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MAURICE BASKINE (1901-1968), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. MÉMOIRE DES POÈTES, (ARTICLE PARU DANS DIÉRÈSE 82, AUTOMNE 2021)

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE (16 rue du Repos, 75020 Paris, métro Père-Lachaise, ligne 2), quatorzième partie.

  . Dans Diérèse 81,  nous avons évoqué le scientifique, poète et plasticien belge Théodore Koenig (1922-1997), ainsi que le peintre abstrait Paul Revel (1922-1983), tous deux nés la même année, tous deux liés au surréalisme, et tous deux inhumés au columbarium. Poursuivons notre exploration du Père-Lachaise en compagnie de Maurice Baskine, créateur profondément décalé, original, Juif ukrainien ayant grandi en France pour y créer sa propre mythologie.

Maurice Baskine par Emile Savitry.

MAURICE BASKINE (1902-1968)

Localisation : Reposait dans la case 3236, à l’extérieur du columbarium (87ème division). Les cendres ont été exhumées le 31 janvier 1996, et dispersées (probablement dans le jardin du souvenir de la 77ème division).

Kharkov, Paris, Fontenay…

   Située à l’extrême-Est, à quelques kilomètres de la Russie, la ville ukrainienne de Kharkov compte aujourd’hui presque un million et demi d’habitants. La fiche Wikipédia mentionne notamment la cathédrale de Pokrov, élégant édifice à bulbes, ou encore la collégiale de la Dormition. C’est en tous cas là que naît Miron Maurice Baskine, le 7 octobre 1901, et qu’il passe les quatre premières années de sa vie. L’importante communauté juive est alors victime des pogroms organisée par la bande des « Cent noirs », groupe antisémite radical. Est-ce pour fuir pareille violence que la famille déménage à Paris ? Le foyer, qui compte six enfants (quatre garçons, dont deux décèdent en bas-âge, et une fille, qui mourra à Auschwitz), habite un immeuble haussmannien, avenue Ledru-Rollin. Originaire de Krementchouk, au bord du Dniepr, le père, Élie Idel Baskine, (1873-1921), vend diverses marchandises, dont des chaussons, et décède prématurément à l’hôpital de Villejuif[1]. Nous savons peu de choses de son épouse, Hacia Tchoudnowski (1875-1943), hormis qu’elle mourra à l’hôpital Rotschild, dans le XIIème arrondissement, après son internement à Drancy[2] ; Maurice Baskine, très fort en mathématiques, travaille d’abord comme comptable dans une banque, puis comme représentant de commerce de 1923 à 1937, à l’instar de Georges Jacob, son aîné. Marié à une certaine Fernande Descantes le 3 novembre 1932, l’homme habite 84 avenue de Neuilly, à Fontenay-sous-Bois, derrière le périphérique.

   En 1933, il découvre l’occultisme après avoir lu un ouvrage traitant des rêves et de la chiromancie et s’enthousiasme pour la poésie de Norman Far. La guerre éclate sept ans plus tard. Le quadragénaire s’engage alors volontairement dans l’artillerie, le 14 mai 1940. Démobilisé le 30 juillet, Baskine est interné trois ans plus tard au camp de Noé, en Haute-Garonne, puis au camp de de l’organisation Todt à Martigues. Refusant de travailler pour l’Allemagne, il prend le maquis en mars 1944, puis rejoint les Forces Françaises Intérieures le 24 juin.

Kharkov (ou Kharkiv), en Ukraine.

Rupture et renaissance

   Devenu chômeur à la Libération, Maurice Baskine commence à exposer tardivement, présentant le « Temple du Mas » à la galerie parisienne de Katia Granoff, puis au Salon des Surindépendants, où il reviendra quatre fois. Il parle lui-même d’art atomique, en référence à la bombe H, pour qualifier ses sculptures en plâtre peint de couleur métallique, couvertes de fragments comme tirées d’explosion. Celles-ci déroutent généralement le public, mais attirent alors l’attention de Dubuffet, de Paulhan ou encore d’André Breton. C’est le début d’une chaleureuse collaboration entre les deux hommes. Breton initie ainsi Baskine à la pensée de Fulcanelli, mystérieux alchimiste dont l’identité réelle n’est toujours pas connue. Baskine, qui adhère au surréalisme dès 1946, participe notamment à l’exposition internationale de juillet 1947, à la galerie Maeght, avant d’envoyer une lettre de rupture à Breton, en 1951. Je vais de l’avant, seul, y déclare-t-il sobrement.

  Baskine quitte sa femme en bons termes, lui laissant la maison, et habite une chambre de bonne mansardée en haut d’un immeuble haussmannien, quartier Montparnasse. La cabine de cosmonaute, comme il l’appellera lors d’un reportage télévisuel[3], est trop petite pour concevoir de grands formats. Baskine conçoit alors des albums en répandant une encre de Chine noire et rouge à la surface du papier, avant de la gratter à l’aide d’une lame de rasoir. Évoquons toutefois Fantasophe-Roc ou l’édification de la pierre de Fantasophopolis, soit immense triptyque de cinq mètres sur deux mètres, peint entre 1952 et 1958, et présenté à la galerie Charpentier en 1964. Tout semble ici résumé, comme si Baskine avait voulu offrir un aperçu global de sa création, une sorte de compendium.

   Les expositions s’enchaînent, se poursuivent, y compris à l’étranger, comme à Knokke-le-Zoute en 1967.Mauvais gestionnaire et piètre commercial, Maurice Baskine ne sait hélas pas se vendre et reste miséreux. Exalté par les évènements de mai 68, il croit pouvoir diffuser ses idées ésotériques, mais s’épuise dramatiquement, avant de s’éteindre à l’hôpital Lariboisière à l’été, le 5 juillet 1968. Incinéré, le peintre repose longtemps au columbarium, puis ses cendres sont dispersées (vraisemblablement au jardin du souvenir. Cf. plus haut).

« Sirène » par Maurice Baskine (date inconnue).

Un magicien de la matière[4]

   Maurice Baskine entame sa carrière sur le tard, en autodidacte. Appréciées par Dubuffet, ses œuvres s’inscrivent, pour une part, dans le cadre de l’art brut, et on y décèle quelque chose de très enfantin, d’un peu naïf. On l’a classé dans l’art brut parce qu’il n’avait aucune formation déclare ainsi Paul Sanda[5]. Peut-on pour autant, légitimement, parler de création franche ? Citant Nerval ou les poètes symbolistes tel Baudelaire, Baskine est d’abord un homme de culture, imprégné de lectures classiques. Ainsi fait-il figurer un dé, en hommage au fameux poème de Mallarmé, sur plusieurs de ses tableaux, cite fréquemment Rabelais. Ce n’est pas non plus un créateur isolé, mais bien un Parisien, qui fréquente alors les salons, expose, se manifeste. Très bref, son compagnonnage avec le surréalisme demeure capital. Son divorce à l’amiable d’avec Breton reste lié à un goût certain pour l’indépendance. Admiré par l’auteur de Nadja, Baskine s’écarte du mouvement, justement parce qu’il est incapable de suivre un courant défini, soit d’adhérer à un groupe. Bien que mondain, parfaitement introduit au sein des milieux de son temps, l’homme est singulier, indocile.

  Ceci posé, plus qu’un artiste brut ou qu’un surréaliste, Baskine est peut-être, d’abord, un alchimiste. Le modeste employé, représentant de commerce Baskine devient en effet lui-même, c’est-à-dire peintre, après avoir découvert l’occultisme, et, comme le souligne encore Paul Sanda. Toutes ses toiles sont emplies de symboles extrêmement précis, qui font sens. Ainsi du Fantasophe-Roc évoqué plus haut, et qui représente les différentes étapes initiatiques. Ainsi, également des sculptures d’athanors, soit de fours sensés métamorphoser le métal commun en or, réalisées à partir de poêles en une matière épaisse et grumeleuse, dite fantasophale, inventée par Baskine lui-même, selon une recette restée secrète. En 1990, son ami Jean Saucet organise une rétrospective Baskine spécialement à Cahors, où plusieurs façades sont justement ornées de références à cette même alchimie.

  Féru de paranormal, l’homme donne un temps des conférences sur Nostradamus, le tarot. De même, le 9 mai 1956, organise-t-il une parafestation fantasophale chez les surréalistes Robert et Nina Lebel, 14 avenue du président Wilson. Jérôme Bosch et Gustave Moreau s’y trouvent invités ! Baskine déclare également que la lune n’existe pas, mais ne serait qu’un reflet, et le gag est évoqué dans le New York Times. Outre l’alchimie, sa peinture est de fait emplie de signes divers, qu’il s’agisse d’ésotérisme, du judaïsme de son enfance ou serpent qui se mord la queue, l’universel ouroboros auquel il attribue des plumes à l’instar des Aztèques. Une mythologie personnelle, nervalienne, se lit en filigrane, notamment lorsque Baskine peint son propre père sous les traits du Roi de Thune (soit celui qui ramène l’argent à la maison), et sa mère sous les traits de la Reine de Sabbath (soit celle qui organise la cérémonie sacrée).  

Le « Fantasophe-roc » au musée de Cordes-sur-Ciel (Tarn).

   Alchimiste et plasticien, pour Maurice Baskine, son œuvre peint et sculpté n’était pas commentaire de thèmes alchimiques, mais l’expression d’une alchimie qu’il a repensée pour son propre compte, accomplissant ainsi son Grand Œuvre. D’où la difficulté d’attribuer une signification à des pièces dont le titre ne nous est pas parvenu et qui sont majorité. Celles-ci ont été soumises à des experts en sciences occultes ; certains – seulement- ont pu être déchiffrées. C’est pourquoi ne seront indiquéees entre guillemets, que les titres reconnus de Maurice Baskine. Reste, intitulées ou pas, déchiffrées ou pas, la beauté magnétique de ses œuvres, déclare ainsi Jean Saucet[6].  

N.B.

   Personnage fantasque, méconnu de son vivant, découvert, re-découvert par une poignée de passionnés, Maurice Baskine aura donc disparu du columbarium. Mais sa trace s’éteint dans la célèbre nécropole, son œuvre reste à explorer dans ses moindres arcanes. To the happy few, pour reprendre les mots de Stendhal.


[1] Repose au cimetière parisien de Bagneux, 3ème division, ligne 14, tombe numéro 11, concession 17CC1915.

[2] Son nom figure sur le mémorial de la Shoah.

[3] Le 24 novembre 1964, le deuxième chaîne de télévision diffuse un reportage sur Baskine, dans l’émission « Entre les Lignes ».

[4] C’est ainsi que Simone Collinet, galeriste et première femme d’André Breton, qualifie Maurice Baskine.

[5] Paul Sanda Baskine,symboles,Alchimie et littérature – YouTube (conférence donnée en mars 2017 à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn).

[6] Maurice Baskine : peintre, sculpteur, alchimiste : [exposition] Cathédrale de Cahors, Grenier du Chapître, 1er juillet-15 septembre 1990 / texte de Michel Butor, édité par le Conseil Général du Lot.

MALDOROR (1846-1870)

La photo fut retrouvée dans les années 70 par l’écrivain-docteur Jean-Jacques Lefrère. Les surréalistes, et notamment Breton (mort dix ans plus tôt), auraient probablement été déçus en découvrant les traits et l’apparence somme toute banale d’Isidore Ducasse, posant en jeune homme de famille, un peu raide dans son costume, bien loin des représentations romantiques du poète. Lefrère décrit sa quête, sa fascination pour Lautréamont dans l’essai ‘Le visage de Lautréamont (cf. post précédent). Une recherche acharnée qu’il faudrait mener pour retrouver la trace de Jeanne Duval, maîtresse métisse de Baudelaire elle aussi engloutie, avalée par Paris longtemps après le Maître. Plus difficile encore, puisqu’aucun nom ne correspond, aucun registre funéraire ne l’enregistre, aucune date ne coïncide. Puisque toute la correspondance fut détruite par la mère de Baudelaire, qui haïssait la jeune femme.

« PETITE HISTOIRE DE LA JONGLE », JACQUES BARON. CITATION (merci à Ambroix, alias P.G.).

PETITE HISTOIRE DE LA JONGLE

Eléphant Eléphant allant en promenade
pourquoi emportes-tu cet oiseau sur ton dos
Mais c’est un oiseau-lyre Il va voir un malade
un souffrant qui n’a plus que la peau sur les os

un de mes vieux amis un éléphant sauvage
qui ne vient plus s’asseoir au cercle de famille
Lorsque l’enfant paraît il n’est pas d’autres sage
pour savoir désigner le garçon ou la fille

Eléphant de minuit allant à l’eau dormante
Eléphant de la lune cet oiseau sur ton dos
n’est pas un oiseau-lyre à la plume charmante
Mais un vieux crocodile un vieux sac en croco

Eléphant de minuit éléphant de la lune
j’irai jusqu’au bout portant l’oiseau on se tutoie
et votre voix de terre un peu trop m’importune
De l’oiseau en croco j’ai décidé le choix

Oui j’irai jusqu’au bout sur les jambes de soie

Comme le temps passe… Incroyable comme le temps passe vite… Aujourd’hui, 17 février 1967, les journaux parisiens sont pleins de Toutankhamon. On expose son masque d’or au Petit Palais. Je lis: « vers sa vingtième année la vie s’éloigne de lui. Pourquoi? Comment? Personne ne peut encore répondre à ces questions: il fut enterré en avril comme les fleurs des bouquets funéraires permettent de l’apprendre ».

Qu’ai-je affaire ici de ce pharaon qui sortit en 1922, de la vallée des Rois où, depuis des millénaires, il vivait sa vie de mort supérieur? Signe des temps… Le temps passé ne se retrouve jamais… Nous faisons glisser d’une main dans l’autre, entre nos doigts, les grains de sable du désert. Geste machinal dans lequel il serait vain de voir celui de l’orpailleur idéaliste espérant trouver quelque trace de l’or du temps dans la poussière minérale et cependant spirituelle. Pourtant, si la mémoire se met à étinceler tout d’un coup? Ne serait-ce qu’à cause d’un rayon de soleil qui frappe la poignée de sable retenue dans la main…

Toutankhamon est venu sans que je le cherche. Il est venu comme un éclaireur de l’au-delà, avec son regard d’enfant-dieu étonné et sa momie, regarder par-dessus mon épaule cette écriture qu’il ne sait pas lire, qui va en dépit du bon sens hiéroglyphique et qui est la mise en train de quelques souvenirs. C’est en 1922 que l’archéologue Carter pria Lord Carnavon, alors à Londres, de se hâter d’accourir en égypte pour ouvrir la nécropole de Neb Kheperou Ré, autrement dit Toutankhamon. Lord Carnavon en mourut.

En 1922, il y eut de curieuses rencontres, à Paris, entre des jeunes gens qui se voulaient poètes et se trouvaient, chacun avec ses raisons particulières, dans un état d’exaspération qui les conduisait au même rendez-vous. C’est en 1922 que je fis la connaissance d’André Breton. Toutankhamon n’y fut pour rien.

DRAHOMIRA ROTTER DE VANDAS (1914-1953), COMPAGNE DE JINDRICH HEISLER (Mémoire des poètes)

Il y a quelques semaines, nous avons évoqué la figure de de Jindrich Heisler (1914-1953), en omettant d’évoquer sa compagne Drahomira, elle aussi tchèque, elle aussi prématurément disparue. Réparons l’oubli avec cette brève note biographique (et merci à nos contacts praguois!) :

Photo du groupe surréaliste prise à Saint-Cirq-Lapopie. Drahomira Rotter se trouve tout à fait à droite, assise, avec le chien à ses pieds, en compagnie de Jindrich Heisler (debout). En troisième position depuis la gauche, Toyen. On reconnaît également le Toulousain Adrien Dax (quatrième depuis la droite, assis sur le banc). Derrière Dax, dans l’ombre, André Breton.

Drahomira DE VANDAS (née Drahomira Rotter, 1918-1967), poétesse surréaliste et docteur en droit originaire d’Olomouc en Moravie. Ayant rencontré Heisler en août 1949, elle emménage avec lui à Bois-Colombes, où vit également Toyen, puis rue des Fossés-Saint-Jacques. Elle travaille alors pour les éditions Sokolova (qui publiera la monographie d’André Breton consacrée à Toyen), et traduit l’Autrichien Alfred Kubin. Participant aux activités du groupe, elle passe plusieurs étés chez ce même Breton, à Saint-Cirq-Lapopie, et se lie également à Jean-Pierre Duprey. Traumatisée par la mort d’Heisler en 1953, Drahomira se joint à une mission archéologique dirigée par le père de Jacqueline Duprey, femme de Jean-Pierre, spécialiste des cultures latino-américaines.

   Ayant acquis la nationalité vénézuélienne après son mariage avec un certain De Vandas, elle travaille un temps comme attachée dans un musée de Caracas, mais retourne pourtant dans la capitale au début des années 60. Elle habite alors 21 rue des Fossés-Saint-Jacques, non loin de l’ancien appartement d’Heisler, et officie comme vendeuse. Amie du peintre Maurice Rapin (précédemment évoqué dans Diérèse), elle écrit toujours et propose un manuscrit à Maurice Nadeau, qui le refuse. Retrouvée chez elle en août 1967 plusieurs jours après sa mort, elle est transportée à l’institut médico-légal quai de la Rapée, puis enterrée dans la soixantième division du cimetière parisien de Thiais (ligne 1, tombe numéro 21, aujourd’hui relevée). On lui doit le poème « Je m’élance parmi les lumières », composé en 1962, ainsi que divers tracts surréalistes, des pièces de théâtre et un roman, encore inédits. Roger Blin aurait lu son texte « Bouche noire » le 6 février 1965 à la Maison du spectateur, au 15 avenue Hoche, dans le huitième arrondissement

« COQUILLAGES », PIERRE ROY (1880-1950). SÉRIE SURRÉALISTE

LITTÉRATURE ET SURRÉALISME À AIX-EN-PROVENCE (JUSQU’AU 3 OCTOBRE 2021)

… Christian Arthaud m’annonce la tenue d’une exposition consacrée au surréalisme, très prochainement à Aix-en-Provence. Le vernissage sera donc organisé vendredi 30 juillet à 18h, au 21 bis cours Mirabeau. On retrouvera les informations complètes en cliquant sur le lien ci-dessous.

L’expo de l’été à ne pas rater : « Surréalisme & littérature » – Les actus – Site du Département des Bouches-du-Rhône (departement13.fr)

SELF-PORTRAIT, RITA KERNN-LARSEN, 1937, DANEMARK (série surréaliste).

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Rita Kernn-Larsen, Self-Portrait (Know Thyself), 1937, huile sur toile, 40 x 45 cm, © Adagp, Paris

MÉMOIRE DES POÈTES: PAUL REVEL (1922-1983). ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 81 (PRINTEMPS-ÉTÉ 2021)

Localisation : Cimetière du Père-Lachaise. Columbarium, case 14057, premier sous-sol, allée I.

   Méditerranéen de naissance, parisien d’adoption, l’homme aura longtemps vécu non loin du Père-Lachaise, vers Nation. On lui doit essentiellement de belles toiles abstraites, ornées de motifs quasi obsessionnels représentant des points, des aplats…

Cannes, enfance et formation

  Paul Revel, ou Paul Jean Revel à Cannes, le même jour que Serge Reggiani, soit le 2 mai 1922. Angéline Amelotti, sa mère, est couturière. Ange, son père, est cultivateur. Modeste, la famille compte déjà plusieurs enfants. Paul, que rien ne semble destiner aux arts, gardera toute sa vie un lien fort avec ce paysage marin, enrichissant sa palette de couleurs vives. Il passe alors ses vacances d’été au cœur de l’Estérel, pêchant poulpes et oursins. La guerre passée, il connaît, comme Éluard, des soucis de santé, et séjourne dans un sanatorium moderne, en béton armé, du plateau d’Assy, au milieu des Alpes savoyardes. Là, il se lie d’amitié avec les peintres Henri Ginet et Ladislas Kijno, ainsi qu’avec l’écrivain Bernard Landry. Monté à Paris en 1948, Revel fréquente notamment les ateliers d’André Lhôte et de Fernand Léger, à l’instar de Serge Gainsbourg. Il expose pour la première fois deux toiles post-cubistes au Salon des Indépendants l’année suivante, en 1949.

   Manifestement déçu par la capitale, Revel se fait construire un atelier entouré d’oliviers, dans sa région d’origine. Pour vivre, il s’associe à son frère et cultive les anémones, renoncules vives, gorgées de Soleil. Selon le surréaliste José Pierre (1927-1999)[1], c’est là qu’il rencontre d’autres peintres du Sud, comme Pierre Gastaud et François Arnal. En 1956, invité par Romulad Dor de la Souchère, il expose au musée d’Antibes, futur musée Picasso. Bien vite, il redescendit dans son midi natal (…) Les fleurs, pour Revel-le-peintre, ne sont pas de simples prétextes à peinture, des agréments décoratifs : bien plutôt des entités vivantes, écrit son ami Jean-Clarence Lambert[2].

 Retour à Paris

   L’aventure azuréenne dure plusieurs années. Définitivement revenu à Paris en 1958, Paul Revel vit un an durant dans les sous-sols aménagés d’un cinéma, en compagnie de Gastaud. Situé au 5 rue des Vignes, dans le très chic seizième arrondissement, non loin du jardin du Ranelagh, de la maison de Balzac, le Ranelagh est devenu, sous l’impulsion d’Henri Ginet, un des hauts-lieux de la nouvelle création. Théâtre construit en 1894 sur l’emplacement d’un salon de musique datant de 1755, devenu cinéma en 1931, le Ranelagh, qui retrouvera sa vocation première par la suite, projette des films expérimentaux, accueille diverses manifestations.

  En 1959, Revel emménage au 11 bis impasse Delépine, vers la station « rue des Boulets », dans une ancienne fabrique de jouets. Son ami Paolo Boni l’aide à installer une presse de graveur. Petit coin de verdure au milieu du onzième arrondissement, l’impasse Delépine convient parfaitement à ce latiniste autodidacte, grand lecteur, homme de méditation, contemplatif. Revel gagne alors en célébrité, multipliant les expositions, en France comme à l’étranger, et notamment à Buenos Aires ou à Jérusalem. Il retourne également souvent dans le Midi visitant sa famille ou ses amis, construisant sans le savoir l’école d’Antibes, mouvement pictural spontané, involontaire. Atteint d’un cancer de la gorge depuis plusieurs années, il meurt le 19 avril 1983, à huit heures du matin, treize jours avant son soixante-et-unième anniversaire, dans l’atelier qu’il aimait tant, en compagnie de sa femme Aline. Incinéré, il repose désormais, à l’instar de Lars Bo (cf. plus haut), derrière une plaque de graveur argentée au deuxième sous-sol du columbarium, allée I.

Photographie de Philippe Landru. Tous droits réservés.

Phases, Jaguer…

   Les fréquentations, les choix politiques de Paul Revel le rapprochent incontestablement du surréalisme. On compte ainsi parmi ses amis plusieurs figures historiques, à l’instar de Ginet, précédemment cité, ou de Jean-Pierre Vielfaure. Ayant rencontré Édouard Jaguer (1924-2006. Inhumé dans la division 24), lors de son retour à Paris, l’artiste participe à l’aventure de la revue Phases, aux expositions « Solstice de l’image », « La cinquième saison-greffages » et « Vues imprenables » organisées au Ranelagh entre 1961 et 1963. Comme Blin ou Leiris, à l’invitation de Jaguer, Revel a également signé le Manifeste des 121 de septembre 1960, en protestation contre la guerre d’Algérie. Ceci posé, il semble difficile de classer Revel parmi les surréalistes purs et durs. Abstraite, constituée de formes géométriques minérales souvent rondes, sa peinture demeure très éloignée de l’onirisme propre à Dali, à Tanguy ou à Magritte. On ne peut non plus qualifier ses toiles de tachistes, ce mouvement théorisé par Charles Estienne, auquel se raccrochera momentanément Breton. Selon Jean-Clarence Lambert[3], Phases est le seul regroupement auquel Revel peut être associé. Une entreprise unique dans son projet, et qui perdura, avec une activité vraiment internationale (…). En continue expansion du surréalisme originel, opérant dans les marges de la vie artistique institutionnelle et du marché de l’art, Phases reste difficile à définir… Revue du surréalisme tardif, Phases est justement plus libre, en termes d’inspiration, donc moins directement… surréaliste ! Ce qui convient probablement plus à l’esprit original, indépendant, de Revel.

Sans titre. Paul J. Revel. Tous droits réservés.

  Citons, pour terminer la prose poétique de José Pierre[4] : Les forces de la Terre, que l’on imagine volontiers obscures par opposition à la lumière solaire, secrètent en réalité la plus rare lumière, celle même des gemmes, dont le feu n’est pas moins vif pour être enseveli. C’est celle que nous restitue Revel dans des peintures dont la lente élaboration s’accomplit à l’image des interminables métamorphoses minérales. La belle clarté lactescente qui s’en dégage et ne voile qu’à demi le feu intérieur, c’est au prix d’une patiente alchimie dont le résultat, en définitive, échappe à la lucidité créatrice. L’opale est là comme chez elle : de son éclat participe la splendeur calme, un peu crayeuse, de ces murailles que crevassent de longs sillons pareils à des cicatrices immémoriales et où s’ouvrent parfois comme des oasis d’émeraude pâle…

N.B. : Placée sous le signe du surréalisme, notre série demeure diversifiée. Nous nous attachons en effet à évoquer des figures extrêmement variées, certaines célébrissimes, à l’instar d’Apollinaire (Diérèse numéro 71), ou d’Éluard (Diérèse numéro 77). Certaines beaucoup moins connues, sinon oubliées.


[1] Cf. Abécédaire, éditions Le Terrain Vague, Paris, 1971.

[2]Paul J. Revel, éditions Somogy, Paris, 2008, page 10.

[3] Paul J. Revel, ibidem, page13.

[4] L’abécédaire, ibidem, page 388.

Composition, encre de Chine. Paul J. Revel. Tous droits réservés.

« VITAMINES NOIRES », CLAIRE BOITEL, ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2020 (note parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

   La narratrice croise un homme énigmatique, brun. Celui-ci lui demande de lâcher une allumette dans le métro. Sa mission accomplie, d’autres mondes apparaissent, comme si la mèche s’était embrasée. La femme erre ainsi dans les méandres d’un songe étrange et labyrinthique, où se mêlent plusieurs strates oniriques, peuplées de personnages récurrents : Olga, Anatole, les Ennemis, la Dame au chat, ainsi que le singulier Monsieur du début. Ce dernier pose des électrodes sur la tête de notre héroïne, note les pensées qui en surgissent sur ordinateur, puis la pénètre: Je suis tombé amoureux de ton cerveau en train de s’ouvrir, de s’épanouir, lui déclare t’il ainsi (p. 26).

   Sous-titré « roman », le singulier récit de Claire Boitel a de quoi surprendre, puisqu’il n’obéit pas à une logique narrative classique. Nulle cohérence apparente, sinon celle de l’inconscient, dans ce bref et dense volume : on pourrait ainsi parler d’écriture romanesque automatique, dans la mesure où Claire Boitel passe d’une vision à l’autre, sinon d’un fantasme à l’autre. Rien d’étonnant, donc, à ce que Paul Sanda, responsable de la maison des surréalistes, ait publié l’opuscule, tant celui-ci évoque l’univers roussélien, soit une série de visions instantanées, de tableaux oniriques. Le terme même est d’ailleurs lâché page 73 : Mon maître surveille ce dialogue surréaliste. On songe parfois à La coquille et le clergyman, adapté d’Antonin Artaud par Germaine Dulac, ou encore au premier David Lynch, au long cauchemar d’Eraserhead. Car loin d’être apaisé, Vitamines noires, évoque souvent une hallucination colorée, peuplée de mirages, notamment lorsqu’une piscine apparaît au moment où les deux protagonistes ont des rapports. Le titre même du livre fait sens : la bouche d’ombre parle. Le cortex semble précisément dopé par les fameuses vitamines noires : dans les sinuosités roses de mon cerveau rampe un filet de teinte noire (p. 29). Et même si la fin évoque un brusque réveil, dans une chambre à la couleur de coquille d’œuf (p. 98), le rêve semble se maintenir, encore et toujours, puisque jusqu’au bout, il pleut des flocons de cendre (p. 100). Quel sens donner à cette exploration ? La narratrice elle-même paraît s’interroger : quelle est la face cachée de ce paradis ? (p. 29).

  Reste, pour explorer cette terra incognita, ces espaces du rêve, un style riche en images. Parfois surprenantes, les métaphores fusent au fil des lignes, provoquant des rapprochements inattendus : Les centaines de bras de mon amant nous déshabillent, mes seins nous regardent comme de gros yeux, nous nous transformons en insectes de chair rose avec quelques touffes de poil (p. 51). Venue de la poésie, Claire Boitel signe là un livre original, riche.

« SEPT FRAGMENTS IMMANENTS POUR UNE ALCHIMIE POÉTIQUE », PAUL SANDA, « COLLECTION ARTS ARTISTES », ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2012 (note de lecture parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

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  Le titre renvoie inévitablement à l’alchimie du verbe d’Une saison en enfer. Dans la cinquième partie du recueil, Rimbaud évoque effectivement la littérature démodée, les romans de nos aïeules ou encore les rythmes naïfs qui ont forgé sa sensibilité de poète encore bambin. Éditeur des surréalistes, et donc, de facto, rimbaldien, Paul Sanda revient lui aussi sur ses premières émotions esthétiques, soit celle de la petite enfance, à travers sept textes introspectifs, comme autant d’hommages à des livres lus, relus, aimés. Faut-il d’ailleurs parler de « livres » au sens strict ? Paul Sanda fait essentiellement allusion à des bandes-dessinées, soit à diverses émotions plastiques générées par des comics encore célèbres comme Tintin, ou désormais oubliés, comme Petzi l’alpiniste ou La Planète bouboule. Il s’agit donc de découvertes faites à six-sept ans, au moment où l’acquisition de la lecture et de l’écriture est encore récente, sinon fragile, où les images se gravent à jamais dans l’inconscient. Reproduites sur satiné blanc dans l’opuscule, (qui tient aussi du livre d’art), les vignettes colorées plongent, ou replongent le lecteur dans une sorte d’enchantement, de rêve irisé. Ces mêmes images, Paul Sanda les relie à ses futures découvertes littéraires, et notamment à sa rencontre avec le surréalisme évoqué plus haut. L’opuscule n’est-il pas dédié, notamment, à Jean Rollin, Sarane Alexandrian et Alain Pierre-Pillet ? Annoncée par la voix nasillarde de la radio paternelle (p. 19), la mort d’André Breton est vécue comme un drame, un traumatisme : Je ne sais pourquoi mais, sur l’instant, cette nouvelle me troubla vraiment ; et je garde un souvenir absolument net de cette sentence mécanique qui prend dans mon histoire personnelle aujourd’hui, en vision prémonitoire, tout son relief. Convoquant notamment Jules Monnerot, Pierre Mabille, ou André Pieyre de Mandiargues, P. Sanda montre précisément en quoi ces primes icônes paralittéraires forgent à jamais la sensibilité, la manière d’être au monde, comme le souligne José Pierre évoquant4 la splendide illustration des contes populaires et des livres d’enfance. C’est en effet la BD, genre marginal, méprisé, qui permet à l’enfant encore non-intellectualisé, non poli par l’érudition, d’accéder à l’imaginaire, de s’évader, de parcourir des paysages mentaux vierges, non bornés la raison, le bon sens. 

  Chroniqué par nos soins dans Diérèse 80, Auberge de la tête noire constitue une autobiographie en vers, puisque l’auteur y décrit son enfance vendéenne à travers une série de poèmes. Sept fragments… s’inscrit dans le même cycle d’auto-analyse, de souvenirs, d’introspection. Il s’agit cette foi de parler de soi à travers les autres, à travers la création des autres. De re-explorer les jeunes années à travers une bibliographie. Pareil projet s’inscrit dans la logique du Pacte bicéphale, ouvrage co-écrit avec Rémi Boyer, publié un an auparavant5, ce qu’annonce l’auteur dès l’incipit. On ne peut, non plus, s’empêcher de songer au Leiris de L’Âge d’homme, de Biffures. Servis par un style élégant et souple, le désir de vérité propre à P. Sanda apparaît effectivement radical.

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