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« BEAUTÉ DU FUNAMBULE », PATRICK LEPETIT, éditions RAFAËL DE SURTIS, Cordes-sur-Ciel, 2018 (article paru dans « Diérèse » 76, printemps-été 2019)

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   Une poésie du deuil : ainsi devons-nous qualifier ce nouveau recueil de Patrick Lepetit. Dédié à un ami décédé, Beauté du funambule s’ouvre par une citation programmatique de Nietzsche : Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer de mes mains. S’ensuivent quarante pages de vers libres, comme autant de fragments d’un discours douloureux. Souhaitant se relever encore, l’auteur nage dans une comédie noire, car rien ne peut prémunir du désespoir, de la mélancolie. Le monde extérieur devient farandoles futiles, et aucune sagesse, aucun système, ne semble atténuer ce sentiment d’absurdité, de vanité. Élément lumineux, traditionnellement heureux, le soleil en gloire n’éclaire plus guère que la kermesse des chairs (p. 29).

   Hadès (p. 16), dieu des Enfers, a triomphé. Que faire, dès lors, puisque les cieux sont vides, sinon s’en remettre au verbe ? Tel Orphée, P. Lepetit magnifie la perte en chantant, et nous emporte doublement, par sa culture et par son lyrisme. Les références érudites surgissent au fil des pages, tels des clins d’œil donnés aux grands aînés, dont la présence a l’effet d’un baume. Normalien, philosophe de formation, l’auteur maîtrise parfaitement ses classiques, et instille son savoir, ses références, sans pour autant tomber dans la pédanterie, le tic livresque. Ainsi la citation est-elle subtilement intégrée dans la phrase, à l’instar de cette allusion à la fameuse main de gloire (mandragore), de Nerval : Le sable ici est rude/main de gloire/l’azur au soir sanglant comme attente (p. 33). Cette allégorie solaire se trouve filée ensuite à travers une reprise d’Apollinaire, en l’occurrence du dernier vers de « Zone »: Soleil cou coupé. Le lyrisme, lui, est omniprésent, au détour de chaque phrase, cet ensemble formant la plaintive élégie, soit, étymologiquement, chant de mort (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant littéralement « chant de mort »). Riche, mais également sobre, la poésie de P. Lepetit procède par touches. Comme si évoquer l’affliction, la perte, ne pouvait passer que par la simplicité, la pudeur du verbe. Comme si marcher au-dessus des gouffres, en funambule, exigeait l’ascèse, la pureté du mot. Cet art du peu, cet arte povera, n’est pas sans rappeler le haïku : Arpenter l’obscurité/à la lueur rouge des braises,/la mémoire morte,/errer en douleur/ sous l’insensé/dans l’impensable. (p. 26). Orné d’une toile du surréaliste néerlandais Rik Lina, ce nouvel opuscule, sombre et lumineux, est une nouvelle fois publié par Paul Sanda, aux éditions « Rafaël de Surtis ».

 

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« ZOO », à Etienne Ruhaud (un poème de Padrig Grech)

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ZOO

(à Etienne Ruhaud)

 

On naît, on souffre, on meurt. On tue, on est tué.

Au début, au milieu, à la fin, la souffrance.

On fuit dans le délire où le rire s’élance,

s’effondre en pleurs au pied du mur, pantin fluet.

 

Les superbes lépreux n’ont toujours pas mué :

brandissant leurs moignons, ils louent la providence

au Bal des Culs-de-jatte où l’amour se cadence,

& c’est beau de les voir danser le menuet.

 

Ce spectacle distrait les débiles mentaux,

les CRS trempant un œil dans leur porto

qui lâchent quelques rots en bâfrant leurs lasagnes.

 

Moi mort, tranchez ma viande & jetez-la aux chiens

pour qu’ils la chient joyeux, par la verte campagne,

marquent leur territoire & odorent l’humain.

« L’ANNEAU DE CHILLIDA », MARILYNE BERTONCINI (éditions du Grand Tétras, 2018)

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Aube de frissons grisLes  magnolias alignent des perles de corail

Au fond de quelle nuit brûlent leurs fruits à feu?

Le matin s'avance masqué dans l'ombre des nuages

Lente l'aube s'étire dans les ramures grises

Le palmier cache un rire de geisha
derrière la palme d'une main

Une pie qui jacasse au-dessus du balcon
secoue son grelot de bois sec

Le vol lourd des choucas halète sur le platane
gravière crissant d'oiseaux sur la place
déserte

ÉVÉNEMENTIEL DE DÉCEMBRE 2018

Chers lecteurs,

21/06/1991. STUDIO: CLAUDE COURTOT, ECRIVAIN

   Le jeudi 13 décembre, un hommage sera rendu au surréaliste Claude Courtot à la librairie « Les éditeurs associés », dans le VIème arrondissement de Paris (11 rue Médicis). Tout est indiqué ci-dessous. Retrouvez également ma biographie de l’écrivain. Membre de l’association des amis de Benjamin Peret, je serai naturellement présent (pour me contacter er10@tutanota.com)

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Le samedi 15 décembre, je serai à Meaux, en compagnie de mes amis Pascal Mora et Claudine Sigler, afin de lire des textes.

OCTAVIO PAZ, une présentation par Claudine Sigler. (« Itzpapalotl », série mexicaine, 11).

   Octavio Paz (1914- 1998) naît durant la Révolution. Issu d’une famille déjà bien ancrée dans la vie politique mexicaine, il est élevé en partie par son grand-père paternel, romancier qui encourage ses premiers contacts avec la littérature. Octavio Paz connaît ensuite une double carrière de diplomate (il est notamment ambassadeur du Mexique en Inde) et d’enseignant dans diverses universités des Etats-Unis. Mais avant tout, il demeure un immense auteur. Très tôt influencé par les grands écrivains espagnols comme Antonio Machado, il écrit d’abord des textes à caractère social et philosophique, et traduit en espagnol une Anthologie du Portugais Fernando Pessoa. Enfin, sa rencontre la plus déterminante est celle du mouvement surréaliste, en France. Une de ses œuvres les plus célèbres est le Labyrinthe de la solitude (1950), suite de réflexions sur la nation et le peuple du Mexique. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1990. Tout au long de son oeuvre, son style ne cesse d’évoluer, produit de par son ouverture d’esprit, de par son idéologie humaniste et de par son intérêt pour les nouvelles tendances littéraires et poétiques. C’est ce qui rend sa poésie si ample, si universelle, et en même temps si particulière.

   (« Le grand mystère du poème, a-t il écrit, c’est qu’il n’est de la poésie qu’à condition de ne pas la garder par devers soi : il est fait pour la répandre ou la faire couler”. Dont acte, avec le texte ci-dessous).

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VIENTO, AGUA, PIEDRA

El agua horada la piedra,
el viento dispersa el agua,
la piedra detiene al viento.
Agua, viento, piedra.

El viento esculpe la piedra,
la piedra es copa del agua,
el agua escapa y es viento.
Piedra, viento, agua.

El viento en sus giros canta,
el agua al andar murmura,
la piedra inmóvil se calla.
Viento, agua, piedra.

Uno es otro y es ninguno:
entre sus nombres vacíos
pasan y se desvanecen
agua, piedra, viento.

 

VENT, EAU, PIERRE

                                                À Roger Caillois

                  
L’eau perce la pierre             
Le vent disperse l’eau
La pierre arrête le vent
Eau, vent, pierre
 
Le vent sculpte la pierre
La pierre se fait coupe pour l’eau
L’eau s’échappe et se fait vent
Pierre, vent, eau.
 
Le vent dans ses méandres chante
L’eau qui coule murmure
La pierre immobile se tait
Vent, eau, pierre
 
L’un est l’autre et ne l’est pas :
Entre leurs noms vides,
Ils passent et ils s’évanouissent
 Eau, pierre, vent.

(Traduction de Claudine Sigler)

                                                                                    

LES GNATHES (création personnelle, 10)

LES GNATHES

 

Des insectes échassiers, hauts de trois mètres, perchés sur des pattes noires et poilues.

Le corps évoque une tique avec des antennes et de fortes mandibules : une boule rouge plantée d’yeux immobiles.

   Les femelles pondent des œufs bruns de la taille d’un ballon de basket, sur le fumier ou près d’une source de chaleur. Les habitants disposent des barbelés autour des fours à pain, des élevages, ou parsèment une poudre répulsive pour ne pas avoir de nids.

   A priori, les gnathes paraissent inoffensifs, sinon utiles, puisqu’ils se nourrissent des bêtes crevées, nettoyant la campagne des charognes. Leur mauvaise réputation tient à leur consommation de cadavres. Franchissant l’enceinte des cimetières, les gnathes déterrent les cercueils et dévorent les défunts encore frais, aspirent tripes, moelle et cervelle dans un sinistre bruit de broiement et de succion. Au lendemain, les nécropoles ressemblent à des ossuaires répandus, des tranchées.

   Rien n’y fait : ni hauts murs, ni gardiens, ni poison.

   Jaunes, oblongues, les déjections à goût de mort engraissent champs et prés, fertilisent la terre.

« LE SUCRE DU SACRE », PATRICE MALTAVERNE, éditions Henry, collection « La main aux poètes », Montreuil-sur-Mer, 2017 (article paru dans « Diérèse » 73, été 2018).

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   Évoquer son mariage en poésie. La chose semble peu banale. Patrice Maltaverne l’a faite, décrivant étape par étape sa propre union, depuis « La demande en mariage », jusqu’au « Voyage de noces ». Composé de quarante petits chapitres de deux pages chacun, Le sucre du sacre forme ainsi un bref roman poétique, ou plutôt un « récit poétique », pour reprendre les termes de Jean-Yves Tadié1 ; un livre inclassable, à mi-chemin entre un lyrisme total, profond, et une trivialité soigneusement voulue. Le lecteur suit, enchanté, le périple de l’auteur-narrateur, qui décrit minutieusement les aspects les plus anodins, les plus bassement matériels de l’organisation. Ainsi du poème « Les cartons », où l’on découvre, amusé, comment les deux promis se sont échinés à concevoir des invitations : Ah j’oubliais les cartons. Les cartons d’invitation. C’est encore de l’écriture pour s’abrutir l’esprit déjà endimanché (…) L’objet se présente comme une feuille de papier épais sur laquelle suer des guirlandes de lettres bleues. (page 15). Associant lyrisme et prosaïsme, Patrice Maltaverne adopte un ton unique, très singulier, bigarré, mélange de niveaux de langage, de discours. Des références érudites, classiques, apparaissent parfois, à côté d’allusions à la culture populaire, tel cet Obélix dont le nom est repris sur le quatrième de couverture : Dans une montgolfière bicolore comme la robe d’Obélix en apesanteur sur un fleuve n’inondant jamais nos lits. Comme si on ne pouvait, ou devait parler de soi, de ce moment unique du mariage, qu’avec détachement, humour, et non de façon empesée. Une forme de drôlerie, d’incongruité, jaillit en effet, et brise la solennité écrasante du moment, permet de respirer. Une forme de tendresse, aussi, de romantisme, même, pourrait-on dire, transpire en filigrane : Et vous pouvez toujours partir à la recherche de nos bagues. Elles ont déjà comprimé nos cœurs c’est normal qu’ils éclatent (p. 59). Quelquefois, d’incroyables images, métaphores, surgissent, au milieu des phrases, autant d’éclats, de fulgurances : La blancheur sort vite des ces corps en lumière (p. 46). Poète, mais aussi éditeur, blogueur, revuiste et critique, créateur et animateur du fanzine Traction-Brabant, le Lorrain Patrice Maltaverne signe là une courte autobiographie pleine de vigueur, profondément singulière.

1 Le récit poétique, Jean-Yves Tadié, Gallimard, Paris, 1978.

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