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Monthly Archives: juillet 2015

CETTE ROSACE SUR MA TOMBE (André Breton)

BretonPLUTÔT LA VIE

Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs son plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce coeur à cran d’arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale
Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n’y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie

Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d’un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n’être qu’une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a nom ta main
Plutôt la vie

Plutôt la vie avec ses salons d’attente
Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie

Plutôt la vie comme fond de dédain
A cette tête suffisamment belle
Comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et qu’elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s’est déjà dit
Plutôt la vie

(Clair de terre)

Tombe d'André Breton au cimetière des Batignolles (division 31), photo de Claude Lothier

Tombe d’André Breton au cimetière des Batignolles (division 31), photo de Claude Lothier

MÉMOIRE DES POÈTES XI: JEAN ROLLIN (1938-2010), Père Lachaise, division 37

Jean-rollin_1938   Fils du dramaturge Claude Rollin et de Denise Lefroi, qui sera la maîtresse de Georges Bataille (1897-1962, enterré au cimetière de Vezelay) et Maurice Blanchot, Jean-Michel Rollin Roth le Gentil naît le 3 novembre 1938 à Neuilly-sur-Seine. Enfant, il se passionne pour le cinéma de cape et d’épée après avoir vu Le Capitaine Fracasse d’Abel Gance, puis, adolescent, pour les films fantastiques américains, ainsi que pour la littérature populaire. Il s’initie à la réalisation au cours de ses obligations militaires, en tournant des publicités pour le recrutement. Ayant échoué à devenir assistant du grand surréaliste Luis Buñuel (1900-1983, ses cendres sont répandues à Mexico), Rollin, influencé par la déconstruction narrative du Nouveau Roman, s’aventure en plusieurs essais expérimentaux, littéraires, tel Les Amours jaunes (1958) adaptation d’un poème de Tristan Corbière (1845-1875), ou Ciels de cuivre (1961). L’itinéraire marin, projet de film avec Marguerite Duras datant de 1963, ne voit finalement pas le jour. Rollin continue donc à enchaîner courts-métrages et travaux alimentaires, sur les plateaux, où il est embauché comme technicien.

   Le viol du vampire, son premier long-métrage, sorti en mai 1968 à l’occasion des évènements de mai, est un échec retentissant. Né, pour d’étranges raisons, de la jonction de deux moyen-métrages (Le viol du vampire proprement dit et Les femmes vampires), et produit avec très peu de moyens par Sam Selsky, l’œuvre suscite de violentes réactions de rejet. Surréaliste, sensuel et avant-gardiste, Le viol du vampire déçoit la plupart des spectateurs, venus voir un authentique film d’horreur, dans l’esprit des productions anglaises Hammer. Les rares critiques sont féroces, et Rollin veut alors mettre un terme à sa carrière. Il revient néanmoins dès 1969 avec La vampire nue, film magnifique tourné en couleur, avec les jumelles Marie-Pierre et Catherine Castel (qu’on retrouvera dans les productions suivantes), et qui fait la part belle aux obsessions saphiques de l’auteur, ainsi qu’à une sorte d’imaginaire sombre. Peu dialogué, assez lent, le scénario décrit la lutte courageuse d’un jeune homme contre la sanglante société secrète dirigée par son père, défendue par d’étranges personnages à masques d’animaux. Le film, qui convoque à la fois Georges Franju, grand intercesseur de Rollin, et l’expressionisme allemand, évoque une nouvelle fois l’esthétique surréaliste. Le frisson des vampires (1970), où une reine vampire sort d’une horloge, ou encore Requiem pour un vampire (1971), ou deux jeunes filles déguisées en clowns s’enfuient d’un centre éducatif pour atterrir dans un château habité par une secte avide d’hémoglobine, restent dans la même veine érotico-fantastique.

"Le viol du vampire", 1968

« Le viol du vampire », 1968

   L’Américain Lionel Wallman, qui va produire les films suivants, convainc Rollin d’introduire quelques scènes d’amour hétérosexuelles, puis de s’orienter vers le genre érotique, en pleine expansion au début des années 70. En 1973, le nouvel échec commercial de La rose de fer, autre récit énigmatique et vampirique se déroulant sur la côte normande et dans le cimetière d’Amiens, amène le cinéaste à « commettre », sous pseudonyme, des navets pornographiques softs, parmi lesquelles Jeunes filles impudiques (1973), et Tout le monde il en a deux (1974), où nous retrouvons le mannequin Joëlle Cœur. Rollin, qui glisse un soupçon d’épouvante dans Phantasmes, en 1975, n’a pas renoncé pas pour autant à son travail d’auteur. Réalisé en 1974 avec davantage de moyens, comptant Jean-Pierre Bouyxou, personnage fétiche des plateaux underground, au casting, Les démoniaques, où le spectre de jeunes filles victimes de naufrageurs pourchassent leurs bourreaux, et Lèvres de sang (qui connaîtra une double version nettement plus hardcore, avec l’acteur-poète Jean-Loup Philippe, Suce-moi vampire), se heurtent pourtant toujours à l’indifférence, voire au mépris, de la critique. Contraint à la production de séries B, théoriquement plus populaires, Rollin tourne alors beaucoup, et notamment des films de zombies, parfois intéressants, parmi lesquels Les raisins de la mort (1977), avec la plantureuse actrice X Brigitte Lahaie, Le lac des morts-vivants (1981), sous pseudonyme, ou encore La morte vivante (1982). Il s’illustre aussi dans le thriller, avec La nuit des traquées (1980), et Les trottoirs de Bangkok (1984), récit sensé se dérouler en Thaïlande, mais entièrement filmé dans des hangars… au milieu du XIIIème arrondissement ! Signalons enfin une comédie qui n’a pas fait date, Ne prends pas les poulets pour des pigeons (1985), avec Michel Galabru, sur un scénario de Jean-Claude Benhamou, et un authentique drame, non-fantastique, qui raconte l’errance de deux jeunes fugueuses, Les échappées (1981). La capacité de Rollin à réaliser rapidement et avec un budget minimal des œuvres de commande attire alors l’attention de Marius Lesoeur, producteur d’Eurociné, et que le cinéaste espagnol Jésus Franco (1930-2013) a abandonné du fait qu’il ne lui fournissait pas suffisamment de fonds. Outre ses propres films, Rollin se voit proposer de reprendre les rushs de Franco (ce qui provoque la fureur de l’intéressé), et de « compléter » certaines productions bancales ou inachevées, tel Emmanuelle 6, en 1988. Lui qui aime faire une courte apparition dans certaines scènes, joue également pour des amis, tels Norbert Moutier, spécialiste de cinéma bis, Jean-Pierre Putters, fondateur de « Mad movies », ou encore Quelou Parente, auteure de plusieurs courts métrages fantastiques.

Nue,_jean_rollin-1969

  Reconnu dans les milieux arty américains comme un créateur atypique, son travail se diffuse peu à peu en vidéo outre-Atlantique, mais pas en France, où les salles obscures de quartier disparaissent les unes après les autres pour laisser place à de grands complexes où les petites productions sont absentes. S’éloignant progressivement de la caméra faute de moyens, Rollin prend la plume pour explorer plus avant un univers original, unique. Plusieurs romans, là aussi fantastiques, souvent gore, tels La petite ogresse, Gargouillis glauque[1], ou Billes de clown[2] voient ainsi le jour. Devenu directeur de collection chez Florence Massot et Fleuve noir, Rollin tourne un peu pour la télévision, grâce à Canal +, et réalise aussi des films beaucoup plus personnels, aux antipodes des séries B précédemment citées. On retrouve ainsi l’écriture des premiers films dans Les deux orphelines vampires (1997), La fiancée de Dracula (2002), et surtout la magnifique Nuit des horloges (2007), sorte de testament esthétique et spirituel, alternance de réflexions philosophiques et de morceaux poétiques, riches de nombreuses références aux films du début. La hardeuse Ovidie y incarne la jeune Isabelle. Ayant reçu en héritage la maison d’un vieil oncle écrivain et réalisateur, le mystérieux Michel Jean (double assumé de Rollin), Isabelle sera poursuivie par des spectres au Père Lachaise, allégories des propres idées fixes de l’auteur. Ni cette Nuit des horloges, ni l’ultime Masque de la méduse (2010), où jouent l’épouse et la petite fille de Rollin, ne sortent cependant en salle. Atteint d’un cancer, l’homme, qui commence à être invité dans des festivals, s’éteint le 15 décembre 2010, et se trouve inhumé dans le caveau familial de la 27ème division, dans le cimetière qu’il avait lui-même filmé. À soixante-douze ans. Il laisse derrière lui pas moins de trente-et-un courts et longs métrages, vingt-deux livres, et plusieurs scénarios. D’inégale valeur, souvent décriée, son œuvre, aujourd’hui rééditée en DVD, rencontre un nombre croissant d’adeptes. Plusieurs documentaires lui sont également consacrés, tels Jean Rollin, le rêveur égaré[3], ou Être et à voir[4].

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[1] Tous deux publiés chez Rafaël de Surtis/Editinter.

[2] Editions Edite, Paris, 2009.

[3] Damien Dupont et Yvan-Pierre Kaiser, sorti en 2011.

[4] Jean-Loup Martin, L’Harmattan, Paris, 2015.

PRO DOURDAN

   7Jamais houellebecquomania n’a été aussi forte que fin 2014. Jamais non plus la parution d’un roman, si provocateur fut-il, n’aura suscité pareil tapage médiatique : en une des principales feuilles issues de la bobosphère, invité sur les ondes et les plateaux-télé, le prix Goncourt 2010 reste incontournable, ou plutôt difficile à contourner.

   Dans un texte publié en 1999[2], l’auteur égratigne copieusement une modeste commune de la Grande Couronne, dont le nom, à l’onomastique suave, évoque généralement une sortie d’autoroute :À Dourdan, les gens crèvent comme des rats (…) on rentre le soir à huit heures, il n’y a pas un magasin ouvert; personne ne vient vous rendre visite, jamais; le week-end, on traîne bêtement entre son congélateur et son garage.

    D’un naturel curieux, et houellebecquophiles non-assumés, mon ami R. et moi-même décidons de visiter la ville, par un bel après-midi de printemps calme et tiède. L’expédition est longue. Une fois pris le RER C, il faut traverser tout le 91, jusqu’au terminus. D’abord, ce sont les extensions d’Austerlitz, ensemble de rails, de câbles et de caténaires, autour de bâtiments tagués, vaguement abandonnés. Ensuite, on longe une rivière (la Marne ?), entourée d’un désordre d’entreprises et d’entrepôts, avant les cités, murailles de béton plantées d’antennes. Juvisy, Savigny… Les agglomérations défilent selon une logique immuable, inconnue du novice. Dourdan-Forêt apparaît enfin, au fond de sa cuvette boisée, suite à une ultime rangée de maisons individuelles pour classe moyenne, munies de jardinets, parfois de balançoires.

  Première impression : celle d’un retour en province, à la campagne, avec cette petite gare grise, et ces vaches, en arrière-plan, broutant le pâturage. « Comme c’est calme ! », glisse R., tandis que nous descendons vers le centre, arrosé par l’Orge. Un pique-nique rapidement avalé, un Ricard et un café en guise de digestif au PMU de la place, à côté de l’église gothique et en face d’une ancienne halle au marché, puis nous visitons le château, fières tours crénelées entourées de remparts, de douves. Sortie de l’audio-guide, une voix féminine vous raconte l’histoire de France, Philippe Auguste, la Guerre de Cent ans, vagues souvenirs scolaires de dates à apprendre par cœur, et de cartes Vidal-Lablache accrochées au tableau noir ; toute mémoire enfouie, soudain ressuscitée. Ça sent la cire et la vieille pierre, une odeur de cave et de mousse, presque rassurante. Après les pièces médiévales, blanches et sereines, on traverse un ensemble disparate et beaucoup plus moderne : des chambres à coucher avec des bergères, des fauteuils crapaud, ainsi qu’un fatras de boiseries baroques, un Moyen-âge reconstitué, trop neuf pour faire vrai. Méthodiquement alignées sur leurs étagères d’ébène, apothicailleries et cornues rappellent la profession de l’acquéreur, riche bourgeois essonnien qu’on imagine assez sous les traits de Monsieur Homais. Quelques poteries (spécialités dourdannaises), un manuscrit du poète et aventurier baroque Jean-François Régnard, mort entre ces murs, un mot de Zola, familier des lieux… Non loin des austères portraits de notables locaux, figures oubliées, l’enluminure du mois d’avril, tirée des Très riches heures du duc de Berry, éclaire la pièce de lumière bleue ; derrière les personnages, gentes dames et preux chevaliers d’indigo vêtus, se dresse le fameux château, celui où nous nous trouvons, immuable dans son bain de soleil[3].

   Dans le train direct pour Dourdan/Une jeune fille fait des mots fléchés, lisons nous cette fois dans « Paris-Dourdan »[4]. De retour vers la capitale, en sens inverse du texte, nous ne croisons aucune donzelle amatrice de sudoku, pas plus que nous n’avons croisé de SDF à Dourdan, paisible trou de verdure, pour paraphraser, avec l’humilité requise, Arthur Rimbaud. Les génies connaissent parfois leurs faiblesses, et nul n’est décidément infaillible, pas même Houellebecq.

Le château de Dourdan

Le château de Dourdan

[1]Configuration du dernier rivage, Flammarion, 2013.

[2] Renaissance, Ibid.

[3] Certains fâcheux, historiens trop précis, y voient plutôt le château de Pierrefonds, mais qu’importe.

[4] Renaissance, Ibid.

Dans le métro de Naples..

Pier Paolo Pasolini

Pier Paolo Pasolini

MÉMOIRE DES POÈTES X: HANS BELLMER ET UNICA ZÜRN (Père-Lachaise 3)

Hans Bellmer and Unica Zürn

 

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

DIVISION 9

Hans Bellmer (1902-1975) et Unica Zürn (1916-1970)

  Né le 13 mars 1902 à Kattowitz, en Silésie allemande[1], Hans Bellmer fuit très vite une enfance morose pour se réfugier dans l’imaginaire artistique, en compagnie de son frère Fritz, et se trouve contraint, très jeune, d’accomplir divers travaux manuels pénibles. Puritain et tyrannique, son père l’inscrit, contre son gré, dans une école d’ingénieurs berlinoise, afin qu’il embrasse la même carrière que lui. Bellmer, qui côtoie les spartakistes, et fréquente les Dadaïstes, abandonne l’université technique en mai 1924, et, sur les conseils du peintre George Grosz, entame une formation de typographe. Devenu illustrateur aux éditions Malik-Verlag, il rencontre une première fois les surréalistes lors d’un voyage à Paris, en 1925-1926. De retour à Berlin, il ouvre une agence publicitaire, et, en 1928, se marie avec Margarete Schnelle. En 1933, à l’arrivée du pouvoir des nazis, Bellmer décide de ne plus rien faire qui puisse être utile à l’État, et ferme son entreprise, tandis que son père, lui, adhère au NSDAP[2]

"Poupée" d'Hans Bellmer

« Poupée » d’Hans Bellmer

En 1934, il conçoit sa célèbre « poupée », sculpture d’1 mètre 40, représentant une jeune fille chaussée d’escarpins noirs sur des chaussettes blanches, aux membres articulés autour d’une grosse boule représentant l’abdomen, et pourvue d’un cou amovible. Exhibée par le pouvoir dans les expositions d’« art dégénéré »[3], l’œuvre, qui sera abondamment analysée par les psychanalystes comme une projection sadomasochiste, permet, selon son créateur, d’accéder à la mécanique du désir, et fera l’objet d’infinies variations. Bellmer, dont la femme meurt en 1938, s’installe à Paris, et participe aux expositions surréalistes. Ressortissant allemand, et donc suspect aux yeux de l’administration, il est arrêté, et emprisonné au camp des Milles, en Provence, en compagnie notamment de Max Ernst. Ayant échoué à partir aux États-Unis, il se réfugie dans la clandestinité jusqu’à la Libération. Il collabore ensuite avec Paul Éluard (enterré dans la 97ème division), et publie les images d’une seconde « poupée », dans le désormais célèbre ouvrage Jeux de la poupée, paru en 1949. Prises par ses propres soins, les photographies sont en outre peintes à l’aniline, pour former un ensemble coloré. Parallèlement, l’homme poursuit un travail intense d’illustrateur et de graveur, ce monument étrange et noir, dont parle André Pieyre de Mandiargues[4] (enterré dans la 13ème division).

Une exposition d'"art dégénéré", à Berlin.

Une exposition d' »art dégénéré », à Berlin.

  C’est en 1953 qu’Hans Bellmer rencontre Unica Zürn, lors d’une exposition organisée dans la capitale. Née le 6 juillet 1916 à Berlin-Grünewald dans un milieu fortuné, fille du journaliste-voyageur Ralph Zürn, cette dernière a d’abord été scripte aux studios de l’UFA (Universum Film AG), puis, à partir de 1936, scénariste et réalisatrice de films publicitaires. Sa mère s’étant remariée Heinrich Doehle, ministre d’Hindenburg puis haut dignitaire du IIIème Reich, Unica, qui connaît alors de nombreuses liaisons amoureuses, est introduite dans les milieux nazis. En 1942, elle épouse Erich Laupenmühlen, commerçant avec lequel elle aura deux enfants, et qu’elle quittera en 1949, suite à de nombreuses infidélités. Elle fréquente dès lors les milieux artistiques, et écrit de nombreuses nouvelles pour les journaux, ainsi que des contes radiophoniques.

Unica Zürn

Unica Zürn

  Hans Bellmer et Unica Zürn emménagent dans une modeste chambre de la rue Mouffetard, dans le cinquième arrondissement, et vivent chichement. Présentée par son nouveau compagnon au groupe surréaliste, Unica réalise de nombreux dessins et anagrammes, publiés en recueil dans sa ville d’origine. Plusieurs expositions sont organisées à Paris. La jeune femme, qui abandonne rapidement la peinture, décide de ne se consacrer qu’au dessin et à l’écriture, et crée de nombreuses, et énigmatiques, chimères. Sa santé mentale se dégrade hélas rapidement, et elle fait plusieurs tentatives de suicide, entrecoupées d’internements, en diverses cliniques, d’abord outre-Rhin, puis en France, à Paris, La Rochelle, ou encore en banlieue. Témoignage sur ces années noires, L’Homme-Jasmin, écrit entre 1963 et 1965, traduit dans la langue de Molière en 1971, et préfacé par Pieyre de Mandiargues, doit beaucoup à une rencontre avec Henri Michaux, en 1957, année durant laquelle son ami a lui-même publié Petite anatomie de l’inconscient ou petite anatomie de l’image, un traité esthétique. En 1969, Bellmer, qui a fait une crise cardiaque, devient hémiplégique, et sombre dans un mutisme définitif. Très affaiblie, Unica écrit alors Sombre printemps, bref et bouleversant récit à la troisième personne, relatant une enfance allemande, des premiers fantasmes sexuels ainsi qu’une scène d’inceste. Début 1970, elle trouve la force de composer Crécy, un journal de souvenirs, ainsi que Livre de lecture pour les enfants. Outre des lettres au psychiatre Gaston Ferdières, qui a aussi soigné Artaud (et qui se trouve enterré au cimetière d’Hericy, en Seine-et-Marne), Unica Zürn poursuit de nombreux projets. La dépression met néanmoins un terme brutal à son œuvre : le 7 avril 1970, elle rédige une lettre de rupture à Bellmer, puis se rend à leur domicile, au 4 rue de la Plaine, au-dessus de l’actuel Monoprix-Nation, pour se jeter dans le vide. Paralysé, Bellmer, qui souffre d’un cancer de la vessie, meurt lui six ans plus tard, le 23 février 1975, très seul. Les deux amants reposent aujourd’hui ensemble, sous une dalle de marbre noir, sobre, en face de la conservation. Mon amour te suivra dans l’Éternité (Hans à Unica), peut-on lire sur leur tombe.

Au 4 rue de la Plaine, Paris XX.

Au 4 rue de la Plaine, Paris XX.

[1] La ville se trouve actuellement en territoire polonais, et s’appelle Katowice.

[2] Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, parti national-socialiste des travailleurs allemands, en abrégé, parti nazi.

[3] La qualification d’«art dégénéré » (en allemand Entartete Kunst), désigne les productions contemporaines, considérées comme décadentes au regard de l’«art héroïque » officiel, figuratif. Une première exposition d’art dégénéré est organisée à Munich en juin 1937, et attire jusqu’à deux millions de visiteurs. Y figurent notamment Chagall, Nolde, Picasso ou Kokoschka, ainsi que la totalité des peintres expressionnistes, tels Max Beckmann, George Grosz ou Otto Dix. Le concept est ensuite étendu à certains écrivains, dont les livres sont brûlés, à certains compositeurs (Bartok, Schönberg…) à certains genres musicaux (le jazz et le swing), et au cinéma (Fritz Lang, Max Ophüls, Billy Wilder). De nombreuses œuvres sont détruites.

[4] « Morale de la gravure », préface à L’œuvre gravé, éditions Denoël, Paris, 1969.

"Mon amour te suivra dans l'Eternité (Hans à Unica)'.

« Mon amour te suivra dans l’Eternité (Hans à Unica)’.

LA PRISE DE LA BASTILLE

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« 14 JUILLET » (Francis Ponge)

9782070321674   Tout un peuple accourut écrire cette journée sur l’album de l’histoire, sur le ciel de Paris. D’abord c’est une pique, puis un drapeau tendu par le vent de l’assaut (d’aucuns y voient une baïonnette), puis – parmi d’autres piques, deux fléaux, un râteau – sur les rayures verticales du pantalon des sans-culottes un bonnet en signe de joie lancé en l’air. Tout un peuple au matin le soleil dans le dos. Et quelque chose en l’air à cela qui préside, quelque chose de neuf, d’un peu vain, de candide : c’est l’odeur du bois blanc du faubourg Saint-Antoine, – et ce J a d’ailleurs la forme du rabot. Le tout penche en avant dans l’écriture anglaise, mais à le prononcer ça commence comme Justice et finit comme ça y est, et ce ne sont pas au bout de leurs piques les têtes renfrognées de Launay et de Flesselles qui, à cette futaie de hautes lettres, à ce frémissant bois de peupliers à jamais remplaçant dans la mémoire des hommes les tours massives d’une prison, ôteront leur aspect joyeux.

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