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« LA POMPE A SANG », JEAN GAUDRY (1933-1991)

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été
le coquet coquelicot
décalqua quelques claques de rouge
sur le mouvant visage
des blés blonds ondulant
envoûtés par le vent.
GERCES, PJ. Oswald, 1957, page 33
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à Lydie Chapovaloff
réelle vint Lydie bel et divin lit d’ailes
m’extraire de vos puits sans chaîne ni margelle
où broyé par vos riens je crevais sans chandelles
du cirque dégarni de gradins et de ris
d’où ne suaient que supplices et sources taries
tu fis bouger la cire et rentrer la hernie
décrochant de sa croix et mon X et mon nid
le ciel clos s’envahit de lumière et de vie
et l’extase remplace en l’indécis lavis
l’adorable carcasse agacée de la nuit
où vèlaient mes désirs mes vélos et l’ennui (page 15)
je ne veux plus de mes os
je ne veux plus de ma chair
je ne veux plus de ma lampe
de la lampe qui m’éclaire
je veux éteindre les étreintes
et ne veux que la crainte
je veux tuer les plaintes
et crever les enceintes
boire les vertes absinthes
les vers les abbés et les saintes (p. 11)
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« UN PLAISANT » (Charles Baudelaire, « Petits poèmes en prose »)

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Autoportrait de Charles Baudelaire.

 

   C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.
Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet.
Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement.
L’âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l’appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France.

« REGRETS » (LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, 1931-2017).

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Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

 

UN POÈME D’ÉRIC DUBOIS

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Eric Dubois par Jacques Cauda

Où sont les fantômes
des amis disparus ?
Ils traversent la pièce
sans faire de bruits
et longent le miroir
où je regarde mon visage

Octobre 2017

« ORLÉANS », YANN MOIX, Grasset, 2019.

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   J’arrivai à Paris aux alentours de 9 heures. Je me rendis sur la tombe de Raymond Roussel, au Père-Lachaise. Il reposait seul dans un caveau prévu pour toute une famille. Cette incongruité très roussélienne m’enchanta. Sa solitude offrit un écho à la mienne. Je déposai sur sa pierre un tout petit poème, bâclé, puis me rendis au cimetière de Montmartre, où je visitai Stendhal et Sacha Guitry. Je n’eus pas le temps de me recueillir, à Montparnasse, sur la tombe de Poulou. Quant à Gide et Péguy, ils reposeraient respectivement à Cuverville-en-Caux et à Villeroy; du moins fis-je un passage rapide au 1 bis rue Vaneau, où l’auteur de Corydon avait conclu sa vie. J’y rencontrai par hasard un couple de retraités affables qui l’avaient connu et m’en parlèrent comme d’un poseur. « Il lisait en marchant. Ou il faisait semblant. On n’aurait su dire! » (page 124)

 

« LES YEUX D’ELSA », LOUIS ARAGON

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« La mémoire », René Magritte

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

« VERS LA SOURCE » (SYLVAIN AVIAS)

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Par-
Ces lits embrouillés, de joncs
et buissons et de plantes
branchues-
Tous remontés,
Et à contre-courant
En y suivant
Une voie: ricochets de creux
En ombres et clartés
Où l'on se prend à rêver d'une issue
Extraordinaire de grottes
souterraines ou de sources
irradiantes, et soudain,
Des plateaux de haute vue.
Mais on ne peut avancer que 
plan par plan
Dans l'impasse de tous champs
Le plus souvent
Des heures entières
Perdues. 
A traverser l'énigme
Des plans
En le suivi des pans. 

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Notre-Dame-la-Brune (Drôme)

« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

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A quatre heures du matin, l’été,

Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

Arthur Rimbaud, Derniers vers

« ZOO », à Etienne Ruhaud (un poème de Padrig Grech)

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(à Etienne Ruhaud)

 

On naît, on souffre, on meurt. On tue, on est tué.

Au début, au milieu, à la fin, la souffrance.

On fuit dans le délire où le rire s’élance,

s’effondre en pleurs au pied du mur, pantin fluet.

 

Les superbes lépreux n’ont toujours pas mué :

brandissant leurs moignons, ils louent la providence

au Bal des Culs-de-jatte où l’amour se cadence,

& c’est beau de les voir danser le menuet.

 

Ce spectacle distrait les débiles mentaux,

les CRS trempant un œil dans leur porto

qui lâchent quelques rots en bâfrant leurs lasagnes.

 

Moi mort, tranchez ma viande & jetez-la aux chiens

pour qu’ils la chient joyeux, par la verte campagne,

marquent leur territoire & odorent l’humain.

« HABILLÉ COMME TU ES » (EDOUARDO PISANI)

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   Il y a quelques temps, je changeai ma photo de profil Facebook. S’amusant de ma pose, de mon nœud-papillon, le chanteur franco-napolitain Eduardo Pisani, alias Edouardo, me composa un petit poème, comme un blason. L’homme, dont j’ai déjà parlé sur le blog, a connu la célébrité, notamment grâce à son morceau Je t’aime le lundi. Laissons-lui donc la parole!

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Habillé Comme Tu es…

Habillé
Comme
Tu es,
On dirait
Que tu vas
À l’enterrement
De Prévert
Ou à celui
De Guitry.
N’as-tu
Pas vu
Qu’il y a
Du rose
Dans le ciel
Ce matin ?

Eduardo Pisani

Lien vers le blog d’Edouardo, « Les poèmes tout nus ».

 

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