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MÉMOIRE DES POÈTES XXVIII: ISIDORE ISOU (1925-2007), Cimetière du Père-Lachaise, DIVISION 87, columbarium, case n° 24193 (article paru dans « Diérèse » 73, printemps-été 2018)

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Né le 29 janvier 1925 à Botoşani, dans la plaine moldave, au sein d’une famille juive roumaine, Isidore Goldstein est élevé par un père exigeant, qui l’initié très jeune aux subtilités de la langue française, ainsi qu’aux grandes œuvres philosophiques et littéraires. Passionné par Proust, Dostoïevski, ou encore Karl Marx, l’adolescent pense très vite à créer une nouvelle langue poétique suite à la lecture du philosophe allemand atypique Hermann von Keyserling (1880-1946). Ainsi naît, dès 1941, le lettrisme, mouvement radicalement nouveau, en permanente évolution, placé dans la continuité du dadaïsme puis du surréalisme, théorisé une première fois à travers l’Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique, ouvrage écrit entre 1941 et 1947. Il s’agit, pour l’auteur de réaliser la première vraie internationale poétique, soit une œuvre qui serait transmissible n’importe où. De fait, la sémantique est sacrifiée au profit de la sonorité et de l’agencement typographique, afin qu’un individu lambda, sur la planète, puisse « entrer » dans le texte. De la même manière, en peinture, le mouvement fait appel à un subtil agencement de lettres et de signes. Poursuivant ses recherches intellectuelles tout en s’adonnant au dessin, Isou commence aussi, dès 1942, à énoncer les principes de La Créatique ou la Novatique, ambitieux projet qui se doit de transformer définitivement tous les champs de l’activité cérébrale : sciences, arts, théologie, philosophie, et, plus généralement, la vie elle-même.

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Après avoir fondé la revue Da (« oui » en français), en compagnie de son ami Serge Moscovici , Isou profite d’une bourse accordée par le parti communiste pour fuir les persécutions balkaniques et les misères de la guerre. Au terme d’un hasardeux périple européen, l’homme se retrouve à Saint-Germain-des-Prés en 1945, quartier qu’il ne quittera plus. Venu avec de nombreuses notes et manuscrits, il fréquente assidûment les soirées littéraires, croisant notamment André Breton, Pierre Albert-Birot, ou encore Jean Cocteau, pour lequel il conservera une indéfectible amitié. S’il ne goûte guère Benjamin Péret, réactionnaire à son sens , ses rapports avec Breton sont alors chaleureux. Breton représentait pour moi l’avant-garde qui avait précédé le lettrisme. C’est un auteur novateur et son groupe méritait de rentrer dans l’histoire de la création. L’auteur de Nadja soutient en effet activement le jeune prodige roumain, jusqu’à assister à une de ses manifestations esthétiques, puis de se brouiller. Une ultime rencontre, apaisée, aura par ailleurs lieu en 1965, soit quelques mois avant la mort du grand homme.
Début 1946, Isidore Isou organise deux manifestations inaugurales, pour lancement de sa théorie. Une première, à l’hôtel des Sociétés Savantes rue Danton, et surtout une seconde, le 8 janvier 1946, au théâtre du Vieux-Colombier. Avec Gabriel Pomerand (1925-1972) et d’autres disciples, le poète récite plusieurs lettries, et vole la vedette à son ami, compatriote et intercesseur, Tristan Tzara (1896-1963), dont la pièce La Fuite est alors représentée. C’est le scandale, et Isou accède enfin à la publicité dont il rêvait, le lendemain, lorsque Combat fait sa une de l’évènement en question. Dans la foulée, la Dictature lettriste, cahier à vocation propagandiste qui ne connaîtra qu’un seul numéro, est lancé, et une Centrale lettriste est créée à la librairie de la Porte latine, siège de la revue. Parallèlement, appuyé par Raymond Queneau et Jean Paulhan, fort du remou provoqué par l’algarade du Vieux-Colombier, Isou publie son Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique à la NRF en avril 1947. En octobre de la même année Gaston Gallimard accepte de publier L’Agrégation d’un Nom et d’un Messie, épais volume présenté comme un roman, et qui pourtant tient de l’autobiographie, de l’essai et du manifeste. La vie du jeune Isou est celle de tout adolescent pourri de littérature (et d’innombrables connaissances), mais projeté à travers le monde par une impudence qui bouscule — et veut bousculer : Isou est infiniment grossier, sans mœurs et sans raison déclare, sceptique, Georges Bataille dans sa revue Critique. De nombreux ouvrages suivent, parmi lesquels Le surréalisme et André Breton, essai enthousiaste, sorti en 1948, ou encore L’économie politique et l’érotologie (1949), Les arts plastiques (1950), Le roman et la prose (1950), Le cinéma (1951) et Le théâtre (1952), autant de livres fondateurs de la théorie lettriste, en de multiples domaines, dans un désir révolutionnaire de refonte sociale totale. En avril 1951, soit cinq ans après l’esclandre provoqué au Vieux-Colombier, Isou présente Traité de bave et d’éternité, film produit par son ami Marc-Olivier Guillaumin, dit Marc’O, en marge du festival de Cannes. L’œuvre, qui reçoit le prix des Spectateurs d’avant-garde, procède d’une démarche radicale, puisque selon le principe « discrépant » et « ciselant » la bande-son, mêlant narration et poèmes lettristes, est totalement dissociée de la bande-image, qui elle associe de vieilles pellicules de l’armée, ou encore des séquences montrant Cocteau (qui réalisera l’affiche), André Maurois ou Marcel Achard déambulant dans Paris. Le film qui aura une influence certaine sur la Nouvelle Vague, et en particulier sur Godard, ou encore sur le cinéma expérimental américain de Stan Brakhage, sera suivi par les productions d’autres lettristes comme Maurice Lemaître ou encore Gil J. Wolman. En outre, Guy Debord (1931-1994), fasciné, rejoint quelques temps le mouvement avant de s’en séparer pour fonder sa propre internationale lettriste, prélude au mouvement situationniste. Jusqu’au bout, Isou ne cessera de tourner, réalisant ainsi une vingtaine de films, dont certains sont toujours disponibles en ligne, sur YouTube notamment. Son intérêt le porte aussi vers la peinture, de 1944 jusqu’à sa mort.

Nous le retrouvons au théâtre, en 1954, puisque La Marche des jongleurs, sa première pièce, est montée par Jacques Poliéri. En 1955, répondant aux questions d’Orson Welles, de passage à Saint-Germain-des-Prés pour son documentaire Around the world with Orson Welles, Isidore Isou, accompagné de Gabriel Pomerand, déclare : (…) nous cherchions une nouvelle forme de poésie, un nouveau style. Nous avons étudié l’histoire de la poésie. Nous avons été déçus par la poésie surréaliste. Alors nous avons inventé cette nouvelle poésie en n’utilisant que les lettres et en écrivant des symphonies et des poèmes. Nous les appelons des lettries. Poursuivant l’aventure lettriste au Salon Comparaisons, Isou, qui s’est lié d’amitié avec de nombreux peintres, tel Maurice Boitel, ne cesse d’enrichir sa réflexion, en abordant aussi bien la psychologie, les mathématiques, et les sciences en général. La publication clandestine de livres érotiques, via la maison d’édition fictive « Les escaliers de Lausanne », assure peu ou prou sa survie matérielle, mais lui vaut également un bref séjour en prison.
Isou, qui a enregistré en 1965 le disque Rituel somptueux pour la sélection des espèces, en compagnie du fidèle Maurice Lemaître, est naturalisé français dans les années 1980. Seul, oublié, il s’éteint à son domicile, 42 rue Saint-André-des-Arts, le 28 juillet 2007. Ses cendres reposent désormais dans la case 24193, ornée de la citation suivante : Je crois que de moi on a déjà dit tout le mal qu’on puisse dire. Ce qui me semble original et rare reste le bien qu’on puisse découvrir dans mes actions.

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Autoportrait d’Isidore Isou.

La moitié des manuscrits qu’il nous a fait lire consistait en auto-panégyrique : sans le moindre intérêt. (…) Dix lignes d’Isou, cela va à vau l’eau aurait déclaré Jean Paulhan à Maurice Lemaître. Considéré par beaucoup comme un formidable fumiste, doublé d’un fieffé mégalomane, Isou est peut-être d’abord une sorte d’ovni littéraire, touche-à-tout de génie, en marge du surréalisme. Réédités, décriés ou réévalués, ses écrits occupent en tous cas une place unique dans l’histoire de la création, et continuent à irriguer le mouvement lettriste, toujours vivant.

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« LES DISQUES » (création personnelle, 9)

LES DISQUES

De grandes huîtres de vase, extraplates, et impeccablement rondes.

  Elles vivent sur le rivage d’un pays ensoleillé, mais venteux, et se cachent sous la boue pour filtrer le plancton. Caoutchouteuse, leur chair marron n’a pas de goût, et seuls les pauvres la consomment. Les pêcheurs récupèrent également les perles, cristaux ovoïdes et opaques qui poussent au milieu du mollusque, et s’écoulent au poids pour faire des colliers, de la verroterie.

   Tachetée de blanc, la surface est gravée de cercles concentriques parfaits, comme des microsillons. Les marchands de rue repeignent les disques en bleu, y percent un trou et les vendent aux touristes. Placés sur un pick up, la coquille produit un grondement sourd, pareil au bruit des vagues.

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BLOGORAMA 34: « L’ATELIER DU PASSAGE » DE FRÉDÉRIQUE GERMANAUD

   Ce 34ème BLOGORAMA accueille Frédérique Germanaud, auteure publiée par les magnifiques éditions de l’Escampette, notamment. Lectrice invétérée, cinéphile, Frédérique a répondu à notre appel Facebook, et nous honore donc de sa présence. Laissons-lui la parole!

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   Créé il y a environ cinq ans, mon blog, l’Atelier du passage est à fonctionnement très libre et très personnel : de périodicité variable, au gré du temps disponible et de mes envies, il n’a d’autre objectif que de partager mes coups de cœur littéraires, en privilégiant les livres peu médiatisés et pour lesquels j’espère gagner quelques lecteurs.
Depuis 6 mois, Marcelline Roux participe à la rédaction des chroniques. Le blog accueille aussi les Cent Jours avec Virginia, journal croisé de Marcelline Roux et de Virginia Woolf. Et puis le blog vient de se doter d’une toute nouvelle rubrique, intitulée J’entends des voix, qui donne la parole aux auteurs. Elle est inaugurée par un entretien avec Jacky Essirard.

   

Lien vers l’Atelier du Passage (cliquer)

COMILÉDIE, JACQUES CAUDA, éditions TINBAD, PARIS, 2017 (note de lecture à paraître dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018)

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   Deux fœtus dissertant de littérature et de Beaux-Arts dans le ventre de leur mère, peu avant l’accouchement : tel est le synopsis, le pitch de départ de ce volume foisonnant. Ancien réalisateur pour la télévision, Jacques Cauda semble ici pratiquer l’art du montage littéraire, superposant nombre de références, d’extraits, dans une sorte de maelstrom mêlant Joyce, Céline, ou encore Artaud et tant d’autres, issus des siècles précédents, plus ou moins célèbres. On songe naturellement aux Cantos, aux multiples palimpsestes d’Ezra Pound, un long poème mêlant des voix diverses, des troubadours à Li Bai, en passant par les créateurs américains contemporains : une sorte d’histoire de la lecture, donnant à découvrir nombre de textes, pour dessiner les contours d’une bibliothèque idéale. Admirateur de J.L. Godard, J. Cauda donnerait ainsi l’impression de partager une vaste culture, sans chercher nécessairement la cohérence, et en s’écartant du récit classique et en pratiquant le cut up.
Pour autant on ne saurait réduire Comilédie à son érudition, ni en faire une sorte d’ouvrage froid, écrit en jargon universitaire. Car le style de Cauda, précisément, fait fi de la logique, ou plutôt danse sur un air de jazz, comme précisé sur le quatrième de couverture, où se trouvent conviés Albert Ayler ou encore Ornette Coleman. Tantôt en vers, tantôt en glossolalies, l’auteur s’amuse, juxtapose savamment langue polie et obscénités, à grand renfort de néologismes, d’allusions sexuelles ou scatologiques, avec une joyeuse indécence :
les deux pôles
les deux trous
les deux couilles
les deux genres
les deux yeux
les deux seins
les deux mains (p. 132).

   L’érotisme devient vite franche pornographie, conte drolatique délibérément épais, rabelaisien, dans le style d’Oobèse, récit coquin (Z4 éditions, Paris, 2018). Surpris, parfois perdu, le lecteur est pris à témoin dans plusieurs notes de bas de page, remarques qui, loin d’éclairer le sens, paraissent encore l’opacifier, puisque tout échappe à l’enchainement narratif classique.
Comment, donc, considérer ce singulier écrit, que Philippe Sollers refusa dans les années 90? Classé dans la catégorie « roman » par Guillaume Basquin, directeur des jeunes éditions Tinbad, cette folie littéraire tient à la fois de la poésie, de l’essai, des la farce, de l’épopée burlesque, et aussi du livre d’art. Également peintre, Jacques Cauda, outre quelques partitions, insère directement ses propres toiles dans l’imprimé, tout en se jouant de la typographie. C’est dire la richesse, la polyphonie de cette bizarre, et parfois déconcertante, Comilédie, hapax de papier.

MÉMOIRE DES POÈTES XXVII: JACQUES BARON (1905-1986), Cimetière du Père-Lachaise, DIVISION 93 (article à paraître dans « Diérèse » 74)

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   Surnommé le « Rimbaud du surréalisme » du fait de sa précocité, Jacques Baron naît à Paris le 21 février 1905, et passe son enfance à Nantes. Revenu dans la capitale vers 1920, il rencontre André Breton et Louis Aragon le 14 avril 1921 dans l’église Saint-Julien-le Pauvre, à l’occasion d’une sortie organisée par Dada. Il est alors accompagné de Roger Vitrac. En octobre de la même année, ses premiers poèmes paraissent dans Aventure, revue dirigée par Marcel Arland, René Crevel Georges Limbour, Vitrac et Max Morise. Rapidement, Baron entre dans le groupe surréaliste, et collabore aux différentes feuilles du mouvement, dont La Révolution surréaliste. Il n’a que dix-neuf ans quand parait son premier recueil, L’Allure poétique, vite salué par Aragon. Ayant rejoint, avec Péret, Breton, et Unik, le PCF en 1927, Baron se tourne vers le trotskisme après son exclusion du groupe le 11 mars 1929 : ulcéré par la personnalité fougueuse de Roger Vailland, et par un de ses articles rendant hommage au préfet de police Chiappe, le pape du surréalisme organisé une réunion autour du thème « Examen critique du sort fait récemment à Léon Trotzky » (sic), et en profite pour congédier Prévert, Man Ray, Yves Tanguy et tous les membres du Grand Jeu. Baron, qui collabore à La Critique sociale, revue fondée par Boris Souvarine, se lie d’amitié avec Georges Bataille.

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   Auteur de plusieurs articles pour la revue Minotaure, ayant réglé ses comptes avec Breton, l’homme poursuit une vie libre. Après s’être engagé dans la marine marchande, avoir parcouru le monde et œuvré comme journaliste radio, il reçoit une forme de consécration en recevant le prix des Deux-Magots, à trente ans seulement, pour son unique roman Charbon de mer, récit à travers lequel il imagine un autre destin pour Rimbaud, qui ne serait pas parti pour Le Harrar. Son intérêt pour les artistes ne faiblit pas, puisqu’il signe plusieurs articles consacrés à Picasso ou encore au sculpteur Jacques Lipchiz. Dans ses mémoires, parues en 1969 et intitulées L’An I du surréalisme, Baron revient sur sa relation avec Victor Serge, sur mai 68 et sur les principales figures du surréalisme, qu’il juge plus ou moins sévèrement. Décédé le 30 mars 1986, à l’âge de quatre-vingt-un ans, Jacques Baron repose désormais aux côtés de sa femme Odette, née Dreyfus, dentiste à Montmartre, sous l’austère caveau noir, un peu usé par le temps, « DREYFUS-BIBARD », qui ne comporte aucun signe religieux. Auteur de nombreux ouvrages, dont l’un est consacré, à l’instar des Tarahumaras d’Artaud, au peuple maya, Baron a en outre écrit une très belle Anthologie plastique du surréalisme, publiée par Philipacchi en 1980, ainsi que de très beaux recueils. Laissons-lui donc la parole :

Si comme on me l’a dit je dois changer de peau
Dans une autre vie
Je serais à vingt ans matelot au long cours
Et j’aimerais une femme qui ne m’aimerait
Peut-être pas
J’aurais du vague à l’âme pour la treizième fois

NB : Pour retrouver la tombe :
Jacques Baron est inhumé avec Odette Baron Dreyfus dans la concession 42CC1901
Compter deux lignes par rapport à la division 92, et vingt tombes par rapport à la division 94.

SURRÉALISTES 23: « CHAMBRE D’EAU », KOLJA TATIC (Serbie)

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