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« UN SIÈCLE D’ÉCRIVAINS À CORDES-SUR-CIEL », PAUL SANDA, BRUNO GENESTE, éditions Rafael de Surtis, 2022 (citation)

Dans les sables rouges,, Léon Lambry, 1930.

« Yves Bonnefoy interroge ainsi avec acuité le continent de l’enfance perdue, comme dans un demi-jour où il se souvient alors de ce roman de Léon Lambry, intitulé Dans les sables rouges, qui exerça sur lui une très puissante impression, emportant son imaginaire d’enfant dans le désert de Gobi, en Asie centrale, au milieu des ruines d’une étrange ville romaine, avec des hommes et des femmes parlant latin dans cet ailleurs: « je puis maintenant m’en rendre compte, cela avait de quoi impressionner un enfant qui entendait ses parents parler patois – un patois issu du latin – et rêvait que cet occitan menacé de disparation, c’était l’expression d’un être au monde mystérieusement supérieur à l’a-présent de la vie ». Au milieu de tant de résurgences, l’écrivain, conscient de la richesse d’un passé et d’une langue, par laquelle, constatera-t-il, le latin pouvait avoir survécu, nous rappelle l’importance de toute transmission, ce qui irrigue la poésie dans une langue, et depuis la langue occitane en particulier, cet idiome que, souvent très modestement, portèrent haut les troubadours de l’Amour courtois. » (p. 150-151)

« JOSEPH KARMA », DENIS HAMEL, éditions du Petit Pavé, 2022. (deuxième extrait)

« L’un de ses plus grands plaisirs était de se promener seul au cimetière du Père-Lachaise, lors d’une après-midi d’automne. Il arrivait par l’entrée proche de la place Gambetta, à côté du crématorium et s’engouffrait au hasard dans les avenues, sans plan, sans destination, jusqu’à se perdre. Alors qu’il marchait lentement le long des tombes et des monuments, l’atmosphère apaisante du lieu lui apportait un calme qu’il ne connaissait pas dans d’autres circonstances. Il quittait rapidement les premières allées bien entretenues et régulièrement pavées pour s’enfoncer dans des zones plus sauvages et touffues, proches de l’abandon. Arbres et tombes. Minéral et végétal en harmonie, évoquaient une cité silencieuse à la fois passée et future. Il rencontrait quelquefois sur son chemin des chats et des corbeaux, parfaitement intégrés à cet environnement. Des pensées glissaient dans sa tête sans s’attarder, comme des nuages, et plus plus rien, le Vide. Un escalier aux vieilles marches disjointes lui permettait en montant de contempler des parties entières du labyrinthe enclavé dans la ville. Au loin la lumière orangée tamisait le gris du ciel et la rouille sombre des feuillages. Proust, Apollinaire, Balzac, Eluard, Chopin et tant d’autres reposaient ici pour l’éternité. Cette dérive était l’occasion de laisser derrière soi les obligations de la vie quotidienne et de vagabonder dans son monde imaginaire comme il l’aurait fait en lisant un livre, le mouvement physique de la marche se confondant avec le mouvement des yeux sur la page. (La nage également pouvait lui apporter cette sensation, mais en plus musicale, la fluidité de l’eau dans laquelle il se mouvait lui évoquant les courants et volutes d’une mélodie profonde dans laquelle il progresserait, aussi actif que passif.). Il regardait encore les tombes les plus banales d’inconnus et s’attardait sur les dates de naissance et de mort, quand le temps ne les avait pas rendues illisibles. Toutes ces innombrables existences si riches et complexes, mélangées d’espoirs et de craintes, d’amours et de haines, à présent chacune fixée et résumé à un petit espace presque anonyme donnait à Karma un sentiment de vertige, peut-être comparable à la vue d’un ciel étoilé dans la nuit claire » (p. 70-72).

« JOSEPH KARMA », DENIS HAMEL, éditions du Petit Pavé, 2022. (extrait)

« Au jardin public, rue Belgrand, il revenait souvent se recueillir et lire lorsque le beau temps le permettait. il restait longtemps à regarder les arbres dont les feuillages évoluaient au fil des saisons, passaient par des nuances infinies de verts, d’ocres, de bruns… Il aimait particulièrement venir vers seize ou dix-sept heures, au moment où les enfants sortant de l’école arrivaient avec leurs parents ou nourrice pour s’amuser dans les jeux et courir, pleins de liberté et de bonheur. Alors que la capitale était souvent morose, rongée par la misère et la violence, ces espaces de jeux en commun étaient comme un centre tranquille au milieu du malheur. Le regret de Karma de ne pas avoir d’enfant se faisait alors plus prégnant, comme une lancinante nostalgie. Il ne pouvait regarder les parents heureux et fiers de leur progéniture sans éprouver un soupçon d’envie: ils ont des enfants, pensait-il, leur vie est justifiée, moi je m’achemine doucement vers la vieillesse, la maladie et la mort en compagnie de Marianne, de mes livres et de mon piano. Comment se projeter dans l’avenir, au-delà d’un certain âge, si on n’a pas d’enfant à élever, à éduquer et à chérir? Mais les enfants aussi vieilliront un jour, et la boucle sera bouclée dans un éternel recommencement. Les guerres se succèdent dans le monde, les conflits sociaux et autres catastrophes naturelles… à quoi s’accrocher? Fallait-il, comme d’autres, s’engager dans un parti, militer pour un monde meilleur? Mais, plus simplement, comment vivre? Les religions et organismes politiques proposaient diverses options et règles de conduite, mais Karma n’avait jamais éprouvé cette fièvre qui pousse les gens à s’affilier à de telles entreprises. Il se sentait prisonnier de son quotidien, et sa consommation d’alcool n’arrangeait rien à l’affaire. Chaque soir, il buvait entre la moitié et une bouteille entière de vin rosé de qualité médiocre, jusqu’à en être abruti. Bien qu’il aimât l’effet euphorisant et anesthésiant du vin, il se rendait compte que ce régime augmentait son surpoids, et il se réveillait souvent au milieu de la nuit en proie à d’horribles cauchemars et maux de tête. Un de ses songes qui revenait souvent relatait la perte de son identité. Karma rêvait qu’il avait perdu tous ses papiers et que personne ne le reconnaissait plus, pas même ses proches. Le tabac aussi l’avait longtemps accompagné, mais il avait réussi à se sevrer, motivé en grande partie par les économies qui en découleraient, mais surtout par la menace de maladies à long terme et la dégradation inexorable de ses dents (p. 64-65).

Denis Hamel et Etienne Ruhaud, place Gambetta, 3 mai 2022.

« LUNATIC », ÉRIC DUBOIS, ÉDITIONS « LE LYS BLEU », PARIS, 2021.

Le temps passé, c’est Disneyland. Après, c’est Lunatic. La lampe de chevet oscille faiblement. Après que la crise s’est déclarée et menée au terme de l’affection, qu’une certaine forme de solitude me pousse dans les affres d’un mutisme maladif et chronique, une certaine désespérance me gagne. Et je les regrette ces instants perdus, ces troubles fugitifs, ces occasions ratées. Amère amertume. La fatigue persiste. Brouille les mots. Les mots s’effacent. N’ont aucun sens. Abstraits. Je pleure. Catherine. Trop tard. C’est à ce moment-là qu’il faut écrire. Quand toutes les parties de votre corps sont tendues, quand votre esprit est dans le sac du vide. Écrire. L’écriture peut remplir le sac et transformer le vide. (p.20)

Heures funestes où un monstre anonyme vous souffle dessus comme si vous étiez un fétu de paille. Son haleine empeste la rancune. Vous avez les lèvres brûlées, votre esprit est recouvert de cicatrices, vos yeux de statue s’animent, vos pas s’enfoncent dans la terre. Qui a pu organiser une telle cabale? Pour vous défendre, vous avez votre sourire vide mais vous vivez parmi des aveugles. Tout ça vous arrache des sanglots. Unique moyen de détresse? La bulle crève, son étreinte était pesante, vous gardez des souvenirs imprécis ou inexacts ou vagues. Vous avez la silhouette invisible d’un homme disparaissant peu à peu dans le brouillard. (p. 152).

MÉMOIRE DES POÈTES: JACQUES ABEILLE (1942-2022)

…. Jacques Abeille nous a quittés le 23 janvier 2022. Il avait 79 ans. Je ne développerai pas ici de biographie détaillée, ne connaissant pas assez son oeuvre. Lié au mouvement surréaliste, comme Jean Carrive et Pierre Molinier, eux aussi bordelais, Jacques Abeille nous a laissé de très beaux vers érotiques. Ayant eu la chance de rencontrer l’homme une fois à la Galerie l’Usine (boulevard de la Villette) de Claude Brabant vers 2010, j’ai moi-même chroniqué La Guerre entre les arbres (éditions Cadex, 1997), recueil dont on trouvera un extrait ci-dessous. Je joins deux liens:

les peupliers caressent l’aine du ciel

le ciel grave se frotte au sol

vois sans gêne

viens

accroupie là

pose ton cul sur ma face

de tes poils sombres abrase mon nez

grave mes paupières

étouffe-moi de chair mûre

fonds dans ta source

mouille

mouette impatiente

mouille-moi

brouille mes larmes

confonds mes rides

La guerre entre les arbres. éditions Cadex, 1997

« PIANO SUR L’EAU », CATHERINE ANDRIEU, ÉDITIONS RAFAEL DE SURTIS, 2021. 

Ce matin je m’étais coupé les cheveux

Juste avant de voir ton masque mortuaire

Grimaçant gueule ouverte yeux ouverts

Ton souffle comme seule preuve de ta présence

Les stupéfiants a dit le vétérinaire en te caressant

S’il savait que tu l’aurais abattu d’un seul coup de patte

Toi l’âme de la forêt sauvage

Et te voilà tu n’es pas mort mais mes cheveux

Sont devenus blancs en une seule nuit

Tu as le secret de mes nuits étoilées

La rue illuminée le soir, le manège que tu regardes

Couché sur le balcon les bateaux

Je me mets au piano et nous glissons

Sur l’eau. 

« PETITE HISTOIRE DE LA JONGLE », JACQUES BARON. CITATION (merci à Ambroix, alias P.G.).

PETITE HISTOIRE DE LA JONGLE

Eléphant Eléphant allant en promenade
pourquoi emportes-tu cet oiseau sur ton dos
Mais c’est un oiseau-lyre Il va voir un malade
un souffrant qui n’a plus que la peau sur les os

un de mes vieux amis un éléphant sauvage
qui ne vient plus s’asseoir au cercle de famille
Lorsque l’enfant paraît il n’est pas d’autres sage
pour savoir désigner le garçon ou la fille

Eléphant de minuit allant à l’eau dormante
Eléphant de la lune cet oiseau sur ton dos
n’est pas un oiseau-lyre à la plume charmante
Mais un vieux crocodile un vieux sac en croco

Eléphant de minuit éléphant de la lune
j’irai jusqu’au bout portant l’oiseau on se tutoie
et votre voix de terre un peu trop m’importune
De l’oiseau en croco j’ai décidé le choix

Oui j’irai jusqu’au bout sur les jambes de soie

Comme le temps passe… Incroyable comme le temps passe vite… Aujourd’hui, 17 février 1967, les journaux parisiens sont pleins de Toutankhamon. On expose son masque d’or au Petit Palais. Je lis: « vers sa vingtième année la vie s’éloigne de lui. Pourquoi? Comment? Personne ne peut encore répondre à ces questions: il fut enterré en avril comme les fleurs des bouquets funéraires permettent de l’apprendre ».

Qu’ai-je affaire ici de ce pharaon qui sortit en 1922, de la vallée des Rois où, depuis des millénaires, il vivait sa vie de mort supérieur? Signe des temps… Le temps passé ne se retrouve jamais… Nous faisons glisser d’une main dans l’autre, entre nos doigts, les grains de sable du désert. Geste machinal dans lequel il serait vain de voir celui de l’orpailleur idéaliste espérant trouver quelque trace de l’or du temps dans la poussière minérale et cependant spirituelle. Pourtant, si la mémoire se met à étinceler tout d’un coup? Ne serait-ce qu’à cause d’un rayon de soleil qui frappe la poignée de sable retenue dans la main…

Toutankhamon est venu sans que je le cherche. Il est venu comme un éclaireur de l’au-delà, avec son regard d’enfant-dieu étonné et sa momie, regarder par-dessus mon épaule cette écriture qu’il ne sait pas lire, qui va en dépit du bon sens hiéroglyphique et qui est la mise en train de quelques souvenirs. C’est en 1922 que l’archéologue Carter pria Lord Carnavon, alors à Londres, de se hâter d’accourir en égypte pour ouvrir la nécropole de Neb Kheperou Ré, autrement dit Toutankhamon. Lord Carnavon en mourut.

En 1922, il y eut de curieuses rencontres, à Paris, entre des jeunes gens qui se voulaient poètes et se trouvaient, chacun avec ses raisons particulières, dans un état d’exaspération qui les conduisait au même rendez-vous. C’est en 1922 que je fis la connaissance d’André Breton. Toutankhamon n’y fut pour rien.

« LE RETOUR DE L’ESPÉRANCE », DOMINIQUE NOGUEZ, ÉDITIONS LE TEMPS QU’IL FAIT, 1987 (CITATION)

PRUDENCE

La page 800 atteinte, ce chercheur songea soudain que le manuscrit de sa thèse, fruit de quinze ans de travail, était à la merci d’un vol ou d’un sinistre. Pour être tranquille, il acheta à prix d’or une photocopieuse, la ramena chez lui, et entreprit sur le champ de faire un double de chaque page. Arrivé à la page 799 et savourant déjà le plaisir d’avoir fini, il fit une pause de cinq minutes pour aller chercher des cigarettes. C’est précisément à ce moment-là qu’un violent incendie détruisit en quelques secondes son appartement, son manuscrit, le double du manuscrit et la photocopieuse.

OREILLER

Cette après-midi-là, vers seize heures, M. Sargasse fit l’expérience du peu d’agrément qu’il y a à être soudain privé de la vie. Cela faisait déjà trois minutes et vingt-cinq secondes que son fils, qui pesait cent deux kilos, appuyait de tout son poids sur l’oreiller qu’il avait eu la stupide idée de se mettre sur le visage tout à l’heure, au début de la sieste, pour ne plus voir le soleil. Pour sûr, il ne le verrait plus.

« LA CIME NE ME CONTREDIT PAS. ESSAI DE LIBERTÉ ESTHÉTIQUE », ARTA SEITI, FAUVES ÉDITIONS, PARIS, 2021 (citation).

Je viens de l’abîme. Mon corps transpire et ma gorge suffoque.

De la source d’eau tombe de rares goutelettes.

La fontaine est asséchée depuis des semaines . Attente de quelques heures. Le ciel gris dans les hauteurs est homogène sans nuages. La terre se réveille assoiffée.

Les murmures des gouttes d’une seule source deviennent sourds. Surdité aiguë. Mes vêtements se déchirent de la sècheresse. J’attends que le ciel m’apporte dans mes terres la pluie.

Où sont-elles ces femmes qui dans leur repas commun versent sur les brasiers non encore éteints le sel des aiguilles des hauteurs? Faudrait-il qu’elles fassent des sacrifices pour que ma source ruisselle au gré de ma soif?

Je viens de l’abîme. Assoiffée, la nature ne veut pas verser ses larmes. Ni moi d’ailleurs. J’entends à peine un bruit de pas. Est-ce cette poupée que l’on promène pour provoquer la pluie?

Je m’approche de la source. Mes poignées de mains sentent le toucher des gouttes. J’en prends soin et les porte précieusement. Répandre l’eau. Comme les femmes qui versaient l’eau pour mener à bien leur rite devant une sécheresse interminable. Poupée en chiffon. Poupée en lambeaux!

« CONFINÉS DANS LE NOIR », MURIELLE COMPÈRE-DEMARCY, ÉDITIONS DU PORT D’ATTACHE, MARSEILLE, 2021 (CITATION)

Illustration de couverture; Jacques Cauda

Monde endommagé, corps crevés,

Monde surchargé, vie virtuelle

Vies covidées, mal préparées

Coronavirus, un fusible

A sauté, le monde disjoncte

Nos corps grillés, franc court-circuit

Le temps, sportif, saute à la corde

La corde saute autour de nous

L’impatience saute, trépigne

_ Et nous appartiendrons-nous encore?

_ Où survivre? Quand être libre?

Humanité anonymée

Vie covidée avec la mort

à ses côtés maman est morte

Avec la mort, seule, en personne

à ses côtés maman est morte

Son deuil résonne comme un linceul

Vide vie covidée et sans

Personne maman m’man est morte

J’ai mal au ventre ma m’man morte.

Pour commander le recueil, s’adresser à Jacques Lucchesi:

Éditions du Port d’Attache (editionsduportdattache.blogspot.com)

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