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ROSARIO CASTELLANOS (1925-1974) ITZPAPALOTL, série mexicaine, 8.

   Née à Mexico, mais issue d’une famille originaire du Chiapas, région où elle a passé une partie de son enfance et à laquelle elle se réfère tout au long de son oeuvre, Rosario Castellanos (1925-1974) est un écrivain majeur de la littérature mexicaine du vingtième siècle. Elle a écrit des romans, des pièces de théâtre, des essais, des contes et de la poésie.

   Diplômée de philosophie, profondément engagée et féministe, elle a lutté, dans toute son œuvre, à la fois pour les droits des populations amérindiennes, et pour la cause des femmes, face à une société mexicaine encore archaïque, même dans les milieux intellectuels. Titulaire de postes prestigieux dans des universités et des organismes d’état, puis liée à la vie diplomatique de son pays, elle a terminé sa courte vie (elle est morte à 49 ans, victime d’un accident domestique) comme ambassadeur du Mexique en Israel.

   Sa vie personnelle fut assez tourmentée : dépressive , elle a connu plusieurs fausses couches, et vécu une très longue relation chaotique et douloureuse avec son mari, le philosophe Ricardo Guerra* (comme nous pouvons en juger par le beau texte ci-dessous) :

thumbnail_RosarioCastellanos

Ajedrez

Porque éramos amigos y, a ratos,
nos amábamos;
quizá para añadir otro interés
a los muchos que ya nos obligaban
decidimos jugar juegos de inteligencia.

Pusimos un tablero enfrente de nosotros:
equitativo en piezas, en valores,
en posibilidad de movimientos.
Aprendimos las reglas, les juramos respeto
y empezó la partida.

Henos aquí hace un siglo, sentados,
meditando encarnizadamente
cómo dar el zarpazo último que aniquile
de modo inapelable y, para siempre, al otro.

 

 

Jeu d’échecs

Parce que nous étions amis, et que par moments
nous nous aimions ;
Peut-être pour ajouter un interêt nouveau
A ceux, multiples, qui nous liaient déjà
Nous avons décidé de jouer à des jeux de stratégie.

Nous avons placé un échiquier entre nous
Avec, pour chacun, autant de pièces, équivalentes,
Et de possibilités de déplacements.
Nous avons appris les règles, avons juré de les suivre
et la partie a commencé.

Et nous voici, depuis une éternité, assis,
Calculant dans notre chair
Comment donner le coup ultime qui briserait
Sans appel, et pour toujours, l’autre.

(Présentation et traduction par Claudine Sigler)

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  • Un beau film de la réalisatrice mexicaine Natalia Beristain : Los Adioses (2017, sorti en France assez confidentiellement début mai 2018) relate partiellement la vie intellectuelle et affective de Rosario Castellanos.
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« LA ADELITA », (ITZPAPALOTL, série mexicaine, 7).

   Ce mois-ci, Claudine Sigler nous présente un corrido, soit une ballade populaire traditionnelle composée par Antonio Gil del Rio. Écrite durant la révolution mexicaine (1910-1920), cette chanson rend hommage aux jeunes femmes qui accompagnaient les troupes insurgées, et qui, à pied, à cheval ou en train, semblaient prêtes à mourir avec leurs compagnons de lutte. Le nom propre « Adelita » (diminutif du prénom courant « Adela »), est devenu par la suite un mot générique pour désigner ces mythiques héroïnes. Le texte est long, et nous n’en présentons ici qu’un fragment. Les plus motivés peuvent en écouter la version musicale, interprétée par Amparo Ochoa:

 

LA ADELITA

En lo alto de la abrupta serranía
acampado se encontraba un regimiento
y una moza que valiente los seguía
locamente enamorada del sargento

Popular entre la tropa era Adelita
la mujer que el sargento idolatraba
que ademas de ser valiente era bonita
que hasta el mismo coronel la respetaba (…)

Adelita, la mítica soldadera
Traduction :
En haut de la montagne abrupte
Se trouvait un régiment qui campait
Et une jeune fille vaillamment le suivait,
Follement amoureuse du sergent.
Populaire dans la troupe était Adelita,
La femme que le sergent idolâtrait,
Car, autant que brave, elle était jolie
Au point que le colonel lui-même la respectait (…)

 

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Une Adelita et un révolutionnaire, par José Guadalupe Posada.

 

 

« DETENTE SOMBRA… » DE SOR JUANA INÉS DE LA CRUZ (ITZPAPALOTL 6, série mexicaine)

(Chronique mensuelle animée par notre amie Claudine Sigler)

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   Juana Inés de Asbaje y Ramírez de Santillana (1648-1695), connue sous le nom de Sor Juana Inés de la Cruz, est une religieuse mexicaine, auteure et poète. Issue d’une famille noble de la Nouvelle-Espagne, mais de naissance sans doute illégitime, elle montre précocement des dons étonnants pour la poésie, et aussi pour les sciences, la musique, la théologie. En 1662, elle devient la dame de compagnie de la vice-reine, à laquelle la liera une amitié profonde et durable. Toutefois, en 1669, elle prend le voile et devient Sœur Juana Inés de la Cruz, trouvant enfin dans un monastère le temps et le recul nécessaires pour mener une vie consacrée à l’étude et à la création. Malgré son retrait du monde, tout relatif, elle continue à écrire et à susciter l’admiration de ses contemporains. Sor Juana s’éteint en 1695, au cours d’une épidémie de peste. Son œuvre poétique figure parmi les plus emblématiques de la langue espagnole. Elle est particulièrement reconnue au Mexique (où elle est la seule femme à figurer sur un billet de banque). Ses écrits sont très variés, et comportent notamment des sonnets d’une inspiration très profane, comme nous le voyons ci-dessous :

 

Detente sombra…

Detente, sombra de mi bien esquivo
Imagen del hechizo que más quiero,
Bella ilusión por quien alegre muero,
Dulce ficción por quien penosa vivo.

Si al imán de tus gracias atractivo
Sirve mi pecho de obediente acero,
¿Para qué me enamoras lisonjero,
si has de burlarme luego fugitivo?

Mas blasonar no puedes satisfecho
De que triunfa de mí tu tiranía;
Que aunque dejas burlado el lazo estrecho

Que tu forma fantástica ceñía,
Poco importa burlar brazos y pecho
Si te labra prisión mi fantasía.

 

Arrête-toi, ombre…

Arrête-toi, ombre de mon amour fuyant,
Reflet du mauvais sort que pourtant j’aime tant,
Eclatante illusion par qui je meurs joyeuse,
Douce fiction par qui je vis si malheureuse.

Si, de tes grâces, cet aimant ensorcelant,
S’arrime à mon cœur fait d’acier obéissant,
Pourquoi me berces-tu de paroles flatteuses
Si ensuite elles sont à chaque fois trompeuses ?

Ainsi, tu ne peux pas tirer gloire, ravi,
Du triomphe sur moi de ton jeu tyrannique ;
Car, quoique tu te ries de ce lien étréci

Qu’a embrassée ainsi ta forme fantastique,
Même si te te joues de mes bras, de mon sein
C’est bien ma fantaisie qui en prison te tient.

(Traduction /adaptation de Claudine Sigler)

thumbnail_Billete de 200 pesos mexicanos con Sor Juana Ines de la Cruz

RAMON LOPEZ VELARDE, 1921 (ITZPAPALOTL, série mexicaine, 2)

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   Nous présentons aujourd’hui notre second numéro d' »Itzpapalotl », série consacrée à la culture, et plus particulièrement à la poésie mexicaine. Créée il y a un mois sur l’impulsion de notre lectrice et amie Claudine Sigler, fidèle du blog, « Itzpapalotl » (littéralement « papillon d’obsidienne » en langue nahuatl), paraîtra donc mensuellement. N’étant jamais allé au Mexique, grande terra incognita, en ce qui me concernce, je ne peux que souscrire au projet et le défendre. Une porte vers la littérature internationale, évidemment. Nous y reviendrons lors de nos traditionnels vœux de nouvelle année, le 1er janvier. Laissons la parole à Claudine, qui a donc traduit, et préfacé, ce texte de Ramon Lopez Velarde, daté de 1921.

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Ramon Lopez Velarde (1888-1921)

Ramon Lopez Velarde (1888-1921)
Né à Zacatecas, et mort à Mexico, durant sa courte vie (33 ans) il fut avocat, journaliste, enseignant, et publia simultanément trois recueils de poésie. Dans le dernier d’entre eux, édité après sa mort, se trouve La Suave Patria (la Douce Patrie), un long texte épique, lyrique, composé à l’occasion du premier centenaire de l’Indépendance du Mexique.
Ce texte est considéré aujourdui comme le “Poème National” du Mexique, et étudié régulièrement dans les écoles. Nous en livrons ici un extrait traduit en français, où nous avons tenté de reproduire son élan et sa vibration (la versification du texte original est par ailleurs de facture très classique, ce dont ne rend pas compte la traduction).

« LA SUAVE PATRIA »
Poema de Ramon Lopez Velarde (1921)

 

(…) Suave Patria: permite que te envuelva
En la más honda música de selva
Con que me modelaste por entero
Al golpe cadencioso de las hachas,
Entre risas y gritos de muchachas
Y pájaros de oficio carpintero.

Primer acto:

Patria: tu superficie es el maíz,
Tus minas el palacio del Rey de Oros.
Y tu cielo, las garzas en desliz
Y el relámpago verde de los loros.

El Niño Dios te escrituró un establo
Y los veneros de pétroleo el diablo.

Sobre tu Capital, cada hora vuela
Ojerosa y pintada, en carretela;
Y en tu provincia, del reloj en vela
Que rondan los palomos colipavos,
Las campanadas caen como centavos.

Patria: tu mutilado territorio
Se viste de percal y de abalorio.
Suave Patria: tu casa todavía
Es tan grande, que el tren va por la via
Como aguinaldo de juguetería.

Y en el barullo de las estaciones
Con tu mirada de mestiza, pones
La inmensidad sobre los corazones.

¿Quien, en la noche que asusta a la rana,
No miró, antes de saber del vicio,
Del brazo de su novia, la galana
Pólvora de los fuegos de artificio?

Suave Patria: en tu tórrido festín
Luces policromías de delfín,
Y con tu pelo rubio se desposa
El alma, equilibrista chuparrosa,
Y a tus dos trenzas de tabaco sabe
Ofrendar aguamiel toda mi briosa
Raza de bailadores de jarabe.

Tu barro suena a plata, y en tu puño
Su sonora miseria de alcancia;
Y por las madrugadas del terruño,
En calles como espejos, se vacía

El santo olor de la panaderia.

 

 

Ramon Lopez Velarde – La Douce Patrie

(…) Douce Patrie, permets que je t’enveloppe
Dans la plus profonde musique forestière
Avec laquelle tu m’as modelé tout entier
Au rythme cadencé des haches
Entre des rires et des cris d’adolescentes,
Et des oiseaux au travail fondateur.

Premier acte :
Patrie, ton aire est le maïs,
Tes mines, le palais du roi des Ors.
Et ton ciel, les hérons glissants
Et l’éclair vert des perroquets.

L’Enfant-Dieu t’a légué une étable,
Et les sources du pétrole, le diable.

Sur ta Capitale chaque heure vole
Aguicheuse et fardée, en calèche ;
Et dans ta province, de l’horloge en veille
Que protègent les palombes à queue de paon,
Les volées de cloche tombent comme des sous.

Patrie : ton territoire mutilé
Se vêt de percale et de verroterie.
Douce patrie, ton bercail est encore
Si grand, que le train serpente sur le rail
Comme une étrenne d’un magasin de jouets.

Et dans la cohue des gares
De ton regard de métisse, tu déposes
L’immensité sur tous les coeurs.

Qui, dans la nuit qui effarouche la grenouille,
N’a regardé, avant de goûter le vice,
Sur le bras de sa fiancée, la délicate
Poussière des feux d’artifice?

Douce patrie: dans ton festin torride
Tu luis de polychromies de dauphin,
Et à tes cheveux blonds se marie
L’âme, équilibriste avaleuse,
Et elle sait bien, toute ma vaillante
Race de danseurs de jarabe,
Offrir l’eau de miel à tes deux tresses de tabac.

Ton argile tinte comme l’argent, et dans ton poing
Sa sonore misère de tirelire;
Et dans les petits matins de mon terroir,
S’écoule, dans les rues comme des miroirs,
La sainte odeur de la boulangerie (…)

(Présentation et traduction par Claudine Sigler)

« LE VOL », SONIA NEMIROVSKY, éditions L’œil du Prince, Paris, 2011 (article paru dans « Diérèse » 54, automne 2011)

nemirovsky
   Le 24 mars 1976, la junte militaire argentine renverse le gouvernement d’Isabel Perón, et met en place le « Processus de réorganisation nationale », qui consiste à supprimer massivement et systématiquement tout opposant au régime (…). Ainsi s’ouvre Le Vol, brève tragédie en trois actes, ou plutôt en trois scènes, dialogue entre un homme en fuite et une jeune disparue, victime de la répression. Récit d’un amour adolescent condamné, la pièce demeure avant tout dénonciation. Brisés par un système politique sanglant et arbitraire, les deux personnages ne peuvent effectivement se réaliser. L’action toute entière tourne autour de l’effroyable « guerre sale » menée par le général Videla , notamment lorsque l’héroïne anonyme décrit la torture avec une vérité criante : Décharges : 7-8. Parle ! Parle ! Parle ! Des noms ? Qui ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Qui bordel ? (p.38). Arrachement, perte d’identité, l’exil incarné par le deuxième protagoniste est également contrainte, pour ne pas dire violence.
Dans quelle mesure parler d’œuvre engagée, ici ? Ni autobiographie, ni chronique de la dictature, pour reprendre les termes du metteur en scène Bertrand Degrémont, Le Vol peut être d’abord considéré comme un texte littéraire. Écrite dans une langue puissante et lyrique, cette évocation dépeint le désespoir et la souffrance en versets poétiques, sublime l’horreur par le truchement des mots et de la scène, comme si le théâtre permettait de dépasser la barbarie à défaut de l’abolir, le temps d’une représentation : Dans tes rêves la Disparue apparaît toutes les nuits pour qu’on soit encore un peu tous les deux, pour que tu ne m’oublies pas, pour que tu te souviennes d’autre chose que des fusils braqués, des balles qui pleuvent et des corps qui tombent. (p. 34). Réactualisant une page sombre et méconnue de l’Histoire récente, ce premier livre de la jeune actrice et dramaturge Sonia Nemirovsky frappe par la justesse, la sobriété et l’efficacité du propos. Une manière de lutter contre l’oubli ?

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