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UN LECTEUR D' »AURORA CORNU »

Michel Houellebecq lit Aurora Cornu! Photo de Pierre Cormary.

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KATERINE DU DIMANCHE

Un dimanche soir, TF1, récemment (et ouais…). Me suis infligé Le lion, mauvais film d’espionnage, navet notoire à juste titre boudé par le public mettant en scène un psychiatre (Philippe Katerine) et son patient (Dany Boon), pseudo agent secret. En couple avec une femme fatale rangée des bécanes, le psy s’embarque dans une aventure absolument débile en compagnie de l’espion, qui répond à tous les clichés du genre, en mode James Bond hexagonal. Je pense que la « comédie » (ils auraient dû enregistrer les rires), se veut second degré. C’est plus que raté. Le qualificatif est faible. Du Mocky en moins bon. C’est dire…

Me suis donc fait violence pour tenir une heure. J’aurais mieux fait d’ouvrir un livre ou de zapper pour M6, chaîne populaire mais instructive. Dans les années 2000, je croisais Katerine sur le vieux port de La Rochelle. Et je le trouvais bon, du moins dans ses chansons. Non seulement j’estime ses albums de plus en plus surfaits et potaches (au mauvais sens du terme. Le potache pouvait être sublime, comme chez Jarry). Mais je le crois médiocre comédien, à l’instar de Houellebecq, qui n’a absolument rien d’un acteur, encore que sa mise de poète maudit soit parfaitement calculée. Passons sur Dany Boon, qui m’est indifférent… Passons aussi sur l’expo mignoniste au bon marché, où Katerine expose ses machins roses, non sans humour par contre. Au fond, je ne saisis pas pourquoi l’artiste accède à un statut culte au moment où il baisse. La bobocratie? Sans me placer au-dessus du lot (car je coche une bonne partie des cases), c’est quand même de plus en plus vain. On est loin des premiers disques!

« LES PARTICULES » SUR FRANCE 2 (vue sommaire).

Je ne reviendrai pas, a priori, sur Anéantir. Le livre m’a déçu, à plusieurs titres. Il ne me paraît pas fini.

Lundi 31 janvier, France 2 diffusait une adaptation des Particules élémentaires. Là aussi, cela mériterait un article complet. Mais la grande presse compte tant et tant de critiques avisés… Je suis là aussi partagé. Je recopie donc le mail envoyé hier à un ami et collègue, abonné à PAGE PAYSAGE, qui a trouvé la production assez mauvaise. Le téléfilm est par ailleurs encore disponible sur le site de France 2 (pour combien de temps?). Je vais tenter de me procurer le DVD. 

https://www.france.tv/france-2/les-particules-elementaires/

 

Bonjour J.,
  Merci pour votre SMS. J’ai bien regardé le téléfilm. Que dire?

  • il me paraît impossible, au vrai, d’adapter réellement le roman. Sauf à travers une minisérie Netflix par exemple (en sept ou huit heures). L’intrigue est réellement complexe et Houellebecq fait de longues digressions philosophiques. De plus l’aspect choquant du livre (le racisme de Bruno, professeur de Lettres obsédé et ses pamphlets négrophobes, liés à sa propre frustration), ou les propos sur les femmes seraient tout simplement censurés. Donc cela me paraît compliqué. Je crois que certains livres ne sont pas faits pour l’écran, à l’instar du Voyage au bout de la nuit ou d’A la recherche du temps perdu. 
  • j’ai trouvé que les prises de vue étaient malgré tout réussies, notamment en Irlande. Les acteurs sont plutôt bons, également, en particulier celui qui incarne Bruno, ou la mère. J’ai ri un quart d’heure durant après la scène de la classe, lorsque Bruno pelote la lycéenne et se rend compte de sa bévue. C’est proprement désopilant.
  • bonne restitution de l’époque aussi, à travers les costumes, les attitudes, etc. 

Donc je serais moins sévère que vous. Je pense juste, encore une fois, que le défi est trop important. Parfois, on devrait se contenter du livre. L’adaptation allemande était elle aussi ratée. Au fond, j’ai préféré la pièce de théâtre, très impressionnante, aux Bouffes du Nord, il y a quelques années. Ou encore la version d‘Extension du domaine de la lutte, de Philippe Harel. José Garcia y campe un Raphaël Tisserand très convaincant, en puceau trentenaire. Il s’agit d’un roman sur les incels, en vérité. Soit ces hommes qui ne couchent pas. Le réalisateur a aussi dû zapper la relation entre Christiane et Bruno, pourtant centrale. Manque de temps (deux heures, cela n’est pas suffisant). Au fond, le TV film s’adresse à des houellebecquiens, à des initiés. Toute littérature n’a pas vocation à être filmée, transcrite.

A très vite, cher J.

ETIENNE

« ANEANTIR », SERVICE DE PRESSE (suite et fin).

Rédacteur en chef de La cause littéraire, Léon-Marc Lévy n’a pas reçu d’exemplaire de la part de Flammarion. Le livre sort le 7 janvier et nous sommes déjà le 28 décembre. Je pense donc que c’est mort, et en viens à comprendre pourquoi le PDF a fuité. Mettre l’eau à la bouche? Se dispenser d’envois coûteux et pas nécessairement rentables (sachant que certains abusent du principe pour obtenir les ouvrages gratuitement sans même remettre leur copie)? Bon, pour être franc, ça m’arrange un peu. Je me sens dispensé d’une forme de devoir, sachant que seule l’Education Nationale rétribue mes travaux critiques, et que chroniquer Houellebecq m’aurait pris plusieurs heures. La fréquentation du blog aurait sans doute connu une certaine hausse. Mais dans le fond à quoi bon? Je vais donc attendre le 7 pour avoir le livre en physique, en vrai. Lire un PDF sur écran abîme effectivement les yeux et puis rien ne remplace le plaisir du papier, du VRAI imprimé. Impatience réelle, que ne partagent sans doute pas tous mes contacts. La suite l’an prochain.

PETIT REBUS

… Mon tout est l’écrivain dont je parle ici de façon obsessionnelle…

SERVICE DE PRESSE?

Je me demande si Flammarion va m’envoyer un service de presse d’Anéantir. Ils l’avaient fait pour Sérotonine, en 2018, puisque j’avais reçu le roman quelques jours avant sa sortie officielle. Je peux lire l’ouvrage d’une manière ou d’une autre, mais me sens séduit par le nouveau format imaginé par Houellebecq (cartonné, en dur, assez chic). J’aime aussi la longueur de l’ouvrage: 730 pages, soit nettement plus que les récits cachectiques que je lis bien souvent. L’homme ne s’est pas moqué de nous. A voir aussi s’il ne s’agit pas de remplissage, comme ce fut le cas pour La carte et le territoire. Du moins dans la dernière partie, très inspirée par le néo-polar à la Jonquet, en moins bon. Cela m’arrangerait quelque peu, en fait, qu’ils ne me l’envoient pas, car alors je ne me sentirais pas obligé de produire un papier, ce qui implique du travail, de la concentration, quand j’ai tant à faire par ailleurs (finir mes critiques, finir mes livres, faire des entretiens, publier pour « Eléphant blanc »). Etrange. Je me sens déjà comme intimidé par la taille du volume, par le fond.

En attendant je pense vraiment qu’on gagnerait à LIRE vraiment ce qu’écrit Houellebecq, quitte à le dénigrer par la suite. Je veux dire: on a parfaitement le droit de ne pas l’aimer ou simplement d’y être indifférent. Je suis moi-même sceptique bien souvent, vois bien qu’il y a un fond de manipulation derrière tout cela, que la presse en fait trop (j’en participe en parlant de lui. Sauf que je ne suis pas la presse et n’ai aucun pouvoir décisionnaire). Je n’écoute pas les gens qui n’ont pas lu. Point barre. Si le seul argument, c’est « oui c’est un réac et en plus c’est commercial », (en sous-entendant qu’on est nécessairement dans le camp du Bien, et comme si Houellebecq faisait du Zemmour light), aucun intérêt. On ne peut pas évoquer sérieusement un auteur qu’on ne connaît pas intimement, ou un pays dans lequel on n’a jamais mis les pieds. J’aime, à titre privé, et quand j’ai le temps, remonter à la source, soit au texte même: Houellebecq, donc, Rose bonbon, Richard Millet, Sacher-Masoch, L.F. Céline ou Les versets sataniques. Afin de savoir de quoi on retourne, quitte à condamner par la suite.

« LA POSSIBILITE D’UNE ÎLE (MICHEL HOUELLEBECQ) : DU LIVRE AU FILM » (ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 42, AUTOMNE 2008).

  Au secours, Houellebecq revient ! : trois ans après sa parution, le titre du livre d’Eric Naulleau[1] semble plus que jamais d’actualité.  Adaptant lui-même La possibilité d’une île, publié en 2005, la star des lettres françaises fait une nouvelle fois couler beaucoup d’encre, suscite les passions, enflamme nombre de détracteurs. Refusant bien des interviews, légèrement désabusé, l’auteur constate, dans un entretien accordé à Technikart, que la presse française ne « l’aime pas ». C’est là un doux euphémisme : de « la possibilité du nul » à « la possibilité du vide » en passant par « la possibilité du bide », le « navet » annoncé par Libération, sorti le 10 septembre, aura essuyé les pires critiques.

Houellebecq cinéaste ?

  Beaucoup se sont étonnés de voir Houellebecq faire un film. Pourtant il ne s’agit pas tout-à-fait d’un débutant. Ex-élève de l’Ecole Louis Lumière, l’écrivain a tourné plusieurs courts métrages, comme Cristal de souffrance, au cours de ses études ou La Rivière, produit par Canal + en 2001. Ce premier long métrage ne constitue donc pas, au sens strict, un coup d’essai. Houellebecq a manifesté à plusieurs reprises son désir de passer derrière la caméra. Ayant collaboré à l’adaptation d’Extension du domaine de la lutte, tourné par Philippe Harel (ici conseiller technique), en 2000, Houellebecq aurait voulu poursuivre l’expérience avec Les particules élémentaires, portées à l’écran par l’Allemand Oskar Roehler en 2006, au grand dam de l’auteur.

Du livre…

  Peut-on, cependant, parler ici d’adaptation ? Par bien des aspects, le scénario s’écarte du roman. L’intrigue a évolué, paraît, en quelque sorte, simplifiée. Livre à clef, ouvrage d’anticipation, La possibilité d’une île met en scène deux personnages essentiels : Daniel 1 et Daniel 25. Daniel 25 constitue en quelque sorte la réincarnation de Daniel 1, plusieurs siècles après… Comique cynique et outrancier, Daniel 1 connaît un immense succès. Ayant rencontré des Elohimites, secte fortunée, dirigée par un gourou très proche de Raël, basée en Espagne, l’artiste accepte la perspective d’un clonage. Le parcours de Daniel 1 s’achève brutalement : dépressif suite à une rupture sentimentale, le héros passe un ultime appel depuis une cabine, quand survient une catastrophe planétaire, non identifiée. La deuxième et dernière partie du roman nous plonge en pleine science-fiction. Vingt cinquième avatar cloné de Daniel 1, Daniel 25, dont nous avons lu les interventions dans les précédents chapitres, quitte le bâtiment protégé, retraite des néo-humains, pour parcourir la Terre, vaste champ de ruines, entièrement détruit par les guerres nucléaires et les désastres écologiques. Croisant ce qui reste de l’humanité, soit quelques survivants à l’état sauvage, Daniel 25 retrouvera la mer, et connaîtra un long moment d’apaisement.

  Une telle conclusion correspond naturellement au pessimisme de Houellebecq, lecteur de Schopenhauer, qu’il se plaît à citer, notamment lors d’un travail réalisé à l’occasion de la Biennale Internationale d’Art contemporain de Lyon, en 2007. Fidèle au nihilisme du philosophe, l’écrivain de la décadence démonte un par un les grandes « valeurs » de la civilisation : l’amour est considéré comme un leurre, les rapports humains se réduisent aux luttes d’intérêts… Seule la contemplation esthétique, la vue de la mer, à la fin du roman, la lecture de « La mort des pauvres » de Baudelaire, peuvent apporter un soulagement, l’extinction du désir, douloureux, l’abolition momentanée du « vouloir-vivre » schopenhauerien, l’ataraxie. à ce titre, la disparition d’une Humanité nécessairement souffrante, par ailleurs inéluctable, devient presque souhaitable. C’est la deuxième partie de La possibilité d’une île.

…  au film

  Le scénario garde quelques grandes lignes de ce schéma romanesque. Nous retrouvons en tous cas un prophète, incarné par Henry Bauchau, mais qui cette fois prêche en zone commerciale, accompagné d’un jeune assistant, Daniel, interprété par Benoît Magimel. Délaissant le gourou, Daniel le retrouve quelques années plus tard, à la tête d’une véritable communauté, apparemment en Espagne, comme dans le livre. La fin du film est d’ailleurs très proche de celle de l’ouvrage. Daniel marche sur une planète désolée, suivi de loin par une mystérieuse jeune femme noire, ultime avatar de l’amante du héros (?). Certains éléments évoquent Lanzarote. Récit à la première personne publié en 2000 chez Flammarion, Lanzarote décrit le voyage d’un cadre fatigué. Parti seul en vacances sur une île espagnole méconnue, celui-ci rencontre Rudy, inspecteur belge pédophile, qui sera rattrapé par la justice. Nous retrouvons dans le film un commissaire wallon, croisé au cours d’un séjour-club hispanique, de même que les paysages volcaniques désolés, décors de la nouvelle… Les similitudes s’arrêtent là.  En tous cas Houellebecq s’est bel et bien écarté de la trame de La possibilité d’une île. Bien qu’il porte le même prénom, le héros du long-métrage n’a quasiment rien à voir avec celui du livre (un comique), les histoires d’amour, qui occupent une place centrale dans l’imprimé, sont ici absents, de même que les scènes sexuelles, nombreuses… On ne peut donc véritablement parler d’adaptation, ce qui semble avoir déconcerté, voire déçu, certains critiques.

Une tentative avortée ?

  Doté d’une vaste culture cinématographique, Houellebecq a fait plusieurs fois l’éloge du cinéma muet de Murnau, Buster Keaton… Le scénario laisse ici peu de place aux dialogues. Il s’agit avant tout d’échanges banals, elliptiques, sans grande portée métaphysique, ce qui a d’ailleurs été reproché à l’homme de lettres… Photographe amateur, comme on peut s’en apercevoir sur son blog, l’auteur pratique avant tout un cinéma d’images. Certaines prises sont superbes, notamment cette vue aérienne d’une carrière, ou encore d’un volcan, à la fin (souvenir du Stromboli de Rossellini ?). Hormis ces quelques réussites, La possibilité d’une île laisse une impression d’inachèvement. La mise en scène ne convainc pas. Mal dirigés, Henry Bauchau et Benoît Magimel, pourtant bons acteurs, jouent de façon terne, artificielle… L’intrigue, sans grande cohérence, ne paraît qu’un pâle reflet du roman. Le film semble inachevé : qui êtes cette mystérieuse jeune femme noire ? Pourquoi Daniel erre t’il au milieu d’une planète désolée ? Le spectateur, qui n’a pas lu l’ouvrage, a de quoi rester sceptique…

  Sans aller jusqu’à mépriser cette production, à lui dénier toute valeur, l’on ne peut que difficilement souscrire aux louanges des Inrockuptibles, ou de F. Beigbeder. En bref, mieux vaut lire La possibilité d’une île que de voir le film. Manifestement plus à l’aise à l’écrit, Houellebecq vient d’ailleurs de sortir un nouvel opuscule, recueil d’une correspondance avec Bernard-Henry Levy, Ennemis publics, nouveau coup littéraire et médiatique orchestré par Flammarion.


[1] Chiflet&Cie, Paris, 2005.

RÉSEAU SOCIAL (libre propos)

NEWPORT

  J’ai momentanément quitté Facebook après avoir lu Minimalisme digital du psychologue américain Cal Newport, qui préconise d’économiser ses forces cérébrales afin de favoriser le deep work, soit l’état de concentration nécessaire au vrai travail (manuel ou intellectuel), et à la vraie contemplation, à l’attention. Cela signifie également d’éviter l’excès d’informations (l’infobésité). Donc également éviter de parcourir sempiternellement le fil d’actualités surtout aujourd’hui quand il contient autant de lieux communs, de faux sentiments, et de tartuferies autour des États-Unis (sachant que dans une semaine y aura une autre cause, mais que ce sera toujours la faute de Trump s’il pleut) ou de pseudo constats scientifiques sur la chloroquine et le COVID (soit du charlatanisme). Préserver son énergie et ménager ses forces, en évitant de se faire manipuler. À l’instar de Bill Gates qui interdit l’écran à ses enfants à table, parce qu’il en connait trop les dangers, un peu comme un dealer qui ne se drogue jamais. Mais en parler c’est peut être déjà beaucoup.

   J’espère publier bientôt mon quatrième livre, après sept ans d’absence. Le reste m’est, dans le fond, plus ou moins indifférent. Du moins je fais comme si. Parce que la liberté d’expression, si t’es pas Charlie, comment dire… A ce propos, laissons la parole à Michel Houellebecq, qui dit parfois des choses sensées, mais qui trop souvent écrit comme il s’habille.

houellebecq

« SÉROTONINE », Michel Houellebecq, Flammarion, 2019 (critique parue sur « Le capital des mots » et dans la revue « Diérèse 75 »)

michel-houellebecq-serotonine

  Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 7 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

   Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

Pour lire l’article dans la revue électronique « Le Capital des mots » d’Eric Dubois

BONNE ANNEE 2019! (vlog 3)

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