre qu’aucun d’entre nous, cette affinité chimique qu’il entretient avec les matières les plus subtiles et les moins définies, cet oeil incroyablement perfectionné qui apporte à chaque objet, à chaque vide entre les objets, la direction même qui lui manquait, ce don perpétuel de soi-même aux entreprises les plus perdues d’avance, voilà) ce qu’avec notre seule affection nous ne saurions remplacer. 

   De son arrivée en France en 1947 jusqu’à ces tous derniers jours, Jindrich Heisler a vécu intégralement pour le surréalisme. L’énumération de ses titres personnels dans la poésie, l’objet, les recherches de tous ordres, le film, serait plus loin que pour quiconque dépuiser l’étendue de son apport qui se voulut avant tout générateur d’action collective: c’est ainsi qu’il fut de 1948 à 1950 l’âme de Néon et jusqu’à ses derniers instants le plus grand enfanteur de projets que son génie lui soufflait le moyen de réaliser comme par enchantement. Sa perte, en ce sens, est illimitable. 

  Il a été enseveli portant sur lui son livre de prédilection: Gaspard de la Nuit en traduction tchèque. 

Médium numéro 3, janvier 1953. 

 

 

Sans titre, oeuvre de Jindrich Heisler, 1942.

MAURICE BASKINE (1901-1968), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. MÉMOIRE DES POÈTES, (ARTICLE PARU DANS DIÉRÈSE 82, AUTOMNE 2021)

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE (16 rue du Repos, 75020 Paris, métro Père-Lachaise, ligne 2), quatorzième partie.

  . Dans Diérèse 81,  nous avons évoqué le scientifique, poète et plasticien belge Théodore Koenig (1922-1997), ainsi que le peintre abstrait Paul Revel (1922-1983), tous deux nés la même année, tous deux liés au surréalisme, et tous deux inhumés au columbarium. Poursuivons notre exploration du Père-Lachaise en compagnie de Maurice Baskine, créateur profondément décalé, original, Juif ukrainien ayant grandi en France pour y créer sa propre mythologie.

Maurice Baskine par Emile Savitry.

MAURICE BASKINE (1902-1968)

Localisation : Reposait dans la case 3236, à l’extérieur du columbarium (87ème division). Les cendres ont été exhumées le 31 janvier 1996, et dispersées (probablement dans le jardin du souvenir de la 77ème division).

Kharkov, Paris, Fontenay…

   Située à l’extrême-Est, à quelques kilomètres de la Russie, la ville ukrainienne de Kharkov compte aujourd’hui presque un million et demi d’habitants. La fiche Wikipédia mentionne notamment la cathédrale de Pokrov, élégant édifice à bulbes, ou encore la collégiale de la Dormition. C’est en tous cas là que naît Miron Maurice Baskine, le 7 octobre 1901, et qu’il passe les quatre premières années de sa vie. L’importante communauté juive est alors victime des pogroms organisée par la bande des « Cent noirs », groupe antisémite radical. Est-ce pour fuir pareille violence que la famille déménage à Paris ? Le foyer, qui compte six enfants (quatre garçons, dont deux décèdent en bas-âge, et une fille, qui mourra à Auschwitz), habite un immeuble haussmannien, avenue Ledru-Rollin. Originaire de Krementchouk, au bord du Dniepr, le père, Élie Idel Baskine, (1873-1921), vend diverses marchandises, dont des chaussons, et décède prématurément à l’hôpital de Villejuif[1]. Nous savons peu de choses de son épouse, Hacia Tchoudnowski (1875-1943), hormis qu’elle mourra à l’hôpital Rotschild, dans le XIIème arrondissement, après son internement à Drancy[2] ; Maurice Baskine, très fort en mathématiques, travaille d’abord comme comptable dans une banque, puis comme représentant de commerce de 1923 à 1937, à l’instar de Georges Jacob, son aîné. Marié à une certaine Fernande Descantes le 3 novembre 1932, l’homme habite 84 avenue de Neuilly, à Fontenay-sous-Bois, derrière le périphérique.

   En 1933, il découvre l’occultisme après avoir lu un ouvrage traitant des rêves et de la chiromancie et s’enthousiasme pour la poésie de Norman Far. La guerre éclate sept ans plus tard. Le quadragénaire s’engage alors volontairement dans l’artillerie, le 14 mai 1940. Démobilisé le 30 juillet, Baskine est interné trois ans plus tard au camp de Noé, en Haute-Garonne, puis au camp de de l’organisation Todt à Martigues. Refusant de travailler pour l’Allemagne, il prend le maquis en mars 1944, puis rejoint les Forces Françaises Intérieures le 24 juin.

Kharkov (ou Kharkiv), en Ukraine.

Rupture et renaissance

   Devenu chômeur à la Libération, Maurice Baskine commence à exposer tardivement, présentant le « Temple du Mas » à la galerie parisienne de Katia Granoff, puis au Salon des Surindépendants, où il reviendra quatre fois. Il parle lui-même d’art atomique, en référence à la bombe H, pour qualifier ses sculptures en plâtre peint de couleur métallique, couvertes de fragments comme tirées d’explosion. Celles-ci déroutent généralement le public, mais attirent alors l’attention de Dubuffet, de Paulhan ou encore d’André Breton. C’est le début d’une chaleureuse collaboration entre les deux hommes. Breton initie ainsi Baskine à la pensée de Fulcanelli, mystérieux alchimiste dont l’identité réelle n’est toujours pas connue. Baskine, qui adhère au surréalisme dès 1946, participe notamment à l’exposition internationale de juillet 1947, à la galerie Maeght, avant d’envoyer une lettre de rupture à Breton, en 1951. Je vais de l’avant, seul, y déclare-t-il sobrement.

  Baskine quitte sa femme en bons termes, lui laissant la maison, et habite une chambre de bonne mansardée en haut d’un immeuble haussmannien, quartier Montparnasse. La cabine de cosmonaute, comme il l’appellera lors d’un reportage télévisuel[3], est trop petite pour concevoir de grands formats. Baskine conçoit alors des albums en répandant une encre de Chine noire et rouge à la surface du papier, avant de la gratter à l’aide d’une lame de rasoir. Évoquons toutefois Fantasophe-Roc ou l’édification de la pierre de Fantasophopolis, soit immense triptyque de cinq mètres sur deux mètres, peint entre 1952 et 1958, et présenté à la galerie Charpentier en 1964. Tout semble ici résumé, comme si Baskine avait voulu offrir un aperçu global de sa création, une sorte de compendium.

   Les expositions s’enchaînent, se poursuivent, y compris à l’étranger, comme à Knokke-le-Zoute en 1967.Mauvais gestionnaire et piètre commercial, Maurice Baskine ne sait hélas pas se vendre et reste miséreux. Exalté par les évènements de mai 68, il croit pouvoir diffuser ses idées ésotériques, mais s’épuise dramatiquement, avant de s’éteindre à l’hôpital Lariboisière à l’été, le 5 juillet 1968. Incinéré, le peintre repose longtemps au columbarium, puis ses cendres sont dispersées (vraisemblablement au jardin du souvenir. Cf. plus haut).

« Sirène » par Maurice Baskine (date inconnue).

Un magicien de la matière[4]

   Maurice Baskine entame sa carrière sur le tard, en autodidacte. Appréciées par Dubuffet, ses œuvres s’inscrivent, pour une part, dans le cadre de l’art brut, et on y décèle quelque chose de très enfantin, d’un peu naïf. On l’a classé dans l’art brut parce qu’il n’avait aucune formation déclare ainsi Paul Sanda[5]. Peut-on pour autant, légitimement, parler de création franche ? Citant Nerval ou les poètes symbolistes tel Baudelaire, Baskine est d’abord un homme de culture, imprégné de lectures classiques. Ainsi fait-il figurer un dé, en hommage au fameux poème de Mallarmé, sur plusieurs de ses tableaux, cite fréquemment Rabelais. Ce n’est pas non plus un créateur isolé, mais bien un Parisien, qui fréquente alors les salons, expose, se manifeste. Très bref, son compagnonnage avec le surréalisme demeure capital. Son divorce à l’amiable d’avec Breton reste lié à un goût certain pour l’indépendance. Admiré par l’auteur de Nadja, Baskine s’écarte du mouvement, justement parce qu’il est incapable de suivre un courant défini, soit d’adhérer à un groupe. Bien que mondain, parfaitement introduit au sein des milieux de son temps, l’homme est singulier, indocile.

  Ceci posé, plus qu’un artiste brut ou qu’un surréaliste, Baskine est peut-être, d’abord, un alchimiste. Le modeste employé, représentant de commerce Baskine devient en effet lui-même, c’est-à-dire peintre, après avoir découvert l’occultisme, et, comme le souligne encore Paul Sanda. Toutes ses toiles sont emplies de symboles extrêmement précis, qui font sens. Ainsi du Fantasophe-Roc évoqué plus haut, et qui représente les différentes étapes initiatiques. Ainsi, également des sculptures d’athanors, soit de fours sensés métamorphoser le métal commun en or, réalisées à partir de poêles en une matière épaisse et grumeleuse, dite fantasophale, inventée par Baskine lui-même, selon une recette restée secrète. En 1990, son ami Jean Saucet organise une rétrospective Baskine spécialement à Cahors, où plusieurs façades sont justement ornées de références à cette même alchimie.

  Féru de paranormal, l’homme donne un temps des conférences sur Nostradamus, le tarot. De même, le 9 mai 1956, organise-t-il une parafestation fantasophale chez les surréalistes Robert et Nina Lebel, 14 avenue du président Wilson. Jérôme Bosch et Gustave Moreau s’y trouvent invités ! Baskine déclare également que la lune n’existe pas, mais ne serait qu’un reflet, et le gag est évoqué dans le New York Times. Outre l’alchimie, sa peinture est de fait emplie de signes divers, qu’il s’agisse d’ésotérisme, du judaïsme de son enfance ou serpent qui se mord la queue, l’universel ouroboros auquel il attribue des plumes à l’instar des Aztèques. Une mythologie personnelle, nervalienne, se lit en filigrane, notamment lorsque Baskine peint son propre père sous les traits du Roi de Thune (soit celui qui ramène l’argent à la maison), et sa mère sous les traits de la Reine de Sabbath (soit celle qui organise la cérémonie sacrée).  

Le « Fantasophe-roc » au musée de Cordes-sur-Ciel (Tarn).

   Alchimiste et plasticien, pour Maurice Baskine, son œuvre peint et sculpté n’était pas commentaire de thèmes alchimiques, mais l’expression d’une alchimie qu’il a repensée pour son propre compte, accomplissant ainsi son Grand Œuvre. D’où la difficulté d’attribuer une signification à des pièces dont le titre ne nous est pas parvenu et qui sont majorité. Celles-ci ont été soumises à des experts en sciences occultes ; certains – seulement- ont pu être déchiffrées. C’est pourquoi ne seront indiquéees entre guillemets, que les titres reconnus de Maurice Baskine. Reste, intitulées ou pas, déchiffrées ou pas, la beauté magnétique de ses œuvres, déclare ainsi Jean Saucet[6].  

N.B.

   Personnage fantasque, méconnu de son vivant, découvert, re-découvert par une poignée de passionnés, Maurice Baskine aura donc disparu du columbarium. Mais sa trace s’éteint dans la célèbre nécropole, son œuvre reste à explorer dans ses moindres arcanes. To the happy few, pour reprendre les mots de Stendhal.


[1] Repose au cimetière parisien de Bagneux, 3ème division, ligne 14, tombe numéro 11, concession 17CC1915.

[2] Son nom figure sur le mémorial de la Shoah.

[3] Le 24 novembre 1964, le deuxième chaîne de télévision diffuse un reportage sur Baskine, dans l’émission « Entre les Lignes ».

[4] C’est ainsi que Simone Collinet, galeriste et première femme d’André Breton, qualifie Maurice Baskine.

[5] Paul Sanda Baskine,symboles,Alchimie et littérature – YouTube (conférence donnée en mars 2017 à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn).

[6] Maurice Baskine : peintre, sculpteur, alchimiste : [exposition] Cathédrale de Cahors, Grenier du Chapître, 1er juillet-15 septembre 1990 / texte de Michel Butor, édité par le Conseil Général du Lot.

UN POÈTE QUI S’APPELLE RÉVOLVER (Série: « Mémoire des poètes »)

Je n’ose prononcer le nom de Jean-Paul Belmondo tant les hommages pleuvent de partout. Ne soyons pas snobs, ou ne faisons pas semblant: la mort de l’acteur nous affecte malgré tout un peu, même si c’est la vie et il a bien profité.

Dans Pierrot le fou, le personnage de Ferdinand, (incarné par Belmondo et non par Bebel, clownisé dans les années 80), évoque à plusieurs reprises un poète qui s’appelle révolver. Et dans mon souvenir, Anna Karina, dont j’ai déjà parlé ici, et que j’ai eu la chance de croiser une fois à La Rochelle, cite Robert Browning. Il m’a fallu du temps, toutefois, pour établir un lien entre le nom de famille du poète élisabéthain, aujourd’hui bien oublié, et le browning, soit l’arme à feu conçue dans l’Utah, pays des mormons et du Grand Canyon. Car le poète qui s’appelle révolver est bien Browning. à supposer qu’il se fut appelé « Berreta », on aurait pu également parler d’un poète nommé révolver. Mais Robert s’appelait Browning, et non Beretta, ou Glock, ou Uzi. Le débat est donc clos.

Le fameux Robert Browning est lui-même évoqué non par Godard, mais par Ezra Pound, autre érudit amateur de citations et de références compliquées, partageant avec le cinéaste suisse une haine généralement injustifiée, et que nous passerons sous silence. Les premiers vers du second Cantos s’adressent en effet à Robert Browning, pourtant mort depuis longtemps, en termes directs, surprenants:

  1. Hang it all, Robert Browning,
  2. there can be but the one « Sordello. »
  3. But Sordello, and my Sordello?
  4. Lo Sordels si fo di Mantovana.

soit, en français:

Mais bordel, Robert Browning,

N’y a-t-il qu’un seul Sordello?

Mais Sordello… et mon Sordello?

Les Sordels de Mantoue…

Robert Browning (1812-1889)

Etudiant ès Lettres à Poitiers, j’ai essayé de comprendre, empruntant le fameux Sordello, vieux volume broché vert tout usé, à la bibliothèque universitaire. Sordello, sous la plume de Browning, qui n’est plus guère lu, constitue en réalité un long morceau de bravoure poétique, hagiographie laïque du troubadour italien fictif Sordel, contemporain de Dante… Et qui voyage, comme le fit Ezra Pound, lui-même passionné par Browning, dans les petites villes d’Italie et de Provence… C’est du moins mon souvenir. Le texte est chargé.

Mais on s’éloigne de Jean-Paul. L’acteur, et non le poète romantique allemand Jean-Paul.

Donc, un peu de mélancolie, oui, aujourd’hui, à l’annonce d’un décès attendu.

Et, toute pédanterie bue, pour parodier Mallarmé:

Le vierge, le vivace, le Bebel aujourd’hui…

DRAHOMIRA ROTTER DE VANDAS (1914-1953), COMPAGNE DE JINDRICH HEISLER (Mémoire des poètes)

Il y a quelques semaines, nous avons évoqué la figure de de Jindrich Heisler (1914-1953), en omettant d’évoquer sa compagne Drahomira, elle aussi tchèque, elle aussi prématurément disparue. Réparons l’oubli avec cette brève note biographique (et merci à nos contacts praguois!) :

Photo du groupe surréaliste prise à Saint-Cirq-Lapopie. Drahomira Rotter se trouve tout à fait à droite, assise, avec le chien à ses pieds, en compagnie de Jindrich Heisler (debout). En troisième position depuis la gauche, Toyen. On reconnaît également le Toulousain Adrien Dax (quatrième depuis la droite, assis sur le banc). Derrière Dax, dans l’ombre, André Breton.

Drahomira DE VANDAS (née Drahomira Rotter, 1918-1967), poétesse surréaliste et docteur en droit originaire d’Olomouc en Moravie. Ayant rencontré Heisler en août 1949, elle emménage avec lui à Bois-Colombes, où vit également Toyen, puis rue des Fossés-Saint-Jacques. Elle travaille alors pour les éditions Sokolova (qui publiera la monographie d’André Breton consacrée à Toyen), et traduit l’Autrichien Alfred Kubin. Participant aux activités du groupe, elle passe plusieurs étés chez ce même Breton, à Saint-Cirq-Lapopie, et se lie également à Jean-Pierre Duprey. Traumatisée par la mort d’Heisler en 1953, Drahomira se joint à une mission archéologique dirigée par le père de Jacqueline Duprey, femme de Jean-Pierre, spécialiste des cultures latino-américaines.

   Ayant acquis la nationalité vénézuélienne après son mariage avec un certain De Vandas, elle travaille un temps comme attachée dans un musée de Caracas, mais retourne pourtant dans la capitale au début des années 60. Elle habite alors 21 rue des Fossés-Saint-Jacques, non loin de l’ancien appartement d’Heisler, et officie comme vendeuse. Amie du peintre Maurice Rapin (précédemment évoqué dans Diérèse), elle écrit toujours et propose un manuscrit à Maurice Nadeau, qui le refuse. Retrouvée chez elle en août 1967 plusieurs jours après sa mort, elle est transportée à l’institut médico-légal quai de la Rapée, puis enterrée dans la soixantième division du cimetière parisien de Thiais (ligne 1, tombe numéro 21, aujourd’hui relevée). On lui doit le poème « Je m’élance parmi les lumières », composé en 1962, ainsi que divers tracts surréalistes, des pièces de théâtre et un roman, encore inédits. Roger Blin aurait lu son texte « Bouche noire » le 6 février 1965 à la Maison du spectateur, au 15 avenue Hoche, dans le huitième arrondissement

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