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MÉMOIRE DES POÈTES: JACQUES ABEILLE (1942-2022)

…. Jacques Abeille nous a quittés le 23 janvier 2022. Il avait 79 ans. Je ne développerai pas ici de biographie détaillée, ne connaissant pas assez son oeuvre. Lié au mouvement surréaliste, comme Jean Carrive et Pierre Molinier, eux aussi bordelais, Jacques Abeille nous a laissé de très beaux vers érotiques. Ayant eu la chance de rencontrer l’homme une fois à la Galerie l’Usine (boulevard de la Villette) de Claude Brabant vers 2010, j’ai moi-même chroniqué La Guerre entre les arbres (éditions Cadex, 1997), recueil dont on trouvera un extrait ci-dessous. Je joins deux liens:

les peupliers caressent l’aine du ciel

le ciel grave se frotte au sol

vois sans gêne

viens

accroupie là

pose ton cul sur ma face

de tes poils sombres abrase mon nez

grave mes paupières

étouffe-moi de chair mûre

fonds dans ta source

mouille

mouette impatiente

mouille-moi

brouille mes larmes

confonds mes rides

La guerre entre les arbres. éditions Cadex, 1997

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LA GUERRE ENTRE LES ARBRES, Jacques Abeille, Cadex, 1997 (note de lecture parue dans « Diérèse » 50 à l’automne 2010)

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  Sensuelle, sensible, la plume de Jacques Abeille explore mieux qu’aucune autre le désir et les plaisirs physiques. Lyrique et sobre à la fois, l’auteur bordelais décrit avec précision les joies du corps, explorant la bien aimée, objet de fantasmes : pose ton cul sur ma face / de tes poils sombres abrase mon nez (…) / mouille moi (p. 14). Les métaphores fusent, les images s’entremêlent, dans une harmonie légèrement brouillonne, ou du moins dominée par l’orgie des sens. Vue, ouïe et odorat paraissent se confondre dans une synesthésie joyeuse, dionysiaque. Volontiers panthéiste, J. Abeille rapproche le coït du retour des saisons, dans la forêt, cette « circulation des sèves inouïes » chère à Rimbaud : les charmes poussent au ciel / leurs brèves feuilles que torréfie l’orage / une senteur de foutre suave / engorge la grande allée (p. 15). Liaison, apaisement, l’acte sexuel devient aussi affrontement, théâtre de violence, semblable en cela aux cycles végétaux, à la « guerre entre les arbres » : chacun lutte, en quelque sorte, pour retrouver un espace vital, avant de se confondre en l’autre.

  Tantôt en vers libres, tantôt en prose, Abeille sait épouser le rythme de l’union, tout en restant évitant l’écueil de la pornographie.La fête charnelle n’a effectivement rien de vulgaire, de trivial, et la tendresse s’exprime à travers chaque page, de façon voilée : j’aurai voulu / sur moi tes mains / ton souffle / le châle de ton regard / les étoiles de ta voûte(p.28). Publié en 1997 par les soins de Cadex, orné des vulves feuillues de Jean-Gilles Badaire, ce mince recueil reste un bel hommage à la Femme, à la manière des blasons Renaissance. Placée sous le signe d’Eros, ces petits textes gardent quelque chose d’intemporel, célébrant l’Amour, la jouissance, soit la vie en elle-même, le bonheur d’être au Monde.

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