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HOUELLEBECQ SOUS INFLUENCE (article paru dans la revue en ligne nonfiction, en juillet 2013)

Résumé : L’auteur-culte Michel Houellebecq a de nombreux intercesseurs, à la fois sur le plan littéraire et philosophique, écrivains et penseurs dont les théories et/ou les visions semblent parfois contradictoires.

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« Les tiroirs de Michel Houellebecq », Bruno Viard, PUF, 2013.

 

   Les influences de Michel Houellebecq sont multiples, et reflètent parfaitement un mode de pensée complexe, sinon paradoxal. Échappant totalement aux conceptions dominantes, l’auteur des Particules élémentaires oscille en permanence entre une cruauté, un sens de la provocation affirmé, et une forme de générosité, de lyrisme, de joie, pour ne pas dire de naïveté.

   Une des premières contradictions houellebecquiennes tient à la question sexuelle. L’écrivain croit effectivement que la vie est vouée à la souffrance, mais que le coït reste une source de félicité, sinon l’unique source de félicité, ce en quoi il se distingue radicalement de Saint Augustin et Schopenhauer, tous deux condamnant explicitement les plaisirs de la chair. Le sexe peut néanmoins devenir source de souffrance chez les êtres physiquement peu attrayants, tous victimes de la compétition érotique inhérente au système.

   À ce titre, le féminisme, lié à Mai 68 et au changement de mœurs, est condamné sans appel. Malheureuses une fois devenues vieilles, les féministes payent, en quelque sorte, le prix de ce qu’elles ont contribué à mettre en place. Antiféministe, Houellebecq est également contre toute libéralisation des mœurs, celle-ci n’aboutissant en réalité qu’à un renforcement de l’égoïsme, à un détachement familial et à l’absence d’amour parents-enfants. Ce libéralisme moral et sexuel, qui mène à la désunion, à l’individualisme forcené, à un jeunisme impitoyable, explique en grande partie l’acrimonie des personnages, tout à la fois veules, haineux, et racistes.

   Rien ne permet néanmoins d’affirmer que l’auteur adhère au propos de ces êtres de papier, ni même qu’il le condamne. Écriture du ressentiment, l’œuvre témoigne d’un cynisme inouï, mais possède aussi une sorte de pureté, une mystique du lien, de la tendresse et de l’enfance, toutes choses naturellement opposées à l’égoïsme. L’amour décrit et souhaité par Houellebecq est ainsi inconditionnel, total, et donc incompatible avec la notion de moi, de liberté individuelle.

   Les contradictions houellebecquiennes relèvent également du domaine philosophique. Ne voyant pas dans l’écriture de but en soi, Houellebecq, scientifique de formation, cherche effectivement à transmettre des idées, et, à ce titre, reste influencé par les grands penseurs du XIXe siècle, période charnière, à la naissance de la modernité.

   Politiquement, l’homme paraît difficile à situer. A priori de gauche, Houellebecq est trop pessimiste pour croire en l’homme, et surtout pour croire en un quelconque progrès : antilibérale sur le plan économique, la gauche l’est effectivement devenue sur le plan des mœurs, quand la droite, antilibérale sur le plan des mœurs, l’a toujours été sur le plan économique. Antilibéral sur le plan moral comme économique, à l’instar de Balzac, Houellebecq, partisan de la famille et hostile au mode de vie issu de Mai 68, n’est en réalité rattachable à aucun courant. Total, son antilibéralisme s’étend au domaine sexuel, et même poétique : l’écrivain défend ainsi la versification régulière à travers Rester vivant.

   Tout d’abord, le nom d’Auguste Comte, intellectuel là encore antilibéral, apparaît plusieurs fois dans les romans. Établissant un parallèle avec les Trente Glorieuses, Houellebecq voit dans les Trois Glorieuses le début du capitalisme économique, et la fin d’un certain modèle. De fait, cette période correspond aussi à la naissance de la philosophie comtienne et à l’émergence de certaines doctrines socialistes. Comte, qui apparaît fréquemment dans les romans de Houellebecq, rejette tout comme lui son époque. Héritier de Saint Simon, Comte, qui distingue trois états historiques (état théologique, état métaphysique et état positif), voit dans l’humanité la finalité des desseins divins, et, à ce titre, fonde une nouvelle religion basée sur la science, la connaissance, sans perspective de paradis, soit ce que Nietzsche nomme “arrière-monde”. Nostalgique d’un ordre ancien basé sur le christianisme, Houellebecq n’envisage dans la foi qu’un moteur d’organisation sociale, une source de lien. Percevant dans l’absence d’au-delà la cause de l’échec comtien (puisque le programme positiviste n’a jamais été appliqué), l’auteur de La Possibilité d’une île s’intéresse à la secte raélienne, et voit dans le clonage une forme de vie après la mort.

   Parallèlement, le romancier apprécie Pierre Leroux, autre saint-simonien utopiste, pourtant adversaire du positivisme d’Auguste Comte et de son exégète Prosper Enfantin, mouvement qu’il considère comme autoritariste. Inventeur du mot “socialisme”, Leroux combat à la fois l’idée de collectivisme absolu, mais aussi le capitalisme individualiste, pour trouver un moyen terme, l’“association”. Houellebecq, qui n’a pas foi dans le progrès, et donc dans le communisme (échec illustré par l’épisode cubain de Plateforme), pourrait souscrire au concept développé par Leroux. Pour autant, son gnosticisme, et la vision négative de la filiation propre aux personnages des Particules élémentaires, ne cadrent guère avec la religion de Leroux, chez qui l’au-delà se situe justement dans l’enfantement, seule existence post-mortem.

   Autre théoricien célèbre que l’écrivain cite souvent, Tocqueville, qui se défie de l’État et du “despotisme démocratique”, prône lui aussi l’association, sur le modèle de Leroux. Houellebecq, qui reprend certaines analyses tocquevilliennes à propos de la société contemporaine, conçoit l’individualisme comme une forme d’autisme, de repli total sur soi, de coupure. À l’inverse, Tocqueville comprend l’individualisme comme fruit de la compétition, donc du rapport à autrui, et, par-delà, estime que le gouvernement dit “démocratique” organise justement une sorte d’émiettement social, afin de briser les ambitions et les talents propres, pour conserver le pouvoir et exercer un contrôle.

   Nous retrouvons là une des principales contradictions de l’auteur, qui décrit à la fois le pur libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte, et qui pour autant dédaigne la notion même d’amour-propre, donc l’intersubjectivité (amour-propre dont bien des protagonistes, lâches et méprisables, semblent effectivement dépourvus). Le rejet houellebecquien de l’analyse psychologique le range dans la continuité comtienne, et l’éloigne du sociologue Gabriel Tarde, qui croit lui en la notion de mimésis, d’imitation et d’émulation réciproque. Le refus de l’individu, considéré en tant que pur solipsisme, conduit également Houellebecq à ne pas voir les mouvements de masse, et à ne pas traiter les grands crimes massifs du XXe siècle (essentiellement le nazisme et le stalinisme), de façon claire.

   Cette absence de psychologie en tant que telle est aussi tributaire de la philosophie de Schopenhauer, autre grand intercesseur. Une nouvelle fois, l’influence conjointe de Comte et du philosophe allemand a quelque chose de paradoxal. Pour Schopenhauer, en effet, l’homme est malheureux car la vie est mauvaise en soi, nihilisme que ne partage pas Comte, qui lui ne dénigre nullement l’histoire et le progrès, en considérant que le désastre contemporain est avant tout lié à l’individualisme, lui-même lié à l’évolution économique et sociale de son temps, après la fin de l’Ancien Régime. En définitive, Houellebecq ne peut réconcilier l’ontologie négative schopenhauerienne et l’historicisme comtien.

   Bouleversé, jeune homme, par la lecture du Monde comme volonté et représentation, Nietzsche, déteste lui aussi son époque, mais demeure très différent de Houellebecq du fait de sa conception virile de l’existence, son apologie de la force. L’écrivain est tout de même plus intéressé par la compassion schopenhauerienne que par la volonté de puissance nietzschéenne, et juge, à la différence de Rousseau, que la pitié n’a rien de naturel, mais provient au contraire d’un long travail de civilisation.

   Si l’on s’en tient aux influences littéraires qui irriguent l’œuvre, le dégoût de la filiation exprimé à plusieurs reprises pourrait éloigner Houellebecq de Hugo, mais le lier à Flaubert, (bien que Comte valorise, lui, la transmission). Proche de Nerval, à jamais hanté par le manque maternel et en quête d’amour, Houellebecq demeure sans doute plus proche encore de Balzac, maître et fondateur du roman réaliste. Refusant, toujours à l’image de Comte, la société bourgeoise née après 1830, Balzac est en effet l’un des grands modèles clairement revendiqué par Houellebecq, et ce dans tous ses livres. Ardent défenseur du catholicisme et légitimiste convaincu, Balzac, décrit les mécanismes économiques et boursiers dans la majeure partie de ses récits, pour mieux condamner le règne de l’argent et la perte de tout repère. Houellebecq s’inscrit définitivement dans la continuité romanesque de La Comédie humaine.

   L’aigreur de Balzac à l’égard du temps présent n’est pas sans rappeler le dégoût exprimé dans Le Spleen de Paris. Les Fleurs du mal sont plusieurs fois directement reprises dans les textes de Houellebecq, qui partage avec le génie symboliste un même sentiment d’abandon et un même écœurement à l’égard de la Nature. D’abord poète, Houellebecq assume pleinement le modèle baudelairien, et décrit avec horreur la ville moderne, dans La Poursuite du bonheur notamment. Enfin, Houellebecq, qui pourtant ne s’en réclame pas, rejoint Proust, qui lui ne croit ni en la vie mondaine, ni en l’amitié, mais seulement dans la littérature. Obsédé par le retour à la matrice originelle, c’est-à-dire la mère, le créateur de La Recherche du temps perdu raconte lui aussi des histoires d’enfants mal aimés.

   Parfois difficile à saisir dans sa globalité, l’œuvre houellebecquienne est donc riche de multiples influences, souvent paradoxales, mais toutes liées aux mêmes obsessions. Original, provocateur, Houellebecq reste fascinant, jusque dans ses incohérences

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« CÉLÉBRATION DU 14 JUILLET DANS LA FORÊT » (VICTOR HUGO)

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Qu’il est joyeux aujourd’hui
Le chêne aux rameaux sans nombre,
Mystérieux point d’appui
De toute la forêt sombre !

Comme quand nous triomphons,
Il frémit, l’arbre civique ;
Il répand à plis profonds
Sa grande ombre magnifique.

D’où lui vient cette gaieté ?
D’où vient qu’il vibre et se dresse,
Et semble faire à l’été
Une plus fière caresse ?

C’est le quatorze juillet.
À pareil jour, sur la terre
La liberté s’éveillait
Et riait dans le tonnerre.

Peuple, à pareil jour râlait
Le passé, ce noir pirate ;
Paris prenait au collet
La Bastille scélérate.

À pareil jour, un décret
Chassait la nuit de la France,
Et l’infini s’éclairait
Du côté de l’espérance.

Tous les ans, à pareil jour,
Le chêne au Dieu qui nous crée
Envoie un frisson d’amour,
Et rit à l’aube sacrée.

Il se souvient, tout joyeux,
Comme on lui prenait ses branches !
L’âme humaine dans les cieux,
Fière, ouvrait ses ailes blanches.

Car le vieux chêne est gaulois :
Il hait la nuit et le cloître ;
Il ne sait pas d’autres lois
Que d’être grand et de croître.

Il est grec, il est romain ;
Sa cime monte, âpre et noire,
Au-dessus du genre humain
Dans une lueur de gloire.

Sa feuille, chère aux soldats,
Va, sans peur et sans reproche,
Du front d’Epaminondas
À l’uniforme de Hoche.

Il est le vieillard des bois ;
Il a, richesse de l’âge,
Dans sa racine Autrefois,
Et Demain dans son feuillage.

Les rayons, les vents, les eaux,
Tremblent dans toutes ses fibres ;
Comme il a besoin d’oiseaux,
Il aime les peuples libres.

C’est son jour. Il est content.
C’est l’immense anniversaire.
Paris était haletant.
La lumière était sincère.

Au loin roulait le tambour…?
Jour béni ! jour populaire,
Où l’on vit un chant d’amour
Sortir d’un cri de colère !

Il tressaille, aux vents bercé,
Colosse où dans l’ombre austère
L’avenir et le passé
Mêlent leur double mystère.

Les éclipses, s’il en est,
Ce vieux naïf les ignore.
Il sait que tout ce qui naît,
L’oeuf muet, le vent sonore,

Le nid rempli de bonheur,
La fleur sortant des décombres,
Est la parole d’honneur
Que Dieu donne aux vivants sombres.

Il sait, calme et souriant,
Sérénité formidable !
Qu’un peuple est un orient,
Et que l’astre est imperdable.

Il me salue en passant,
L’arbre auguste et centenaire ;
Et dans le bois innocent
Qui chante et que je vénère,

Étalant mille couleurs,
Autour du chêne superbe
Toutes les petites fleurs
Font leur toilette dans l’herbe.

L’aurore aux pavots dormants
Verse sa coupe enchantée ;
Le lys met ses diamants ;
La rose est décolletée.

Aux chenilles de velours
Le jasmin tend ses aiguières ;
L’arum conte ses amours,
Et la garance ses guerres.

Le moineau-franc, gai, taquin,
Dans le houx qui se pavoise,
D’un refrain républicain
Orne sa chanson grivoise.

L’ajonc rit près du chemin ;
Tous les buissons des ravines
Ont leur bouquet à la main ;
L’air est plein de voix divines.

Et ce doux monde charmant,
Heureux sous le ciel prospère,
Épanoui, dit gaiement :
C’est la fête du grand-père.

Victor Hugo, Les chansons des rues et des bois, 1865

MÉMOIRE DES POÈTES XIV: GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), cimetière du Père-Lachaise

DIVISION 49

Gérard de Nerval (1808-1855)

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Gérard de Nerval, par Nadar

   De son vrai nom Gérard Labrunie, Gérard de Nerval naît à Paris le 22 mai 1808 et se trouve immédiatement placé en nourrice à Loisy, dans le Valois, région qui restera toujours très présente dans ses œuvres. Médecin militaire attaché à l’armée impériale, son père, Etienne Labrunie, est envoyé en Allemagne, et notamment à Gross-Glogau, en Silésie, où sa jeune épouse, épuisée par le froid et par les voyages, meurt fin 1818. Orphelin de mère, le futur écrivain est éduqué par son oncle Antoine Boucher à Mortefontaine. Comme il le racontera en 1854 dans Promenades et souvenirs, il ne revoit son père que bien plus tard, et s’installe avec lui dans la capitale en 1814, rue Saint-Martin : J’avais sept ans et je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai “Mon père !… Tu me fais mal !”. De ce jour mon destin changea.  Entré au lycée Charlemagne en 1822, Gérard se lie d’amitié avec Théophile Gautier. Il écrit alors ses premiers poèmes, et compose même un recueil entier, intitulé Poésies et poèmes de Gérard L., 1824, et donné à son ami Arsène Houssaye en 1852. En 1826 paraissent ses Élégies nationales, à la gloire de Napoléon, ainsi que plusieurs satires dirigées contre l’Académie française qui a préféré Charles Brifaut, aujourd’hui oublié, à Lamartine, toujours célébré. Début 1828 paraît également sa traduction de Goethe. La même année, au mois de mai, Nerval entre en apprentissage chez un notaire pour contenter son père, puisque l’homme voit d’un mauvais œil les aspirations littéraires de son fils.

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La bataille d’Hernani, 23 février 1830

  Le 23 février 1830, convoqué par Hugo, il n’en fait pas moins partie du claque de la bataille d’Hernani. Vêtus de rouge, les jeunes Romantiques défendent la pièce, alors violemment attaquée par les auteurs classiques, qui en dénoncent l’audace dramatique et stylistique. Nerval, qui publie de nouvelles traductions de poésies allemandes, abandonne bien vite toute activité professionnelle, et, lié au Petit-Cénacle groupé autour du sculpteur Jehan Duseigneur, effectue deux séjours à la prison Sainte-Pélagie pour tapage nocturne. Il y rencontre notamment le mathématicien surdoué Évariste Gallois, comme il le racontera dans ses Petits châteaux de Bohème. En 1831, il adopte son pseudonyme définitif en souvenir du Clos-de-Nerval, lieu-dit près de Loisy, dans le Valois. Le Prince des sots et Lara, ses premières pièces de théâtre sont alors données à l’Odéon. Toujours officiellement étudiant en médecine, il assiste également son père pour soigner l’épidémie de choléra qui sévit dans la capitale l’année suivante.

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Jenny Colon (1808-1842)

    On pense que l’écrivain aurait rencontré une première fois la jeune actrice Jenny Colon en 1833. Séparée de l’acteur Pierre-Chéri Lafont, la comédienne exerce immédiatement une profonde fascination sur Gérard, qui entre en rivalité avec le banquier William Hope. Poursuivant sa vie de bohême aventureuse, et riche de l’héritage familial légué par son grand-père, Nerval visite à la fois le Midi et également l’Italie du Sud, qui aura un profond écho dans son œuvre, notamment sur Les Chimères, où se trouve évoqué Naples, et le Pausilippe altier : Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse/Au Pausilippe altier, de mille feux brillants (« Myrtho »). Gérard s’engage alors dans la désastreuse aventure du Monde dramatique, revue conçue pour célébrer Jenny Colon, et qui, dès 1835, le laissera profondément endetté. Ses amis du Cénacle de la « Bohême galante » regroupée impasse du Doyenné autour de T. Gautier, et d’Arsène Houssaye (1814-1896) l’aident néanmoins après la liquidation du journal en juin. Grâce à Alphonse Karr (1808-1890), Nerval signe ainsi plusieurs articles dans Le Figaro, et dans La Charte de 1830, feuille favorable à la politique de François Guizot (1787-1874), ministre de l’Intérieur. Co-écrit avec Alexandre Dumas, dont seul le nom apparaît pourtant sur le livret, accompagné par la musique d’Hippolyte Monpou (1804-1841), Piquillo n’attire pas les foules à l’Opéra-Comique. Jenny Colon[1], qui interprète le personnage de Sylva, fait un mariage de raison avec le flûtiste Leplus. Elle mourra en 1842, à trente-trois ans seulement, épuisée par ses maternités et par les tournées en province. Nerval, de son côté, voyage en Allemagne, et, à court d’argent, compose le drame Léo Burckart, en août-septembre 1838. Plusieurs pièces sont alors données, parmi lesquelles L’Alchimiste (co-écrite une nouvelle fois avec Dumas, représentée à la Renaissance), et Léo Burckart, dans une version remaniée. L’écrivain traverse une première phase de dépression nerveuse, et connaît de nombreux soucis financiers. Le gouvernement de Louis-Philippe, qui a retardé la représentation de ses œuvres du fait de la censure dramatique, lui offre alors la possibilité de partir en Autriche pour une mission officieuse, en octobre 1839. Il y rencontre notamment Franz Liszt et Maria Pleyel.

   voyage en orient

   À Paris, il poursuit son travail journalistique, avant de repartir en 1840 pour Bruxelles, à l’occasion d’une nouvelle représentation de Piquillo, en décembre. Il y voit Jenny Colon pour la dernière fois. Malheureux, criblé de dettes, Nerval fait une première crise de folie en février 1841, et, en mars, entre dans la clinique du Docteur Blanche, à Montmartre. Aidé financièrement par des amis, Nerval prend le bateau à Marseille fin 1842, séjourne en Grèce, au Liban, en Turquie, à Malte, d’où il rapporte son magnifique Voyage en Orient, paru en 1851. Les années suivantes, il poursuivra ses excursions en Flandres, aux Pays-Bas, et en Angleterre, tout en effectuant de petits trajets en région parisienne, promenades dont les Souvenirs et les nouvelles des Filles du feu gardent l’empreinte. Parallèlement, il écrit son drame Les Monténégrins, et collabore à divers périodiques, ce qui lui permet de rencontrer Félix Tournachon, dit Nadar, qui le photographie, dans un portrait demeuré célèbre. Ses traductions d’Heinrich Heine, corrigée avec l’auteur lui-même en mars 1848, paraissent dans La Revue des Deux-Mondes. Une nouvelle crise de folie l’amène à la clinique du Docteur Aussandon, en avril 1849, ce qui ne l’empêche pas de participer à diverses revues ésotériques.

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La clinique du Docteur Blanche, à Montmartre.

   Les années suivantes sont dominées par l’instabilité, mais demeurent les plus fécondes, d’un point de vue strictement littéraire. Effectuant de nouveaux aller-retours entre l’Allemagne, la France, la Belgique, et la banlieue parisienne, Nerval poursuit une intense activité théâtrale et journalistique, tout en subissant divers internements. En 1852, il signe un contrat de publication pour Les Petits Châteaux de Bohême, récit en prose qui évoque les années de jeunesse, à l’instar des Nuits d’octobre. En décembre 1853, il achève l’écriture de plusieurs chefs d’œuvre, passés à la postérité : Les Contes et facéties, Les Filles du feu suivies des sonnets des Chimères. En mars 1854, ayant reçu de l’argent pour mener une mission en Orient pour le gouvernement, il doit renoncer à tout départ lointain, du fait de ses soucis de santé. Toujours aidé par l’État grâce à un système de bourse, Gérard n’en part pas moins outre-Rhin en mai, et rend hommage à sa mère à Glogau. Début août, il revient à la clinique du docteur Blanche, et y écrit Aurélia, récit cathartique, sur les conseils du médecin. L’intervention de la Société des Gens de Lettres provoque sa « libération », en octobre. Ruiné, Gérard se retrouve sans domicile fixe, à l’approche de l’hiver. Le 20 janvier 1855, Théophile Gautier et Maxime Du Camp le voient à La Revue de Paris. Cinq jours plus tard, après avoir dîné dans un cabaret des Halles, il erre en plein Paris, par moins dix-huit degrés. La nuit sera blanche et noire aurait-il écrit. Le lendemain matin, à l’aube, il se pend à une grille, rue de la Vieille-Lanterne, non loin de l’actuel théâtre du Châtelet. Il n’a que quarante-six ans.

  nervalMalgré son suicide, et malgré ses orientations païennes, Nerval a droit à une cérémonie religieuse à Notre-Dame, puis on l’inhume dans la 49ème division, juste en face de Balzac, et non loin de Charles Nodier, sous une magnifique colonne en marbre blanc surmontée d’un vase, sans crucifix, avec pour seule inscription son nom de plume. Un lecteur a récemment y a accroché un homard en plastique : la légende veut effectivement que le poète se soit baladé avec un crustacé tenu en laisse sur les marches du Palais-Royal :  » En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… », aurait-il déclaré aux passants intrigués.

  Mort en 1855, Nerval n’a évidemment jamais fait partie du mouvement surréaliste, et ne figure pas dans la fameuse Anthologie de l’humour noir. André Breton n’en n’éprouve pas moins une profonde admiration pour un des grands intercesseurs du mouvement, quand Antonin Artaud, interné à Rodez, évoque fréquemment, un siècle après, son compagnon d’infortune. Appartenant, comme Pétrus Borel (inhumé en Algérie), au romantisme tardif, Nerval, dans ses derniers textes, témoigne d’un profond drame intérieur, et développe un univers onirique extrêmement riche, ce que l’universitaire Jean-Pierre Richard appelle géographie magique dans l’essai Poésie et profondeur[2]. Ayant été initié aux mystères druzes lors de son voyage en Syrie, le poète, qui, déclare avoir au moins dix-sept religions, rend d’ailleurs hommage à Jacques Cazotte ou à Restif de la Bretonne, à travers une série de courts récits biographiques parue en 1852, Les Illuminés. Teintée d’occultisme, de références ésotériques et alchimiques, son œuvre, à l’instar des Chants de Maldoror, annonce ainsi clairement l’esthétique surréaliste. Le rêve est une seconde vie lisons nous ainsi au début d’Aurélia, sous la plume du poète maudit. Citons, pour terminer, ces célèbres et très beaux vers tirés des Odelettes, et qui témoignent assez bien d’un art tour à tour léger et grave :

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets!

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Ulysse et Calypso - Arnold_Böcklin - wiki

« Ulysse et Calypso », Arnold Böcklin

[1] Cette dernière est enterrée au cimetière de Montmartre, dans la division 22, en compagnie de son mari, non loin des surréalistes Philippe Soupault, Victor Brauner et Jacques Rigaut.

[2] Seuil, 1955.

BIBLIOPHILIE HUGOLIENNE

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   … Certains me trouveront peut être devenu excessivement hugolien, après avoir été excessivement houellebecquien. L’auteur des Misérables fait généralement davantage l’unanimité que celui de Plateforme. Bref. Il se trouve qu’en flânant le long du cours de Vincennes, un dimanche, jour des biffins, je suis tombé sur plusieurs volumes anciens, vendus deux euros seulement. Parmi eux se trouvaient Le Rhin et Les Orientales. L’appartement étant petit, je dispose de peu de place pour entreposer des imprimés, et dois donc limiter mes achats, ou télécharger sur la liseuse. Je ne suis pas non plus particulièrement bibliophile. Reste que je ne pouvais qu’acheter, à un prix aussi bas, ce petit volume publié en 1859 par Hetzel, maison historique du Maître, avec Calmann-Lévy. Il ne s’agit pas d’une première édition, mais on a quand même plaisir à parcourir ces magnifiques poèmes sur vieux papier, avec une si belle couverture, semblable à un cahier ancien, oublié sous quelque pupitre.

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Les Djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

ESCAPADE HIVERNALE DANS LA VILLE DES LOUPS

  … Le nom même de Blois serait d’origine gauloise et viendrait du mot bleiz, gardé dans la langue bretonne et signifiant loup. Le voisinage des forêts de Boulogne et de Russy, donne un crédit certain à cette étymologie. L’endroit a certes évolué depuis les Carnutes, tribu habitant la région.

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Une rue du vieux Centre

   J’ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l’eau, toute une vieille ville en amphithéâtre, capricieusement répandue sur les saillies d’un plan incliné, et, à cela près que l’Océan est plus large que la Loire et n’a pas de pont qui mène à l’autre rive, presque pareille à cette ville de Guernesey que j’habite aujourd’hui. Le soleil se levait sur Blois.

(Victor Hugo, Lettre à M.A. Queyroy du 17 avril 1864)

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Splendide château de Chambord

   En 1989 parut Les escaliers de Chambord de Pascal Quignard. Je n’ai pas lu le roman (j’essaierai de la faire en 2016). Ci-dessous une photo de l’escalier central, qui donne son titre au roman:

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« LA LÉGENDE DES SIÈCLES » AU MUSÉE D’ORSAY

prostitution orsay… Vu, hier, en compagnie d’un ami, la magnifique et luxuriante exposition consacrée à la prostitution, au musée d’Orsay (qui s’achèvera le 17 janvier). Qu’en dire, sinon que je recommande chaudement la manifestation à tous les amateurs de peinture, et/ou à tous ceux qui éprouvent peut être une passion secrète pour le monde des bordels, si présent dans les Lettres comme dans les Arts? Au menu, évidemment, les toiles de Toulouse-Lautrec, mais aussi celles de Van Gogh, Degas, Félicien Rops, Mucha, et bien d’autres, accompagnées de citations de Baudelaire ou Maupassant, reproduites aux murs. Notons également la présence d’objets aux fins non-avouables, ainsi que l’incroyable muséographie, le décor choisi, tout de tentures rouges, de fauteuils moelleux, dans un style volontairement tape-à-l’oeil… Les conservateurs semblent vouloir nous rappeler l’atmosphère du claque.

apollonide

« L’Apollonide, souvenirs de la maison des morts », film de Bertrand Bonello, 2011.

   Ayant résolu de revoir les collections permanentes après cette visite de l’exposition temporaire, nous avons brièvement parcouru les autres salles. Outre les toiles impressionnistes habituelles, les meubles « Art nouveau », le tableau de Fernand Cormon reproduit ci-dessous a fortement retenu notre attention. Après bien des atermoiements, je me suis effectivement décidé à lire La légende des siècles, longue suite poétique de Victor Hugo, projet mégalomaniaque, génial, qui constitue probablement la seule épopée moderne française. Le livre d’Hugo, qui forme une sorte de conte historique, et qui contient plusieurs vers fort célèbres, s’ouvre sur une description des débuts de l’Humanité, et donc sur Adam et Ève au Paradis, puis sur Caïn, leur fils maudit, fratricide. Intitulé « La conscience », le texte évoque ainsi cette figure biblique. Le tableau de Cormon, qu’on rangerait volontiers dans le style « Pompier », reproduit directement la scène mythique de Caïn fuyant au désert, tel que l’évoque l’écrivain:

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« Caïn » de Fernand Cormon, d’après « La Légende des siècles » (1880)

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

MEMOIRE DES POETES II, Cimetière de Saint-Mandé Nord, Juliette Drouet (1806-1873) et Jacques Grandville (1803-1846)

CIMETIÈRE COMMUNAL DE SAINT-MANDÉ NORD (24 avenue Joffre, 94160 SAINT-MANDÉ, Station Saint-Mandé, ligne 1)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

   Créé en 1823, le cimetière communal de Saint-Mandé Nord est bien situé dans le département du Val de Marne (à la différence du cimetière de Saint-Mandé Sud). Parfaitement entretenu, ce petit enclos charmant cerné de hautes résidences, est surtout connu pour abriter la dernière demeure de Juliette Drouet (1806-1873), ce que signale une plaque informative sur le mur d’enceinte. Modèle de la statue représentant Strasbourg place de la Concorde, mais surtout maîtresse de Victor Hugo pendant près de cinquante ans, l’actrice à la troublante beauté renonce à sa carrière dès 1833, pour mener une vie cloîtrée, sous la pression d’un grand homme auquel elle enverra plus de 20000 lettres. Déjà marié, l’écrivain, qui a rencontré son amante lors d’une représentation de Lucrèce Borgia, n’hésite pourtant pas à la tromper, notamment avec la romancière Léonie d’Aunet (1820-1879) puis avec la comédienne Alice Ozy (1820-1893). Fidèle malgré tout, Juliette, qui suit Hugo dans son exil à Bruxelles, puis à Jersey et Guernesey après le coup d’Etat de Napoléon III de 1851, s’éteint à Paris le 11 mai 1873. Elle est enterrée auprès de son unique enfant, Claire (1826-1846), née d’une première relation avec le sculpteur James Pradier, et d’abord inhumée à Auteuil. Mère et fille reposent ainsi l’une à côté de l’autre, dans l’allée du fond, chacune sous une dalle sobre, sans statue ni crucifix. Hugo, qui considère Claire, prématurément emportée par la phtisie, comme sa propre fille, lui dédicace quatre poèmes des Contemplations, parues en 1856. Citons ainsi ces vers superbes, gravés dans la roche :

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise,

Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !

L’Astre attire le lys et te voilà reprise,

Ô vierge par l’azur cette virginité !

L’épitaphe dédié à Juliette a lui aussi quelque chose de sublime :

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,

Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,

Dis-toi si dans ton cœur ma mémoire est fixée,

Le monde a sa pensée,

Moi j’avais son amour !

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   Non loin des deux Muses, en tournant la tête vers la gauche, on remarque la sépulture du fameux Jacques Grandville (1803-1847), qui, s’il ne fut auteur, illustra bien des livres, en particulier les Fables de La Fontaine, mais aussi Don Quichotte, Les voyages de Gulliver, ou Robinson Crusoé. Né à Nancy dans une famille de comédiens pauvres, et surnommé « Adolphe » par ses proches (du nom de son jeune frère mort deux mois avant sa naissance), Jean Ignace Isidore Gérard choisira « Grandville » comme nom d’artiste. Anticlérical, libéral, Grandville s’affirme précocement comme caricaturiste de presse, notamment dans Le nain jaune, journal satirique, puis, vers 1820, dessine d’étranges créatures hybrides, mi-hommes, mi-animaux. Il s’initie ensuite à la lithographie, alors en vogue, puis monte à Paris en 1833. Le malheur le frappe alors cruellement, puisqu’il perd sa femme, ainsi que trois enfants, disparus tragiquement (âgé de trois ans, le petit Henri s’étouffe avec un morceau de pain en présence de ses parents). Brisé physiquement et mentalement, Grandville, qui s’est remarié, fait une crise de folie lors d’un séjour à Saint-Mandé, en 1847, et décède peu après, à quarante-trois ans seulement, dans une clinique de Vanves. Surprenante, parfois déconcertante, son œuvre, cet appartement où le désordre serait systématiquement organisé, selon Baudelaire, inspirera fortement les Surréalistes. Conformément à ses vœux, il est enterré à côté de sa première épouse, Henriette, et de leurs trois fils, là aussi sous  une dalle toute simple, indiquée par un plan, à l’entrée du cimetière.

« Fables » de La Fontaine, par Grandville.

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