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Archives Mensuelles: août 2022

OUAF!

Canis lupus familiaris

Aujourd’hui, c’est la Saint-Bernard. Ce sympathique canidé aime consommer de la viande, jouer les mâles dominants, et renifler le cul des femelles. En revanche, il ne s’intéresse pas à la politique, ne fait pas de blagues douteuses, n’a lu ni Virginie Despentes, ni Michel Houellebecq, ni les Versets sataniques.

SUR RUSHDIE (en vrac)

… La tentative de meurtre, perpétrée dans l’Etat de New-York, aura choqué le monde entier, à juste titre. Attaqué à de multiples reprises, Salman Rushdie n’avait jamais, jusqu’à présent, subi d’agression physique. Rappelons, avec les journalistes, que son traducteur japonais fut lui-même tué à l’arme blanche, et que l’éditeur norvégien fut blessé par un fanatique. Plusieurs réflexions me viennent, à bâtons rompus et dans le désordre.

  • Je suis frappé, tout d’abord, par la persistance même des islamistes. Trente-trois ans après la fameuse fatwa, un jeune Américain d’origine libanaise de 24 ans, qui n’a probablement jamais lu le livre, se jette sur un écrivain qu’il ne connaît pas, quitte à passer sa vie en prison. A l’heure actuelle, et bien que certains établissent un perpétuel parallèle, plus ou moins heureux, avec l’Inquisition, les remous suscités par le film de Mel Gibson (La passion du Christ), je crois qu’aucun autre mouvement religieux ne serait capable d’une telle détermination, jusque dans la haine. C’est ce qui fait aussi sa force. Je n’ai pas d’analyse géopolitique à produire, l’objet de ce blog étant littéraire (et j’ai déjà le sentiment de déborder). Je crains toutefois que l’attentat ne nourrisse une iranophobie de mauvais aloi. Loin de nous l’idée de dédouaner la république islamique de ses propres responsabilités. L’agresseur est un chiite américano-libanais, comme dit plus haut. Toutefois le meurtre demeure commandité par Téhéran, et les mollahs ont offert plus de 3 millions de dollars à qui exécuterait le « chien apostat » Rushdie. La promesse de récompense, qui avait été supprimée par le « modéré » Khattami (soucieux de normalisation) a été rétablie par la suite. D’ailleurs le journal d’Etat ultra-conservateur Kayhan salue Hadi Madar, le tueur (NB: on se demande ce que va devenir la récompense, au passage. Somme toute, Hadi a raté son coup puisque Rushdie semble se porter mieux. L’auteur aurait toutefois perdu un oeil. Je ne sais si ça compte en termes de bonus. C’est la famille qui palpe? Oui, mais comment faire passer l’argent aux Etats-Unis? On peut aussi imaginer des colis-cadeaux envoyés au pénitencier… Bon, a priori, le jeune homme aura une place à son nom à Téhéran. Ou tout simplement une impasse. C’est mal payé, pour passer le reste de ses jours derrière les barreaux… Reste les houris. J’arrête d’ironiser. Un coup d’Opinel est si vite parti).
  • Depuis les années 90, la plupart des attentats perpétrés en Europe sont le fait d’islamistes sunnites liés à Al Qaïda ou Daesh. Les attaques chiites semblent plus rares. En l’occurrence, Hadi Madar a voulu tuer Rushdie, et n’a pas visé le public. Aucune apologie de ma part. Je tente de rester objectif. Surprenant, le jeune tueur n’assume pas pleinement ses actes en plaidant « non coupable ».
  • Aucune leçon à donner. Simplement il est parfois important de lire réellement un livre, de voir un film en intégralité, de visiter un pays, avant d’en parler. Peut-être une platitude ou une lapalissade. Je ne sais. En l’occurrence, et au regard de l’actualité, cela me paraît vrai. Dans un précédent billet, publié il y a quelques années, j’évoquais justement les Versets sataniques. Qui les a réellement lus? Les milliers de Pakistanais qui manifestaient en 1988 aux cris d' »à mort Rushdie »? Les mêmes psychopathes qui marchaient à Londres, à Paris (soutenus, toute honte bue, par Jacques Chirac, qui n’avait lu que des extraits)? Un journaliste américain estime que Khomeini n’a pas lu l’ouvrage. C’est discutable. Je n’ai aucun élément de preuve de quoi que ce soit à ce niveau-là. Khomeini était ayatollah, et professeur de théologie, maîtrisait plusieurs langues et connaissait la poésie. Il était donc en mesure de comprendre un roman aussi long et complexe.
  • Je n’ai lu que Les Versets sataniques et Haroun, étudié en khâgne avec ma professeure d’anglais. Les puristes diront, à juste titre, qu’on doit commencer par Les Enfants de minuit, qui constituent en quelque sorte le premier acte. Je doute fort que les ennemis de Rushdie aient opéré la même démarche. Le récit demeure foisonnant, complexe, intègre la culture orientale dans sa dimension la plus large (de nombreuses références sont faites à l’actualité plus ou moins lointaine. On évoque ainsi un attentat sikh, et non islamiste, perpétré dans un avion). Il faut connaître les Mille et une nuits, un peu le Coran, un peu l’histoire de l’Iran, de l’Inde… En 2007, attiré par le parfum de scandale tel un insecte vers la lampe de bureau, j’avoue avoir feuilleté frénétiquement les 700 pages du volume à la recherche de passages croustillants, franchement islamophobes, car je souhaitait avant tout COMPRENDRE. Comprendre pourquoi un tel roman, ardu, réservé en soi à de fins lettrés et/ou à des universitaires, avait pu déclencher pareils phénomènes. Légèrement déçu et sceptique, je résolus de parcourir méthodiquement l’intégralité. Ce fut un long, et passionnant voyage. Je ne peux prétendre avoir tout saisi. Disons simplement que Les Versets sataniques constituent avant tout une oeuvre littéraire, éclipsée par la polémique. Qui lira vraiment l’ouvrage pour ce qu’il est? Qui saisira la finesse même, la truculence de Rushdie, par-delà les quelques pages dites problématiques?
  • Les fondamentalistes, qui prendront, dans le meilleur des cas, la peine de lire ces fameux Versets, seront déçus. Mais les militants bornés, uniquement guidés par le politique, le seront tout autant. L’essentiel du roman, la majeure partie, évoque en réalité le problème de la double appartenance. Jeune Kashmiri venu étudier en Grande-Bretagne à l’âge de treize ans, homme de couleur au milieu d’Anglais pur jus, Salman Rushdie s’est longtemps senti tiraillé entre ces deux cultures. Ni vraiment indien, ni vraiment anglais, l’homme a voulu incarner, à travers ses personnages, et sans tomber dans la caricature antiraciste (car les protagonistes indiens font eux aussi preuve d’intolérance, et manquent de solidarité), une souffrance personnelle. Rushdie est plutôt un homme de gauche modérée, soutien des travaillistes, et non un militant déclaré. Certainement pas un homme de droite, ou un agent du Mossad, comme le prétendent certains, en une vaine tentative de récupération, parfaitement malhonnête.
  • Le Point disait que Les Versets sataniques ne comportaient aucun blasphème. Ayant lu le Coran, vaguement parcouru des « Que sais-je? » consacrés aux Abbassides, ou à Mahomet, n’étant pas moi-même islamologue, je n’ai pas la légitimité nécessaire pour me prononcer. Je ne partage pas l’analyse du Point, malgré tout. Mahomet est clairement ridiculisé sous les traits d’un certain « Mahound ». Le point litigieux essentiel, d’après mes sources, vient des fameux versets. Dans la tradition musulmane, Satan aurait voulu corrompre le Prophète en introduisant l’idée du polythéisme. Or, dans le roman, c’est l’archange Gabriel lui-même (Djibril), qui amène ces mêmes faux versets. L’action fait l’objet de quelques paragraphes, sur quelques sept-cents pages, dans l’édition de poche. Un personnage d’imam taré, prétendant ouvrir la mer tel Moïse, apparaît également. Beaucoup y ont reconnu, à juste titre, Khomeini. Le vieil ayatollah, qui voulait, peu avant sa mort, marquer l’autorité chiite sur l’ensemble de l’oumma (communauté des croyants) en promulguant une fatwa, n’aura sans doute pas goûté la satire. On connaît la suite.
  • Mais cette suite, précisément, Rushdie la connaissait-il? Avait-il imaginé pareils remous? Les oulémas ont déclaré Rushdie impardonnable. Lui-même musulman (par l’origine), l’homme n’aurait pas l’excuse de l’ignorance comme pourrait l’avoir un non-musulman. On peut penser que Rushdie était conscient de blasphémer, et peut-être de régler ses comptes avec une religion qu’il avait fini par rejeter, assistant à diverses manifestations d’extrémisme, notamment au Pakistan. Toutefois, rappelons qu’il n’y avait pas, en 1988, de précédent. C’était avant les caricatures. Pas de précédents, en définitive. Aujourd’hui, de nombreuses personnalités sont menacées. Il y a eu Théo Van Gogh, Charlie Hebdo… Rien de tel, à l’époque. L’affaire Rushdie demeure la première manifestation concrète de cette nouvelle forme d’intolérance internationale. En rappelant que l’islam ne reconnaît pas les frontières, les nations en tant que telles.
  • Le titre même du livre a-t-il attiré l’attention des religieux? Etait-il délibérément racoleur? Car somme toute, les pages consacrées à la religion sont minoritaires. Si ce beau roman, emblématique du réalisme magique, s’était appelé autrement, le destin en aurait-il été modifié? On s’interroge. Car une nouvelle fois, le livre n’a rien de grand public. Le monde entier aurait ignoré Rushdie sans cette triste affaire. Pouvez-vous me citer, honnêtement, et sans faire un tour à la Fnac, beaucoup d’écrivains indiens contemporains? Sans tricher? Moi-même, hormis Rushdie, j’ai lu quelques anciens. Narayan, Naipaul, Satyajit Ray… J’en oublie. La fatwa, c’est à la fois la malchance (une vie traquée, une angoisse permanente), et la chance littéraire, la fortune de Rushdie. Les Versets sataniques se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires, et l’action d’Hadi Madar n’a fait que démultiplier les ventes. Contrairement à ce qu’a pu déclarer Chirac (cf. plus haut), dont un collègue et ami a pu me révéler le fond vaseux, Rushdie n’a pas voulu « faire du fric ». Peut-être a-t-il souhaité délibérément provoquer, car il connaissait l’Islam. Rushdie était déjà un écrivain célèbre, avait reçu le « Booker prize » pour Les Enfants de minuit. Il aurait pu continuer une carrière honorable sans cela, et c’est lui prêter beaucoup de malignité, de prévoyance, que d’insinuer pareille vénalité, pareil calcul. C’est choquant, aussi, dans la mesure où l’homme a largement payé de sa personne pour son courage. D’aucuns diront son inconscience. Je n’ai pas lu son autobiographie Joseph Anton. Apparemment, Rushdie s’y explique, et raconte sa vie de persécuté.
  • Lire, relire le livre. Avant tout. Je me répète. Oubliez le caractère légèrement confus de ces quelques notes et lisez le livre en entier. Accrochez-vous. N’abandonnez pas. Un grand moment de poésie, par-delà la controverse.

PS: Mon précédent billet:

RIGO(L)ONS

« L’humour, c’est l’infini mis à la portée des pas riches ».

Louis-Ferdinand à Caylus…
  • Voyage au bout du fruit
  • Mort au crédit
  • D’un cageot l’autre
  • Les beaux gras
  • Épicerie pour une autre fois

MÉMOIRE DES POÈTES: JEAN-PIERRE DUPREY ET JACQUES PREVEL PAR CHRISTOPHE DAUPHIN

« Et je suis las de cette brume qui m’efface.

Je suis fatigué de cette misère

Et j’imagine un amour que je pourrais vivre sans pleurer.

J’imagine un pays où je pourrais mourir sans regret. » (Jacques Prével, épitaphe)

Le mythe du poète maudit? Jean-Pierre Duprey (1930-1959), astre noir du surréalisme, et Jacques Prevel (1915-1951), tuberculeux et dernier compagnon de route d’Artaud, qu’il fournissait en laudanum, en opium. Deux auteurs normands présentés par Christophe Dauphin aux éditions « Les hommes sans épaules » de la librairie galerie Racine. Le tout préfacé par Gérard Mordillat qui réalisa justement un film autour du dernier Artaud, après 1948, à Ivry. À lire.

« PETITE HISTOIRE D’UN JUIF FRANÇAIS – RÉSURRECTIONS-« , L’HARMATTAN, PARIS, 2022 (article paru dans « ActuaLitté »).

… Paru dans ActuaLitté, donc, mon dernier article autour du livre de Laurent Geoffroy (Laurent Sedel), chirurgien orthopédiste, Juif républicain, universaliste. Aucun rapport avec ce qui se passe au Proche-Orient, que je ne suis pas vraiment, du reste (hasard du calendrier). L’ouvrage, qui peut paraître polémique, est d’une grande honnêteté. Merci, encore une fois, à Nicolas Gary, rédacteur en chef. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien!

https://actualitte.com/article/107350/chroniques/petite-histoire-d-un-juif-francais-celui-qui-n-aurait-pas-du-vivre?fbclid=IwAR2sOKGHNebeLTF4nxuvzXaaEmHzXzsWvLoINpzwcZwtDGU5fVfWwdqAUzU

« STUNDE UND GEBURT » (« Les heures et la naissance », 1901), ALFRED KUBIN (1877-1959), AUTRICHE. Surréalisme.

ANGST

angst 72

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