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« PATRICK OU L’HISTOIRE D’UNE MUTATION », ANTOINE DELAHAYE (édition Books on Demand). Un article de Patrick Stalenq.

  En janvier, j’ai publié deux critiques/notes de lecture (une lecture de Sérotonine, du célébrissime Houellebecq, et une autre de Ce vide nous blesse la vue, de Denis Montebello). Ce mois-ci je pose en quelque sorte le stylo pour laisser la parole à mon collègue, ami et musicien, fin lecteur, Patrick Stalenq. Auteur d’un morceau de bossa nova publié jadis sur « PAGE PAYSAGE », ce dernier nous a offert un article sur Patrick, premier roman du compagnon d’une autre collègue et amie, elle-même poétesse. Un roman que je n’ai pas encore lu, mais que j’ai acquis, via le géant Amazon, sur ma liseuse Kindle. Laissons donc Patrick Stalenq nous parler de Patrick (tout court). Le livre est disponible sur plusieurs sites marchands.

   Je reproduis également ci-dessous le quatrième de couverture, qui donne une idée de l’intrigue, ainsi qu’un teaser consacré au livre (réalisé par Manon Roth):

  Patrick est seul. Il rumine et insulte tout le monde. Son passe-temps préféré ? La télé-réalité. Y a rien de mieux pour l’oublier, cette foutue réalité ! Bien sûr, il y a la voisine qui le taraude. Et surtout, ces rêves où il saigne et croise des chimères… Tant pis, il faut vraiment qu’il se démène ! Godzilla rôde… Et les étrangers nous piquent notre boulot ! Cet homme raciste et peureux va se retrouver dans une situation étrange où il sera plongé dans une des plus incroyables aventures intérieures.

 

Patrick   Aujourd’hui, Anthoine a écrit son premier roman.
C’est un guide touristique.

   Vous allez découvrir un pays que personne n’a jamais visité, inquiétant,
volcanique, sans fleurs. Rien que des animaux dignes de vos meilleurs
cauchemars.
   Un pays de monstres, de chimères, de pulsions, que Patrick va transcender
malgré lui, avec courage, incompréhension, instinct, peut-être espérance.
Car ce solitaire attend, perdu dans le spectacle d’une ville où triomphe la
solitude, où chacun n’a plus d’autre choix que l’indifférence ou la haine.
Une métamorphose va se produire, inattendue.
Renaîtra-t-il?
   Aujourd’hui, Anthoine nous propose un roman aéré, minimaliste : une
partition du silence, où chaque note doit être écoutée dans l’entièreté de son
enveloppe incertaine, tantôt drôle, érotique, troublante, gênante, ou violente.
Laissons-nous guider par cette musique de l’errance, qui lentement nous
mène au choc improbable .
   Aujourd’hui, Anthoine nous invite au voyage initiatique sans but. C’est le
voyage qui compte, avec l’air, les trous d’air, les contre-temps en tous
genres, les couleurs qui fascinent par leur absence, les moments de détente,
préludes aux pires dissonances jamais entendues dans aucun de nos rêves .
Je veux dire que, dans ce récit d’aventures, la forme touche le fond, lequel se
confond alors avec la forme, laquelle se transforme à son tour, et le tout,
sans qu’on ne confonde jamais rien. Tout est maîtrisé. Métré. Millimétré.
Cartographié.

   Aujourd’hui, Anthoine nous offre pour son premier roman virgule une sonate.
Goutez l’air, goûtez le silence, lisez, sans oublier de fermer les yeux.
Et si vous revenez, serez-vous meilleur?

  Aujourd’hui, tentez donc l’expérience.

Pour acquérir l’ouvrage sur Amazon (cliquer sur le lien)

Un morceau du guitariste Patrick Stalenq (cliquer sur le lien)

 

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« SEROTONINE », MICHEL HOUELLEBECQ, SUITE ET FIN (courrier des lecteurs)

   Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 13 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

 Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

                                                                                                                ÉTIENNE RUHAUD

 

 

PARIS : Michel Houellebecq au Prix 30 millions d'amis

   (COMMENTAIRE DE CLAUDINE SIGLER)

   J’ai enfin lu Sérotonine, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

   …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans Sérotonine sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

   Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques événements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

   On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

 

 

RÉPONSE D’ÉTIENNE RUHAUD

Intéressant point de vue, comme souvent.
Plusieurs choses:

1) Je déteste Yann Moix à la télévision. Je déteste ses prises de position hypocrites. Je déteste son arrogance. Je déteste son gauchisme, son conformisme frelaté et son inconséquence. Pourtant j’ai envie de le lire, afin de juger sur pièce. Il me semble que ta démarche procède du même élan. Corrige moi si je me trompe. Par ailleurs je m’interdis toute prise de position politique sur ce blog. On y parle d’Aragon comme on y parlerait de Céline ou de Richard Millet. Toute liberté en prose!
2) Je vais reproduire sur le blog, très rapidement, ton commentaire, que je considère comme étant un droit de réponse. Houellebecqophile et houellebecqologue amateur, j’aime ce genre de challenge, pour reprendre un anglicisme. C’est original et argumenté.
3) Touchant le fond lui-même: je trouve étonnamment ce nouveau roman moins vulgaire, moins provocateur, que les précédents. Quelques scènes choquantes le ponctuent, notamment cette vidéo zoophile découverte par Florent dans l’ordinateur de Yuzu, sa copine japonaise. Il est vrai que l’amour est un peu triste, même si on ressent un attachement sincère à une ex, que le narrateur ne parvient pas à reconquérir par faiblesse, mollesse, lâcheté. Le personnage étant un double de Houellebecq lui-même, je suppose. Un homme qui ne brille pas par son énergie, c’est le moins qu’on puisse dire!
Touchant les descriptions, tu as peut-être raison de souligner l’aspect quelque peu plat de l’évocation. J’y ai vu quand même une forme de poésie, aimé ce lyrisme asséché propre à l’auteur. Somme toute, il est un peu le fruit de son époque journalistique. On est en droit de regretter cela étant l’abandon de la belle phrase. Cette phrase à la Pierre Michon, à la Pierre Bergounioux. C’est un peu plat, serait-on tenter de dire.

   L’intérêt du personnage? Précisément, c’est peut-être son manque de consistance, cette incarnation de l’homo occidentalis veule que décrit Philippe Muray, grand réac devant l’Eternel, mais qui a bien cerné certains travers propres à notre temps, tout en en faisant beaucoup beaucoup beaucoup. Muray a profondément inspiré Houellebecq. Il y a dans tout cela un fond de vérité, non?

 

Beaucoup de grain à moudre, Etienne !.. Bon, je vais sérier aussi pour répondre à tous tes commentaires, dans le même ordre :

1) Curieusement, j’ai une certaine sympathie pour Yann Moix, devant sa maladresse même et son côté toujours excessif. Son commentaire plutôt naïf sur les femmes de 50 ans (il devait bien s’attendre à une volée de bois vert de leur part, à juste titre : tant de femmes de 50 ans sont aujourd’hui somptueuses, et Yann Moix est lui-même doté d’un sex appeal très moyen !) montre justement son manque de calcul. Le cas de Houellebecq me semble différent, car là, il s’agit d’une écriture raisonnée, volontariste, et puis, on retrouve cette vision récurrente dans tous ses livres. C’est pourquoi je parle là de sa « vulgarité de pensée » (je ne fustige pas le mots employés eux-mêmes, bien sûr: nous en avons lu d’autres, mais son regard sur les femmes et sur le sexe réduit aux organes 😉 ). Mais là où tu n’as pas tort, c’est que cet arbre piteux ne doit pas nous cacher la foret étendue bien au-delà, quand on parle de son livre. Prenons donc un peu de distance :

2) Oui, reproduis ce que tu veux de notre débat : moi aussi j’aime les échanges argumentés et contradictoires sur la toile, ils font souvent avancer le schmilblick 

3) Sur le fond lui-même, c’est vrai, pour la première fois on trouve chez lui une histoire d’amour sincère, et même un rien fleur bleue ;-). C’est pourquoi, en ce qui concerne Camille, je ne suis pas choquée par ses évocations sexuelles, notamment la description d’une fellation qu’elle lui a faite (ces évocations sont d’ailleurs bien plus soft que pour les autres femmes qui apparaissent dans la livre, comme s’il sentait là tout de même une limite, quand on parle d’un être aimé). Non, ce qui me gêne plutôt là, c’est ce qui N’Y EST PAS : Houellebecq échoue complètement à incarner Camille: il ne la considère pas autrement que par rapport à lui, il ne la « calcule  » jamais, comme on dit. Dans son récit, toi, tu vois de la faiblesse, de la lâcheté et un manque d’énergie, et tu as raison, mais moi j’y vois surtout une forme d’indifférence, paradoxalement : Camille est un personnage sans consistance intrinsèque : ce n’est pas une personne….

4) Certes, le style de Houellebecq est un peu plat, beaucoup plus, par exemple, que celui de Philippe Lançon dans Le Lambeau, autre livre noir sur l’époque (vue sous un autre angle, évidemment) paru il y a quelques mois, et qui pour moi lui est très supérieur. Mais là n’est pas vraiment la question : Houellebecq écrit bien, tout de même, d’une façon déliée, et sa phrase est toujours assez fluide et agréable à lire. Son projet littéraire, ce n’est donc pas celui des auteurs que tu cites (bon, je ne connais pas Philippe Muray), ni même de Richard Millet, que nous avons déjà évoqué et qui se lit d’une façon beaucoup plus laborieuse.

   Le souci, c’est plutôt son PROJET, une fois de plus : oui, ses descriptions sont assez justes, mais justement, je n’y vois aucun lyrisme, car il ne va jamais au delà de ce qu’il pointe, il n’y met pas ce « quelque chose de plus » dont je parlais plus haut et qui pour moi est justement le rôle de l’auteur/passeur (sujet vaste dont nous reparlerons). Ce que, oui, on peut appeler « poésie » (ou « transcendance »). Et ainsi, ce monde, et cet horizon qu’il décrit s’arrêtent court, alors que moi, je vois encore tellement de choses au-delà…!

Bon, là, Etienne, j’ai besoin que tu me répondes pour continuer le débat, car je sens que je m’éparpille 🙂

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« CE VIDE LUI BLESSE LA VUE », DENIS MONTEBELLO, éditions « La Mèche lente », 2018 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018, et dans la revue en ligne « Actualité Nouvelle Aquitaine »)

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   Le titre surprend, et le sujet aussi. « Archéologue d’autoroute » selon ses propres termes, traducteur de Virgile et Pétrarque, Denis Montebello retrace, en quatre‐vingt pages, l’histoire d’une brique gallo‐romaine, conservée par l’obscur Louis‐Florimond Bonsergent, bibliothécaire et collectionneur pictavien, puis léguée au musée Sainte‐Croix. Le thème semblerait, à première vue, décalé, sinon rébarbatif : le genre de fascicule mal imprimé, édité par une association locale, vendu par l’office du tourisme, à la mairie, ou à la maison de la presse du coin, entre Détective et La Nouvelle République. Sauf que le livre, publié par les soins de Vincent Dutois, est esthétiquement beau, et qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle brique, d’un quelconque parpaing antique. Et d’ailleurs il ne s’agit que d’un fragment, une sorte de tesson recollé, et dont la photo est reproduite en couverture.
Découvert en 1861, lors du percement de la rue de l’Industrie (devenue rue Boncenne en 1900), l’objet évoque davantage un morceau de tuile, un débris. Tracés à la surface, en capitales, ces quelques mots latins ont de quoi surprendre le curieux, et offusquer le puritain : ateuritus heuticae salutem hoc illei in cunno, soit, en français, littéralement, ateuritus à heutica : salut ça pour elle, dans le con. Le tout est accompagné d’un phallus, grossièrement dessiné.
Qui a pu écrire, ou faire graver cela dans l’argile ? Enquêteur littéraire, Denis Montebello, à la suite de Bonsergent, estime qu’il s’agit d’un Gaulois, le nom Ateuritus étant typiquement celtique, et signifiant, par un curieux hasard «retrouvé». Quant à la demoiselle, à laquelle ces termes peu fleuris s’adressent, il s’agirait d’une courtisane, probablement une de ces prostituées exerçant dans les lupanars de Limonum, future ville de Poitiers. L’origine est‐elle orientale, grecque, comme semble le suggérer le patronyme Heutica ? S’agit-il de quelque belle Syrienne ramenée là par un maître romain ? D’une affranchie ? L’énigme demeure entière, mais prête lieu aux beaux développements dont l’auteur a le secret.

Tendu entre passé et présent, le style de Denis Montebello se veut délibérément anachronique et digressif. Composé de briques sans ciment apparent, de chapitres en apparence dépareillés, le récit se développe dans les marges, en suivant plusieurs routes, par détours savants, formant un rêve de charpente, ou, si on préfère, un rêve bien charpenté (p. 66). Fort de son érudition, l’homme mêle ainsi l’histoire vraie, celle des manuels, des chercheurs, à l’actualité, avec un mélange de sérieux et de décontraction, non sans une pointe de grivoiserie. Ainsi, après avoir évoqué le funeste destin de Limonum, pillée par des Maternus et sa troupe au second siècle de notre ère, ou s’être interrogé sur le destin quelque peu bancal de Florimond Bonsergent, l’auteur évoque, avec les termes anglo‐saxons en vigueur, les nouvelles formes de pornographie, quand Internet a pris le pas sur les briques, ou que Facebook construit un mur autrement plus virtuel. Pornhub, YouPorn, les stars du sexe, côtoient ainsi le visage de nos lointains ancêtres, comme si rien n’avait changé, finalement, et que tout pouvait renaître, ou du moins subsister, par l’alchimie du verbe. À la fin, l’enquête n’aura pas trouvé son terme, ne sera pas résolue. Qu’en con‐clure, donc ? Eh bien, laissons la parole à l’intéressé (p. 17) : Évitant un roman historique pour lequel je n’ai ni goût ni compétence, j’ai préféré m’embarquer avec Ateuritus pour une autre aventure. Plus intime et en même temps plus ambitieuse. Je laisse à d’autres le soin de qualifier l’entreprise. Je les écouterai quand ils m’auront lu.

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ANGST 29 (et joyeux Noël!)

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« CE LIEU SERA NOTRE FEU », PASCAL MORA, éditions Unicité, Saint-Chéron, 2018 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018).

Ce-lieu-sera-notre-feu

   Nombre de recueils actuels semblent marqués par un certain désenchantement, comme si l’époque et son climat infusaient sur la production littéraire. Publié chez Unicité, ce troisième livre de Pascal Mora semble au contraire porté par l’énergie, l’enthousiasme propre aux aèdes antiques. Dédié à l’univers urbain, ce nouveau petit livre semble bien différent du précédent opus, consacré aux forêts, à la Nature, et chroniqué dans le numéro 66 (hiver 2015). Ayant fait le pari de la ville, en quelque sorte, Pascal Mora s’attache à dépeindre les cités qu’il a traversées, qu’il s’agisse de Paris, Mexico, Naples, Lisbonne ou New York : Les multiples mégalopoles littorales/Forment la mosaïque des peuples/Au bord des abysses salines. Loin des villes tentaculaires et quelque peu angoissantes d’Émile Verhaeren, les villes de P. Mora sont d’abord des lieux de rencontre, et donc de joie, de renouveau. L’auteur, qui y voit plusieurs similarités, qui tente de définir une sorte de commune structure (entre telle ou telle rue, telle ou telle place), célèbre parallèlement la diversité : qu’il s’agisse de la variété des architectures, des maisons, des styles, ou de la diversité des peuples. Dès lors le titre prend sens : Ce lieu sera notre feu. La ville devient zone de contact, d’incandescence, même si jamais Pascal Mora ne semble céder à une vision idyllique, quelque peu mièvre, du béton : Bâtiments au modèle des années 50/Les architectes ont divagué/Dans la laideur massive./Banlieue d’épreuve ou d’abandon/Distord corps et esprit.

   Ayant résolu de chanter les mégapoles, Pascal Mora n’oublie pas non plus en quoi l’espace peut être oppressant, laid, déshumanisé et déshumanisant. Une forme d’angoisse, légère mais précise, apparaît ainsi parfois au détour d’une phrase. Ce bonheur (nuancé) d’être au monde, au sein d’une cité heureuse, prend forme à travers un vers libre à la fois tonique et plein, mêlant images, bruits et odeurs, avec force métaphores. Également photographe, Pascal Mora a créé le concept de poésimages sur son blog, en mêlant textes et clichés. De fait, le verbe est ici caractérisé par une sorte de surabondance plastique. La nuit urbaine murmure son velours bleu./ Ailées comme des sphères,/Les millions d’âmes nous constellent/D’un pluriel de paroles. Loin des plaquettes souvent abstraites, pour ne pas dire sèches, loin du haïku par définition elliptique, P. Mora nous offre le bonheur d’un style incarné, généreux. Orné des œuvres de l’Allemand Thomas Hendrich, préfacé par la femme de Lettres franco-équatorienne Rocio Duran-Barba, ce quatrième volume semble écrit pour nous réconcilier avec le monde, avec les trottoirs et les boulevards de nos cités

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