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« STATIONS AVANT L’OUBLI », DOMINIQUE LABARRIÈRE (1948-1991), Mai hors saison, 1996.

labarrière 1

STATION AVANT L’OUBLI VII

s’arrête se tait s’écoule

 

écume des vagues sur les

rochers revient aussi

un reflet du soleil

mouvement qui déjà

recommence

se tait

la voix

 

la voix monotone

 

l’œil perd tout pouvoir

oublie

s’arrêt le grand flux

des images

 

une mouette s’abandonne

au vent puis une autre

et une autre encore

et celle-ci

immobile

au-dessus des remparts

ou presque

 

s’arrête se tait s’écoule

cela

que nulle trace n’enserre

toujours ici et

jamais ici

 

claquement de cordages

contre un mât

une cloche sonne

 

voici

 

c’est

 

 

labarrière 2

Dominique Labarrière (1948-1991)

 

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« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

biography-Arthur-Rimbaud

 

À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets, l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.
Ah ! pour ces ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants
Dont l’âme est en couronne
Ô Reine des Bergers!
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie.
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

1872

« LE MONDE OÙ IL VIVAIT ÉTAIT TRISTE »

   velasquez

   Le monde où il vivait était triste. Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des infirmes, quelques pitres monstrueux vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d’eux-mêmes et d’en faire rire des êtres hors la loi vivante, étreints par l’étiquette, le complot, le mensonge, liés par la confession et le remords. Aux portes, l’Autodafé, le silence.. Un esprit nostalgique flotte, mais on ne voit ni la laideur, ni la tristesse, ni le sens funèbre et cruel de cette enfance écrasée. Velázquez est le peintre des soirs, de l’étendue et du silence. Même quand il peint en plein jour, même quand il peint dans une pièce close, même quand la guerre ou la chasse hurlent autour de lui.

(ELIE FAURE « Histoire de l’art »)

« CÉLÉBRATION DU 14 JUILLET DANS LA FORÊT » (VICTOR HUGO)

hugo

Qu’il est joyeux aujourd’hui
Le chêne aux rameaux sans nombre,
Mystérieux point d’appui
De toute la forêt sombre !

Comme quand nous triomphons,
Il frémit, l’arbre civique ;
Il répand à plis profonds
Sa grande ombre magnifique.

D’où lui vient cette gaieté ?
D’où vient qu’il vibre et se dresse,
Et semble faire à l’été
Une plus fière caresse ?

C’est le quatorze juillet.
À pareil jour, sur la terre
La liberté s’éveillait
Et riait dans le tonnerre.

Peuple, à pareil jour râlait
Le passé, ce noir pirate ;
Paris prenait au collet
La Bastille scélérate.

À pareil jour, un décret
Chassait la nuit de la France,
Et l’infini s’éclairait
Du côté de l’espérance.

Tous les ans, à pareil jour,
Le chêne au Dieu qui nous crée
Envoie un frisson d’amour,
Et rit à l’aube sacrée.

Il se souvient, tout joyeux,
Comme on lui prenait ses branches !
L’âme humaine dans les cieux,
Fière, ouvrait ses ailes blanches.

Car le vieux chêne est gaulois :
Il hait la nuit et le cloître ;
Il ne sait pas d’autres lois
Que d’être grand et de croître.

Il est grec, il est romain ;
Sa cime monte, âpre et noire,
Au-dessus du genre humain
Dans une lueur de gloire.

Sa feuille, chère aux soldats,
Va, sans peur et sans reproche,
Du front d’Epaminondas
À l’uniforme de Hoche.

Il est le vieillard des bois ;
Il a, richesse de l’âge,
Dans sa racine Autrefois,
Et Demain dans son feuillage.

Les rayons, les vents, les eaux,
Tremblent dans toutes ses fibres ;
Comme il a besoin d’oiseaux,
Il aime les peuples libres.

C’est son jour. Il est content.
C’est l’immense anniversaire.
Paris était haletant.
La lumière était sincère.

Au loin roulait le tambour…?
Jour béni ! jour populaire,
Où l’on vit un chant d’amour
Sortir d’un cri de colère !

Il tressaille, aux vents bercé,
Colosse où dans l’ombre austère
L’avenir et le passé
Mêlent leur double mystère.

Les éclipses, s’il en est,
Ce vieux naïf les ignore.
Il sait que tout ce qui naît,
L’oeuf muet, le vent sonore,

Le nid rempli de bonheur,
La fleur sortant des décombres,
Est la parole d’honneur
Que Dieu donne aux vivants sombres.

Il sait, calme et souriant,
Sérénité formidable !
Qu’un peuple est un orient,
Et que l’astre est imperdable.

Il me salue en passant,
L’arbre auguste et centenaire ;
Et dans le bois innocent
Qui chante et que je vénère,

Étalant mille couleurs,
Autour du chêne superbe
Toutes les petites fleurs
Font leur toilette dans l’herbe.

L’aurore aux pavots dormants
Verse sa coupe enchantée ;
Le lys met ses diamants ;
La rose est décolletée.

Aux chenilles de velours
Le jasmin tend ses aiguières ;
L’arum conte ses amours,
Et la garance ses guerres.

Le moineau-franc, gai, taquin,
Dans le houx qui se pavoise,
D’un refrain républicain
Orne sa chanson grivoise.

L’ajonc rit près du chemin ;
Tous les buissons des ravines
Ont leur bouquet à la main ;
L’air est plein de voix divines.

Et ce doux monde charmant,
Heureux sous le ciel prospère,
Épanoui, dit gaiement :
C’est la fête du grand-père.

Victor Hugo, Les chansons des rues et des bois, 1865

ESTHÉTIQUE DU MACHINISME AGRICOLE (PIERRE BERGOUNIOUX)

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   On a tout dit des défauts du fer. Il est rare que le minerai ne soit pas mêlé d’impuretés qui rendent le métal aigre, cassant, impropre à tout usage. La France n’a pu exploiter les gisements lorrains, phosphoreux, qu’après la mise au point de convertisseurs garnis de dolomie, avec addition de chaux. Ensuite, le fer est affreusement lourd. Enfin, son affinité avec l’oxygène complique sa mise en œuvre. Après les températures infernales, les traitements chimiques auxquels il a fallu le soumettre dans les hauts fourneaux et les fours à sole, on doit encore le protéger de la corrosion, lui adjoindre du nickel, le galvaniser, le peindre. Lorsqu’il a bouclé le cycle de l’usage et de l’usure, la rouille s’y met. Et, par un sortilège comparable à celui qui dévoile la qualité esthétique sous la finalité pratique, l’oxydation libère la gamme des couleurs dont il s’anime lorsqu’il s’unit à l’air atmosphérique. Elle magnifie leurs noces. La rouille est d’abord peintre puis, le temps aidant, graveur. Elle burine, creuse, ajoure le métal, l’allège, le brode de motifs aussi délicats qu’imprévisibles et ce sont, là encore, de ces enchantements objectifs qu’il ne tien qu’à nous de voir, de fixer (p. 38-39)

UN EXTRAIT

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  Le 1er avril 1866, alors âgé de dix-huit ans, Joris-Karl Huysmans débuta sa carrière, en tant qu’employé de sixième classe, au ministère de l’Intérieur et des cultes. En 1874, il publia à compte d’auteur un premier recueil de poèmes en prose, Le drageoir à épices, qui fit l’objet de peu de recensions hors un article, extrêmement fraternel, de Théodore de Banville. Ses débuts dans l’existence, on le voit, n’eurent rien de fracassant.

   Sa vie administrative s’écoula, et plus généralement sa vie. Le 3 septembre 1893, la Légion d’honneur lui fut décernée pour ses mérites au sein de la fonction publique. En 1898 il prit sa retraite, ayant accompli – les disponibilités pour convenances personnelles une fois prises en compte – ses trente années de service réglementaires. Il avait entretemps trouvé le moyen d’écrire différents livres qui m’avaient fait, à plus d’un siècle de distance, le considérer comme un ami. Beaucoup de choses, trop de choses peut-être ont été écrites sur la littérature (et, en tant qu’universitaire spécialisé dans ce domaine, je me sens plus que tout autre habilité à en parler). La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entre en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive, et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres (il est étrange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences: parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents ; et trop souvent on voit s’effilocher, au fil de pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même, un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on envie de passer ses journées. Et pendant ces sept années qu’avait duré la rédaction de ma thèse j’avais vécu dans la compagnie de Huysmans, dans sa présence quasi permanente(p. 12-14)

MAUVAIS SANG

Chaudron de Gundestrup, IIe siècle av. J.-C

Chaudron de Gundestrup, IIe siècle av. J.-C

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure. (Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer)

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