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« JOSEPH KARMA », DENIS HAMEL, éditions du Petit Pavé, 2022. (deuxième extrait)

« L’un de ses plus grands plaisirs était de se promener seul au cimetière du Père-Lachaise, lors d’une après-midi d’automne. Il arrivait par l’entrée proche de la place Gambetta, à côté du crématorium et s’engouffrait au hasard dans les avenues, sans plan, sans destination, jusqu’à se perdre. Alors qu’il marchait lentement le long des tombes et des monuments, l’atmosphère apaisante du lieu lui apportait un calme qu’il ne connaissait pas dans d’autres circonstances. Il quittait rapidement les premières allées bien entretenues et régulièrement pavées pour s’enfoncer dans des zones plus sauvages et touffues, proches de l’abandon. Arbres et tombes. Minéral et végétal en harmonie, évoquaient une cité silencieuse à la fois passée et future. Il rencontrait quelquefois sur son chemin des chats et des corbeaux, parfaitement intégrés à cet environnement. Des pensées glissaient dans sa tête sans s’attarder, comme des nuages, et plus plus rien, le Vide. Un escalier aux vieilles marches disjointes lui permettait en montant de contempler des parties entières du labyrinthe enclavé dans la ville. Au loin la lumière orangée tamisait le gris du ciel et la rouille sombre des feuillages. Proust, Apollinaire, Balzac, Eluard, Chopin et tant d’autres reposaient ici pour l’éternité. Cette dérive était l’occasion de laisser derrière soi les obligations de la vie quotidienne et de vagabonder dans son monde imaginaire comme il l’aurait fait en lisant un livre, le mouvement physique de la marche se confondant avec le mouvement des yeux sur la page. (La nage également pouvait lui apporter cette sensation, mais en plus musicale, la fluidité de l’eau dans laquelle il se mouvait lui évoquant les courants et volutes d’une mélodie profonde dans laquelle il progresserait, aussi actif que passif.). Il regardait encore les tombes les plus banales d’inconnus et s’attardait sur les dates de naissance et de mort, quand le temps ne les avait pas rendues illisibles. Toutes ces innombrables existences si riches et complexes, mélangées d’espoirs et de craintes, d’amours et de haines, à présent chacune fixée et résumé à un petit espace presque anonyme donnait à Karma un sentiment de vertige, peut-être comparable à la vue d’un ciel étoilé dans la nuit claire » (p. 70-72).

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« JOSEPH KARMA », DENIS HAMEL, éditions du Petit Pavé, 2022. (extrait)

« Au jardin public, rue Belgrand, il revenait souvent se recueillir et lire lorsque le beau temps le permettait. il restait longtemps à regarder les arbres dont les feuillages évoluaient au fil des saisons, passaient par des nuances infinies de verts, d’ocres, de bruns… Il aimait particulièrement venir vers seize ou dix-sept heures, au moment où les enfants sortant de l’école arrivaient avec leurs parents ou nourrice pour s’amuser dans les jeux et courir, pleins de liberté et de bonheur. Alors que la capitale était souvent morose, rongée par la misère et la violence, ces espaces de jeux en commun étaient comme un centre tranquille au milieu du malheur. Le regret de Karma de ne pas avoir d’enfant se faisait alors plus prégnant, comme une lancinante nostalgie. Il ne pouvait regarder les parents heureux et fiers de leur progéniture sans éprouver un soupçon d’envie: ils ont des enfants, pensait-il, leur vie est justifiée, moi je m’achemine doucement vers la vieillesse, la maladie et la mort en compagnie de Marianne, de mes livres et de mon piano. Comment se projeter dans l’avenir, au-delà d’un certain âge, si on n’a pas d’enfant à élever, à éduquer et à chérir? Mais les enfants aussi vieilliront un jour, et la boucle sera bouclée dans un éternel recommencement. Les guerres se succèdent dans le monde, les conflits sociaux et autres catastrophes naturelles… à quoi s’accrocher? Fallait-il, comme d’autres, s’engager dans un parti, militer pour un monde meilleur? Mais, plus simplement, comment vivre? Les religions et organismes politiques proposaient diverses options et règles de conduite, mais Karma n’avait jamais éprouvé cette fièvre qui pousse les gens à s’affilier à de telles entreprises. Il se sentait prisonnier de son quotidien, et sa consommation d’alcool n’arrangeait rien à l’affaire. Chaque soir, il buvait entre la moitié et une bouteille entière de vin rosé de qualité médiocre, jusqu’à en être abruti. Bien qu’il aimât l’effet euphorisant et anesthésiant du vin, il se rendait compte que ce régime augmentait son surpoids, et il se réveillait souvent au milieu de la nuit en proie à d’horribles cauchemars et maux de tête. Un de ses songes qui revenait souvent relatait la perte de son identité. Karma rêvait qu’il avait perdu tous ses papiers et que personne ne le reconnaissait plus, pas même ses proches. Le tabac aussi l’avait longtemps accompagné, mais il avait réussi à se sevrer, motivé en grande partie par les économies qui en découleraient, mais surtout par la menace de maladies à long terme et la dégradation inexorable de ses dents (p. 64-65).

Denis Hamel et Etienne Ruhaud, place Gambetta, 3 mai 2022.
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