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Monthly Archives: janvier 2016

BIBLIOPHILIE HUGOLIENNE

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   … Certains me trouveront peut être devenu excessivement hugolien, après avoir été excessivement houellebecquien. L’auteur des Misérables fait généralement davantage l’unanimité que celui de Plateforme. Bref. Il se trouve qu’en flânant le long du cours de Vincennes, un dimanche, jour des biffins, je suis tombé sur plusieurs volumes anciens, vendus deux euros seulement. Parmi eux se trouvaient Le Rhin et Les Orientales. L’appartement étant petit, je dispose de peu de place pour entreposer des imprimés, et dois donc limiter mes achats, ou télécharger sur la liseuse. Je ne suis pas non plus particulièrement bibliophile. Reste que je ne pouvais qu’acheter, à un prix aussi bas, ce petit volume publié en 1859 par Hetzel, maison historique du Maître, avec Calmann-Lévy. Il ne s’agit pas d’une première édition, mais on a quand même plaisir à parcourir ces magnifiques poèmes sur vieux papier, avec une si belle couverture, semblable à un cahier ancien, oublié sous quelque pupitre.

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Les Djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

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LES FOSSES CÉLESTES Odile Cohen-Abbas, éditions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel, 2008 (note parue dans « Diérèse » n° 48/49, automne 2010)

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Odile Cohen-Abbas, par Jacques Basse.

   Sous titrées « roman », Les fosses célestes apparaissent d’abord comme une sorte de récit initiatique, plus proche du conte allégorique, du poème en prose, que d’une narration à proprement parler. La trame, si tant est qu’elle existe, n’a effectivement rien de linéaire. À mi-chemin entre Lautréamont et Michaux, Odile Cohen-Abbas, qui signe là son septième ouvrage, a su construire, au fil des livres, un univers fantasmatique, fantasmagorique, tout-à-fait personnel. En tous cas le lecteur se trouve averti d’emblée, dès la page de garde : Ici, dans la commune de Petits-Puys-en-Labelle, la mort est absente. S’ensuit un enchaînement de chapitres singuliers, comme une série de songes tantôt merveilleux, tantôt cruels. Plusieurs Immortels se croisent au milieu d’une zone portuaire énigmatique : Irée et Paluel, Nostra et Pierre, Marcel et Pietra, sont apparemment condamnés à un amour malheureux. Accompagnée par un mystérieux gnome, Manah la harengère veille sur cet univers surprenant, organise les jeux, en quelque sorte, notamment lorsque Prim’horror, une jeune prostituée, voit sa croupe dévorée par les marins du bar, ou lorsque Manon la sourcière ressuscite un pendu par ses caresses… Les fosses célestes s’achèvent par la description d’un singulier cortège, mené par le sinistre Jean Atème, seule évocation du trépas, au milieu d’une mer apaisée.
Dans un style imagé, flamboyant, Odile Cohen-Abbas décrit par éclats l’odyssée du rêve, tantôt avec violence, tantôt avec tendresse : C’est un port dont une gloire ombrageuse dirait qu’il est l’entaille nimbée, inabritée, ouverte aux sangsues et aux polichinelles de l’azur, aux crânes chauves de roses et d’églantines célestes, aux chalutiers convexes, creusée de chatouillements, d’agacements d’un bleu de lavande de mer tels des selles de déesses ou des pots de chambre (p.11). Publié par Rafael de Surtis dans le Tarn, cet étrange opuscule évoque naturellement certaines fulgurances surréalistes, certaines figures chères à André Breton… Dans la postface, Sarane Alexandrian (1927-2009) parle d’une œuvre unique au sein de la littérature française actuelle, bien loin des complaisances de l’autofiction, des pièges d’un réalisme plat, aujourd’hui largement pratiqué. Par-delà les modes, les orientations du moment, Odile Cohen-Abbas suit en effet une voie solitaire, originale et fascinante.

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(La qualité de l’image n’est pas excellente, mais je n’ai pas mieux!)

PARUTION D’ARTICLE

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   Je signale à mes aimables lecteurs la parution d’un dossier consacré aux tombes connues du Père-Lachaise (Ted Lapidus, Champollion, Piaf, etc.), coécrit par votre serviteur et par Madame Chantal Bizot dans le numéro de février de L’ami du 20ème, journal d’information locale, vendu dans les kiosques de l’arrondissement, et un peu au-delà.

Site web du journal.

« EN COMPAGNIE D’ANTONIN ARTAUD » le 23 janvier à la Halle Saint-Pierre

Chers lecteurs de Paris ou d’ailleurs,

   En compagnie d’Antonin Artaud sera projeté le samedi 23 janvier à 15h30 à l’auditorium de la Halle Saint Pierre (2 rue Ronsard, 75018 PARIS, métro Anvers ou Abbesses), au pied de Montmartre. L’entrée est libre, mais il est conseillé de réserver (01-42-58-72-89).

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  Je ne pourrai hélas être présent, pour des raisons d’ordre professionnel. Néanmoins, je recommande chaudement le film à tous les amateurs d’Artaud, de Gérard Mordillat (le réalisateur), ou encore de Sami Frey, qui incarne le poète avec talent. Peu de biopics, hélas, reproduisent avec autant de vérité la vie d’un écrivain. Le scénario est tiré du journal d’un autre maudit, Jacques Prevel (1915-1951), compagnon d’Artaud sur la fin, après que l’auteur du Théâtre et son double ait quitté l’asile psychiatrique de Rodez, où le soignait le docteur Gaston Ferdière, résistant, intellectuel, et qu’on voit apparaître face à Bukowski, lors d’un célèbre épisode d’Apostrophes au cours duquel Bernard Pivot semble totalement dépassé par les évènements. Dans ses cahiers, Prevel a décrit ses longues balades avec Artaud à Ivry et dans la capitale, la façon dont il lui procurait du laudanum. Lui-même pauvre, tuberculeux, l’homme devait mourir jeune, laissant derrière lui des écrits aujourd’hui oubliés, parmi lesquels ces quelques vers, inscrits sur sa tombe à Bolbec, en guise d’épitaphe:

Et je suis las de cette brume qui s’efface

Je suis fatigué de cette misère

Et j’imagine un amour où je pourrais vivre sans pleurer

J’imagine un pays où je pourrai mourir sans regret.

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   Tourné en 1993, en noir et blanc avec fort peu de moyens, le film s’attache donc aux derniers mois de la vie d’Artaud, avant sa disparition en 1948. De nombreuses images sont brouillées, comme pour reproduire la folie qui rongeait le créateur, tour à tour bon, cruel, et surtout incandescent. Jérôme Prieur, qui a co-réalisé le long-métrage, sera présent. Pour les personnes ne vivant pas dans la capitale, ou ne pouvant tout simplement se déplacer, une version est disponible en ligne, sur YouTube:

 

 

37 RUE CHAMPIONNET

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   C’est donc derrière cette lourde porte, au 37 de la rue Championnet, dans le XVIIIème arrondissement, que disparut volontairement Sadegh Hedayat, un jour d’avril 1951, après une brève existence de chouette aveugle, faite d’errance, de poésie, et d’alcool. Pas de plaque, ni d’indication. Juste cette maison quelconque, fermée sur le mystère.

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Sadegh Hedayat (1903-1951), à Paris en 1950.

PS: Pour en savoir plus, lire mon précédent article consacré à l’écrivain perse, et publié en juin dernier, Tombeau des poètes V, Sadegh Hedayat

NOUVELLE LECTURE AU CENACLE DU CYGNE LE 28 JANVIER

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Photo de Prisca Poiraudeau.

… Bon, j’ai prévu de poursuivre mon régime en 2016. Un vrai bonheur que de pouvoir lire ses poèmes sur scène. Contrairement à ce que j’annonçais dans une précédente note, je serai bien présent à nouveau sur scène, au Cénacle du Cygne, en compagnie de mon ami poète Jean Hautepierre, pour une nouvelle lecture le jeudi 28 janvier vers 20h30 (à la Cantada II, rue Moret, station Ménilmontant).

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« Et de cendre soudain l’horizon s’est couvert » (Gérard de Nerval)

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Cours de Vincennes, 9 janvier 2015 (photographie personnelle)

   Le vendredi 9 janvier 2015, il y a tout juste un an, je ne travaillais pas, et donc me trouvais dans mon modeste studio, entre la Porte de Montreuil et la Porte de Vincennes, dans le vingtième arrondissement. Comme chaque Français, j’étais marqué par la violence de ce début d’année, et par la soudaineté de l’attentat, par l’assassinat méthodique et froid des journalistes de Charlie hebdo, journal que je ne lisais guère et qui ne m’amusait plus, mais qui appartenait à une sorte de paysage culturel inconscient, une sorte de patrimoine journalistique. Jamais, alors, je n’aurais cru qu’une autre attaque se déroulerait près de chez moi, si près, à quelques centaines de mètres, non loin de la station Saint Mandé, où il m’arrive encore de descendre pour faire le marché, ou tout simplement de me promener.

   Scotché à mon écran d’ordinateur, je regardais alors BFM-TV, voyant en boucle les images de la prise d’otage de l’imprimerie où s’était retranchés les frères Kouachi, poursuivis par le RAID, quelque part dans le Val d’Oise, dans une de ces petites villes qu’on ne fait que traverser en voiture après être sorti de l’autoroute, et dont on ne retient jamais le nom. La nouvelle tomba d’un coup: un djihadiste pour l’heure non identifié venait de pénétrer dans l’Hypercacher situé à côté de la station service, pour la prise d’otages sanglante qu’on connaît, et dont on peut retrouver chaque détail sur Wikipédia. Rapidement, le quartier fut bouclé. J’essayais de contacter une vieille dame vivant non loin du périphérique, avant de sortir dans le matin brumeux, crachotant, un peu froid. La ville semblait en état de siège, le ciel vibrant d’hélicoptères, secondés par un impressionnant dispositif de CRS, de gendarmes, qui firent rapidement reculer badauds et élèves, jusqu’aux abords du lycée Hélène Boucher, gros bâtiment art déco évacué pour l’occasion. Rapidement le quartier que je connaissais pour être si calme avait pris des allures de cité en guerre, cernée de barrière de sécurité. L’heure avança. Je continuais à écouter la télévision, à m’abreuver de mauvaises nouvelles, tout en envoyant des SMS à mes proches. Les tentes de premiers secours apparurent le soir, une fois la nuit tombé, et l’assaut donné. La suite? Ce furent d’abord les images de la libération, puis ces grands amas de fleurs funèbres devant la boutique criblée de balles, sans oublier les légionnaires en faction permanente, les multiples hommages politiques, et les manifestations géantes, parfois excessivement bruyantes, comme pour conjurer le mauvais sort.

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