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SACRILÈGE! (3). NIETZSCHE, CE DOUX RÊVEUR…

   …. Suite à la publication du bref texte précédent, ce matin sur Facebook (réseau social dont je viens de me désactiver pour au moins un mois, afin de mieux réfléchir), j’ai eu droit à quelques protestations. J’aurai mal lu Nietzsche, ou j’aurais sorti telle ou telle phrase de son contexte. Certes, le penseur revendique le droit à la contradiction. Mais j’aimerais quand même citer le passage suivant, extrait de Par-delà le bien et le mal (Jenseits von Gut und Böse). Voyons donc si on peut être nietzschéen et chrétien, ou nietzschéen et communiste, ou simplement nietzschéen et humaniste, à l’aune de telles affirmations. Voyons donc également si des professeurs patentés, qui traquent la moindre petite phrase qui aurait un arrière-goût de semblant de bêbête immonde chez leurs contemporains, peuvent sérieusement adhérer à un propos qui me paraît à moi, modeste blogueur, ultra-brutal. Je n’ai peut-être pas de doctorat en philosophie, mais la chose me paraît compliquée, sauf à être d’une totale mauvaise foi.

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   Il faut aller ici jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ? Le corps à l’intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux — c’est le cas dans toute aristocratie saine — est lui-même obligé, s’il est vivant et non moribond, de faire contre d’autres corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance. Mais sur aucun point la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s’adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l’état futur de la société, lorsqu’elle aura dépouillé tout caractère d’ « exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait de toute fonction organique. L’« exploitation » n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. à supposer que ce soit là une théorie neuve, c’est en réalité le fait primordial de toute l’histoire, ayons l’honnêteté de le reconnaître.

 

PS: Je laisse la parole au philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, plus compétent que moi, naturellement.

SACRILÈGE! (2)

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   J’ai vraiment lu Nietzsche à 21 ans, en commençant par la Généalogie de la morale. Je sortais alors avec une jeune catholique, mais n’avais pas de formation religieuse, et n’étais pas spécialement choqué par l’athéisme revendiqué et par le rejet du christianisme. Ce qui me frappait plutôt, c’était le fait qu’au fond les enseignants et les nietzschéens revendiqués aient gommé la part « dérangeante » de Nietzsche en assimilant ladite récupération à la soeur de l’intéressé. Quitte à falsifier la nature de la Volonté de puissance, soit de ces brouillons retrouvés à Turin après la fameuse crise de folie, et qui sont parfaitement authentiques (comme certains intellectuels ne jurent que par le soufisme et t’expliquent que le djihad est une lutte intérieure, et non un désir de conquête territoriale, parce que ça ne colle pas avec leur idéologie de mauvaise foi) Car, comme le montre Domenico Losurdo, Nietzsche condamne explicitement la révolution française et le socialisme, alliance des faibles contre une aristocratie dont la domination est légitime. De surcroît Nietzsche n’a jamais été un paisible professeur de philologie un peu timide, mais a toujours nourri un bellicisme affiché, notamment en participant à la guerre de 1870, tout en s’alarmant de la Commune de Paris. Évoquons le fait qu’Ainsi parlait Zarathoustra était distribué aux soldats allemands pendant la première guerre… Être nietzschéen et chrétien, ou nietzschéen et anarchiste, ou marxiste, serait en soi oxymorique. Bien qu’enthousiaste, mais croyant à la méritocratie, j’étais ennuyé par ce mépris du peuple, cette exécration de la plèbe. Reste l’idée, séduisante, du dépassement de soi.

SACRILÈGE! (souvenir de Téhéran)

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Photographies d’Etienne Ruhaud

   … Zarathoustra chez lui, en quelque sorte, dans une librairie près du bazar de Téhéran, non loin d’une des innombrables mosquées de la capitale. Je n’ai pas fait d’études de philosophie et me suis toujours demandé pourquoi le poète s’était entiché d’un prophète lointain, pour en donner une vision déformée, très éloignée de la religion mazdéenne, du culte du feu… Orientalisme alors en vogue en Allemagne? Opiomanie? De même que la notion d’aryanisme fut en soit détournée, jusqu‘à rendre la notion même suspecte, puisqu’on ne peut plus rien dire, même sur le plan linguistique.
Étrange ironie de retrouver ici le grand déicide, et de songer aux nombreux mollahs passant sur le trottoir sans même jeter un oeil à la devanture, sans même prendre le temps d’ouvrir le volume pour constater la mort de Dieu, quand la lecture des Versets sataniques est fermement condamnée et dûment punie.

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« ALSO SPRACH ZARATHUSTRA », Friedrich Nietzsche, 1891.

 

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Dionysos, masque tragique, mosaïque, Pompéi.

 

 » Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté : pourtant ce n’est pas la volonté de vie, mais — ce que j’enseigne — la volonté de puissance. Et la vie elle-même m’a confié ce secret : « Voici, m’a-t-elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même.
« À vrai dire, vous appelez cela volonté de créer ou instinct du but, du plus sublime, du plus lointain, du plus multiple : mais tout cela n’est qu’une seule chose et un seul secret.
« Je préfère disparaître que de renoncer à cette chose unique, et, en vérité, où il y a déclin et chute des feuilles, c’est là que se sacrifie la vie — pour la puissance !
« Qu’il faille que je sois lutte, devenir, but et entrave du but : hélas ! celui qui devine ma volonté, celui-là devine aussi les chemins tortueux qu’il lui faut suivre !
« Quelle que soit la chose que je crée et la façon dont j’aime cette chose, il faut que bientôt j’en sois l’adversaire et l’adversaire de mon amour : ainsi le veut ma volonté.
« Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n’es que le sentier et la piste de ma volonté : en vérité, ma volonté de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du vrai !
« Il n’a assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait de la « volonté de vie », cette volonté — n’existe pas.
« Car : ce qui n’est pas ne peut pas vouloir ; mais comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie !
« Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté : pourtant ce n’est pas la volonté de vie, mais — ce que j’enseigne — la volonté de puissance.

HOUELLEBECQ SOUS INFLUENCE (article paru dans la revue en ligne nonfiction, en juillet 2013)

Résumé : L’auteur-culte Michel Houellebecq a de nombreux intercesseurs, à la fois sur le plan littéraire et philosophique, écrivains et penseurs dont les théories et/ou les visions semblent parfois contradictoires.

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« Les tiroirs de Michel Houellebecq », Bruno Viard, PUF, 2013.

 

   Les influences de Michel Houellebecq sont multiples, et reflètent parfaitement un mode de pensée complexe, sinon paradoxal. Échappant totalement aux conceptions dominantes, l’auteur des Particules élémentaires oscille en permanence entre une cruauté, un sens de la provocation affirmé, et une forme de générosité, de lyrisme, de joie, pour ne pas dire de naïveté.

   Une des premières contradictions houellebecquiennes tient à la question sexuelle. L’écrivain croit effectivement que la vie est vouée à la souffrance, mais que le coït reste une source de félicité, sinon l’unique source de félicité, ce en quoi il se distingue radicalement de Saint Augustin et Schopenhauer, tous deux condamnant explicitement les plaisirs de la chair. Le sexe peut néanmoins devenir source de souffrance chez les êtres physiquement peu attrayants, tous victimes de la compétition érotique inhérente au système.

   À ce titre, le féminisme, lié à Mai 68 et au changement de mœurs, est condamné sans appel. Malheureuses une fois devenues vieilles, les féministes payent, en quelque sorte, le prix de ce qu’elles ont contribué à mettre en place. Antiféministe, Houellebecq est également contre toute libéralisation des mœurs, celle-ci n’aboutissant en réalité qu’à un renforcement de l’égoïsme, à un détachement familial et à l’absence d’amour parents-enfants. Ce libéralisme moral et sexuel, qui mène à la désunion, à l’individualisme forcené, à un jeunisme impitoyable, explique en grande partie l’acrimonie des personnages, tout à la fois veules, haineux, et racistes.

   Rien ne permet néanmoins d’affirmer que l’auteur adhère au propos de ces êtres de papier, ni même qu’il le condamne. Écriture du ressentiment, l’œuvre témoigne d’un cynisme inouï, mais possède aussi une sorte de pureté, une mystique du lien, de la tendresse et de l’enfance, toutes choses naturellement opposées à l’égoïsme. L’amour décrit et souhaité par Houellebecq est ainsi inconditionnel, total, et donc incompatible avec la notion de moi, de liberté individuelle.

   Les contradictions houellebecquiennes relèvent également du domaine philosophique. Ne voyant pas dans l’écriture de but en soi, Houellebecq, scientifique de formation, cherche effectivement à transmettre des idées, et, à ce titre, reste influencé par les grands penseurs du XIXe siècle, période charnière, à la naissance de la modernité.

   Politiquement, l’homme paraît difficile à situer. A priori de gauche, Houellebecq est trop pessimiste pour croire en l’homme, et surtout pour croire en un quelconque progrès : antilibérale sur le plan économique, la gauche l’est effectivement devenue sur le plan des mœurs, quand la droite, antilibérale sur le plan des mœurs, l’a toujours été sur le plan économique. Antilibéral sur le plan moral comme économique, à l’instar de Balzac, Houellebecq, partisan de la famille et hostile au mode de vie issu de Mai 68, n’est en réalité rattachable à aucun courant. Total, son antilibéralisme s’étend au domaine sexuel, et même poétique : l’écrivain défend ainsi la versification régulière à travers Rester vivant.

   Tout d’abord, le nom d’Auguste Comte, intellectuel là encore antilibéral, apparaît plusieurs fois dans les romans. Établissant un parallèle avec les Trente Glorieuses, Houellebecq voit dans les Trois Glorieuses le début du capitalisme économique, et la fin d’un certain modèle. De fait, cette période correspond aussi à la naissance de la philosophie comtienne et à l’émergence de certaines doctrines socialistes. Comte, qui apparaît fréquemment dans les romans de Houellebecq, rejette tout comme lui son époque. Héritier de Saint Simon, Comte, qui distingue trois états historiques (état théologique, état métaphysique et état positif), voit dans l’humanité la finalité des desseins divins, et, à ce titre, fonde une nouvelle religion basée sur la science, la connaissance, sans perspective de paradis, soit ce que Nietzsche nomme “arrière-monde”. Nostalgique d’un ordre ancien basé sur le christianisme, Houellebecq n’envisage dans la foi qu’un moteur d’organisation sociale, une source de lien. Percevant dans l’absence d’au-delà la cause de l’échec comtien (puisque le programme positiviste n’a jamais été appliqué), l’auteur de La Possibilité d’une île s’intéresse à la secte raélienne, et voit dans le clonage une forme de vie après la mort.

   Parallèlement, le romancier apprécie Pierre Leroux, autre saint-simonien utopiste, pourtant adversaire du positivisme d’Auguste Comte et de son exégète Prosper Enfantin, mouvement qu’il considère comme autoritariste. Inventeur du mot “socialisme”, Leroux combat à la fois l’idée de collectivisme absolu, mais aussi le capitalisme individualiste, pour trouver un moyen terme, l’“association”. Houellebecq, qui n’a pas foi dans le progrès, et donc dans le communisme (échec illustré par l’épisode cubain de Plateforme), pourrait souscrire au concept développé par Leroux. Pour autant, son gnosticisme, et la vision négative de la filiation propre aux personnages des Particules élémentaires, ne cadrent guère avec la religion de Leroux, chez qui l’au-delà se situe justement dans l’enfantement, seule existence post-mortem.

   Autre théoricien célèbre que l’écrivain cite souvent, Tocqueville, qui se défie de l’État et du “despotisme démocratique”, prône lui aussi l’association, sur le modèle de Leroux. Houellebecq, qui reprend certaines analyses tocquevilliennes à propos de la société contemporaine, conçoit l’individualisme comme une forme d’autisme, de repli total sur soi, de coupure. À l’inverse, Tocqueville comprend l’individualisme comme fruit de la compétition, donc du rapport à autrui, et, par-delà, estime que le gouvernement dit “démocratique” organise justement une sorte d’émiettement social, afin de briser les ambitions et les talents propres, pour conserver le pouvoir et exercer un contrôle.

   Nous retrouvons là une des principales contradictions de l’auteur, qui décrit à la fois le pur libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte, et qui pour autant dédaigne la notion même d’amour-propre, donc l’intersubjectivité (amour-propre dont bien des protagonistes, lâches et méprisables, semblent effectivement dépourvus). Le rejet houellebecquien de l’analyse psychologique le range dans la continuité comtienne, et l’éloigne du sociologue Gabriel Tarde, qui croit lui en la notion de mimésis, d’imitation et d’émulation réciproque. Le refus de l’individu, considéré en tant que pur solipsisme, conduit également Houellebecq à ne pas voir les mouvements de masse, et à ne pas traiter les grands crimes massifs du XXe siècle (essentiellement le nazisme et le stalinisme), de façon claire.

   Cette absence de psychologie en tant que telle est aussi tributaire de la philosophie de Schopenhauer, autre grand intercesseur. Une nouvelle fois, l’influence conjointe de Comte et du philosophe allemand a quelque chose de paradoxal. Pour Schopenhauer, en effet, l’homme est malheureux car la vie est mauvaise en soi, nihilisme que ne partage pas Comte, qui lui ne dénigre nullement l’histoire et le progrès, en considérant que le désastre contemporain est avant tout lié à l’individualisme, lui-même lié à l’évolution économique et sociale de son temps, après la fin de l’Ancien Régime. En définitive, Houellebecq ne peut réconcilier l’ontologie négative schopenhauerienne et l’historicisme comtien.

   Bouleversé, jeune homme, par la lecture du Monde comme volonté et représentation, Nietzsche, déteste lui aussi son époque, mais demeure très différent de Houellebecq du fait de sa conception virile de l’existence, son apologie de la force. L’écrivain est tout de même plus intéressé par la compassion schopenhauerienne que par la volonté de puissance nietzschéenne, et juge, à la différence de Rousseau, que la pitié n’a rien de naturel, mais provient au contraire d’un long travail de civilisation.

   Si l’on s’en tient aux influences littéraires qui irriguent l’œuvre, le dégoût de la filiation exprimé à plusieurs reprises pourrait éloigner Houellebecq de Hugo, mais le lier à Flaubert, (bien que Comte valorise, lui, la transmission). Proche de Nerval, à jamais hanté par le manque maternel et en quête d’amour, Houellebecq demeure sans doute plus proche encore de Balzac, maître et fondateur du roman réaliste. Refusant, toujours à l’image de Comte, la société bourgeoise née après 1830, Balzac est en effet l’un des grands modèles clairement revendiqué par Houellebecq, et ce dans tous ses livres. Ardent défenseur du catholicisme et légitimiste convaincu, Balzac, décrit les mécanismes économiques et boursiers dans la majeure partie de ses récits, pour mieux condamner le règne de l’argent et la perte de tout repère. Houellebecq s’inscrit définitivement dans la continuité romanesque de La Comédie humaine.

   L’aigreur de Balzac à l’égard du temps présent n’est pas sans rappeler le dégoût exprimé dans Le Spleen de Paris. Les Fleurs du mal sont plusieurs fois directement reprises dans les textes de Houellebecq, qui partage avec le génie symboliste un même sentiment d’abandon et un même écœurement à l’égard de la Nature. D’abord poète, Houellebecq assume pleinement le modèle baudelairien, et décrit avec horreur la ville moderne, dans La Poursuite du bonheur notamment. Enfin, Houellebecq, qui pourtant ne s’en réclame pas, rejoint Proust, qui lui ne croit ni en la vie mondaine, ni en l’amitié, mais seulement dans la littérature. Obsédé par le retour à la matrice originelle, c’est-à-dire la mère, le créateur de La Recherche du temps perdu raconte lui aussi des histoires d’enfants mal aimés.

   Parfois difficile à saisir dans sa globalité, l’œuvre houellebecquienne est donc riche de multiples influences, souvent paradoxales, mais toutes liées aux mêmes obsessions. Original, provocateur, Houellebecq reste fascinant, jusque dans ses incohérences

PAR-DELÀ BIEN ET MAL

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« Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, dass er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein. »

 

Jenseits von Gut und Böse, 1886. Viertes Hauptstück. Sprüche und Zwischenspiele

« Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

Par-delà le bien et le mal, Une philosophie de l’avenir, Nietzsche, 1886

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