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RICHARD MILLET (BONNE PENSÉE DU MATIN)

En 2011, le directeur d’une revue littéraire indépendante, par ailleurs riche, refusa un article sur Trois légendes de Richard Millet. Un livre pourtant apolitique. On sortait de la fameuse polémique, sans doute voulue par l’auteur (rien d’innocent), et je voulais justement resituer Millet en tant qu’auteur, et non en tant que héraut d’ultradroite. J’arguais alors du fait que je lisais Millet depuis la faculté, et qu’il s’agissait d’un vrai styliste, que je n’évoquais pas ses écrits polémiques, et que j’avais d’ailleurs consacré nombre de notes à des volumes moralement autorisés. Rien n’y fit.

Désormais, pour le public réactionnaire, Millet est devenu porte-drapeau d’une idéologie, quand pour le reste du lectorat il est devenu infréquentable. Dans les deux cas on oublie qu’il fut, et qu’il reste, écrivain. Je lis Millet comme je lis Eluard ou Aragon, ou même Jonquet et Annie Ernaux (enfin, je l’ai lue je veux dire. Restons brefs). Je refuse de me fermer des portes. Par ailleurs j’aime la sincérité de Millet, même si parfois je le trouve poseur et extrêmement pénible dans son catholicisme militant, et plus encore dans son mépris pour une jeunesse que sa génération a, en partie, façonnée. « Jeune con »? Répondre « ok, boomer »? Ou ne pas tomber dans les généralisations qu’on reproche à l’homme de Lettres, donc ne pas condamner toute une tranche d’âge? Recontextualiser, notamment mai 68, tout en souhaitant que les soixanthuitards assument enfin leur mandarinat? La condamnation qui a touché Millet a dû gonfler les ventes, tant les gens aiment l’interdit. En espérant qu’il reparle de la Corrèze ou de femmes, ou encore du Liban, sans nécessairement évoquer la guerre.

TROIS LÉGENDES, RICHARD MILLET, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2013 (critique parue dans « Le Salon littéraire »).

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   Un séducteur, cordonnier de son état, musicien par vocation, charme les loups en jouant du violon, avant de disparaître. Deux frères, partis à la guerre de 40, reviennent dans la ferme familiale à cheval, l’un vivant et l’autre décédé, cadavre décomposé attaché à sa selle, comme dans la gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable. Aidé par une enseignante esseulée, un bûcheron isolé décide de partir en fumée en haut d’une cabane perchée sur un arbre, au milieu des bois, drakkar échoué de quelque océan oublié. Saturnienne, nocturne, chaque légende célèbre, à sa manière, les hautes terres d’enfance. Monts granitiques, forêt plus profonde que le cœur humain (p. 28). villages lointains : le plateau de Siom semble effectivement être le principal, sinon l’unique, personnage, de ce mince recueil, sombre et lumineux. Éloges du pays perdu limousin cher à Jourde[1], ces trois histoires évoquent, pour une part, la manière qu’a Pierre Michon de décrire de minces existences, de pittoresques inconnus, en de longues phrases classiques, amples et hugoliennes, à travers les Vies minuscules[2] ou Le Roi du bois[3]. Écrit une langue superbe, poétique, l’ouvrage procède lui aussi d’une sorte de mythologie secrète, nervalienne, et non d’un quelconque régionalisme corrézien, plat et niais : (…) les pompiers, les gendarmes et les curieux, ceux qui refuseraient de la croire ou qui ne comprendraient pas, comme ceux qui l’envieraient et feraient basculer ce fait divers au rang de légende, une fois Geneviève Peyroux affectée à un autre poste, loin de Siom où nous nous souviendrions d’elle comme d’une fille du feu. (p. 87).

    Un an après la triste affaire Millet[4], l’auteur quitte le domaine polémique, le pamphlet, pour en revenir à la pure littérature, à travers trois riches volumes, très différents : un roman (Une artiste du sexe, Gallimard, 2013), un essai sur la viande (L’Etre-bœuf, Pierre-Guillaume de Roux, 2013), et enfin quelques nouvelles, ou plutôt quelques contes, avec ce petit livre, court mais profond.

  1. Cf. Pays perdu, L’Esprit des Péninsules, 2003.

       2. Gallimard, 1984.

  1. Verdier, 1996.
  2. Choquée par Langue fantôme. Eloge littéraire d’Anders Breivik (Pierre-Guillaume de Roux, 2012), essai critique à l’égard du multiculturalisme, Annie Ernaux a obtenu le départ de Richard Millet du comité de lecture de Gallimard après avoir lancé une pétition, signée par quelques cent-cinquante écrivains, dans les colonnes du Monde (« Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature », 10/09/2012). Le scandale a été minutieusement décrit, et dénoncé, par Muriel de Rengervé, dans L’Affaire Richard Millet. Critique de la bien-pensance (Jacob Duvernet, 2013).
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