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« LA VIE, L’AMOUR, LA MORT LE VIDE ET LE VENT ET AUTRES TEXTES » (ROGER GILBERT-LECOMTE, 1907-1944)

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LA BONNE VIE

Je suis né comme un vieux
Je suis né comme un porc
Je suis né comme un dieu
Je suis né comme un mort
Ou ne valant pas mieux

J’ai joui comme un porc
J’ai joui comme un vieux
J’ai joui comme un mort
J’ai joui comme un dieu
Sans trouver cela mieux

J’ai souffert comme un porc
J’ai souffert comme un vieux
J’ai souffert comme un mort
J’ai souffert comme un dieu
Et je n’en suis pas mieux

Je mourrai comme un vieux
Je mourrai comme un porc
Je mourrai comme un dieu
Je mourrai comme un mort
Et ce sera tant mieux

QUAND VIENDRA LE JOUR DU GRAND VENT

Le vent remue à peine à la pointe du ciel
Et grandissant en soi
Se pensant plus vivant
Et plus vaste et mouvant de l’instant en l’instant
Le vent effraye
La pointe de feu du ciel Peur

Ton cœur de marbre noir ô rose d’ombre ô nuit
Nourrit par sursauts étouffants trop brusqués
L’arbre tonnant de tes veines
Le spectre de corail de tes artères

Ton cœur sentant qu’on frôle en lui
Au centre cachée
La perle inconnue

Et voici le grand vent qui mêle les étages
De l’espace

Cap d’ombre au seuil des nuits d’où sortir météore
Va-et-vient d’arc-en-ciel sur le cristal du soir
Ce qui va ce qui vient c’est la hache des ailes
Décapitant l’espace ivre de lambeaux noirs
Chaos engloutissant les faces et les masques

C’est le moment du silence qui hurle Éclair
Un frisson de la terre engloutit les marées
Sous le vent des fantômes
La terre est parcourue du frisson de la mort

Aux plages hautes de l’étendue
Dans les antres d’éther du feu
Au roc bouillant céleste
Le grand vent des métamorphoses
Travaille les formes
Monstres multicolores hydres d’Arc-en-ciel
Etoiles de mer et de ciel
Etoiles d’air séparées de l’air par nulle membrane
Changeantes et multiformes idées

Quand le grand vent pénétrera
Nul ne sait la couleur que prendra la lumière
Sur l’aspect de prodige des beaux monstres créés
Quelle éclipse de peur quels incendies d’effroi
Le grand vent allumera
Aux espaces inférieurs où rôde le soleil
Roi des bas-mondes

Roger Gilbert-Lecomte, La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent, et autres textes, préface d’Antonin Artaud, choix et présentation de Zéno Bianu, collection Poésie/Gallimard n°496, 2015, pp.34 et 89.

 

 

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Cimetière de Reims. Photographie de Saghi Sam

 

(BREF) HOMMAGE À LOUIS-FRANÇOIS DELISSE (1931-2017)

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    En flânant sur Facebook, J’ai appris hier la disparition de Louis-François Delisse, à l’âge de 85 ans, au mois de février. Je ne connaissais pas l’homme à titre privé, mais j’avais échangé quelques lettres avec lui. Louis-François Delisse, qui avait enseigné au Niger, s’y était marié, résidait à l’hospice d’Ivry depuis plusieurs années, et poursuivait son activité littéraire, en marge de tous les circuits. Enfant terrible de la poésie française, il avait connu Henri Michaux, Raymond Queneau. Citons notamment ce très beau dossier sur le site « Poezibao ».

Hommage à Louis-François Delisse sur le site « Poezibao » (cliquer sur le lien)

Regrets

Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

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À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets, l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.
Ah ! pour ces ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants
Dont l’âme est en couronne
Ô Reine des Bergers!
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie.
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

1872

MÉMOIRE DES POÈTES XV: ALAIN JOUFFROY (1928-2015), Cimetière du Père-Lachaise, division 49. (article publié dans « Diérèse » 70, printemps-été 2017)

 

   jouffroy

   Né à Paris, non loin du parc Montsouris, le 20 décembre 1928, Alain Jouffroy assiste, lors d’un voyage en Espagne en 1936, à la violence de la guerre civile, épisode qui le marquera fortement. Ayant commencé, très jeune, à écrire et à peindre, il croise par hasard André Breton en 1946 dans un hôtel finistérien d’Huelgoat, et devient membre du mouvement surréaliste. Il y fréquente notamment Victor Brauner (enterré au cimetière Montmartre), Stanislas Rodanski, Sarane Alexandrian (incinéré, et présent dans le columbarium, division 87), ainsi que Claude Tarnaud. Exclu deux ans plus tard, A. Jouffroy, qui a également côtoyé Henri Michaux et Francis Picabia, théorise la notion « d’individualisme idéologique », avant de se faire connaître en tant que critique, notamment à travers les revues L’œil et Arts, et d’épouser Manina (1918-2010), artiste vénitienne dont l’influence le marque fortement. Ayant rencontré notamment Marcel Duchamp, Daniel Pomereulle, Roberto Matta, Jouffroy refuse tout sectarisme politique, et, en compagnie de Jean-Jacques Lebel, introduit le pop art, ainsi que la Beat Generation, dans l’Hexagone, tout en se réconciliant avec Breton, jusqu’à produire la première anthologie de poésie surréaliste dans la collection NRF/Poésie Gallimard
L’homme, qui s’est remarié à Laetitia Ney d’Elchingen, descendante du poète franco-allemand Heinrich Heine (inhumé, comme V. Brauner, au cimetière Montmartre) participe activement à mai 68, déploie une intense activité de critique artistique, tout en « révélant » Michel Bulteau et Mathieu Messagier, auteur du célèbre Manifeste électrique aux paupières de jupe, et en fondant les Éditions étrangères, avec Christian Bourgois. La période est extrêmement féconde : Jouffroy publie des essais, comme Les Pré-voyants, (1974), mais aussi les aussi des poèmes, des manifestes politiques, et un intéressant roman autobiographique, avec Le roman vécu, paru en 1978. Il dirige parallèlement la revue XXème siècle, de 1974 à 1981.
Une nouvelle rupture créatrice se produit, après la séparation d’avec sa troisième femme, l’actrice Adriana Bodgan. Au début des années 80, Jouffroy s’intéresse effectivement à la civilisation d’Extrême-Orient, et, devenu conseiller culturel à l’ambassade de France à Tokyo, entre 1983 et 1985, organise les premiers sommets culturels franco-japonais, tout en se passionnant pour le bouddhisme zen. Il épouse la designer Fusako Hasae, puis, de retour en France, créée le Club, sorte de société informelle regroupant artistes et auteurs, en collaboration avec le philosophe Félix Guattari. Il y fait connaissance avec le peintre Christian Bouillé, et entame dès lors une œuvre plastique importante, les fameux Posages, aux confins du collage, et du montage. Influencé à la fois par Nietzsche, Rimbaud, et l’art nippon, auteur d’une centaine de livres tous extrêmement divers, Alain Jouffroy nous a quitté le 20 décembre 2015, et repose désormais sous une tombe fort sobre de la 49ème division. Mais laissons la parole au créateur, à travers ces quelques vers d’amour, intitulés « À toi », et dédiés à la plasticienne Manina, évoquée plus haut .

À toi la stupeur immobile de ma joie
Mon sourire de marbre blanc
Mon regard lavé dans la source du sous-bois
À toi mes mains de ville ouverte
À toi mes genoux d’écureuils
À toi ma voix la plus lointaine
À toi tout ce qui tisse nuit et jour à travers moi
À toi la lagune où nous nous sommes connus
À toi les revenants du soleil
À toi ces palais de lilas dans nos yeux
À toi tout ce qui est tout ce qui change
À toi
L’explosion de la perle au cœur de l’oiseau noir
Venise, 1954-1956

NB: Alain Jouffroy (1929-2015) : La tombe se situe donc dans la 49ème division, 2 lignes de tombes face à la 50ème division et 15 lignes face à la 45ème division.

RÉFLEXION LITTÉRAIRE 6

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DES MONDANITÉS POÉTIQUES

   Évidemment, une part de la poésie, ou plutôt des contacts, ne peuvent se créer que dans un cadre mondain. On ne peut être publié, connu, sans user, ne serait-ce qu’un minimum, des vernissages, marchés de la poésie, ou autres évènements publics, pour partager son art. La tentation est parfois grande de rester dans sa grotte, une sorte d’isolement romantique, d’envoyer de temps à autres des textes à telle ou telle revue, à tel ou tel éditeur, comme le font certains créateurs perdus dans une ferme, à la campagne (afin, peut être, de se targuer d’une forme de pureté de l’intention, qui n’est autre qu’une nouvelle forme d’ego, de projection de l’ego. Car la poésie, à l’image du théâtre est généralement ego, et le marché de la poésie la réunion d’ego parfois surdimensionnés et souffrants) Comment doser, entre sociabilité peut être excessive, et nécessaire solitude? Car l’écriture nécessite aussi le retour sur soi, l’intériorité… Bigre!

MARCHÉ DE LA POÉSIE

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Chers amis,

   Contrairement à ce que j’annonçais dans l’événementiel, il y a quelques jours, je me rendrai au marché de la poésie de la place Saint-Sulpice le samedi 10 et non le dimanche 11 juin. J’y visiterai notamment les stands d’Unicité, mais aussi de Diérèse et d’Empreintes, la revue de mon amie Claude Brabant. J’espère vous y retrouver. Comme toujours: er10@hotmail.fr, 07 50 89 83 24. Bonne fin de semaine!

AVIS DE PARUTION

Chers amis,

Un peu d’autopromotion:

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   Mon article autour de la rue Monte-Cristo paraîtra après-demain, jeudi 1er juin, dans prochain numéro du journal d’informations locales L’ami du XXème (disponible dans tous les kiosques de l’arrondissement au prix d’1,70 euro).

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   Signalons également la présence, dans le dernier Diérèse, la revue poétique de Daniel Martinez, d’un « Tombeau des poètes » consacré au figures de Méliès et d’Alain Jouffroy, ainsi que de deux articles critiques autour des ouvrages de Jean Hautepierre et Thierry Radières. Le numéro sera en vente au marché de la poésie, ce week-end, place Saint Sulpice, au prix de quinze euros. Pour le commander, envoyer un chèque de 15 € + 3,90€ de frais de port, soit 18,90 € (35 € port compris pour deux exemplaires. Le port est offert à partir de trois exemplaires). Ecrire à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77380 OZOIR-LA-FERRIERE.

 

 

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