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CAFÉ-POÉSIE DE MEAUX DU 16 OCTOBRE 2021: PRÉSENTATION DE « VILLES/CIUDADES »

Chers lecteurs,

Comme prévu, nous avons donc présenté l’anthologie bilingue franco-argentine Villes/Ciudades (publiée par mes soins dans la collection « Eléphant blanc », éditions Unicité) à l’occasion du Café-poésie de Meaux, le 16 octobre, de 11 heures à midi. L’occasion de retrouver des amis comme Claudine Sigler, Didier Ayres, Yasmina Mahdi et naturellement l’organisateur lui-même, Pascal Mora. Une exposition autour de l’Argentine était également organisée à la médiathèque Luxembourg, où nous nous retrouvons chaque mois, un samedi matin.

Pour commander notre anthologie:

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MORA-Pascal/villes-ciudades/index.php

Pascal Mora, président de l’association « Café-poésie de Meaux », en pleine lecture.
Claudine Sigler en pleine lecture.
Un participant lit Traction-brabant, la revue de Patrice Maltaverne.
Quelques livres autour de l’Argentine, disposés par les bibliothécaires…
L’exposition photographique (photographie de Claudine Sigler).

« APOSTILLES », GAËL GUILLARME, ÉDITIONS HENRY, COLLECTION « LES ÉCRITS DU NORD », MONTREUIL-SUR-MER, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  Addendum en marge ou en bas d’un écrit, le terme d’« apostille » vient du bas-latin postilla, qui signifie « note », « explication ». Également employé dans le champ juridique, le mot, mis au pluriel, désigne ici un ensemble de courts poèmes, sensibles et vrais, consacrés à des instants du quotidien, des lieux, des sentiments, comme autant d’annotations lyriques et précises. Professeur de Lettres dans le secondaire, Gaël Guillarme a pris soin de rendre le verbe accessible, comme s’il s’agissait (enfin !) d’éviter l’écueil du formalisme, de l’hermétisme. Les lycéens eux-mêmes ne s’y sont pas trompés, attribuant le prix des Trouvères à la plaquette, saluant de fait  le style sobre, mais riche, propre à Apostilles. Qu’il s’agisse d’évoquer la nuit, le ciel rendu à la mort et une forêt d’étoiles (p. 44), le parc Monceau et les yeux des statues (p. 45), ou encore un enterrement (Ce matin on enterre grand-mère/La fenêtre a l’effroi d’une porte de cave, p. 26), Gaël Guillarme sait parfaitement restituer l’émotion du moment, les odeurs, les images et les sons. Ainsi des douze fragments dont chacun est consacré à un mois, définissant une sorte de calendrier littéraire : chaque texte reproduit l’ambiance, le climat propres à la saison : Un oiseau porte le jour/en équilibre sur son aile/Un nuage décide du miracle (« Apostille au mois d’août », p. 39).

  L’homme choisit parfois de respecter la rime, ce qui confère évidemment un tour classique à l’ensemble. On peut d’ailleurs parler d’un recueil classique : non pas vieillot ou ringard, à l’instar de certaines productions néo-classiques, justement, mais plutôt éloigné du champ expérimental. S’apparentant à de longs haïkaï, les apostilles s’inscrivent quand même dans une sorte de tradition : celle d’une poésie lyrique versifiée. La métrique est ainsi soigneusement étudiée, pour aboutir à une fine musicalité, un délicat phrasé.

   Une mélancolie diffuse, presque apaisée, baigne le tout, notamment lorsque l’auteur parle de la nuit : La main qui sait les tristesses de l’or/se perd en caresses dans le revers du ciel/et fraye la passée d’une bête/aux abois dans une forêt d’étoiles (p. 44). Apostilles procède d’une nostalgie douillette, comme s’il fallait fixer les endroits, les gens, les souvenirs par écrit. Dès lors les textes sont autant de stèles pour ne pas oublier, conserver une trace. Discrète autant que réelle, la foi permet cependant de dépasser la tristesse (Flocon d’été/le papillon/a son ombre/au-delà de Dieu, « Apostille à l’éphémère, p. 26). Et parfois d’authentiques moments de joie, pareils à des trouées de lumière, éclairent l’ensemble : La promesse de la fleur/à la branche du pommier/emprunte à l’enfant (« Apostille au mois d’avril », p. 38).

« LISIÈRES D’INSTANTS », PASCAL MORA, ÉDITIONS UNICITÉ, SAINT-CHÉRON, 2021 (article paru dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  

Poésie du voyage, poésie géographique… Plusieurs qualificatifs viennent à l’esprit pour évoquer Pascal Mora. Publié, une nouvelle fois, aux éditions Unicité, ce quatrième livre s’inscrit dans la lignée des précédents, celle d’une littérature du lieu. Car c’est bien de lieux que Pascal Mora parle : qu’il s’agisse de contrées lointaines, comme l’Argentine (Les trottoirs de Buenos Aires/Balancent d’un bord à l’autre/Dans le limon, dans le chaos alluvial/Le souffle d’un chantier cannibale, in « Buenos Aires, le port », p. 65), Antioche en Turquie (C’est une île grecque en Afrique/Un lys épanoui entre les lotus bleus/Et le taxi jaune traverses les faubourgs/Où tant de beauté se marie/À tant de misère, « Lointaine Antioche », p. 13), ou les endroits proches, familiers, en banlieue parisienne ou ailleurs (Franchi le seuil de l’opéra Garnier/J’ai suivi le temps de la mesure,/La musique des possibles./J’ai vu la vibration des notes/Vivifier la pierre et le corps. « Opéra Garnier », p. 49). Lecteur de Kenneth White, Pascal Mora nous livre ici un authentique « journal de bord », pour reprendre le titre d’un des poèmes (Depuis la fenêtre du salon/Nous peignons notre Orient, p. 37). On ne peut pour autant parler de journal intime, ou de simples notes. S’exprimant en vers libres très travaillés, riches en images, forts en bouche, Pascal Mora compose une série de tableaux vivants, servis par une musicalité, une rythmique doublement riche et épurée.

  Au goût pour la Nature se mêle l’attrait de la cité. Pascal Mora, qui a précédemment consacré un recueil entier aux forêts[1], et un autre recueil aux villes[2], navigue entre prés et boulevards, entre campagnes et mégapoles. Tantôt l’homme évoque la lenteur du chêne tendant ses branches (p.57). Tantôt ce sont les camions/ces épineuses ronces de métal (p. 75). Chaque univers accompagne l’autre, comme si une réconciliation s’opérait sous la plume de l’auteur. Et chaque célébration semble joyeuse, puisqu’il s’agit de magnifier la vision, de conférer au réel un éclat neuf, heureux. Ainsi des endroits très espacés se mêlent, en une sorte de géographie imaginaire où se confondent les images, les sensations, les impressions, les éclats de mémoire : Par la porcelaine de nos paysages,/Je ne vois personne d’autre/Que la foule dans ma mémoire./Rien d’autre que cette empreinte/Au fond d’une mer disparue (p. 73). Aux textes s’ajoutent ainsi des photographies en couleurs prises par l’intéressé : un cromlech en couverture, une sculpture abstraite, plus loin, une route au milieu du désert de Patagonie… Trois clichés dominés par le bleu du ciel, tel un espoir, lorsque nous retrouvons le discret mysticisme d’Étoile nomade[3], le premier opus… Par ailleurs animateur du café-poésie de Meaux, Pascal Mora continue à tracer son sillon, sur une voie exigeante et originale, profondément positive.


[1] Paroles des forêts, Unicité, 2015.

[2] Ce lieu sera notre feu, Unicité, 2018.

[3] L’Harmattan, 2011.

L’HARMATTAN (suite)

Reçu hier mon relevé de ventes de l’Harmattan pour mon essai, paru en 2012, autour de la poésie contemporaine en bibliothèque. 226 exemplaires en tout. Ca paraît dérisoire mais de mon côté je ne puis cacher ma satisfaction. J’ai adoré publier chez eux, avoir mon bouquin dans une librairie du cinquième, rue des Ecoles, ce quartier où j’eusse tant aimé résider… Oui, les conditions (contrat), sont quelque peu léonines, mais éditer est un vrai trip, du moins en ce qui me concerne. Retrouver son volume au milieu des essais sur l’économie guinéenne, des réflexions de Jacques Cheminade ou des considérations sur Tibérius Gracchus Babeuf, de la biographie de tel marquis poudré qui fit tant pour la Louisiane au milieu du XVIIème siècle… Pour un peu, je me ferais tatouer le fameux sigle, en forme de H feuillu, sur l’épaule. Et puis non. Dix ans après, le fond est vraiment daté, puisque les revues, comme les blogs, comme les manifestations poétiques, ne cessent de muter. Tant d’éditeurs ont disparu! Tant de sites paraissent caducs! Tant d’autres structures sont apparues! Il faudrait faire une réédition augmentée chaque année, mais j’ai la flemme et surtout manque de temps.

PS: Ci-dessous, de manière impromptue, quelques titres holorimiques de livres que je n’écrirai jamais:

L’arme attends (polar)

Larme à temps (roman sentimental)

L’art m’attends(journal d’un artiste).

PPS; Bruno Lalonde, librairie canadien, m’apprends avoir emprunté La poésie contemporaine en bibliothèque à la médiathèque de Montréal. Vive le Québec livre!

MALDOROR (1846-1870)

La photo fut retrouvée dans les années 70 par l’écrivain-docteur Jean-Jacques Lefrère. Les surréalistes, et notamment Breton (mort dix ans plus tôt), auraient probablement été déçus en découvrant les traits et l’apparence somme toute banale d’Isidore Ducasse, posant en jeune homme de famille, un peu raide dans son costume, bien loin des représentations romantiques du poète. Lefrère décrit sa quête, sa fascination pour Lautréamont dans l’essai ‘Le visage de Lautréamont (cf. post précédent). Une recherche acharnée qu’il faudrait mener pour retrouver la trace de Jeanne Duval, maîtresse métisse de Baudelaire elle aussi engloutie, avalée par Paris longtemps après le Maître. Plus difficile encore, puisqu’aucun nom ne correspond, aucun registre funéraire ne l’enregistre, aucune date ne coïncide. Puisque toute la correspondance fut détruite par la mère de Baudelaire, qui haïssait la jeune femme.

UN ENTRETIEN AVEC LOUIS DUBOST (MARS 2009). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

   Publié dans la défunte revue rochelaise Quai des Lettres, dirigée par Denis Montebello, cet entretien donne la parole à Louis Dubost, éditeur-poète, ex-enseignant en philosophie. Douze ans après, les propos tenus n’ont absolument pas vieillis. C’est la troisième interview que nous partageons sur le blog, sous le label « La voix des auteurs ». Si vous souhaitez retrouver les précédents épisodes (Denis Montebello, et Eric Dubois), reportez vous à la fin de ce billet. Je joins également, à toutes fins utiles, la fiche biographique de Louis Dubost (sur « La Maison des écrivains »). 

.http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473#:~:text=N%C3%A9%20le%2013%20Avril%201945,une%20vocation%20pour%20la%20litt%C3%A9rature.


L’ÉDITEUR


1 – Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition, en faire un bref
historique ?

En avril 1974, bricolé avec une machine à écrire pour frapper les
stencils, un duplicateur à encre pour imprimer sur le papier, une agrapheuse,
une petite “presse Freinet” prêtée par un instituteur pour typographier la
couverture, paraissait le premier opuscule (Haleine hélianthe de Pierre
Dhainaut) à l’enseigne des éditions « Le Dé bleu ». Activité de loisir comme
d’autres pratiquent le football, j’ai pratiqué le livre, éditeur du « dimanche »
comme certains sont peintres ou écrivains: pour le plaisir d’abord. Et puis,
les publications s’accumulant, c’est devenu avec le temps une activité
“secondaire” à côté de ma profession d’enseignant, les vacances du second
offrant un plein temps à l’éditeur. Mine de rien (mais beaucoup de travail
quand même) un catalogue s’est constitué, des poètes ont trouvé des
lecteurs, voire une audience certaine pour quelques uns : je suis par exemple
le premier éditeur de Charles Juliet, le Prix Apollinaire a été attribué au
second livre de François de Cornière publié par mes soins, etc. C’est donc
presque sans le vouloir vraiment, comme en suivant un petit bonhomme de
chemin qui me convenait, que je me suis retrouvé avec un statut d’éditeur
professionnel! En 1982, le passage à l’imprimerie (chez l’ami Edmond
Thomas) et la publication de livres de quelque 100 pages, puis une diffusion distribution en librairies ont mis fin à la période artisanale, à la « préhistoire »
des éditions. Depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, je suis considéré comme
un “moyen éditeur” avec la publication d’un livre par mois à peu près. Et
aussi toutes les contraintes, voire les aléas, de la gestion d’entreprise !


2 – Comme vous le signalez dans la Lettre d’un éditeur de poésie à un
poète en quête d’éditeur
, le nom de votre maison vient d’un poème de
René Char. Quand avez-vous adopté le nom d’ »Idée bleue » ?

J’étais un grand lecteur de René Char — et aussi de Guillevic,
Frénaud, Ponge, Paul Chaulot, Prévert, Tardieu… — et j’ai trouvé un distique
de ce poète dans Commune présence qui disait : « le dé bleu du combat, le
guetteur qui sourit / Quand sa lyre profère : ce que je veux, sera ». Je suis
tombé en arrêt sur ces deux lignes qui me paraissaient condenser tout un art
poétique, à coup sûr pour une écriture de poète, et pourquoi pas pour un
éditeur de poètes ! J’ai donc choisi le dé bleu comme enseigne des éditions.
Quelques années après (en 1978, je crois), Pierre Seghers, qui m’a soutenu
dès le premier opuscule et avec qui je correspondais, m’a fait remarquer que
“le dé bleu”, c’était “l, d, b” comme… Louis Dubost ! J’ai été sidéré par
cette révélation, qui quelque part témoignait que Freud n’a pas raconté que
des âneries ! C’est dire aussi que “le dé bleu” devenait quasi consubstantiel
de mon être propre, que l’un ne pouvait aller et perdurer sans l’autre. En
2004, lors de la constitution de la SARL L’Idée bleue, je me devais de
respecter le “l, d, b” et cette… idée m’est venue rapidement ! J’ai dû changer
de statut pour des raisons objectives (fiscalité d’entreprise imposée aux
associations, faillite de mon distributeur… Distique, qui n’avait rien de
charien, lui !… puisque j’y ai été plumé de 30 500 €) et des raisons
personnelles, compte tenu du développement des éditions, pour verrouiller
l’activité des éditions de sorte qu’elles n’empiètent ni n’interfèrent sur ma
vie et mes affaires privées et familiales. Une « crise de croissance »
apparemment traversée par des collègues de mon acabit qui ont vécu une
aventure similaire.


3 – Comment fonctionne, financièrement, une maison d’édition de
poésie ? Pouvez-vous évoquer le Dé bleu en termes de chiffres ? Par
exemple, combien de poètes avez-vous édités ? Quels sont les tirages ?
Quel poète avez-vous le plus vendu ? Etc.

La structure fonctionne économiquement comme toutes les entreprises.
Pour pouvoir publier de nouveaux livres, il faut quand même vendre un peu
ceux déjà édités, ça paraît aller de soi! Mais cette logique est parfois difficile
à faire entendre à pas mal d’auteurs trop pathétiquement crispés sur leur
“œuvre”, pourtant pas toujours publiable ! Je vends plutôt bien les livres que
j’ai fait paraître, en moyenne 600 à 700 ex. de chaque titre (premier tirage :
1000 ex.) ; certains titres atteignent 3500 ex, avec “the best-seller” à 5000
ex. : Pas revoir de Valérie Rouzeau. Mais quelques très bons livres attendent
encore les lecteurs qu’ils méritent. En 35 ans, j’ai dû publier environ 280
poètes et 450 titres, ce qui n’est pas si mal que ça. Ma totale liberté de choix
(grâce à mon traitement d’enseignant) m’a toujours amené à préférer publier
de bons livres difficiles à vendre plutôt que de mauvais livres qui m’auraient
harnaché d’un parachute doré, mais la chute m’aurait tout de même été
insupportable !


4 – Dans la Lettre d’un éditeur, vous affirmez également ne pas éditer de
recueils reçus par la Poste, mais solliciter vous-même les poètes, à partir
de vos lectures en revue. Avez-vous néanmoins, du moins au début, publié
un manuscrit reçu ? Pouvez-vous nous parler de vos critères de
publication ? Regrettez-vous à présent d’avoir édité certains auteurs ?

Je n’ai pas dit ça, du moins aussi brutalement. J’ai édité des manuscrits
arrivés par la Poste, surtout au début, et encore récemment (par ex. Magali
Thuillier, Jasmine Viguier ou naguère…. Valérie Rouzeau, qui n’avaient pas
ou très peu publié en revues, mais qui, en revanche, connaissaient très bien
mon catalogue et savaient où elles mettaient les pieds). Mais je reçois une
telle masse de bavardages médiocres (500 manuscrits par an…) et si peu de
textes véritablement porteurs d’une écriture personnalisée, que je suis bien
obligé de démarcher moi-même des auteurs, le “marché” le plus proche
étant les revues. Et je ne regrette pas mes emplettes ! Même si je conviens
volontiers m’être fait avoir par quelques bonimenteurs brillants que je
regrette aujourd’hui d’avoir édités, d’autant que la gratitude ou tout
simplement la reconnaissance du ventre ne semble pas appartenir à leur
éthique ; comme j’ai toujours réglé mes factures rubis sur l’ongle, je me
donne un peu de distance pour leur régler leur compte, et il sera bon! Quant
à mes critères de choix, ils sont à la fois objectifs et subjectifs : il faut qu’une
écriture « dérange » un peu ma façon de lire, m’émeuve au sens
étymologique (du latin, ex-moveo: je me meus hors de moi, je sors de mes
gonds formatés), il faut qu’on sente bouger la langue comme dit James
Sacré. Sinon, quel plaisir y aurait-il ? L’écriture, c’est comme l’amour : faire
bouger la langue dans la bouche comme un baiser vrai, c’est tout de même
autre chose qu’une pléthore de bisous volatils qui allument la frustration !


5 – Contrairement aux idées reçues, les poètes et les lecteurs de poésie
seraient plus nombreux aujourd’hui qu’hier. C’est du moins ce que vous
affirmez. Le pensez-vous toujours ? Pourquoi ? Ce lectorat a-t-il
sensiblement évolué ?

Plus nombreux les poètes, ou du moins des auteurs qui versifient leur
ego avec une complaisance attendrie, cela ne fait aucun doute : au prurit
post-ado bien connu, s’ajoute la démangeaison de pré-seniors qui se
souviennent des “poésies” de l’école primaire ; tout cela n’a rien à voir avec
l’écriture qui est une pratique artistique (avec ses apprentissages, ses
contraintes, sa technicité et la maîtrise d’outils adaptés, etc.) mais relève
davantage de l’épanchement narcissique qui intéresse plutôt les psychothérapeutes. Mais sont cependant apparus de nouveaux poètes qui ouvrent des espaces inédits dans la poésie contemporaine, tout particulièrement de
jeunes femmes qui, refusant d’être des mecs en jupons, ont inventé leur
propre langue. Cette irruption n’est pas insolite, elle s’inscrit dans le
processus social et culturel de notre temps où les femmes prennent leur
place, toute leur place. La poésie trouve des lecteurs (je l’ai montré par mon
travail d’éditeur), je crois qu’elle n’a jamais eu autant de lecteurs
qu’aujourd’hui, même si la part de la poésie dans le « marché du livre »
demeure fort réduite (environ 0,3 %) elle est en hausse constante. Ce
mouvement, encore embryonnaire, s’explique historiquement : la poésie a
toujours servi de repère sûr dans les périodes de « crise » de civilisation (la
Renaissance, la deuxième guerre…), ma génération s’est nourri dans la seconde
moitié du XXe siècle des poètes issus de la Résistance, par conséquent ce
moment “critique” que nous vivons ne peut être qu’un levain à poètes, si je
puis dire. Et le lectorat aujourd’hui concerne toutes les générations, de
l’enfance (grâce au travail remarquable de quelques enseignants) au troisième âge
dont nombre de certitudes vacillent et qui cherche du solide sur quoi arrimer
l’existence. Je constate cette réalité lors de salons du Livre, de marchés de la
Poésie… Le problème est de faire savoir que les éditeurs de poésie existent
encore, cela relève d’un faire-savoir qui n’est pas toujours bien acquis ni
maîtrisé par les “médiateurs”, par ex. les organisateurs de ces mêmes fêtes ou salons, bénévoles et dévoués, mais insuffisamment informés eux-mêmes.
Mais ça se met en place, ça progresse.

5 – Vous avez créé une collection destinée à la jeunesse qui fait
aujourd’hui autorité dans les bibliothèques et les écoles, « Le farfadet
bleu ». En quoi la poésie pour enfants diffère-t-elle de la poésie pour
adultes ? A-t-elle nécessairement une vocation pédagogique ?

La « poésie “pour” enfants », ça n’existe pas ! Ceux qui en sont
persuadés, ce sont des… adultes qui refusent que les enfants grandissent, qui
cherchent donc à les maintenir dans un état d’infantilité bien commode pour
maintenir leur pouvoir ! Or, les enfants veulent qu’on les considère comme
des… enfants, c’est-à-dire des hommes en herbe, qui poussent et deviendront
adultes. La poésie parlent à tous, chacun la recevant selon sa sensibilité, son
niveau lexical, ses intérêts existentiels… Prévert, Desnos, Tardieu, Vincensini
et les autres n’ont jamais écrit “pour” les enfants ; ce sont des éditeurs, parce
que le « marché du livre jeunesse » est porteur, qui ont publié leurs poèmes
dans des collections pour enfants. La poésie a-t-elle une fonction
pédagogique ? Oui, la même que celle de la musique, de la sculpture, du
cinéma, de la peinture… bref ! des arts ! Mais la réduire à cette fonction est
une aberration : une telle réduction est-elle seulement pensable pour le
cinéma, l’architecture ou la littérature ? Un art procure d’abord du plaisir ; le
plaisir ne s’enseigne pas : on ne peut qu’enseigner certaines techniques pour
augmenter la jouissance. Hélas ! Les enseignants sont trop souvent des
peine-à-jouir… (l’ex-enseignant que je suis sait de quoi — et de qui ! — il
parle !).


6 – Vous avez cessé vos activités d’éditeur récemment. La maison
continuera-t-elle d’exister, néanmoins ? Que deviendront les nombreux
ouvrages que vous avez édités ?

Je suis en cessation d’activité. La maison disparaît donc dans les « poubelles de l’Histoire.
où elle sera du reste en fort bonne compagnie, (notamment avec Poulet-Malassis l’éditeur de Baudelaire !). Je n’ai pas cherché réellement de repreneur (qui voudrait s’échiner aujourd’hui durant 70 heures par semaine pour un demi RSA de revenu mensuel ?) parce que le Dé bleu, c’est mon aventure pas celle d’un autre. Elle s’achève avec moi et réciproquement.
Quant aux stocks de livres, que je suis en train de « dégraisser » par des
soldes à saisir d’urgence (j’ai une répugnance viscérale pour le pilon), je
les cède à la découpe, comme les appartements à Paris, collection par
collection à des éditeurs qui en poursuivront la diffusion jusqu’à épuisement
total, j’espère : le dé bleu aux éditions Eclats d’encre, le farfadet bleu chez
Cadex (qui entend continuer la collection sous sa marque) et mots-nambules
chez Cénomane. Ainsi les livres peuvent encore rencontrer leurs lecteurs car,
comme plaisante Olivier Brun (éditeur de La Dragonne), la poésie ne se
vend pas, mais elle s’épuise.


7- Le travail éditorial comporte de nombreuses contraintes. Au terme de
l’aventure, quelle a été votre plus grande satisfaction ?

Les contraintes, je les ai sinon évoquées du moins suggérées. Et je n’ai
pas vraiment de « grande satisfaction ». J’ai fait mon boulot avec honnêteté
je crois, avec professionnalisme aussi. Je suis satisfait d’avoir fait ce que
j’avais à faire et de croire bien faire. Exactement comme j’ai exercé mon
métier d’enseignant et comme je fais mon jardin ces jours-ci.

L’Yon, dans la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux, commune aujourd’hui disparue administrativement, où se trouvait le Dé bleu… Vendée.


LE POÈTE :

8 – Dans une interview récente, vous avez déclaré arrêter l’aventure du Dé
bleu pour vous consacrer à l’écriture. Comment et quand avez-vous
commencez à vous intéresser à la poésie ? Pourquoi, également, avoir
choisi de créer des poèmes plutôt que des romans, ou des pièces ? Vous
avez également écrit une nouvelle. Souhaitez-vous aborder d’autres
formes ?

Le choix entre le métier d’éditeur et le travail personnel d’écriture, je
l’ai fait en 1982, un moment où certains événements (Prix Antonin Artaud,
bourse du Conseil National du Livre…) auraient pu m’inciter à prendre l’option inverse. Mais lire
quelques écritures très fortes amène des doutes sérieux sur sa propre écriture,
c’est ce qui m’est arrivé. J’écrivais de la poésie parce que j’en ai lue, que
j’ai découvert avec une émotion stupéfaite (comment peut-on dire tant de
choses en si peu de mots ?) Terraqué de Guillevic au Lycée, côté cour de
récréation ! Aujourd’hui, les rares textes que j’ai écrits sont des nouvelles et
un court roman, la poésie ça ne vient pas ! Sans doute faut-il une cure de
désintoxication des écritures des autres pour retrouver ma propre écriture.
Bien sûr, je souhaite retrouver « la main à la plume » mais je ne forcerai pas
le mouvement, je ne veux pas prendre le risque de me complaire comme tant
d’autres dans la contemplation des petites crottes de mon ego. J’ai plusieurs
projets (et des éditeurs qui les attendent !) auxquels je vais m’atteler dès que
j’aurais la tête un peu moins encombrée. On verra bien, comme disait G. L.
Godeau !


9 – Vos poèmes sont écrits en vers libres assez brefs ou en prose. A quoi
tiennent ces formes d’écriture ? Est-ce un choix ou une nécessité, en
quelque sorte ? De quelle manière préférez-vous vous exprimer ?

Oui, j’écris plutôt bref, sous l’influence héritée de la lecture de
Guillevic, mais aussi de Paul Chaulot qui m’encourageait « à écheniller », de
sorte que j’ai toujours considéré la gomme comme l’outil principal de
l’écrivain. La prose poétique s’est imposée d’elle-même lors de l’écriture de
L’Île d’elle, sans doute parce que le projet était bien circonscrit et qu’il n’y
avait pas moyen de faire autrement, le fond exigeant la forme. Mais je n’ai
pas de préférence a priori, c’est le sujet qui appelle la forme d’écriture.


10 – Dans la Lettre d’un éditeur de poésie, vous citez Julien Gracq pour
affirmer que la lecture joue un rôle certain dans le travail, personnel, du
créateur, du poète authentique. Pouvez vous évoquer quelques uns de vos
intercesseurs ?

La lecture amène à aimer l’écriture, un poète vrai vous fait sortir de
vous-même, il émeut et force à se mouvoir davantage dans le langage. Julien
Gracq dit que tout livre naît sur d’autres livres, c’est (pour moi) une
certitude. Ceux qui ont fait naître mes livres, je les ai déjà cités presque tous :
Guillevic, Char, Ponge, Frénaud, Prévert, Chaulot, Godeau, Sacré… mais
aussi Ronsard, Hugo, Baudelaire, Rimbaud sans cesse relus… et encore plus
récents Emaz, V. Rouzeau, Drano, L’Anselme, A. Gellé ou J. Bastard… Tout
fait miel si on sait “pilloter” les nectars.


11 – L’amour, et le corps aimé, aimant, sont très présents dans votre
œuvre, en particulier dans L’île d’elle. Vous considérez vous comme un
poète lyrique ?

Lyrique, oui. J’ai fait mienne la formule d’un poète belge, Pierre
Bourgeois, qui parlait de « matérialisme lyrique ». Dans la mesure où le
lyrisme est d’autant plus intense et pertinent qu’il supprime tout référent
autre que la réalité vécue, toute référence à des pseudo-Présences (Dieu,
Nature, Esprit, Absolu…) qui “inspireraient” l’écriture. J’aime plagier
l’expression de Georges Braque parlant de la peinture, pour moi la poésie,
c’est « 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Le reste n’est que du
bon, ou moins bon, sentiment et ce n’est pas avec ça qu’on fait de la
littérature!


12 – Les lieux ont une grande importance dans votre œuvre. Ainsi la
dernière partie du recueil L’évidence qui passe, « Etrangère la ville », est tout entier consacré à l’espace urbain. Quel rôle jouent les décors, les
paysages, dans votre œuvre ? Vous sentez vous proche de l’activité
picturale ?

Personne ne vient de nulle part. Chacun porte en soi, même s’il migre
(comme c’est mon cas, Bourguignon provigné en Vendée) au cours de son
existence, un lieu « fondateur » à partir duquel il doit s’adapter d’autres lieux
moins familiers. La ville ne m’est pas familière, je suis un rural ou plutôt un
rurbain comme on dit, dans “l’entre deux”. Enfant de l’exode rural, il m’a
fallu faire avec. D’où mes tentatives d’écriture pour approcher “l’espace
urbain” puisque j’y suis allé quotidiennement au travail et le “climat
océanique” (dans L’Île d’elle) puisque j’ai été contraint d’y vivre. J’ai la
faiblesse de penser que les poèmes qui en ont émané ne sont pas les plus
mauvais que j’ai écrits ! Oui, d’une façon plus général, je crois que la poésie
a quelque chose d’un art plastique dans la mesure où elle joue, travaille
et détourne des formes et des figures.


13 – Vous avez étudié et enseigné la philosophie. Or dans La vie voilà,
vous évoquez la « philosophie du silex ». Certains penseurs, comme
Heidegger, se sont intéressés à la poésie. Etablissez-vous un lien entre
poésie et philosophie, entre votre activité de poète et votre réflexion
philosophique ?

Ce n’est pas avec Heidegger que j’ai abordé le lien entre poésie et
philosophie, mais avec Gaston Bachelard. C’est d’ailleurs un lien qui ne lie
rien du tout, plutôt comme un écho réciproque, si on considère qu’il y a un
“lien” entre la voix et l’écho. Poésie et philosophie s’intéressent à la même
montagne, mais accèdent au sommet par des versants opposés. Bachelard
évoque la double activité de la pensée qui rationalise (animus) et qui imagine
(anima) l’être du monde. Et j’ai assez fortement éprouvé cette “schizoïdie”
dans mes activités écrivantes, m’efforçant de ne pas confondre les deux
domaines. Même si par ailleurs, des philosophes furent d’authentiques poètes
(Nietzsche par ex.) et des poètes philosophes (Lucrèce, par ex.). La poésie
m’a plutôt aidé à « envaster » esthétiquement le monde pour compenser ce
que la philosophie apportait de réduction logique. Je compte approfondir un
peu cela dans le temps qui vient.


14 – Contrairement à d’autres poètes, vos textes donnent rarement prise à
la mélancolie ou au pessimisme. Considérez-vous que la poésie puisse
chanter et/ou ré-enchanter le monde ?

Je me considère comme un « pessimiste lucide » convaincu que dans la
noirceur il y a de la lumière cachée et qui ne demande qu’à faire son office.
Je ne pratique guère la complaisance sur moi-même, mes petits (et grands)
malheurs sont aussi ceux des autres, et je ne vois pas pourquoi je leur en
infligerai le spectacle et l’exhibition alors qu’ils déjà bien assez à faire avec
les leurs. Quelques-uns chantent en allant à la mort, tant d’autres chantent
pour tenter d’oublier qu’ils vont mourir un jour. Je me sens plutôt du côté
des premiers, puisque notre problème d’humain et notre fonction de poète
n’est pas d’enchanter le monde (solutions magiques illusoires) mais, au
mieux et selon nos faibles moyens, de tenter d’ouvrir une percée dans le «
désenchantement » généralisé : hurler avec ou à la place des loups, c’est
confortable et rassurant quelque part ; se comporter en humain basique, donc
laisser les loups à leur lupitude, c’est autrement plus dérangeant, voire dangereux: c’est pourtant ce que vivre en poète veut dire.

(Propos recueillis par Etienne Ruhaud).

« SEPT FRAGMENTS IMMANENTS POUR UNE ALCHIMIE POÉTIQUE », PAUL SANDA, « COLLECTION ARTS ARTISTES », ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2012 (note de lecture parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

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  Le titre renvoie inévitablement à l’alchimie du verbe d’Une saison en enfer. Dans la cinquième partie du recueil, Rimbaud évoque effectivement la littérature démodée, les romans de nos aïeules ou encore les rythmes naïfs qui ont forgé sa sensibilité de poète encore bambin. Éditeur des surréalistes, et donc, de facto, rimbaldien, Paul Sanda revient lui aussi sur ses premières émotions esthétiques, soit celle de la petite enfance, à travers sept textes introspectifs, comme autant d’hommages à des livres lus, relus, aimés. Faut-il d’ailleurs parler de « livres » au sens strict ? Paul Sanda fait essentiellement allusion à des bandes-dessinées, soit à diverses émotions plastiques générées par des comics encore célèbres comme Tintin, ou désormais oubliés, comme Petzi l’alpiniste ou La Planète bouboule. Il s’agit donc de découvertes faites à six-sept ans, au moment où l’acquisition de la lecture et de l’écriture est encore récente, sinon fragile, où les images se gravent à jamais dans l’inconscient. Reproduites sur satiné blanc dans l’opuscule, (qui tient aussi du livre d’art), les vignettes colorées plongent, ou replongent le lecteur dans une sorte d’enchantement, de rêve irisé. Ces mêmes images, Paul Sanda les relie à ses futures découvertes littéraires, et notamment à sa rencontre avec le surréalisme évoqué plus haut. L’opuscule n’est-il pas dédié, notamment, à Jean Rollin, Sarane Alexandrian et Alain Pierre-Pillet ? Annoncée par la voix nasillarde de la radio paternelle (p. 19), la mort d’André Breton est vécue comme un drame, un traumatisme : Je ne sais pourquoi mais, sur l’instant, cette nouvelle me troubla vraiment ; et je garde un souvenir absolument net de cette sentence mécanique qui prend dans mon histoire personnelle aujourd’hui, en vision prémonitoire, tout son relief. Convoquant notamment Jules Monnerot, Pierre Mabille, ou André Pieyre de Mandiargues, P. Sanda montre précisément en quoi ces primes icônes paralittéraires forgent à jamais la sensibilité, la manière d’être au monde, comme le souligne José Pierre évoquant4 la splendide illustration des contes populaires et des livres d’enfance. C’est en effet la BD, genre marginal, méprisé, qui permet à l’enfant encore non-intellectualisé, non poli par l’érudition, d’accéder à l’imaginaire, de s’évader, de parcourir des paysages mentaux vierges, non bornés la raison, le bon sens. 

  Chroniqué par nos soins dans Diérèse 80, Auberge de la tête noire constitue une autobiographie en vers, puisque l’auteur y décrit son enfance vendéenne à travers une série de poèmes. Sept fragments… s’inscrit dans le même cycle d’auto-analyse, de souvenirs, d’introspection. Il s’agit cette foi de parler de soi à travers les autres, à travers la création des autres. De re-explorer les jeunes années à travers une bibliographie. Pareil projet s’inscrit dans la logique du Pacte bicéphale, ouvrage co-écrit avec Rémi Boyer, publié un an auparavant5, ce qu’annonce l’auteur dès l’incipit. On ne peut, non plus, s’empêcher de songer au Leiris de L’Âge d’homme, de Biffures. Servis par un style élégant et souple, le désir de vérité propre à P. Sanda apparaît effectivement radical.

« LA CIME NE ME CONTREDIT PAS. ESSAI DE LIBERTÉ ESTHÉTIQUE », ARTA SEITI, FAUVES ÉDITIONS, PARIS, 2021 (citation).

Je viens de l’abîme. Mon corps transpire et ma gorge suffoque.

De la source d’eau tombe de rares goutelettes.

La fontaine est asséchée depuis des semaines . Attente de quelques heures. Le ciel gris dans les hauteurs est homogène sans nuages. La terre se réveille assoiffée.

Les murmures des gouttes d’une seule source deviennent sourds. Surdité aiguë. Mes vêtements se déchirent de la sècheresse. J’attends que le ciel m’apporte dans mes terres la pluie.

Où sont-elles ces femmes qui dans leur repas commun versent sur les brasiers non encore éteints le sel des aiguilles des hauteurs? Faudrait-il qu’elles fassent des sacrifices pour que ma source ruisselle au gré de ma soif?

Je viens de l’abîme. Assoiffée, la nature ne veut pas verser ses larmes. Ni moi d’ailleurs. J’entends à peine un bruit de pas. Est-ce cette poupée que l’on promène pour provoquer la pluie?

Je m’approche de la source. Mes poignées de mains sentent le toucher des gouttes. J’en prends soin et les porte précieusement. Répandre l’eau. Comme les femmes qui versaient l’eau pour mener à bien leur rite devant une sécheresse interminable. Poupée en chiffon. Poupée en lambeaux!

« LE BLUES ROUMAIN », RADU BATA, ÉDITIONS UNICITÉ, 2020 (ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 81, PRINTEMPS 2021)

On connaît généralement Eugène Ionesco, Mircea Eliade. Au mieux, Benjamin Fondane, Tristan Tzara, Ghérasim Luca, et puis c’est tout. Est-ce pour réparer cette injustice que Radu Bata, également auteur d’une dizaine de livres divers, s’est ingénié à regrouper plusieurs créateurs contemporains ? Sous-titré anthologie imprévue de poésies roumaines, ce beau recueil rend hommage à une terre de littérature quelque peu oubliée en France, et plus généralement en Europe de l’Ouest. Outre leur nationalité, les différents auteurs ici regroupés semblent tous en proie au spleen, annoncée dès l’intitulé. Le blues, nous le retrouvons sous la plume notamment d’Octavian Soviany : Il nous reste la tristesse, ténue comme une bruine,/Dans les paumes ouvertes, sur la bouche, la poitrine,/Et le sang qui fuit vers la mort aérien./En dessous c’est le rien. Dessus, toujours rien (p. 39). Ce franc désespoir fait souvent place à une forme de nostalgie plus douce, plus voilée et délicate, au souvenir d’amours passés, de plaisirs éteints, notamment chez Ben Corlaciu : Comment vas-tu ? Merci, ça marche après l’aurore./Je vis, il n’y a pas d’autre solution. (p. 92). Si le vers libre domine, la forme est parfois différente, rimée, mais toujours lisible, claire, loin de tout hermétisme. Radu Bata a choisi une poésie populaire, accessible, et certains textes s’apparentent également à des haïkaï, de brefs moments contemplatifs ou réflexifs, dépouillés : nous sommes tous/une fourmi/traversant/-insouciante-/le tranchant de la hache (Petre Stoica, p. 120).

Le « blues » roumain semble parfois atténué par une cocasserie très particulière, à la limite de l’absurde. Ainsi de Vitalie Vovc lorsqu’il évoque un pays centrifuge (p. 81-82), et une étrange machine à laver sous forme, précisément, de centrifugeuse détruisant les habits : et ce pays centrifuge qui est le mien/dont personne n’a encore trouvé le bouton « stop »/rugit quelque part sur la carte/à rotations maximum. Nous nous plaçons ici aux confins du surréalisme, comme le suggère d’ailleurs la peinture d’Iulia Şchiopu reproduite en couverture, représentant une jeune fille dans une robe blanche décorée de fleurs, assise sur un village montagneux emblématique du pays. Et ce même si nombre de vers semblent ancrés dans le présent, dans ce qu’il a de plus immédiat, sinon trivial : Dieu est encore plus visible et semble heureux/tu l’as connecté à Internet/ensuite aux réseaux sociaux/à e-mail YouTube aux torrents, écrit ainsi Robert Şerban (p. 42), dénonçant indirectement le phénomène d’hyper-connexion, ou plutôt s’en amusant.

Par-delà le blues apparaissent également ces taches de bonheur dont parle Mihaela Colin (p. 67), et certains poètes semblent se contenter de célébrer l’existence à travers quelques phrases simples, sincères, bien senties. Tout n’est donc pas si triste, à Bucarest.

EBAY

Deux nouvelles acquisitions:

_ un buste de Dostoievski commandé sur ebay à un artisan de Moscou, pour un prix dérisoire. J’aurais préféré celui créé par l’atelier Missor, qui est superbe, mais c’est plus cher. Le nom est écrit en cyrillique, que je ne sais hélas lire.

_ un nouveau Pleiade. Car quoi qu’en dise Rimbaud dans la Lettre du voyant, Musset a écrit de sublimes poèmes comme « Les Nuits », ainsi que Lorenzaccio qui éclaira définitivement les adolescents spleenétiques que nous fûmes, que nous sommes parfois restés, par goût.

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.

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