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« DEUX KILOS DE CRASSE EN TROP », THIERRY THÉOLIER (série « citation »).

Avril 1989. Cannes, hôtel Martinez. Dernier étage. Chambre 10. Sur un carnet à spirale.

Il est déjà tard. L’heure à laquelle les bonnes gens rentrent dans leur terrier à l’abri du coucher de soleil. Les yeux rivés sur le poste, le corps pourri par cette vie de zombie. Je suis seul dans cette chambre du personnel. Au dernier étage, plus personne ne peut m’atteindre dans cette fin d’après-midi. La journée agonise. La nuit elle, prépare l’éternel retour. Dans cette chambre aux murs lézardés, je revois le film du passé, quelques flashs et puis, plus rien. Vagues remords sur la Croisette.

Je pense à mes amis qui ont choisi la voie normale, se caser, vivre en harmonie avec cette société. Ils sont mariés, travaillent, aiment, s’amusent, se divertissent, baisent, mollement. Le corps étouffé à l’intérieur de ces costumes discount ou de luxe, mêmes combats perdus d’avance. Ils sont emprisonnés dans des usines de prolos ou ces bureaux de cadres. Je préfère les prolétaires. C’est pour cela que je bosse avec eux. J’aime leur bon sens populaire comme mon grand-père docteur qui n’accueillait chez lui que les petites gens. Les bourgeois eux, préservent leurs passions. Toutes ces conneries qui les aident à oublier leurs jobs bien payés à la con. Le cinéma d’auteur, qui se retrouve ici à Cannes, la pop – enfin ce qu’il en reste- les boîtes de nuit. J’oublie les galeries d’art, les musées. Ils sont cuits, finis.

Encore vivre. Vraiment. Même mal. Je résiste. Je tente de me bouffer la jambe, prise dans ce piège infernal, comme un renard attendant aux premières gouttes de rosée qu’un chasseur, les yeux brillants, l’achève. Ce n’est pas si dramatique. Les images m’ont toujours aidé lorsqu’il n’y a plus grand chose. Ce n’est pas facile mais je me sens vivant, fidèle à mes idées d’adolescent fiévreux, restées intactes malgré le bourrage de crâne et la folie de cette société d’enfants morts.

En fait, je n’ai toujours rien résolu, les sempiternelles questions me hantent. La vie continue à fuir comme le réservoir d’une bagnole criblée de balles. Je me retrouve dans ce fauteuil, paupières lourdes, lèvres sèches et l’esprit calme, sereinement ravagé. Juste une légère crampe au mollet droit, ce job de serveur au room service me laisse quelques traces. Je me laisse aller, les vagues du doute me font dériver vers de sombres rivages. Pour le coup, c’est près des plages privées.

J’ai foutu dans le ghetto-blaster aussi gros qu’une caisse de champagne, une cassette audio. Le père Reed de sa voix grave, me conseille d’aller faire un petit tour du côté sauvage. Il a peut-être raison, Little Joe croiserait mon regard. Un truc déconne, cette eau minérale est chaude. Ce gros sac d’Amerloc m’a laissé un pack d’eau minérale comme pourboire. Je me suis dit que ce genre de monnaie est adéquat à mes besoins. Plus la peine de remuer toute la carcasse jusqu’à la supérette du coin. Bientôt, on me laissera de la bouffe et des sachets de coke.  Je préfèrerai qu’un client me refile pour la nuit sa taie d’oreiller. Dans le jargon hôtelier, c’est pour désigner en code, une call girl, une pute.

Il y a autre chose de plus imminent et quoique banal, très contrariant lorsque j’imagine la somme d’énergie que ça va me demander. Le sac de linge sale déborde méchamment sur la moquette et toutes les chemises de service dans l’armoire sentent le phoque. Il faut que j’en mette un sérieux coup et bouger jusqu’à la laverie automatique la plus proche parce que le trip – je trempe les mains dans l’eau bouillante avec la lessive à dix balles vue à la pub avant le loto national – c’est fini. Je préfère encore foutre des pièces dans la fente de machines anonymes. Je cherche sous le lit, entre les deux valises déglinguées sur lesquelles s’est incrusté du sable, un gros sac à dos pour fourguer les kilos de crasse en trop.

Mon petit walkman rose bonbon posé sur la chaise, me fait les yeux doux et me promet une douce musique thérapeutique. Je le prends avec le sac flanqué d’un coq ridicule, emblème de notre nation.

Je descends les escaliers à toute berzingue et je manque de me casser la gueule dans l’escalier de service. J’évite l’ascenseur pour ne pas tomber sur les cadres de l’hôtel. Un shoot d’adrénaline me monte à la tête. C’est bon de se sentir fonctionner. Je me retrouve dans la rue et encore quelques personnes désertent les bureaux, les cages ultra-perfectionnées et confortables avec l’air climatisé. Tout l’arsenal qui leur fait croire qu’ils sont comme chez eux, dans leur cage à lapin, à lions. Qu’importe. C’est pitoyable. Ils se pressent tous pour se reposer de cette journée harassante. Vive la télé et les programmes qui lavent plus blême les âmes. Je remarque tout de même que le monde garde encore dans ses bras, des créatures solitaires. Il reste ici et là derrière La Croisette, quelques chiens errants à la recherche de plaisirs illusoires, des rencontres étincelantes, un semblant de lumière dans ce monde souterrain.

Avec le soleil couchant en pleine gueule, je descends la rue commerçante comme sur une rivière argentée. À quelques centaines de mètres, se trouve la laverie automatique, rendez-vous des célibataires capitonnés, des princes sans royaume et des clodos coquets.

Les épiceries ferment, les rideaux de fer s’abaissent mais laissent les passants sans le sou, baver. Rien sans tune, c’est la loi implacable depuis la nuit des temps. Les visages obscènes des commerçants portent ce rictus m’indiquant que les affaires pourtant de nos jours, n’arrêtent pas de chuter. Fatale crise. Douce justice pour les perdants mais c’est eux qui  trinqueront en premier. Seuls les bars accueillent encore du monde à cette heure. Derniers refuges des résignés qui redoutent le retour a la casa, la trouille au ventre de retrouver le quotidien qui tue un peu plus, après chaque réveil, la femme aux bigoudis devant des programmes cauchemardesques.

« – Rentre mec ! Ici on n’attend rien. On picole, on jacte.

– Pas possible. J’ai une lessive, Madame. » 

Voilà ce que je lance à cette rousse sur la terrasse, sérieusement attaquée par le temps. Après cet appel alcoolique, à l’anesthésie ordinaire, je trace et place les écouteurs du walkman. Immédiatement, la rue devient irréelle ou trop réelle. Je ne sais plus mais avec les morceaux de Joy Division, Decade et The Eternal, je suis ailleurs. Après que la voix du défunt chanteur se tait, je change de cassette car quelquefois, lorsque j’en ai tellement ma claque de ressentir quelque chose qui semble détenir une âme ; que même d’écouter une voix derrière des synthés cristallins, c’en est trop. Je préfère les instrumentaux de Durutti Column. C’est parfait ce piano, ces arpèges de guitares. Je me dis quand même que Vini Reilly en a gros sur la patate, lui aussi.

Je vois apparaître une nana, à son look c’est surement une prostituée de La Bocca un des quartiers populaires de cette maudite station balnéaire. Elle remonte vers les casinos et les palaces. Belle et provocante. Cette femme, il semble qu’elle entend d’ici la musique de mon walkman. Ses gestes de féline collent à la perfection aux rythmes de The Guitar and Other Machines. Son cul, sous son collant panthère, se tortille d’une manière intolérable pour un mec aux sens aiguisés comme un sabre. Un samouraï déchu est toujours en danger dans une rue. Ses yeux, outrageusement maquillés, me séduisent par leur beauté absurde et la provocation qu’ils trimballent à eux seuls. Alors que sa bouche rouge cerise me promet quelques délices rémunérés, elle me frôle de son corps parfait. Elle me sourit et machinalement ma main file dans la poche. Hélas il ne me reste que dix sacs juste, trop juste même pour une pipe. Tant pis. Le plaisir, il faut le laisser se défiler, irrémédiablement impuissant face à toutes ces forces qui nous contrôlent. Elle file et je me retourne pour la mater une dernière fois, elle et son fabuleux cul. J’ai toujours cette musique dans le crâne. Je pense sérieusement que je laisse s’échapper une sirène. Je me sens comme un marin échoué sur une ile déserte.

J’arrive à destination, le sac sur l’épaule. La laverie est comme prévue quelconque, glaciale, insignifiante. C’est d’un blanc laiteux et ça sent la lessive, le propre, le paradis fonctionnel. Je regarde les horaires pendant que la femme de ménage, une black se prépare gentiment à se casser, retrouver surement son Jules. Il me reste une heure pour laver, la porte se fermera automatiquement, nouveau dispositif moderne à l’essai, c’est écrit. La blackos se barre. Un type blond et une vieille femme qui tente de ranger discrètement, ses culottes, trouées comme sa vie, sont désormais mes seuls compagnons.

« – ’Soir…  Je fais doucement.

– Salut ! Alors tu viens nettoyer ta merde et t’as pas envie de t’enchaîner avec une machine ou d’une charmante épouse ? Toi, je te comprends. T’as une bonne gueule mec ».  

Lui, il est plutôt direct dans le genre. Il me plait, je réponds « Tout juste ! T’es médium toi ? ». Il rigole bruyamment et se met à jurer la main dans les cheveux gras. Il ressemble fort à ces nouveaux pauvres, un sans domicile fixe. Il se trimballe un énorme sac, rempli de fringues. Il est comme l’escargot qui traine sa coquille de feuille en feuille, de pelouse en pelouse. Il ne lui reste plus que ça. Il faut qu’il fasse gaffe de rester propre sinon la chute l’attend, le nargue à chaque nouvelle ville. Il se confie. Intéressant. Il me conte sa vie. J’écoute une bonne demi-heure.  Un jour, à l’âge de trente-quatre piges, alors qu’il commençait à étouffer dans une banque comme salarié en CDI, il décide de briser ses chaînes, de vivre au grand air, sur la route.

Aujourd’hui, c’est la zone mais il ne regrette rien, à part peut être un Peckinpah, le mardi soir tard à La Dernière Séance. Il me donne le bouquin qui traine près de son sac, à nos pieds, je distingue vaguement l’illustration de la couverture, une route droite menant vers des montagnes sinistres avec pour ciel, un immense drapeau américain. Les couleurs sont délavées salies par la pluie, quelques tâches de café ont été renversé par mégarde ou c’est de la bile ou de la merde. C’est Kerouac et son roman, la bible de la beat génération, cette génération à qui il était resté encore un peu de couilles. Moi malheureusement, j’étais dans le berceau et les notions de liberté n’étaient pas encore mes préoccupations majeures. Plus tard, j’ai été trop trouillard pour quitter le système. J’avais eu trop peur de me transformer en ange céleste. Et depuis les remords dégoulinent sur mon esprit déjà inondé de doutes.

Nous discutons encore pendant une demi-heure, j’oublie du coup mes slops et mes jeans. Je suis envoûté de rencontrer un survivant dans ce désert urbain près de la Croisette. Sa lessive terminée, il plie le linge avec une extrême minutie, ça ressemble à un rituel sacré. Cela me frappe et je comprends la différence entre lui et moi. Je peux me permettre de tout foutre en boule, de froisser à loisirs mes fringues. Lui non, il ne faut pas qu’il froisse sa vie. Il a opté pour une discipline de fer, moi je dérive. Il achève de tout plier cérémonieusement.

« – Tchao mec ! Bonne chance. N’oublie pas. Toi c’est l’écriture mais tu ne le sais pas encore ! ».  

Il s’éclipse. Je sais que je ne le reverrai sûrement jamais. La petite vieille fait de même. Je me retrouve seul, tout con avec ce linge entre les bras et ces idées dans le crâne. Il me reste plus de temps avant la fermeture automatique de la porte. De toute façon, je peux prendre mon temps, si la porte se ferme, on peut l’ouvrir de l’intérieur, simplement ils ne veulent plus de clients passé les 21 h. Je secoue le sac violemment et une cascade de slips, de chaussettes dégringole sur le sol. Je fous les pièces dans la fente de la machine et j’essaie de me rappeler de ma dernière expérience sexuelle dans un plumard. 

J’ai oublié l’essentiel. La lessive en poudre qu’il faut se procurer au fond de la pièce. Le distributeur est archaïque mais ça fonctionne. À part que la première dose se retrouve sur mes pompes. J’ai oublié de placer le gobelet. Quand les choses matérielles m’emmerdent, elles mettent toujours le paquet. Une légère couche blanche de lessive avec en prime des granulés bleus, couvre le rouge des mes tennis. Je frappe des pieds, aussitôt un nuage me fait éternuer et m’emmerde encore un peu plus. Je recommence l’opération une nouvelle fois et je réussis. La lessive sort du ventre du distributeur et une idée tarée prend forme. Avec des distributeurs magiques de coke que j’imagine, un peu de monnaie… Et hop ! T’as ta dose de blanche. Fini les dealers qui t’arnaquent sans scrupules. Un petit sourire triste s’envole de mes lèvres. Il me passe parfois de ces idées débiles.

Maintenant il faut déposer la neige chimique qui lave plus blanc dans les deux réservoirs du robot ménager démocratique, je n’ai pas d’adoucissant bien entendu. Du coup, je crache dans le troisième réservoir, histoire de donner un sort, maudire la modernité ou me donner chance, j’en sais rien. Je ne lis pas les instructions pour la température, la qualité du textile. J’ai plutôt envie de me tirer de cette laverie de malheur qui m’angoisse. Je largue tout dans le même réservoir. Le linge se retrouve dans le bide du monstre ménager. Un coup de pied pour faciliter sa digestion et d’un geste agacé, je pousse à fond le bouton, le carnaval va commencer : lavage, rinçage, relevage et fin on se casse. Et au bout de quarante minutes, terminée la corvée. Le tout avec un boucan métallique de tous les diables, les proprios de cette laverie ont dû oublier de se hisser au goût de la modernité, au silence de la vie en HLM. Je trouve une chaise et j’y pose un cul juste en face de la rangée des machines numérotées. J’ai pris la 8. C’est curieux, ça tombe sur mon chiffre préféré. Remarque insignifiante comme tout le reste d’ailleurs, dans cette vie.

Dehors, le soleil se couche et le ciel vire encore une fois à l’encre noire, combien de fois a-t-il réussi à chavirer les esprits perdus?

Ses couleurs les font frémir jusqu’à les briser en mille morceaux, en une poussière d’âmes.

Deux petits vieux passent, ils se sont mis sur leur trente-et-un pour aller je ne sais où déguisés de la sorte. Je veux échanger leur sourire contre le mien éteint. Ils vont peut-être draguer encore à cet âge avancé, alors que du jour au lendemain, ils risquent de passer un sale quart d’heure ou de terribles mois à l’hôpital. Moi, je flippe comme un damné à vingt ans, ça promet des beaux jours, au coin du feu, à claquer des dents, attendant l’irréductible avec pourquoi pas un bon vieux classique à la télé 37,2° le matin, que j’ai vu en salle, il y a quelques années. Grâce à Djian ensuite, je me suis tapé tous les écrivains américains rock’n’roll comme j’aime préciser. Bientôt, les petits vieux disparaissent de mon champ de vue.

Je regarde ensuite le linge tournoyer, les couleurs se confondent avec un certain bonheur si je me rappelai du fameux disque multicolore qui devient tout blanc lorsqu’on le fait tourner rapidement. Les profs avaient beau m’expliquer le phénomène physique, je les avais pris pour des magiciens et j’y pigeais que dalle. C’est un blocage qui est encore resté enfoui dans ma tronche. La mousse apparait comme le messie pour la crasse incrustée dans le linge.

Oh ! Si je pouvais purifier l’âme aussi facilement que mes slips et bien alors ça serait si simple.

Il existe pourtant ce genre de cadeau, le yoga, la discipline qui nettoie l’esprit et le corps. Le yoga ? Simplement une vulgaire machine à laver, m’envoya le yogi que j’avais rencontré au fin fond du Jura. Aussi con que çà, une petite méditation doublée d’un lotus pour décrasser le karma. Mais j’ai aucune volonté, je sombre et les années avec. Je déraille certains soirs et mon cœur continue inlassablement à battre. Sale bête.

Je zone dans une laverie sordide et je délire avec toutes ces odieuses conneries, gentiment en plus. Je ne suis même pas fou, juste un peu flippé, au-dessus de la moyenne. C’est comme si je tombais d’un manège en plein tour, je me retrouve seul, assis et j’écoute la musique lancinante du bonheur artificiel. C’est mon truc çà, d’observer les gens pris dans leur sale manège, au supermarché, en club, dans le métro, à l’église. Je suis dégoûté de mon époque de ces machines à rêves. Tôt ou tard, on stoppera la musique. Tout retombera dans un silence rédempteur. Mais qu’est-ce qui pourrait bien nous attendre après ces tours de manège, le grand huit ou le train fantôme ?

Tant qu’à faire, je préfère envoyer des décibels, pour couvrir ce ronflement ménager atroce. J’ai dans mon blouson, une autre cassette, les Cocteau Twins et très vite, la voix angélique d’Elizabeth Fraser la chanteuse ne tarde pas à me bercer, à m’emmener dans des forêts où circulent elfes et autres créatures féeriques mais toujours cette trouille de voir surgir un dragon en furie, me tord les tripes. Maintenant, le volume de la réalité est au minimum vu que mon walkman crache fort. Je soupire là-haut de ma balançoire musicale, parfaite pour se déconnecter de ce réel. Je regarde la montre: il reste à tout casser dix minutes avant la fermeture automatique du magasin. Au bout des deux tiers du lavage, la porte se referme comme prévu, et je ne sais pourquoi un mauvais pressentiment s’empare de moi. Voir les portes se refermer devant votre gueule, ça coince dans votre tête. Il y a tellement d’imagination en rab. Un truc insensé me remet d’aplomb, les pieds de nouveau sur cette terre et un peu trop à mon goût.

Tout bascule en une triste situation bassement concrète de merde. Toutes les lumières, les néons blafards en l’occurrence s’éteignent en une fraction de seconde absurde. Juste avant le black out, j’ai aperçu une étincelle et entendu un vague bruit sourd métallique qui a réussi à atteindre mes tympans malgré les écouteurs plaqués aux oreilles. C’est une panne de la machine sans aucun doute qui a fait péter l’installation électrique générale, déjà approximative, vu l’état des lieux. La lumière des néons s’est donc évaporée pour me laisser, les pupilles dilatées et le corps baigné dans une épaisse pénombre, seul comme une merde.

Sur le coup, j’ai dans l’idée qu’une bombe H a été lâché et rétablit l’ordre sur la planète. Elle a balayé en un souffle destructeur tous ces cadavres ambulants. Non, je déraille bordel et ce n’est rien qu’une vulgaire panne, qui emmerde un seul type, moi. J’espère à chaque frisson inattendu, qu’un miracle se concrétise, là sous mes yeux, pour changer la face du monde. Tout de même, j’apprécie sagement cet instant d’absurdité. A travers les vitres, le jeu incessant des feux rouges de la rue, me rappelle que dehors aucun changement n’a eu lieu et au contraire, tout baigne dans l’huile, en apparence bien-sûr.

Après une demi-heure, je comprends qu’aucun dépanneur ne se dérangera pour me sortir de ce mauvais pas. Non, il reste à tous les coups le cul rivé au fauteuil, fasciné et hypnotisé par une de ces nouvelles émissions de variétés felliniennes. Et je suis bon pour réparer seul les dégâts ou alors attendre un miracle, dans le noir.

Après vérification, les plombs ont sauté, et manque de pot, pas de machins semblables pour effectuer l’échange, à ce moment-là, je pourrais payer un container de plombs. Et je ne peux pas sortir avec ce nouveau dispositif de fermeture automatique. Je suis baisé une fois de plus au moment où je m’y attends le moins. Je commence à ne plus rien distinguer, la fatigue et l’énervement prennent le dessus. Pourquoi faut-il que je sois coincé dans cette laverie comme un dauphin dans une baignoire, à 23 h d’un lundi glauque ?

J’essaie de garder mon self-control mais je sens l’afflux de sang me trahir, en drainant toute cette énergie vraiment de trop. J’abandonne tout projet d’évasion et alors je me couche sur le carrelage froid.  Mes rotules en profitent pour gémir. Le sol est glacial. Une vague odeur de serpillière me donne envie de gerber. Heureusement le walkman marche, lui, aucun lien avec toute cette panne foireuse. Et ainsi il me gratifie encore de deux bonnes heures de musique pour oublier ma condition parmi ces machines à laver, de porte automatique. Les piles se vident, petit à petit. J’essaie de trouver un semblant de repos, allongé ainsi. J’espère qu’un léger sommeil me livrera quelques soulagements, quelques doux rêves réparateurs.

J’ai dû roupiller, la joue sur le carrelage, pendant deux ou trois heures. Je distingue de moins en moins les aiguilles de la montre. Je perds progressivement le fil du temps et des événements. Qu’est-ce que je glande là ? J’ouvre la machine à laver et dégage le linge encore trempé, encore imprégné de lessive. Faut trouver autre chose de plus efficace sinon je vais tout casser bordel. Décharger ma frustration. Surdose massive d’absurdité.

Je fouille mes poches pour trouver quelque chose à manger. Mon ventre gémit. Rien, à part un vieux mouchoir et cette plaquette de Valium dans le revers du blouson, que je me suis mis à inspecter méticuleusement. Je me souviens de l’origine de cette marchandise. C’était le docteur qui m’avait prescrit le médoc, le mois précédent lorsque la nuit, je préférais me taper les romans de Fante, à même le plancher. J’absorbe une dizaine de cachets, les derniers qui vont m’envoyer directement vers un autre pays lointain. Je n’ai pas d’eau pour faire passer la gélatine qui enrobe le mélange pharmaceutique. Trois ou quatre gélules se collent au travers de l’œsophage, j’étouffe, je salive et je ravale puis enfin, elles descendent au fond de mon bide, prêtes à l’osmose finale. Je recommence trois fois. Je veux en finir. J’ai perdu mon sang froid. J’attends que le produit fasse son effet. Une heure passe ou deux, mes paupières tombent finalement à la manière d’un rideau de théâtre et la drogue se charge de déblayer le décor.

Fin du dernier acte, petit matin. Quelqu’un me secoue. J’émerge péniblement, surpris de me retrouver en bon état. La Black de service d’hier se fend la poire carrément à la vue d’une loque aussi pitoyable. Ensuite, elle se met en crier lorsqu’elle découvre des taches de bile verdâtre au coin des lèvres et du vomi partout autour de moi. Après quelques minutes, je lui explique tant bien que mal la panne et tout le reste. Les explications terminées, je tremble à mon tour lorsque je vois les aiguilles de sa montre. Je commence à 6 h tapantes et je suis en retard au moins de deux heures. Je suis plus qu’à la bourre, bordel! Cela n’envisage rien de très bon pour la suite de mon existence matérielle, ici-bas. Je prends en vitesse mes fringues et je cours dans la rue.

Je ne perdis pas le souffle mais mon job de serveur me fila entre les doigts. J’avais deux semaines pour me barrer de cette chambre du personnel. Putain de lessive, putain de machines, putain de vie. Sans contraintes sociales, désormais, j’aurai tout le temps d’envoyer au fond du lavabo, la crasse de ma vie. Petite satisfaction. Lorsque j’entrepris d’essorer mon jean dans ma chambre, les veines de mon bras m’apparurent comme des longs vers verdâtres glissant au travers des muscles. Je me fixais dans le miroir quelques secondes. Le compte à rebours était lancé.

APHORISME, FRIEDRICH NIETZSCHE (citation)

« LA GLOIRE EST UNE PLAGE PRIVÉE », THIERRY THÉOLIER (série « citations »)

Notre ami Thierry Théolier nous offre la primeur d’une nouvelle inédite, préfacée et présentée par Germinal Pinalie, à laquelle nous laissons la parole…

Dude novice

Novice. No vice. Nos vices. Jeune et déjà dude, en devenir, pas encore déjà-blasé, mais lucide et acéré, acide. Thierry Théolier n’est pas encore ThTh, mais l’attitude vitale est là. En être sans se faire avoir. Apparaître, discrètement ou non et surtout sans paraître. Voir sans être vu comme un idiot, ou bien passer pour un idiot pour échapper à la connerie ambiante.

À la fin des années quatre-vingt, un gamin s’invente un style de vie qui n’est pas un lifestyle, mais plutôt ce que l’on nomme le style d’une vie, comme la manière d’un peintre. Un geste, des gestes au service d’un désir, d’une expression. Un gamin s’invente dude en refusant de se laisser avoir par la mania qui entoure la star, alors même qu’il admire l’acteur, et aussi un peu sa vie à lui. Être là, au bon moment, présent, pouvoir le raconter, être lucide sur ses propres fascinations, mais jamais dupe de la machination commerciale, voilà comment on s’invente une vie de dude. Ce n’est peut-être pas le vrai début, on s’en moque, c’est une histoire, une fable, un début de roman qui se transforme en toute une existence. Une nouvelle de précaire dans le genre des Petites natures mortes au travail d’Yves Pagès, mais à la première personne parce qu’il s’agit d’en prendre son parti, de cette condition temporaire de serveur de palace, d’en faire une panoplie, un déguisement, pour toujours, de la retourner contre elle-même pour essayer de se faire une place au soleil de la plage privée, mais sans marcher sur la tête des autres. Pas simple d’être un dude, un vrai travail, mais pas un « emploi2merde ». 

Germinal PINALIE (octobre 2020)

LA GLOIRE EST UNE PLAGE PRIVÉE

Juillet 1989. Cannes. Hôtel Martinez. Dernier étage. Chambre 18. Sur un carnet à Spirale…

L’estomac rassasié, je me sens mieux. Après une bonne bouffe, la vie parait plus douce. Forcément, le corps morfle avec tous ces plats graisseux qui constituent l’éventail alimentaire de l’Occidental moyen, avec l’inévitable viande en sauce. Un jour, je serais végétarien. Ce genre de promesse est pénible à tenir. J’ai été conditionné à dévorer de la chair animale depuis mes premières dents. J’ai envie de gerber en imaginant les créatures affolées aux abattoirs. Je quitte la cantine, l’odeur de la graille empeste toute la pièce. Le bruit est devenu insupportable. J’ai besoin d’air pur, sur la Croisette par exemple, même si là encore, une autre odeur risque de m’envahir, celle du fric et de la connerie humaine.

Je sors du palace par l’entrée de service. J’ai dégoté un job de serveur au room service pour la saison. 6h-15 h, c’est mon horaire. Comme d’habitude, quelques serveurs du restaurant m’envoient des regards froids en guise de salut. Je m’en tape. Avec leur gueule de constipé, ils peuvent bien se les garder. Je me marre en silence rien qu’en imaginant ces connards bosser jusqu’à deux ou trois heures du mat’, se taper la fermeture. Moi je suis libéré dès 15 h. Et même si je suis dans la merde, comme eux, je me sens libre, juste une faible illusion  à 15 h. Je pousse la lourde porte métallique et une rafale de vent frais m’oxygène drôlement de la tête aux pieds. À cette heure, il fait encore bon.  Il y a du plomb dans l’air à défaut d’amour. Normal, je me trouve à Cannes, sur la côte d’Azur. La rue est blindée de touristes de toutes nationalités et on y croise beaucoup de juifs pieds-noirs qui braillent. Il faut se les coltiner ces mecs avec les poches remplies de billets de cinquante sacs. Moi et ma paye semblent ridicules face au luxe ambiant. C’est sûr, je n’ai pas des masses de tunes, mais cette liberté en milieu d’après-midi est jouissive. Et tout l’or du monde, ils peuvent se le carrer dans le cul. Je passe rapidement devant les terrasses des restaurants, là où la racaille s’empiffre de succulents plats. A chaque soirée, la mafia locale est accompagnée de nanas prodigieuses. Ainsi, les plus véreux de cette planète détiennent les princesses. Elles sont magnifiques avec leur robe de rêve. Leurs bijoux illuminent leur cou d’antilope. Je sais pertinemment qu’elles se foutent de ces types comme de leurs dernières culottes. Qu’elles fassent gaffe à leurs corps fabuleux, le temps le ronge comme de l’acide. Ces nanas ne traînent jamais avec des losers ou des dingues comme moi, pas folles les guêpes. Tous les paumés et les malades de l’âme doivent se contenter de plaisirs solitaires ou d’une passe misérable.

Je continue à marcher et à fouler ces trottoirs de malheur. Nulle part où aller. S’installer à une terrasse m’est impossible. Je ne peux pas rester immobile. Je cherche une lueur d’espoir sur chaque visage, mais partout les yeux rayonnent d’égoïsme et de plaisirs dérisoires. C’est la fête pour les vacanciers, le temps des congés payés leur permet de claquer tout le peu de fric qu’ils ont entassé au fil des mois des travaux forcés. Et même si le manège métro-dodo-boulot va reprendre dans peu de temps, ils s’éclatent, en boîte, se grillent sur les plages. Quel spectacle de merde. Ailleurs, des enfants crèvent le ventre gonflé de vide mais il y a une justice. Tous finiront par crever de maladies cardiovasculaires, pourris de l’intérieur. Terrible sera la sentence.

Mickey Rourke et Christopher Walken dans « Homeboy »

Après m’être enfoui dans les quartiers les plus gerbants, je décide de rejoindre la Croisette, retrouver la mer pour essayer d’oublier les mauvaises pensées dans cette station balnéaire. Je ne demande pas grand-chose, juste de la tranquillité pour apaiser l’orage de dégoût qui me tourmente. C’est raté, dès les premiers pas sur le bitume, un amas de touristes est planté devant un restaurant qui donne sur la plage. Qu’y a-t-il pour amasser autant de badauds ? Pourquoi cette frénésie ? Je déteste ce genre d’attroupement mais quelque chose me pousse quand même à les rejoindre. À entendre les cris de certaines pisseuses, une personnalité doit se restaurer. Compte tenu de la foule, je stoppe finalement au restaurant suivant. Il est fermé mais donne accès à la plage, donc à la terrasse du précédent. Je descends les marches et saute une barrière verte. Je retire mes pompes. Mes pieds s’enfoncent dans le sable. Putain, je déteste le contact des mégots. J’approche progressivement de cette plage privée en pleine ébullition. Le mistral s’est levé et emmène les nuages au fin fond de l’arrière-pays. Le coucher de soleil nous prépare un feu d’artifice d’émotions et déjà quelques couleurs fabuleuses déchirent ma rétine. Le clou du spectacle promet. A Cannes, il n’y a que les fins de journée qui me font vibrer. Le ciel est égal à lui-même, étincelant. Au niveau du restaurant, je plaque le nez contre la baie vitrée de la terrasse. Une vingtaine de personnes est avec moi. Mais en haut sur la Croisette, une centaine d’hystériques gueulent. J’ai vraiment envie de savoir l’origine de tout ça, malgré moi. Derrière la vitre, aucune star au tableau. Par contre, une dizaine de journalistes aux tronches pas possibles, des cameramen, des maquilleuses et toutes sortes de parasites.

C’est le choc. Là, devant moi, à quelques mètres, je comprends la raison de tout ce bordel. Mickey Rourke est assis à une table. Il gît là entouré de journalistes avides de paroles rentables. Il sirote un alcool fort et sourit à la foule retenue par les forces de l’ordre. Il est là pour son dernier film, Homeboy. Je suis retourné de voir ce type en face de moi parce qu’il faut bien le dire, cet acteur, je l’admire. Son ascension lente vers la gloire, son talent d’écorché vif, ces paroles pleines de cette lucidité d’ancien paumé, tout ça m’a pris aux tripes. Il est parti de rien et maintenant il se trouve sur la Croisette, violé par les regards des minettes en chaleur et des mecs qui imitent le moindre de ses gestes. C’est la nouvelle star, une gueule toute fraîche prête à être vendue aux magazines, avec en prime quelques cicatrices. Je trouve toutefois sa popularité bien méritée, une revanche sur cette société qui l’a depuis le début rejeté, laissé pour mort parce qu’il a refusé ses règles débiles. Il m’apparait en pleine forme, caché derrière des lunettes noires. Ses cheveux décolorés tombent sur ces larges épaules, recouvertes d’un pull violet. Il porte aussi un jean délavé et des santiags bien entamées. Il a des mains de boxeur, ses doigts portent maintes bagues et des bracelets emprisonnent ses poignets. Une barbe de trois jours achève de lui donner l’air miné. Il sourit gentiment aux journalistes qui doivent lui poser des questions lamentables sur son dernier film. Rien, ni personne ne lui résiste, il est le roi. Alors voilà, j’ai devant moi, le poète poivrot de Barfly, le motorcycle boy de Rusty James, le détective destroy d’Angel Heart et rien qu’une baie vitrée nous sépare. Je peux même lui cracher à la gueule. Étonnant et déconcertant. Bizarrement, je ressens de l’empathie pour cet acteur comme pour un vieil ami que j’ai perdu depuis des lustres et que je retrouve.

Je me sens comme ces jeunes fans en quête de sensations fortes, avec l’appareil de photo braqué comme une arme en direction du regard de Rourke. Ils frétillent de toute leur connerie, ils sont près, tout près de la star. Alors je suis comme eux ? Cela me dégoûte vraiment de me sentir aussi bas et je décide au plus vite de me casser. Une dernière fois, j’aperçois le reflet noir des lunettes de l’acteur et même avec ce camouflage, je devine son regard lunatique d’un mec qui en a trop vu. Je dépasse la horde de petits cons et me retrouve sur la plage de l’autre restaurant fermé ce jour-là. Je suis seul, assis en lotus sur le sable, les yeux en direction plein sud, vers l’Afrique, le continent de mes parents, de mes ancêtres. La mer est houleuse, un peu plus que d’habitude et elle prend de l’ampleur, magnifique élément. Le ciel et l’onde ne font plus qu’un, là-bas au fin fond de l’horizon. Les vagues s’échouent dans un doux fracas d’écume comme du champagne divin. Les algues et diverses merdes se retrouvent échouées sur le rivage, comme moi. Des mouettes fouillent de leur bec crochu quelques saloperies à grailler, d’autres planent au-dessus de ma tête. Elles se fondent dans le ciel et semblent rigoler de surplomber autant d’imbéciles attroupés pour un oiseau comme Rourke. J’enlève mon tee-shirt, histoire de faire passer mon malaise qui m’est tombé dessus en réalisant mon anonymat complet sur cette plage, perdu et aussi fragile qu’un château de sable abandonné aux vagues. Personne ne fait attention à ma petite gueule et je pourrais crever la bouche ouverte, personne ne viendrait à mon secours. Non, il y a une star ricaine sur la terrasse, quel ange tombé du ciel n’ont-ils pas agrippé de justesse dans cette fin d’après-midi. Je ne sais pas si un jour, j’aurais la même place que lui, pour je ne sais quelle forme d’art. J’envie ce type et même si la gloire ne suffit aucunement à un homme pour trouver le repos, ce désir me hante depuis que j’écoute du rock, ces rockstars avaient laissé des traces. Ouais, je veux gloire, fric et femmes à en crever et même si encore une fois, je n’y crois pas une seule seconde, je veux sortir du troupeau, être reconnu dans ce monde de numéros et de muselières. Espoir vain car la solution se terre autre part, mais où ? Je me dégoûte, je veux effacer ces idées absurdes de mon esprit. Je suis drôlement lucide et cela ne m’aide pas, ça en rajoute à vrai dire. Je ne vaux pas un clou avec cette mégalomanie de pacotille. Mon passage sur cette terre doit se concrétiser de manière plus noble. Sauver mon âme, venir en aide aux enfants crevant de faim mais non, je glande misérablement sur cette plage à mijoter sans cesse mes espoirs d’adolescent en mal d’amour mais merde ! Marre de me faire enculer à longueur d’année, moi aussi j’ai des trucs à clamer sur des milliers de choses. C’est peine perdue, je me retrouve comme ces gusses en vacances, mariés, flanqués de deux morpions et emprisonnés les onze mois dans un costard étriqué. Pitié… pas ça. Épargnez-moi ce cauchemar vivant, prenez quelqu’un d’autre ! Je vais me battre pour être reconnu avant de crever, mon nom doit apparaître en lettres capitales sur la couverture des journaux. Anonyme, je me sens mal. Acclamez-moi ! Embrassez-moi ! Rien qu’un peu de reconnaissance méritée pour un génie comme moi.

Pendant cette confusion, j’ai fermé les yeux pour mieux me perdre. En les ouvrant, le spectacle merveilleux de cette mer et de ce coucher de soleil me rappelle à la réalité, les pieds de nouveau sur terre, je me réveille d’un profond sommeil ridicule. J’entends les cris des minettes : – « Mickey, autographe please, please !!! ». Allez vas-y, chiale ! Il n’en a rien à cirer de tes petits cris plaintifs. Tout le monde est là, figé d’admiration, derrière la baie vitrée pendant que l’acteur continue l’interview avec ces journalistes véreux, ces rapaces. Rourke sirote pendant ce temps-là quelques cocktails, je devine ses pensées. Et toujours là-haut, des dizaines de personnes essayent de reconnaître la star échouée ici mais ils ne distingueraient Brando de Pierre Richard. Bon, il faut garder la place, ce n’est pas tous les jours qu’une star daigne sortir le bout de son nez dans notre monde, vous savez, celui que l’on supporte à longueur de journée.

Je suis resté un bon quart d’heure, assis, torse nu face au vent, les pieds enfouis dans le sable. Avec mon doigt, j’écris mon nom dans cette poussière de coquillages. Ce nom, allait-il un jour être prononcé par des milliers de gens ou alors s’éteindre à la manière d’une fébrile allumette ? Pas question, je veux qu’il éclaire la nuit des temps, une torche… Allez comme un lance-flammes ! Tu dérailles mec, tu n’es qu’un grain de sable dans cette galaxie. Alors, inlassablement j’envisage mille destins à ma vie et je retombe sur cette fichue plage, à quelques mètres d’une personne qui a réussi tout ce que je désire à cet instant précis. Je suis mégalo OK. Mais qui ne l’est pas ici ? Mère Teresa ou frère Luther King, peut être bien… Mais moi, je ne ressemble en rien à un saint et j’ai mes moments de détresse. Je prends une poignée de sable dirige la main juste, au-dessus de l’inscription éphémère et ouvre les doigts. Une cascade de sable efface ce nom ridicule à tout jamais. Il est inutile dans cet univers absurde, peut être que cette portion de plage a supporté des milliers de culs d’êtres civilisés, du Romain au PDG de Xerox. Mais combien ont inscrit leur nom en espérant qu’il devienne célèbre ? Peu. Je tombe à la renverse, me sentant lourd, j’essaie d’échapper à l’apesanteur et me retrouve allongé, les yeux rivés vers les étoiles, vers ailleurs, il suffit d’oublier le bleu du ciel, pas évident d’oublier. Le mistral envoie les derniers nuages vers le nord et les dernières mouettes sont suspendues comme de précieux cerfs-volants. Je me retourne, la gueule dans le sable, je pourrais m’enterrer vivant, personne ne l’apercevrait et d’un seul coup, cette remarque insignifiante ricoche dans mon esprit et fait le vide, me libère de toutes ces envies inaccessibles. Tout cela me plait, l’anonymat ne me fait plus peur, au contraire… Je suis libre. Je peux réaliser n’importe quelle exubérance incontrôlée, quelle chance ! Je change aussitôt d’humeur, je suis fou de joie d’être inconnu sur cette plage, loin de tout ce tapage publicitaire sur ce film à gros sous. J’ai en face un magnifique élément, la mer à moi seul. Personne ne remarque sa beauté, sa grandeur. Le désir de plonger dans cette masse grandiose me prend comme d’une envie inconnue, un appel à la raison, au nirvana. Je jette mes fringues et laisse mes précieuses lunettes près des godasses et cours de toutes mes forces vers les vagues.

Au premier contact de l’eau, tout mon être frémit, une montée d’un bien-être inexprimable m’envahit et noie mes angoisses. Ne pouvant plus supporter cette sensation incroyable, je m’écroule dans le creux d’une vague. Pendant quelques secondes, je reste ainsi à récupérer ce que j’ai oublié depuis trop longtemps. Puis je me relève, secoue la tête. Je reprends mes esprits, libéré du mauvais rêve, désormais, l’idée d’être célèbre est insignifiante. Tiens, regarde ce pauvre mec assailli de morts-vivants alors que toi tu flirtes avec la grâce, hein, qu’est-ce que tu en dis ? Rien, évidemment. Allez au diable, tous. Laissez-moi seul, loin de toutes vos saloperies… Je suis libre, vous pigez le truc ? Libre. Je peux sauter dans l’eau comme un taré ou un môme. Sensation folle de se sentir vivant et anonyme dans ce monde de folie. Je commence un crawl puissant afin de me trouver vers le large. Prendre le large comme on dit. Rapidement, vers les trois mètres de profondeur, je nage jusqu’à la hauteur du restaurant, pour prendre ce beau monde de loin, de très loin. Tiens, Rourke a l’air d’en avoir vraiment marre de toutes ces simagrées et décide de prendre un bol d’air iodé au bord de d’eau. Il ne me voit sûrement pas, tant pis, je suis trop éloigné mais je sens la présence de la star si fortement que je suis privilégié par rapport aux autres badauds. Mais quelques parasites, des journalistes plus malins, reviennent à la charge avec leurs histoires de cinéma, de rendez-vous arrosés de vodka et ils font chier l’acteur, sujet de tant de convoitises. Je veux m’approcher de ces ombres du show-business. Lentement mon corps glisse avec les vagues qui m’aident progressivement à rejoindre le rivage. J’ai de l’eau salée plein la bouche mais j’adore ce goût plein de vie et le sable s’incruste dans ma chevelure. J’ai pied et j’enlève le slip afin d’évacuer le sable de mon cul. L’acteur regarde dans ma direction, me voit-il ? Je suis en face de lui, à quinze mètres, l’eau aux hanches et la main tendue avec le slip. Je reste ainsi jusqu’à que l’acteur me fait signe furtivement, se demandant sûrement la raison de ma présence. Quand je veux lui répondre d’un geste de la main, un connard de journaliste se met entre nous. Je comprends qu’il veut, ce con, photographier Rourke sur l’embarcadère en bois du resto, pauvre type, il faut qu’il ramène des photos un peu plus originales que la moyenne prises cette journée-là. Docilement, l’acteur marche vers les planches en bois et tente d’esquisser un sourire. Clic clac. Je décide de monter sur le machin pour me reposer. Il faut dire que je n’ai pas la grande forme et lorsque l’acteur décampe des lieux, je souffle un peu. Je les vois repartir en direction de la terrasse.  Mais subitement Rourke fait demi-tour, il veut une dernière fois, respirer bon coup avant la suite de la soirée, ça ne fait que commencer. Il se fige dans le sable mouillé comme une statue. Il reprend ses esprits lorsqu’une vague vicieuse vient lui lécher ses santiags. Les pieds dans l’eau, il se contente de sourire, aucun geste stressé, non il reste calme et savoure l’instant, tout simplement. Puis, il rejoint les festivités données en son honneur. Je me caille sérieusement, je plonge et j’évite de justesse de me casser quelque chose, ce n’est pas aussi profond que je l’ai prévu, dure réalité. Arrivé au bord, l’eau est plus chaude. Je barbote comme un chien. Je fais quelques pompes, c’est plus facile avec l’eau. Les gens, s’ils détournaient le regard ne serait-ce une seconde, ils m’apercevraient et se fendraient la poire en matant un type faire des pompes à cette heure l’eau aux chevilles, bah, ils manquent pleins de trucs en portant ces maudites œillères.

Je me trouve près du bord, descendant et remontant le sable, une mitraillette en plastoc qu’un gosse a dû oublier cet après-midi. J’ai aperçu des petits mômes près de la terrasse à déconner comme on sait le faire à cet âge. Ils sont encore là, à courir dans tous les sens, on dirait des chiots. Je les appelle et tends l’arme absolue en leur racontant que Rambo s’est arrêté pour faire un brin de bronzette avant de nouveaux massacres. Les gosses ne comprennent rien à mon charabia et font de gros yeux interrogateurs. Je n’ai jamais su parler aux enfants et encore une fois, l’échec est cuisant. Mais la mitraillette leur plait, pas de problèmes, c’est tout bon.  Je les vois s’enfuir avec, comme des voleurs en gueulant leur bonheur. Ils vont sûrement retrouver leurs parents à la terrasse, en train de s’emmerder. Dommage que ce soit un jouet, un vulgaire bout de plastoc, autrement ça pourrait faire un peu de ménage. Argh ! Je les déteste tous. Je retrouve mes fringues assez difficilement, le soleil s’est volatilisé. J’ai sacrément froid avec ce vent, je m’habille en un éclair. Je me souviens de ma confusion, il n’y a pas si longtemps mais c’est une histoire classée pour au moins la fin de cette journée, enfin je l’espère vivement. Pendant que je me fringue, deux nanas passent et font mine de ne pas me voir, merde alors un beau mec comme moi… Et elles préfèrent s’agglutiner avec les autres pour apercevoir leur chouchou, moi je n’existe pas : qu’elles aillent se faire traire par la star. C’est leur droit d’être aussi intéressées mais bon, je suis bien frustré. Avec le sel de la mer, la peau me démange et les cheveux, en séchant, sont devenus raides et poisseux. J’oublie la pollution, en prime, gratos. Une rumeur tenace vient de la terrasse et je décide d’y faire un petit tour, histoire de jauger encore ce gâchis organisé, d’épier le cirque et sa parade de monstres. Enfin prêt, je me dirige vers l’entrée où deux videurs, les pauvres, se contentent de jouer les chiens de garde. Je profite de l’arrivée d’une nouvelle fournée de journalistes et me faufile de justesse à l’intérieur, le cœur à deux cent.

J’ai réussi à m’infiltrer dans ce beau monde mais n’importe quel con aurait pu franchir la barrière de la terrasse qui sépare le troupeau et les autres tordus. Il faut simplement avoir un peu de culot, un zeste d’inconscience aussi. Tout le tremblement a été commandé pour l’arrivée de la star, un buffet grandiose avec derrière les cuistots bien gras comme leur bouffe, les serveurs sont prêts à donner le signal tant attendu de tous : « Allez à la graille mesdames et messieurs ! Foutez-vous en vous plein la gueule, jusqu’à ce que vos dents du fond baignent ! ». Petits fours et canapés à la pelle pour commencer, ensuite on nous promet des cailles gelées avec de la garniture fondante. J’entends déjà les ventres gémir. Pas de problème, je suis l’intrus, des femmes vêtues d’une manière intolérable me font de grands sourires complices, rien que pour le principe de faire bander l’autre sexe. Pourtant tout le monde semble se faire suer et discutaille plus au moins du film en question, vague histoire d’un boxeur en fin de course. Blablabla. J’entrevois la silhouette de Mickey, encore un verre à la main. Il est toujours questionné par d’innombrables parasites et pique-assiettes, surexcités par les réponses sûrement grinçantes envoyées par l’animal. Je vois aussi les gosses avec la mitraillette braquée, j’imagine les balles filer et les corps s’écrouler dans un fracas de verre pulvérisé. Ils se fendent drôlement la tronche comme des petits diables. Ils évoluent librement dans tout ce bordel que les parents prennent au sérieux. Ils se faufilent entre les jambes interminables et magnifiques des femmes aux sourires malsains. Tiens, j’aurais bien voulu être à leur place, pour mater les dessous de ces salopes, vicelard que je suis. La chair est faible. Mieux vaut ne pas parler de l’esprit. Soudain, le maître d’hôtel s’amène en belle tenue, c’est à dire en somptueux loufiat, pour nous donner le signal de la grande bouffe qui nous attend sagement. Les canapés et autres amuse-gueules vont se dissoudre dans notre estomac. Personne ne perd une seconde pour tout bouffer. Bande de morfals puants. Le spectacle de tous ces abrutis se ruant au buffet me laisse pantois et me coupe littéralement la faim. Par contre, j’ai soif. Je demande au barman une flûte de champagne. Je pourrai prendre autre chose vu que tout l’arsenal éthylique est déballé, les foies vont morfler mais vu l’état de déchéance qu’ils ont déjà atteint, rien n’aurait pu bousiller les organes de ces chacals assoiffés.

Ensuite, je me planque derrière une immense plante verte en plastique et à travers les feuilles j’observe les gens dans leur sale manège. Personne n’a vraiment faim, c’est seulement pour remplir leur gueule entrouverte la plupart du temps. Je sens d’ici leur haleine fétide, chargée d’odeurs de saumon, de caviar mal digéré, mêlé aux effluves de Champagne éventé. Beurk. Très vite, cet immense gâchis me retourne le cœur et le reste, je décide de me casser, de me retrouver une fois de plus dans ma chambre d’hôtel, là-haut au sixième étage du palace où je bosse. J’ai l’habitude de ces réceptions où le mot de passe pourrait être : Moi, moi et le reste peut crever. J’ai presque oublié mon acteur fétiche et j’essaie d’apercevoir sa chevelure décolorée mais rien, trop de peuple, j’abandonne très vite toute recherche quand soudain, un caniche gueule de toutes ses forces parce que je lui écrabouille la patte. Ça fout un froid, ce hurlement dans l’assemblée et je me sens immédiatement de trop. Je fais mille excuses à la maîtresse du clébard. Elle a bien de la chanceque je reste poli. Je jouis de pouvoir apprécier pleinement mon anonymat complet au sein de cette réunion de demeurés, ces handicapés du cortex. Je m’abaisse à la hauteur du caniche, c’est à dire très bas, au niveau d’un clébard nain, fruit de manipulations génétiques. Je me demande quel âge il a et depuis combien de temps, il renifle les semelles de tous ces ingrats bipèdes. Ses petits yeux mouillés de la récente douleur me donnent un léger espoir qu’il subsiste de cette journée quelque chose de vivant et un peu d’émotions intactes. Je l’aime, ce clebs.

Je quitte cette réunion et il ne me faut pas plus de cinq minutes pour être de nouveau sur le béton de la Croisette. J’ai ma dose et ça m’a donné une leçon. Je n’ai pas revu la star à mon départ. Tant pis. Je marche et j’évite les regards idiots des touristes en tenue de soirée. Enfin arrivé en face du palace qui me loge, la tête encore toute retournée de cette expérience au pays des gens qui ont du temps à perdre et surtout de la tune, je contemple la façade immaculée de blanc, couleur de pureté du palace cannois… pureté mon cul oui ! Je prends l’ascenseur de service tout déglingué. Je tiens la plaquette publicitaire du film de Rourke : « C’est l’histoire d’un homme qui monte sur le ring parce que c’est la seule chose positive qu’il sache faire, aux côtés de cette fille farouche précocement endurcie, il se surprend à espérer de nouveau en la vie, il remonte lentement la pente. ». Le synopsis est tout empreint de cette gentille désespérance qu’attend le public pour chialer un bon coup. Je vais aimer ce film, c’est sûr, comme tout le monde.

J’ouvris la porte de la chambre 18 en ayant pris soin de ne croiser quiconque dans le couloir. Je m’assis sur le lit, retirai mes fringues et pris une douche dans les toilettes au fond du couloir. J’avais la peau sèche, des picotements tout le long du corps. Ensuite, je m’allongeai sur le lit, les yeux rivés sur les fissures du plafond. Quelques minutes passèrent et doucement j’avais l’impression d’avoir rêvé toute cette histoire de star, de mitraillette. Bref je m’assoupis lentement et d’un seul coup je sautai du plumard. Je ne voulais pas dormir et me réveiller le lendemain en étant persuadé que ce n’était qu’un rêve, alors je pris une feuille, un stylo et commençai à écrire des fragments de phrases, des idées avortées ou quelques mots, n’importe quoi, du moment que cela m’aiderait à garder en tête les moindres détails de cette journée particulière. Je relus en ajoutant ici et là quelques notes… Relu, c’était bon à garder pour en sortir une nouvelle potable. Cette nuit-là, je rêvai de gloire et de plages privées.  

ADDENDUM

Toujours se méfier de ce que l’on écrit à vingt ans.(Thierry Théolier à Denise Labouche, en 2017)…

Le dandy cyperpunk Thierry Théolier (TH TH) compte deux livres à son actif: le Dude Manifesto (2015) et le bien nommé CREVARD [baise-sollers], publié en 2005. Le 31 décembre 1999, dernier jour du siècle, il est invité chez Ardisson pour présenter une performance, orgie sexuelle réalisée dans le Paris branché. Créateur, animateur du SDH (Syndicat du Hype, réseau de 3000 gatecrashers, sorte de pique-assiettes assumés), il fait également la couverture de Technikart en 2003. Aujourd’hui, Thierry travaille comme gardien de nuit aux Petites-Ecuries de Versailles.

LOUISE GLÜCK, née en 1943, USA (citation)

Je ne connais pas le prix Nobel 2020, mais me réjouis qu’il soit attribué à une poétesse, américaine de surcroît. Née à New-York en 1943, Louise Glück, (dont le nom de famille signifie « chance », en yiddish), appartient au mouvement objectiviste que j’ai découvert à la faculté, au moment où je m’ouvrais à la poésie d’outre-Atlantique, après avoir lu notamment Bords de mer de Raymond Bozier, auteur rochelais et ami, très influencé par l’approche matérialiste de Zukofsky, d’Oppen, de Basil Bunting, de Rakosi ou de Reznikoff. Je pourrais donner une définition succincte, mais je crains que cela sente le copié/collé Wikipédia. Je renvoie donc nos aimables lecteurs au grand livre de Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, publié par Minuit, et qui permet de s’immerger dans les différents courants (Black Mountain College, beatniks, Pound, à lui seul tout un chapitre, etc.). Je reproduis également un texte de Louise Glück traduit par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban:

Louise Glück


PAYSAGE ABORIGÈNE

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre
d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être
la tombe de mon père, bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,
plus fort cette fois, ce qui commençait d’être étrange pour moi,
car c’était elle qui était sourde ; même le médecin l’avait admis.
Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit
où s’arrêtait mon père et commençait ma mère.
Le cimetière était silencieux. Le vent soufflait dans les arbres ;
je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,
et plus loin, un chien gémissait.
Ces bruits finirent par s’estomper. Il me traversa l’esprit
que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,
à ce qui ressemblait désormais à un cimetière, bien que cela puisse n’être
un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc, ou bien, si ce n’était pas un parc,
un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses –
la douceur de vivre* remplissant l’air, la douceur de vivre,
comme on dit. À un moment,
je me suis aperçue que j’étais seule.
Où étaient partis les autres,
mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?

À présent, la lumière déclinait. Où était la voiture
qui attendait de nous ramener chez nous ?
Je commençai alors à chercher une solution. Je sentais
l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.
Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,
à l’arrêt, semblait-il, derrière le feuillage, le conducteur
appuyé, oisif, contre le chambranle d’une porte, fumant une cigarette.
Ne m’oubliez pas, criai-je, courant à présent
à travers tous ces carrés d’herbe, tous ces pères et ces mères…
Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.
Madame, me dit-il, en montrant les rails,
vous voyez bien que c’est la fin, que les rails ne vont pas plus loin.
Ses paroles étaient dures, mais ses yeux étaient bons :
cela m’encouragea à défendre mon cas becs et ongles.
Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je, et je remarquai
qu’ils étaient solides, comme s’ils avaient beaucoup de retour derrière eux.
Vous savez, dit-il, notre travail est difficile : nous sommes confrontés
à tant de chagrin et de désillusion.
Il me regarda avec de plus en plus de franchise.
J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il, j’aimais l’agitation.
Désormais, je parlais à un vieil ami :
Et toi, dis-je, car il était libre de partir,
tu ne souhaites pas rentrer chez toi,
revoir la ville ?
C’est chez moi, dit-il.
La ville – la ville c’est là où je disparais.

(traduction par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban)

« LA POMPE A SANG », JEAN GAUDRY (1933-1991)

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été
le coquet coquelicot
décalqua quelques claques de rouge
sur le mouvant visage
des blés blonds ondulant
envoûtés par le vent.
GERCES, PJ. Oswald, 1957, page 33
d03019f8cdacae8ff45f8bea58e77358
à Lydie Chapovaloff
réelle vint Lydie bel et divin lit d’ailes
m’extraire de vos puits sans chaîne ni margelle
où broyé par vos riens je crevais sans chandelles
du cirque dégarni de gradins et de ris
d’où ne suaient que supplices et sources taries
tu fis bouger la cire et rentrer la hernie
décrochant de sa croix et mon X et mon nid
le ciel clos s’envahit de lumière et de vie
et l’extase remplace en l’indécis lavis
l’adorable carcasse agacée de la nuit
où vèlaient mes désirs mes vélos et l’ennui (page 15)
je ne veux plus de mes os
je ne veux plus de ma chair
je ne veux plus de ma lampe
de la lampe qui m’éclaire
je veux éteindre les étreintes
et ne veux que la crainte
je veux tuer les plaintes
et crever les enceintes
boire les vertes absinthes
les vers les abbés et les saintes (p. 11)
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« UN PLAISANT » (Charles Baudelaire, « Petits poèmes en prose »)

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Autoportrait de Charles Baudelaire.

 

   C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.
Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet.
Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement.
L’âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l’appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France.

« REGRETS » (LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, 1931-2017).

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Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

 

UN POÈME D’ÉRIC DUBOIS

ob_aba9a7_eric-dubois-par-jacques-cauda-2017

Eric Dubois par Jacques Cauda

Où sont les fantômes
des amis disparus ?
Ils traversent la pièce
sans faire de bruits
et longent le miroir
où je regarde mon visage

Octobre 2017

« ORLÉANS », YANN MOIX, Grasset, 2019.

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   J’arrivai à Paris aux alentours de 9 heures. Je me rendis sur la tombe de Raymond Roussel, au Père-Lachaise. Il reposait seul dans un caveau prévu pour toute une famille. Cette incongruité très roussélienne m’enchanta. Sa solitude offrit un écho à la mienne. Je déposai sur sa pierre un tout petit poème, bâclé, puis me rendis au cimetière de Montmartre, où je visitai Stendhal et Sacha Guitry. Je n’eus pas le temps de me recueillir, à Montparnasse, sur la tombe de Poulou. Quant à Gide et Péguy, ils reposeraient respectivement à Cuverville-en-Caux et à Villeroy; du moins fis-je un passage rapide au 1 bis rue Vaneau, où l’auteur de Corydon avait conclu sa vie. J’y rencontrai par hasard un couple de retraités affables qui l’avaient connu et m’en parlèrent comme d’un poseur. « Il lisait en marchant. Ou il faisait semblant. On n’aurait su dire! » (page 124)

 

« LES YEUX D’ELSA », LOUIS ARAGON

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« La mémoire », René Magritte

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

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