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GUERRIERS AMOUREUX, JEAN-LOUIS COSTES, Eretic, 2013 (critique parue dans « Saisons de Culture »)

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   Bizuté et racketté, reclus dans son HLM de Bobigny en compagnie d’une mère dépressive, Patou vend la drogue fournie par son ami et amant occasionnel Momo, un jeune beur. Amoureux de sa voisine Darlène, une adolescente haïtienne, fille de prostituée, Patou se voit doubler par Momo, qui prend plaisir à l’humilier publiquement, avant d’être arrêté et incarcéré. Menacés, agressés dans leur cité, Darlène et Momo fuient : l’une à New-York, en compagnie d’un pasteur évangéliste, l’autre en Guyane, où il se fait orpailleur. Devenu jihadiste en prison, Momo retrouvera par la suite Patou en Amérique du Sud, dans des conditions un peu particulières, et Patou retrouvera lui-même Darlène, dans des circonstances là aussi particulières…

   L’intrigue est riche en rebondissements, et, pour un peu, on se croirait en présence d’un roman d’aventures, une sorte de récit exotique plein de suspense, avec des horizons lointains. Rocambolesque, Guerriers amoureux n’a pourtant rien d’un ersatz de S.A.S., mais rappelle par moments -quoique de façon lointaine- Céline, une sorte de Voyage au bout de la nuit trash, punk. L’auteur fait en effet la part belle à l’argot actuel, au détour de phrases brèves, rythmées, savante furie verbale, rapide et efficace : Tout ce qui compte, c’est bander. Car adorer, c’est bander. Aimer désirer sans retenue. Bander dans sa queue et sa tête. Toujours bander. Jamais débander. Bander comme une lame aiguisée pour un dieu déguisé (p. 95). Saccadée, déployée par rafale, pareille langue épouse les contours d’une histoire violente, sinon extrêmement brutale, et qui s’apparente par moments à une exploration, voire un inventaire, de toutes les formes de perversions : sadomasochisme, nécrophilie, zoophilie et même coprophilie. Dépravés, capables des pires exactions, les personnages consomment également une quantité impressionnante de stupéfiants et d’alcool, en particulier en Amazonie. On pourrait parler de complaisance, de fascination morbide. Évoquons plutôt le « théâtre de la cruauté » d’Artaud, grande référence de l’écrivain-performer. Plongée sans concession dans l’âme humaine, à travers ses plus sombres reflets, semblable livre possède des vertus cathartiques, puisque, selon Aristote, au début de La Poétique (1448 b4) : Nous prenons plaisir à contempler les reproductions très fidèles de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité. De surcroît, le comique de situation reste omniprésent. Absurdes, les scènes prêtent souvent à sourire, à rire, et Guerriers amoureux tout entier ressemble à une farce, une comédie à l’humour noir.

   Derrière cette étrange drôlerie, ce scénario loufoque, se cache peut être une vision plus amère de la société actuelle, marquée par des tensions sociales, et, corollairement, des tensions communautaires. L’endoctrinement imposé à Momo puis son embrigadement au sein de la filière islamiste, de même que le racisme ordinaire et réciproque des protagonistes ne doivent rien au hasard, et apparaissent ici comme les stigmates, les symptômes du temps présent, du climat actuel : Étranger chez les immigrés, je sors le moins possible de chez moi. Ça m’évite de me faire tabasser ou violer l’anus. Je descends juste une heure vite fait, pour dealer aux gosses qui rentrent de l’école (p. 6). Au milieu de cette sauvagerie surnagent de vrais moments de bonheur, de tendresse. Défigurée par l’attentat perpétré par Momo sur Big Apple, Darlène reste aimée par Patou, qui finira par l’épouser. Au-delà, l’auteur, pourtant volontiers irrévérencieux dans ses spectacles, les opéras porno-sociaux, ou ses chansons[1], semble frappé par un véritable mysticisme, qui s’exprime essentiellement dans les derniers chapitres, notamment lorsque Manhattan saute et que seuls en réchappent quelques chrétiens, parmi lesquels Darlène, ultime survivante d’un désastre assimilé à l’Apocalypse, ou encore lorsque Patou baptise Momo avant de le tuer, dans un ultime règlement de compte, au milieu de la forêt vierge : J’ai embrassé mon vieux pote sur la bouche. Trois longues minutes entre Jésus et Marie. Son poing mourant s’est crispé dans mon cul. Les anges chauve-souris nous caressaient les cheveux (p. 275). Bien dans le ton des précédents romans, Viva la merda ![2], Grand père[3] et Un bunker en banlieue[4], Guerriers amoureux apparaît comme l’ouvrage le plus complexe, le plus abouti, et peut être aussi le plus lyrique, de Jean-Louis Costes.

[1] Cf. Catholique, 2005.

[2] Editions Hermaphrodite, Lantignié, 2003.

[3] Fayard, Paris, 2005.

[4] Eretic, Saint-Denis, 2008.

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