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MÉMOIRE DES POÈTES: JEAN GAUDRY (1933-1991), case 40042, division 87, columbarium du Père-Lachaise. Article paru dans « Diérèse » 79, été-automne 2020.


Le « crottin de la vie »[1]

   Né le 1er novembre 1933 au Cerdon, paisible commune du Loiret, enfant naturel, Jean Gaudry perd vite sa mère, disparue à trente-deux ans. Élevé par des grands-parents aimants, le jeune homme interrompt rapidement des études classiques pour se rendre à Paris. Il officie en tant que garçon-livreur pour les épiceries Félix Potin, tout en faisant une rencontre déterminante avec René Fallet, auteur de La Soupe aux choux, et passe beaucoup de temps dans les bars, rue des Saints-Pères notamment. Intitulée D’Araignées, sa première toile aurait été réalisée sur un morceau de linoléum, dérobé au 16 avenue de la Bourdonnais, dans l’appartement d’Edwige Feuillère (1907-1998), célèbre et belle actrice. Déçu par sa liaison malheureuse avec une danseuse des ballets Mayol, il retourne à Orléans et travaille d’abord à la base américaine, puis en tant que photographe ambulant, tout en devenant correspondant du journal Détective et en servant de nègre occasionnel à San Antonio.

   Après un passage par le sanatorium de Bouffémont, dans le Val d’Oise, de janvier à octobre 1955, il revient dans le Loiret, revendant des livres rares à son ami, l’écrivain-libraire Tristan Maya (1926-2000), préfacier de Gerces, son premier recueil, édité en 1957 par Pierre Jean Oswald[2] et dédié à son grand-père, mort l’année d’avant. Confidentiel, écrit tantôt en vers réguliers, tantôt en vers libres, le petit livre reçoit les louanges du journaliste Roger Secrétain, qui évoque déjà un poète maudit, ou encore une âme gercée qui refuse de cicatriser[3]. C’est également Tristan Maya qui attribue le prix de l’Humour noir 1960 à Jean Gaudry, sous les auspices de Xavier Forneret[4]. Le jury se compose notamment de Siné, d’Anatole Jakovsky (1907-1983, inhumé dans la 49ème division), qui deviendront des amis proches. Habitant rue des Bouteilles, et se qualifiant lui-même d’ivrogne impénitent[5], amateur de longues soirées et d’errances nocturnes, Gaudry pratique la peinture, le dessin et le collage, sans atteindre le succès escompté (sa première exposition, à Lyon, en 1958, ayant été éreintée par la critique). Je broye toujours du noir, fume toujours du gris et bois du blanc, et malgré cela, je peins et je suis « rose », déclare-t-il ainsi[6].

Titre inconnu. Toile de Jean Gaudry.

   Accompagné par son amante, muse et modèle Lydie Chapovaloff, il retourne à Paris en 1981, et se lie entre autres avec André Blavier, spécialiste des fous littéraires, ou encore avec le comédien franco-algérien Farid Chopel (1952-2008). Gaudry, qui réside successivement rue de la Harpe, dans le cinquième arrondissement, puis au 2 boulevard Soult, non loin du zoo de Vincennes, et enfin au 246 rue de Charenton, chine des œuvres d’art chez Drouot, puis les commercialise. Ancien tuberculeux (cf. plus haut), fumeur invétéré, Jean Gaudry, qui s’est rendu au Procope l’avant-veille pour la remise du grand Prix de l’humour noir, qui avait résolu de mourir en 1970 (pour le centenaire de la Commune ?), décède finalement dans la nuit du 7 novembre 1991 d’un cancer du poumon, à l’âge de cinquante-huit ans[7].Une cérémonie est organisée le 12 novembre. Gaudry, qui s’est beaucoup intéressé au Père-Lachaise, y repose désormais, dans une case noire, ornée de son profil moustachu, calqué sur l’Autoportrait sur nappe de bistrot (1985), avec la mention « Peintre et poète ». Le journaliste Guy Derenne lui rend un vibrant hommage: Aujourd’hui, il est parti. Nul biographe ne s’intéressera sans doute jamais au destin singulier de ce petit bonhomme hors normes, ce peintre sans pinceaux, ce géant si menu. C’est sans importance. Le monde ne l’ignorera jamais autant qu’il a lui-même voulu l’ignorer[8].

  Qualifié d’écorché vif par Tristan Maya[9], Jean Gaudry est d’abord connu comme peintre. On lui doit ainsi diverses toiles abstraites, géométriques tels Le Couple, mais aussi des toiles plus figuratives, représentant notamment sa compagne Lydie Chapovaloff. Relativement diverse, amputée du fait d’un cambriolage, son œuvre comporte également de nombreux collages et dessins, teintés d’un esprit mordant volontiers irrévérencieux, antimilitariste et athée. Citons ainsi son incroyable portrait du soldat inconnu daté de 1964, simple cadre de tableau comportant des points d’interrogation, ou encore ce collage intitulé À tous ceux qui prennent les messies pour des lanternes, daté de 1961, et représentant cette fois une ampoule électrique, dont le filament intérieur est en forme de crucifix.

  Un fantaisiste qui détestait Breton

Gaudry a collaboré à la revue Le surréalisme même. Peut-on pour autant voir en lui un surréaliste, ou un dadaïste ? Amoureux de Queneau, au point d’assister à l’inauguration de la station de métro portant son nom, il déteste André le chiaceux[10], et se réjouit de sa disparition, jusqu’à déclarer : BRETON est enfin mort ! un CADAVRE ![11]. L’artiste, qui tamponne ses lettres avec le cachet (trouvé dans une brocante ?) du Médecin-chef du camp des Insoumis de Maisons-Laffitte, n’aurait sans doute pas supporté l’atmosphère rigide imposée par Breton et par ses successeurs. S’il n’a donc jamais fréquenté le groupe, Gaudry, par son inspiration picturale ou littéraire tantôt absurde, tantôt onirique, mérite cependant de figurer ici. Pataphysicien, ami de Théodore Koenig (inhumé dans la case 21738), de Roland Topor, ou encore de Noël Arnaud, admiré par René Magritte, touché par la mort d’Éric Losfeld (1922-1979), Gaudry est un rêveur doublé d’un fantaisiste doué, cultivé, grand lecteur de Jarry.

   Outre ses toiles, il laisse derrière lui deux recueils poétiques, ainsi que des lettres, regroupées après sa mort par Tristan Maya. Pleins de verves, riches de nombreux calembours, souvent audacieux, ses vers auraient fort bien pu se trouver dans l’Anthologie de l’humour noir de Breton, qu’il classe parmi les rigolos, soit les metteurs en bouteille de l’H.N.[comprendre « humour noir »][12]. Figurant dans une autre anthologie homonyme, illustrée par Topor et organisée non par l’auteur de Nadja mais par le Manifeste jeune littérature de Louis Klotz, Gaudry, par-delà le rire grinçant, cache un lyrisme réel, souvent douloureux. Amusante, distordue, sa plume sait aussi se faire poignante, émouvante. (…) l’humeur et l’humour ne sont qu’un aspect du lyrisme qui, sans eux, aurait trop de pudeur à s’exprimer, constate fort justement Roger Secrétain[13]. Ainsi, derrière la dérision, se dissimule un être souvent angoissé, capable de déclarations amoureuses, notamment lorsqu’il célèbre le corps de sa compagne Lydie:

tes seins savent le savon

qui les lie

tes reins suivent le savant

qui les lave

et ton corps

libre encore

éclate en ma vie

comme un fruit

qui revit.[14]

   Décédé il y a bientôt trente ans, Jean Gaudry n’a rien perdu de sa force subversive. Son œuvre demeure d’actualité, comme en témoigne l’existence du groupe Facebook « Les amis de Jean Gaudry », animé par son fils Pascal et par son ami peintre Jean-François Veillard. Signalons également l’adaptation réalisée par le professeur Inlassable, jazzman qui a mis en musique les mots du poète, en utilisant les cassettes audio données par Lydie Chapovaloff. Citons, enfin, cette épitaphe drolatique, léguée par l’intéressé :

ci-gît J. GAUDRY

Mis à vie le jour des morts

Mis à mort toute sa vie

Sans amis mais sans remorts

S’est remis de sa mort

BRILLIEZ POUR LUIRE[15]


[1] Expression tirée du récit « Les pieds dans le plat », in Pompe de sang, Jean Grassin éditeur, 1993, page 50.

[2]Gerces, Jehan Gaudry, collection « Poètes présents », éditions P.J. Oswald, Paris, 1957.

[3]La République du Centre, 2 octobre 1957, page 6.                          

[4] L’un des auteurs présents dans la fameuse Anthologie de l’humour noir d’André Breton.

[5] Lettre du 6 juillet 1974 à Tristan Maya, in Lettres à Tristan Maya, éditions Grassin, Paris, 1998, page 47.

[6] Lettre à Tristan Maya, ibidem.

[7]Les Nouvelles d’Orléans, numéro 550 du 14 novembre 1991, page 10.

[8]Les Nouvelles d’Orléans, 14 novembre 1991, page 10.

[9]La pompe à sang, éditions Jean Grassin, Paris, 1993, page 7.

[10] Lettre du 15 octobre 1966, ibid., page 43.

[11]Ibidem.

[12] Note de l’auteur

[13] In La République du Centre, cf. plus haut.

[14]La pompe à sang, Jean Grassin éditeur, 1993, page 36.

[15]Lettres à Tristan Maya, ibid., page 31.

MÉMOIRE DES POÈTES XXVIII: ISIDORE ISOU (1925-2007), Cimetière du Père-Lachaise, DIVISION 87, columbarium, case n° 24193 (article paru dans « Diérèse » 73, printemps-été 2018)

columbarium
Né le 29 janvier 1925 à Botoşani, dans la plaine moldave, au sein d’une famille juive roumaine, Isidore Goldstein est élevé par un père exigeant, qui l’initié très jeune aux subtilités de la langue française, ainsi qu’aux grandes œuvres philosophiques et littéraires. Passionné par Proust, Dostoïevski, ou encore Karl Marx, l’adolescent pense très vite à créer une nouvelle langue poétique suite à la lecture du philosophe allemand atypique Hermann von Keyserling (1880-1946). Ainsi naît, dès 1941, le lettrisme, mouvement radicalement nouveau, en permanente évolution, placé dans la continuité du dadaïsme puis du surréalisme, théorisé une première fois à travers l’Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique, ouvrage écrit entre 1941 et 1947. Il s’agit, pour l’auteur de réaliser la première vraie internationale poétique, soit une œuvre qui serait transmissible n’importe où. De fait, la sémantique est sacrifiée au profit de la sonorité et de l’agencement typographique, afin qu’un individu lambda, sur la planète, puisse « entrer » dans le texte. De la même manière, en peinture, le mouvement fait appel à un subtil agencement de lettres et de signes. Poursuivant ses recherches intellectuelles tout en s’adonnant au dessin, Isou commence aussi, dès 1942, à énoncer les principes de La Créatique ou la Novatique, ambitieux projet qui se doit de transformer définitivement tous les champs de l’activité cérébrale : sciences, arts, théologie, philosophie, et, plus généralement, la vie elle-même.

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Après avoir fondé la revue Da (« oui » en français), en compagnie de son ami Serge Moscovici , Isou profite d’une bourse accordée par le parti communiste pour fuir les persécutions balkaniques et les misères de la guerre. Au terme d’un hasardeux périple européen, l’homme se retrouve à Saint-Germain-des-Prés en 1945, quartier qu’il ne quittera plus. Venu avec de nombreuses notes et manuscrits, il fréquente assidûment les soirées littéraires, croisant notamment André Breton, Pierre Albert-Birot, ou encore Jean Cocteau, pour lequel il conservera une indéfectible amitié. S’il ne goûte guère Benjamin Péret, réactionnaire à son sens , ses rapports avec Breton sont alors chaleureux. Breton représentait pour moi l’avant-garde qui avait précédé le lettrisme. C’est un auteur novateur et son groupe méritait de rentrer dans l’histoire de la création. L’auteur de Nadja soutient en effet activement le jeune prodige roumain, jusqu’à assister à une de ses manifestations esthétiques, puis de se brouiller. Une ultime rencontre, apaisée, aura par ailleurs lieu en 1965, soit quelques mois avant la mort du grand homme.
Début 1946, Isidore Isou organise deux manifestations inaugurales, pour lancement de sa théorie. Une première, à l’hôtel des Sociétés Savantes rue Danton, et surtout une seconde, le 8 janvier 1946, au théâtre du Vieux-Colombier. Avec Gabriel Pomerand (1925-1972) et d’autres disciples, le poète récite plusieurs lettries, et vole la vedette à son ami, compatriote et intercesseur, Tristan Tzara (1896-1963), dont la pièce La Fuite est alors représentée. C’est le scandale, et Isou accède enfin à la publicité dont il rêvait, le lendemain, lorsque Combat fait sa une de l’évènement en question. Dans la foulée, la Dictature lettriste, cahier à vocation propagandiste qui ne connaîtra qu’un seul numéro, est lancé, et une Centrale lettriste est créée à la librairie de la Porte latine, siège de la revue. Parallèlement, appuyé par Raymond Queneau et Jean Paulhan, fort du remou provoqué par l’algarade du Vieux-Colombier, Isou publie son Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique à la NRF en avril 1947. En octobre de la même année Gaston Gallimard accepte de publier L’Agrégation d’un Nom et d’un Messie, épais volume présenté comme un roman, et qui pourtant tient de l’autobiographie, de l’essai et du manifeste. La vie du jeune Isou est celle de tout adolescent pourri de littérature (et d’innombrables connaissances), mais projeté à travers le monde par une impudence qui bouscule — et veut bousculer : Isou est infiniment grossier, sans mœurs et sans raison déclare, sceptique, Georges Bataille dans sa revue Critique. De nombreux ouvrages suivent, parmi lesquels Le surréalisme et André Breton, essai enthousiaste, sorti en 1948, ou encore L’économie politique et l’érotologie (1949), Les arts plastiques (1950), Le roman et la prose (1950), Le cinéma (1951) et Le théâtre (1952), autant de livres fondateurs de la théorie lettriste, en de multiples domaines, dans un désir révolutionnaire de refonte sociale totale. En avril 1951, soit cinq ans après l’esclandre provoqué au Vieux-Colombier, Isou présente Traité de bave et d’éternité, film produit par son ami Marc-Olivier Guillaumin, dit Marc’O, en marge du festival de Cannes. L’œuvre, qui reçoit le prix des Spectateurs d’avant-garde, procède d’une démarche radicale, puisque selon le principe « discrépant » et « ciselant » la bande-son, mêlant narration et poèmes lettristes, est totalement dissociée de la bande-image, qui elle associe de vieilles pellicules de l’armée, ou encore des séquences montrant Cocteau (qui réalisera l’affiche), André Maurois ou Marcel Achard déambulant dans Paris. Le film qui aura une influence certaine sur la Nouvelle Vague, et en particulier sur Godard, ou encore sur le cinéma expérimental américain de Stan Brakhage, sera suivi par les productions d’autres lettristes comme Maurice Lemaître ou encore Gil J. Wolman. En outre, Guy Debord (1931-1994), fasciné, rejoint quelques temps le mouvement avant de s’en séparer pour fonder sa propre internationale lettriste, prélude au mouvement situationniste. Jusqu’au bout, Isou ne cessera de tourner, réalisant ainsi une vingtaine de films, dont certains sont toujours disponibles en ligne, sur YouTube notamment. Son intérêt le porte aussi vers la peinture, de 1944 jusqu’à sa mort.

Nous le retrouvons au théâtre, en 1954, puisque La Marche des jongleurs, sa première pièce, est montée par Jacques Poliéri. En 1955, répondant aux questions d’Orson Welles, de passage à Saint-Germain-des-Prés pour son documentaire Around the world with Orson Welles, Isidore Isou, accompagné de Gabriel Pomerand, déclare : (…) nous cherchions une nouvelle forme de poésie, un nouveau style. Nous avons étudié l’histoire de la poésie. Nous avons été déçus par la poésie surréaliste. Alors nous avons inventé cette nouvelle poésie en n’utilisant que les lettres et en écrivant des symphonies et des poèmes. Nous les appelons des lettries. Poursuivant l’aventure lettriste au Salon Comparaisons, Isou, qui s’est lié d’amitié avec de nombreux peintres, tel Maurice Boitel, ne cesse d’enrichir sa réflexion, en abordant aussi bien la psychologie, les mathématiques, et les sciences en général. La publication clandestine de livres érotiques, via la maison d’édition fictive « Les escaliers de Lausanne », assure peu ou prou sa survie matérielle, mais lui vaut également un bref séjour en prison.
Isou, qui a enregistré en 1965 le disque Rituel somptueux pour la sélection des espèces, en compagnie du fidèle Maurice Lemaître, est naturalisé français dans les années 1980. Seul, oublié, il s’éteint à son domicile, 42 rue Saint-André-des-Arts, le 28 juillet 2007. Ses cendres reposent désormais dans la case 24193, ornée de la citation suivante : Je crois que de moi on a déjà dit tout le mal qu’on puisse dire. Ce qui me semble original et rare reste le bien qu’on puisse découvrir dans mes actions.

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Autoportrait d’Isidore Isou.

La moitié des manuscrits qu’il nous a fait lire consistait en auto-panégyrique : sans le moindre intérêt. (…) Dix lignes d’Isou, cela va à vau l’eau aurait déclaré Jean Paulhan à Maurice Lemaître. Considéré par beaucoup comme un formidable fumiste, doublé d’un fieffé mégalomane, Isou est peut-être d’abord une sorte d’ovni littéraire, touche-à-tout de génie, en marge du surréalisme. Réédités, décriés ou réévalués, ses écrits occupent en tous cas une place unique dans l’histoire de la création, et continuent à irriguer le mouvement lettriste, toujours vivant.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXIV: SARANE ALEXANDRIAN (1927-2009) ET MADELEINE NOVARINA (1923-1991), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM, case 40048 (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

Sarane Alexandrian (1927-2009) et Madeleine Novarina (1923-1991) -case 40048-

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Photographie de Pierre-Yves Beaudouin

   Surnommé « Sarane » par sa nourrice indienne, Lucien Alexandrian est né à Bagdad le 15 juin 1927 d’une mère française et d’un père arménien, stomatologue du roi Fayçal Ibn Hussein. Maîtrisant à la foi l’arabe, l’arménien, le turc et le français, l’enfant arrive très jeune à Paris, chez sa grand-mère, pour soigner une poliomyélite. Là, il suit les cours du lycée Condorcet mais termine sa scolarité à Limoges, avant de rejoindre le maquis. Engagé dans la Résistance, il rencontre l’exubérant dadaïste autrichien Raoul Hausmann (1886-1971). Très proche d’André Breton dès son retour à Paris, Sarane Alexandrian, qui obtient son baccalauréat en philosophie en 1946, suit des études d’art à l’école du Louvre, et se voit confier le secrétariat de la revue Cause, en compagnie de l’Égyptien Georges Henein (1914-1973), et d’Henri Pastoureau (1912-1996, père du médiéviste Michel Pastoureau). Tous trois sont chargés de répondre aux demandes d’adhésion de surréalistes venus du monde entier, puisque le mouvement s’est internationalisé. En 1948, après avoir quitté le groupe suite à l’exclusion de Roberto Matta, S. Alexandrian cofonde Néon, périodique qui connaît cinq numéros, et qui se veut le manifeste du « Contre-groupe H ». En rupture avec l’orthodoxie de Breton, cette nouvelle tendance associe essentiellement la jeune garde, avec notamment Claude Tarnaud, Stanislas Rodanski, Alain Jouffroy (1927-2013, inhumé dans la division 49 et précédemment évoqué Notre article sur Alain Jouffroy (cliquer sur le lien)), Jindrich Heisler (inhumé au cimetière de Pantin. Sa tombe a disparu), ou encore Jean-Dominique Rey. Citons également Madeleine Novarina, que Sarane Alexandrian épouse en juillet 1959, et qui restera à ses côtés jusque dans la tombe. Désirant se détacher de l’abstraction, pour en revenir au sensible, le contre-groupe H puise essentiellement son inspiration dans le vécu. En outre S. Alexandrian dissocie nettement poésie et politique, et se défie notamment de l’engagement très fort du groupe surréaliste belge auprès du parti communiste : La révolution poétique et la révolution politique n’ont rien à faire ensemble. Elles n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes moyens, elles n’intéressent pas le même public et ne mobilisent pas les mêmes acteurs. La première est supérieure à l’autre, intellectuellement, et ne saurait sans déchoir se mettre sous sa dépendance déclare-t-il ainsi dans Le Spectre du langage (manuscrit demeuré inédit), ou encore Ce ne sont pas aux poètes de s’engager dans la politique, ce sont aux politiciens de s’engager dans la poésie. Poursuivant sensiblement le même objectif, le groupe « Infini » lui succède de 1949 à 1966. Le « grand Cri-Chant du rêve », comme le surnomme Victor Brauner (1902-1966, inhumé au cimetière de Montmartre), ne remettra cependant jamais en cause son amitié et son admiration pour Breton, auquel il consacre d’ailleurs un ouvrage brillant, André Breton par lui-même (éditions du Seuil, 1971): Auprès de lui, on apprenait le savoir-vivre des poètes, dont l’article essentiel est un savoir-aimer… On l’admirait pour la dignité de son comportement d’écrivain, ne songeant ni aux prix, ni aux décorations, ni aux académies.

 

alexandrian

Sarane Alexandrian

   Lecteur acharné, travailleur infatigable, esprit toujours curieux, Sarane Alexandrian poursuit une œuvre abondante, diversifiée, tant dans le champ théorique que dans le champ littéraire pur. Outre sa célèbre trilogie consacrée aux pouvoirs de l’imagination et de l’intuition (Le Surréalisme et le rêve, Le Socialisme romantique et L’Histoire de la philosophie occulte), l’auteur, qui signe de nombreux articles dans L’Oeil ou L’Express, publie de nombreux contes, petits bijoux hypnotiques, oniriques, dont certains ont été regroupés par Paul Sanda, dans L’impossible est un jeu (éditions Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2012). Citons notamment « L’enlèvement de la Joconde », où les protagonistes masculins du Louvre (le Condottiere, mais aussi les esclaves de Michel-Ange), sortent de leurs cadres, descendent de leur piédestal, pour devenir réels, une fois la nuit tombée, et tenter de ravir la belle Monna Lisa. Illustré par Jacques Hérold (1910-1987, inhumé au cimetière de Montparnasse), S. Alexandrian atteint probablement le sommet de son art romanesque à travers Les Terres fortunées du songe, une de ses aventures mentales (sic), monument de prose surréaliste, inclassable, mêlant poésie et narration, paru en 1980. Érotologue invétéré, il publie en outre nombre d’essais autour de la magie sexuelle, tel l’Histoire de la littérature érotique (Seghers, 1983), ou Le Doctrinal des jouissances amoureuses (Filipacchi, 1997). Enfin on lui doit de nombreuses monographies d’artistes, parmi lesquels bien des surréalistes, tel Jacques Hérold, cité plus haut, mais aussi Salvador Dali, les Allemands Hans Bellmer (cf. notre article sur Hans Bellmer (cliquer sur le lien)) Max Ernst (cf. le lien sur notre notice plus haut), dont nous avons parlé dans Diérèse, Jean Hélion ou encore sa propre épouse, Madeleine Novarina. Dernier volume paru, Les Peintres surréalistes (Hanna Graham, New-York-Paris, 2009) semble couronner ces années de réflexion, faire la synthèse. Influencé par des maîtres aussi différents que l’humaniste Cornélius Agrippa, André Breton, Aleister Crowley, ou Charles Fourier (1772-1837, inhumé au cimetière de Montmartre), Sarane Alexandrian aura joué un rôle phare dans l’évolution de la pensée surréaliste, notamment à travers Supérieur inconnu, revue d’avant-garde qui compte trente numéros, parus entre 1995 et 2011. Parmi les contributeurs, citons notamment Christophe Dauphin, qui a entre autres consacré une magnifique biographie à l’intéressé : Sarane Alexandrian ou le défi de l’imaginaire (L’Âge d’homme, Paris, 2006). Mort à Ivry, comme Antonin Artaud, le 11 septembre 2011, des suites d’une leucémie, Sarane Alexandrian lègue ses biens à la Société des Gens de Lettres en souhaitant que celle-ci encourage la création en aidant financièrement un auteur, le directeur d’une troupe de théâtre ou l’animateur d’une revue particulièrement méritant. D’un montant de 10 000 euros, la bourse Sarane Alexandrian a donc été fondée en ce sens.

 

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Dans L’aventure en soi (Mercure de France, 1990), récit autobiographique, Sarane Alexandrian mentionne longuement la femme de sa vie, prématurément décédée en 1991, à l’âge de soixante-sept ans. Tante de l’écrivain Valère Novarina, sœur de l’architecte Maurice Novarina, Madeleine Novarina naît le 28 novembre 1923 à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, au sein d’une fratrie de neuf enfants, et grandit au 2 place des Arts. Entrepreneur en bâtiment, son père, Joseph, refuse de la laisser intégrer l’école des Beaux-Arts. C’est donc auprès de son cousin, le peintre Constant Rey-Millet (1905-1959), qui lui-même admire ses gouaches fantastiques, que Madeleine effectue son apprentissage. Ayant pris une part active à la Résistance, elle est arrêtée avec sa sœur en juillet 1943, et interrogée par la Gestapo. L’officier SS, qui qualifie alors sa création « d’art dégénéré », décide de la faire déporter au camp de concentration de Ravensbrück. La jeune artiste est sauvée in extremis par son amant, l’avocat Marcel Cinquin, sous réserve qu’elle quitte Lyon définitivement. Arrivée à Paris, elle se lie d’amitié avec Victor Brauner dès mars 1946, et expose au premier Salon des Surindépendants. Là, Breton la remarque, et l’invite à participer aux réunions du groupe, le lundi au Café de la Place Blanche et le jeudi aux Deux-Magots, à Saint-Germain-des-Prés. En 1950, âgée de vingt-sept ans, elle fait un mariage malheureux avec un architecte de l’atelier Zavaroni, et peint alors une série de toiles sadomasochistes qu’elle détruira ultérieurement. Appréciée par Hans Bellmer, Benjamin Péret puis par Max Ernst, Dorothea Tanning, Yves Tanguy et Key Sage, elle fait la connaissance de Sarane Alexandrian en novembre 1954. Ils se marient fin juillet 1959.
Ayant obtenu une commande grâce à son frère Maurice, qui travaille alors pour les bâtiments civils, Madeleine Novarina réalise d’abord une mosaïque dans un immeuble d’Auguste Perret, au 52 rue Raynouard, derrière la maison de Balzac, puis seize vitraux en un style résolument moderne pour les églises de Vieugy et Marignier, en Haute-Savoie. D’autres commandes affluent, notamment pour les vitraux de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, en Seine-et-Marne, de la basilique Saint-François-de-Sales à Thonon-les-Bains et de la chapelle funéraire de l’église Saint-Maurice, à Annecy. Une rupture se produit alors, à travers les Patchworks, où se mêlent calligraphie, figuration et abstraction, à travers des scènes imaginaires surprenantes, avec diverses créatures apparaissant sur fond géométrique.
Ce travail se poursuit jusqu’en 1971. À l’été 1972, très affaiblie par une tumeur maligne, Madeleine Novarina doit mettre entre parenthèses ses grandes réalisations pour ne plus réaliser que des dessins automatiques à l’encre de chine, sortes de paysages intérieurs, pour reprendre les termes de son époux. C’est la troisième période de son art, plus intimiste, après les gouaches surréalistes de sa jeunesse, puis les travaux monumentaux. La maladie évolue lentement. Tombée dans le coma le 2 novembre 1991, Madeleine Novarina meurt prématurément deux jours plus tard. Pour finir, citons ces quelques vers, qui rappellent furieusement Henri Michaux:

Encore la corvée du ménage

Je tambouillonne

Tu m’écirages

Elle vaissellise

Nous surrécurons

Vous empailledeferisez

Ils mirauzenzimisent

 

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« Amoureuse arrivant sur un pas de danse », Madeleine Novarina, 1965.

Un site sur Sarane Alexandrian

Un site sur Madeleine Novarina (cliquer sur le lien)

 

MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89. Article à paraître dans « Diérèse » 74 (automne hiver 2018)

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

   Raymond_Roussel_Impressions_d'Afrique

   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

   zorn

   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

Raymond_Roussel's_Travel_Car_(Postal_Card,_1925)

La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

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