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ON PARLE DE NOUS EN ROUMANIE! (mon propre travail)

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 Mici fabule (Petites fables en français) continue son bout de chemin à l’autre bout de l’Europe! Visiblement séduit par mes poèmes, traduits l’an dernier (cf. précédemment), le jeune critique Constantin Tonu me consacre une généreuse chronique dans la revue Nord Literar. Je ne maîtrise hélas pas le roumain, mais me sens néanmoins très touché. Ci-joint le périodique en format PDF (l’article se trouve à la page 18). Merci encore à Diana Adamek, professeure à l’université de Cluj-Napoca, et auteure.

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MÉMOIRE DES POÈTES: MAURICE RAPIN (1924-2000) ET MIRABELLE DORS (1913?-1991), CIMETIÈRE DE BERCY (329 rue de Charenton, 75012 Paris, métro Porte de Charenton, ligne 8). Article publié dans « Diérèse » numéro 78, printemps 2020.

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Le petit cimetière de Bercy, au Sud de Paris.

   Quittons momentanément le Père-Lachaise pour nous déplacer au sud de la capitale, dans le XIIème arrondissement, en un lieu plus confidentiel, moins couru, pour évoquer deux surréalistes quelques peu oubliés : Maurice Rapin et Mirabelle Dors, sa femme.

 Un tout petit cimetière

   Situé à l’extrémité Sud-Est de Paris, à quelques mètres seulement de Charenton et du bois de Vincennes, ce petit cimetière (61 ares pour 1161 tombes) ouvre en 1816 pour enterrer les défunts de Bercy, riche village, alors célèbre pour ses entrepôts de vin. En 1860, Bercy est administrativement rattaché à la ville de Paris, et le lieu devient un cimetière de quartier parmi d’autres, accueillant essentiellement la bourgeoisie locale, les négociants en spiritueux. On ne trouvera pas de célébrités ici, mais saluons la mémoire d’Henry Céard (1851-1924), naturaliste proche de Zola, et auteur de l’étonnant roman-fleuve Terrains à vendre au bord de la mer, en 1906. Signalons également ces belles sculptures de sabliers volants sur les murs de l’enceinte, rappelant notre condition mortelle (Tempus fugit ! en latin), ainsi que cette étrange tombe en forme de dolmen, évoquant la dernière demeure du spirite Allan Kardec, au Père-Lachaise. Admirons enfin la grande croix gallicane qui orne la sépulture du pasteur écossais Charles Greig (1853-1922) : gravée en lettres énormes sur un écriteau, la maxime « CHRIST EST MA VIE ».

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Mirabelle Dors et Maurice Rapin

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Maurice Rapin (1924-2000) et Mirabelle Dors (1913 ?- 1999)

Rapin, scientifique et artiste…

  Né le 30 juin 1924 au 110 rue de Reuilly dans un milieu de garagistes (son père théorise le principe de « machine-outil »), ayant une sœur, Maurice Rapin s’intéresse très jeune à la peinture et à la musique, mais étudie d’abord les sciences. Il soutient ainsi une thèse autour du « métabolisme des porphyrines observés au moyen du microscope à fluorescence », et entre au laboratoire d’anatomie et d’histologie comparées de la Sorbonne, tout en apprenant les rigoureux principes du dessin botanique au Muséum d’Histoire Naturelle. Ayant accompli son service militaire dans les transmissions, été garçon dans un café parisien, il devient finalement un professeur apprécié au lycée Carnot, puis au lycée Jules Ferry de Versailles. Très actif, il suit des cours de mathématiques modernes à la faculté, et mène parallèlement ses activités créatrices. En 1954, il épouse l’artiste moldave Mirabelle Dors, contre l’avis de sa famille. Extrêmement proche des surréalistes, exposé « À l’Étoile scellée », il publie différents textes théoriques dans Médium, informations surréalistes, le journal de Jean Schuster (inhumé au cimetière de Pantin), et développe une œuvre singulière, basée sur certains systèmes scientifiques stricts.

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« Course en bleu », Maurice Rapin, 1983.

   Maurice Rapin, qui a rompu avec Breton ce personnage atroce (sic) converti au tachisme de Charles Estienne (1908-1966), se rapproche notamment de Clovis Trouille (1889-1975) et de René Magritte, avec lequel il entretiendra jusqu’au bout une abondante correspondance. À travers plusieurs écrits, il définit ainsi ce que doit être le surréalisme populaire, en réaction directe contre l’abstrait, pour reprendre les termes de Jeanine Rivais. L’association « Figuration critique » voit ainsi le jour en 1978. Il s’agit de faire connaître divers artistes, à travers un salon qui se tient à Mons, en Belgique. Décédé le 10 octobre 2000, Maurice Rapin, est incinéré. Ses cendres reposent désormais auprès des siens, dans le caveau familial, sous une lourde pierre tombale en granit ornée d’un crucifix.

  André Breton est mort. Aragon est vivant. C’est un double malheur pour la pensée honnête, déclare étrangement Rapin, qui aurait manqué trois jours de travail après la disparition du pape du surréalisme, en 1966. Entretenant des relations mitigées, voire houleuses, avec l’intéressé, Maurice Rapin, s’est toujours identifié comme naturaliste[1], Légèrement sceptique à propos de mai 68, il n’en demeure pas moins communiste, disciple de Lénine, et décide de rendre l’art accessible en renouant avec la figuration, à l’instar de Magritte cité plus haut.

   Mirabelle, la mystérieuse Moldave

  Née, selon toute vraisemblance, en 1913 dans une famille francophone, Mirabelle Dors, qui est entrée très jeune dans l’atelier du sculpteur Ludo, tente d’animer des groupes surréalistes à l’Est, puis émigre en France avec son compagnon Ghérasim Luca (1913-1994), en 1952[2]. Accueillie par André Breton, elle réside d’abord rue Joseph de Maistre, à Montmartre. D’après la légende, son nom français viendrait de sa peau couleur mirabelle, et du goût pour l’hypnose propre au poète, qui lui ordonne fréquemment de dormir (d’où l’injonction « dors »). Ayant rencontré Maurice Rapin au début des années 50, et devenue sa femme, Mirabelle ; qui a vécu dans une chambre du Smoking Palace, emménage 1 rue Louis Gaubert, à Vélizy-Villacoublay, dans une maison peinte en vert, couleur mousse, sommairement meublée, orné d’un buste de son mari, planté dans le jardin. En compagnie de celui-ci, elle poursuit une activité plastique intense, créant d’étranges masques totémiques, tout un foisonnement de créatures chimériques, parfois inquiétantes. Personnalité forte, féministe, elle incarne la tendance surréaliste populaire, puis anime l’association « Jeune Peinture », et enfin « Figuration critique », mouvement résolument cosmopolite, né d’une prise de conscience d’un groupe qui se respecte et ne doit pas chercher à s’intégrer là où s’exerce le pouvoir officiel.

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   Parallèlement, elle co-signe de nombreux tracts. Malade, hospitalisée à plusieurs reprises, elle meurt le 12 novembre 1999, quelques mois avant son époux. Selon nos informations, elle ne reposerait pas à ses côtés. Laissons-lui la parole à travers ce bref poème, glané sur le riche site de la critique Jeanine Rivais, et daté du 27 mai 1971 :

AU SOMMEIL D’AUJOURD’HUI

Dans ce palais taillé dans une seule perle, des ombres chinoises labourent les champs avec les doigts de la main. Ailleurs, on a découvert des visages qui se sont imprimés dans des bijoux vivants. Mais un jour reviendra avec des fleurs et des fantaisies musculaires.

  Signalons également l’hommage rendu à Maurice Rapin et Mirabelle Dors en juillet 2001 dans le numéro 33/34 du Cri d’Os, et l’exposition qui s’est tenue en octobre 2017 à la galerie parisienne Détais, donnant lieu à un intéressant catalogue.

N.B. : La tombe de Maurice Rapin se trouve dans la sixième division, le long de l’allée. Un plan est d’ailleurs accroché au mur d’enceinte. Par ailleurs le petit cimetière de Bercy ne doit pas être confondu avec le cimetière de Valmy, situé quelques mètres plus loin, le long du périphérique, et dépendant de la commune de Charenton, et où repose Willy Anthoons (1911-1982). Opposé à la figuration, mais non lié au mouvement qui nous intéresse, ce sculpteur belge nous a néanmoins laissé un dessin à l’encre de chine intitulé Composition surréaliste.

[1] Mirabelle et Rapin, API, Vélizy-Villacoublay, 1990.

[2] Nous avons évoqué Ghérasim Luca dans Diérèse 73.

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Composition de Mirabelle Dors.

LES MANES

   Des hominidés prognathes, frisés, la peau brune, et qui s’expriment par grognements, mimiques et signes. Aussi velues que les mâles, mais plus petites, les femelles n’ont pas de poitrine, sauf au moment d’allaiter. Seul le chef peut féconder, et les rivaux sont castrés.

   Dernière tribu de temps indéfinis, ils habitent de brumeux marais, loin de tout. Ils se nourrissent de racines, de pousses de nénuphar, d’œufs, de grenouilles, de rongeurs ou de poissons qu’ils déchirent de leurs canines pointues. Le feu leur est inconnu.

   L’hiver, les manes se réfugient dans d’étroites cavernes peuplées de mygales tachetées, noires et jaunes, hautes comme un chien, et qui dévorent divers ruminants. Emplies de charognes, les cavités puent, mais la toile de l’insecte tient chaud. Les manes récupèrent la fourrure des proies, et survivent au froid.

   Les mygales ne les attaquent pas. En échange, les manes leur offrent un individu malade, ou vieux, ou infirme, après une brève cérémonie.

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« J’ENTENDS DES VOIX », JULIEN BOUTREUX, éditions Le Citron Gare, Metz, 2019 (article paru dans « Diérèse » 78, printemps 2020)

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   Écrit en vers libres, ce petit opuscule est en fait constitué de deux parties, de deux livres en un seul. Dans le premier, Julien Boutreux évoque son métier vachement cool ou plutôt de ses différents jobs, au pluriel, puisque tantôt il s’agit de garder les yeux ouverts la nuit, soit d’être insomniaque, un vrai boulot de merde (p. 31) ; tantôt il s’agit d’apprendre à déglutir aux gens (p.32). Dans la deuxième partie, le second chapitre, J. Boutreux évoque cette fois les voix qu’il serait supposé entendre, soit les mots de personnalités historiques célèbres, d’auteurs ou d’intellectuels, qu’il s’agisse de Vercingétorix (p. 57) ou de poètes contemporains, tels Ghérasim Luca, Christophe Tarkos (1964-2004), ou encore Jude Stéfan. Schizophrène par choix, J. Boutreux tutoie directement les sommités, n’hésitant pas à déclarer Dieu à la fois mongolien, hydrocéphale et un peu neuneu (p. 48), ou encore à moquer Platon et ses aristocrates épris de spéculation intellectuelle qui, somme toute, ne font que ça/glander sous le soleil de l’Attique (p. 81). Une forme de relâchement volontaire, sur le fond comme sur la forme, domine l’ensemble. Le fond, c’est cette liberté de ton, cette manière irrévérencieuse de tutoyer les grands, le Tout-Puissant ou son fils Jésus, de mélanger anachroniquement l’actualité et le passé. La forme, c’est ce verbe délibérément familier, voire trivial, ce langage quotidien, anglicisé, cet art consommé de briser l’esprit de sérieux, ce rejet du classicisme, de la pompe, des termes savants : Alors j’ai parlé à Pierre de Ronsard (…)/il voyait comme un fossé/un précipice/entre nos arts poétiques (…)/il y a du beau quand même/quand on ne cherche pas le beau (p. 59).

   Pareille esthétique s’inscrit dans la logique du Citron Gare, animé par Patrice Maltaverne, auteur, blogueur, critique et créateur du fanzine Traction-Brabant. Illustré par Dominique Spiessert, tout en noir, à l’instar des Chats de Mars, J’entends des voix procède du même nihilisme que les Poésies incomplètes de Régis Belloeil. Rajoutons-y une forme de drôlerie, de provocation. La mélancolie pointe souvent, au détour d’une phrase, d’une expression, notamment lorsque l’auteur s’adresse à Gérard de Nerval, le fou, le suicidé : pendu/dans ta ruelle crasseuse/la mort/t’a emporté vers des rivages moins désolés (p. 61). Sauf que l’humour nous sauve. Ne croyant ni dans le Christ, sorte de grand yogi raté (p. 77), ni dans Platon, ni même dans Jeanne d’Arc, pure fiction du grand roman national, Julien Boutreux s’en sort par un rire amer, en provoquant des situations décalées, incongrues, en exerçant des tâches bizarres, ou en ridiculisant les puissants. Et si l’Histoire semble vaine, si nous ne pouvons nous tourner vers la psychanalyse de Freud (p. 72) vers la spiritualité, les mystiques comme Hildegarde de Bingen (p. 75), si même la mort c’est bidon (p. 73), alors nous reste, outre la raillerie, ce lyrisme asséché, accidentel mais réel, baume ou pansement : la folie t’habitait peut-être/la poésie te possédait/son autre nom aux lèvres de feu/ce rêve incompatible/avec tout le reste (p. 63).

SACRILÈGE! (3). NIETZSCHE, CE DOUX RÊVEUR…

   …. Suite à la publication du bref texte précédent, ce matin sur Facebook (réseau social dont je viens de me désactiver pour au moins un mois, afin de mieux réfléchir), j’ai eu droit à quelques protestations. J’aurai mal lu Nietzsche, ou j’aurais sorti telle ou telle phrase de son contexte. Certes, le penseur revendique le droit à la contradiction. Mais j’aimerais quand même citer le passage suivant, extrait de Par-delà le bien et le mal (Jenseits von Gut und Böse). Voyons donc si on peut être nietzschéen et chrétien, ou nietzschéen et communiste, ou simplement nietzschéen et humaniste, à l’aune de telles affirmations. Voyons donc également si des professeurs patentés, qui traquent la moindre petite phrase qui aurait un arrière-goût de semblant de bêbête immonde chez leurs contemporains, peuvent sérieusement adhérer à un propos qui me paraît à moi, modeste blogueur, ultra-brutal. Je n’ai peut-être pas de doctorat en philosophie, mais la chose me paraît compliquée, sauf à être d’une totale mauvaise foi.

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   Il faut aller ici jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ? Le corps à l’intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux — c’est le cas dans toute aristocratie saine — est lui-même obligé, s’il est vivant et non moribond, de faire contre d’autres corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance. Mais sur aucun point la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s’adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l’état futur de la société, lorsqu’elle aura dépouillé tout caractère d’ « exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait de toute fonction organique. L’« exploitation » n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. à supposer que ce soit là une théorie neuve, c’est en réalité le fait primordial de toute l’histoire, ayons l’honnêteté de le reconnaître.

 

PS: Je laisse la parole au philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, plus compétent que moi, naturellement.

SACRILÈGE! (2)

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   J’ai vraiment lu Nietzsche à 21 ans, en commençant par la Généalogie de la morale. Je sortais alors avec une jeune catholique, mais n’avais pas de formation religieuse, et n’étais pas spécialement choqué par l’athéisme revendiqué et par le rejet du christianisme. Ce qui me frappait plutôt, c’était le fait qu’au fond les enseignants et les nietzschéens revendiqués aient gommé la part « dérangeante » de Nietzsche en assimilant ladite récupération à la soeur de l’intéressé. Quitte à falsifier la nature de la Volonté de puissance, soit de ces brouillons retrouvés à Turin après la fameuse crise de folie, et qui sont parfaitement authentiques (comme certains intellectuels ne jurent que par le soufisme et t’expliquent que le djihad est une lutte intérieure, et non un désir de conquête territoriale, parce que ça ne colle pas avec leur idéologie de mauvaise foi) Car, comme le montre Domenico Losurdo, Nietzsche condamne explicitement la révolution française et le socialisme, alliance des faibles contre une aristocratie dont la domination est légitime. De surcroît Nietzsche n’a jamais été un paisible professeur de philologie un peu timide, mais a toujours nourri un bellicisme affiché, notamment en participant à la guerre de 1870, tout en s’alarmant de la Commune de Paris. Évoquons le fait qu’Ainsi parlait Zarathoustra était distribué aux soldats allemands pendant la première guerre… Être nietzschéen et chrétien, ou nietzschéen et anarchiste, ou marxiste, serait en soi oxymorique. Bien qu’enthousiaste, mais croyant à la méritocratie, j’étais ennuyé par ce mépris du peuple, cette exécration de la plèbe. Reste l’idée, séduisante, du dépassement de soi.

TITRE INCONNU, CRUZEIRO SEIXAS (né en 1920), Portugal, surréalisme.

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