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OCTAVIO PAZ, une présentation par Claudine Sigler. (« Itzpapalotl », série mexicaine, 11).

   Octavio Paz (1914- 1998) naît durant la Révolution. Issu d’une famille déjà bien ancrée dans la vie politique mexicaine, il est élevé en partie par son grand-père paternel, romancier qui encourage ses premiers contacts avec la littérature. Octavio Paz connaît ensuite une double carrière de diplomate (il est notamment ambassadeur du Mexique en Inde) et d’enseignant dans diverses universités des Etats-Unis. Mais avant tout, il demeure un immense auteur. Très tôt influencé par les grands écrivains espagnols comme Antonio Machado, il écrit d’abord des textes à caractère social et philosophique, et traduit en espagnol une Anthologie du Portugais Fernando Pessoa. Enfin, sa rencontre la plus déterminante est celle du mouvement surréaliste, en France. Une de ses œuvres les plus célèbres est le Labyrinthe de la solitude (1950), suite de réflexions sur la nation et le peuple du Mexique. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1990. Tout au long de son oeuvre, son style ne cesse d’évoluer, produit de par son ouverture d’esprit, de par son idéologie humaniste et de par son intérêt pour les nouvelles tendances littéraires et poétiques. C’est ce qui rend sa poésie si ample, si universelle, et en même temps si particulière.

   (« Le grand mystère du poème, a-t il écrit, c’est qu’il n’est de la poésie qu’à condition de ne pas la garder par devers soi : il est fait pour la répandre ou la faire couler”. Dont acte, avec le texte ci-dessous).

OctavioPaz

 

VIENTO, AGUA, PIEDRA

El agua horada la piedra,
el viento dispersa el agua,
la piedra detiene al viento.
Agua, viento, piedra.

El viento esculpe la piedra,
la piedra es copa del agua,
el agua escapa y es viento.
Piedra, viento, agua.

El viento en sus giros canta,
el agua al andar murmura,
la piedra inmóvil se calla.
Viento, agua, piedra.

Uno es otro y es ninguno:
entre sus nombres vacíos
pasan y se desvanecen
agua, piedra, viento.

 

VENT, EAU, PIERRE

                                                À Roger Caillois

                  
L’eau perce la pierre             
Le vent disperse l’eau
La pierre arrête le vent
Eau, vent, pierre
 
Le vent sculpte la pierre
La pierre se fait coupe pour l’eau
L’eau s’échappe et se fait vent
Pierre, vent, eau.
 
Le vent dans ses méandres chante
L’eau qui coule murmure
La pierre immobile se tait
Vent, eau, pierre
 
L’un est l’autre et ne l’est pas :
Entre leurs noms vides,
Ils passent et ils s’évanouissent
 Eau, pierre, vent.

(Traduction de Claudine Sigler)

                                                                                    

« LA LLORONA », Itzpapalotl, série mexicaine, 10 (par Claudine Sigler)

thumbnail_LaLlorona

 

La Llorona (La Pleureuse) est une célèbre chanson traditionnelle mexicaine de la fin du 19ème siècle (ou du début du 20 ème), dont l’auteur est inconnu.

   Elle est inspirée de la légende de La Llorona dont voici une version populaire : au milieu du XVIème siècle, les habitants de l’ancienne Tenochtitlan fermaient portes et fenêtres, et toutes les nuits certains se réveillaient au son des pleurs d’une femme qui déambulait dans les rues.
Durant les nuits de pleine lune, certains disaient que la lumière permettait de voir que les rues se remplissaient d’un brouillard épais au ras du sol. Ils voyaient aussi une femme, vêtue de blanc et le visage recouvert d’un voile, parcourant les rues à pas lents dans toutes les directions de la ville. Mais elle s’arrêtait toujours sur la grand place pour s’agenouiller et lever son visage vers l’est, puis elle se levait et reprenait sa route. Arrivée sur la rive du lac de Texcoco, elle disparaissait. Peu se risquaient à s’approcher de la manifestation spectrale, car ils apprenaient alors des révélations effrayantes, ou mouraient.

   La notoriété de La Llorona est très grande dans tout le Mexique (ainsi qu’au sud-ouest des États-Unis où réside une forte population de culture hispanique et latino-américaine). Il en existe de nombreuses interprétations, souvent très longues car il y a beaucoup de couplets, et les chanteurs ne choisissent pas toujours les mêmes, et parfois en inventent.
Ici, nous avons privilégié la version la plus simple, chantée par Joan Baez, où l’on retrouve les paroles les plus connues. Ce n’est pas la plus grandiose, ni la plus pittoresque, mais c’est celle qui dégage le mieux, nous semble-t-il, la mélancolie intense qui étreint le cœur:


Et en voici les paroles (en partie) :

La llorona

Todos me dicen el negro, llorona
Negro pero cariñoso
Yo soy como el chile verde, llorona
Picante pero sabroso,

Ay de mí, llorona
Llorona, tú eres mi chunca
Ay de mí, llorona
Llorona, tú eres mi chunca

Me quitarán de quererte, llorona
Pero de olvidarte nunca

Salías del templo un día, llorona
Cuando al pasar yo te ví
Hermoso huipil llevabas, llorona
Que la virgen te creí (…)

Ay de mi llorona, llorona,
Llorona de azul celeste
Ay de mi llorona, llorona,
Llorona de azul celeste

Aunque me cueste la vida, llorona,
No dejaré de quererte .

Traduction (par Claudine Sigler) :

La Pleureuse

On m’appelle le Noir, pleureuse,
Noir, mais tendre,
Je suis comme le piment vert, pleureuse,
Piquant mais savoureux,

Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse, tu es mon tourment
Pauvre de moi, pleureuse
Pleureuse, tu es mon tourment.

On m’empêchera de t’aimer, pleureuse,
Mais jamais de t’oublier .

Un jour, tu sortais du temple, pleureuse,
Quand je t’ai vue passer
Tu portais un beau huipil,
Et j’ai cru que tu étais la Vierge ( …)

Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste
Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste

M’en coûterait-il la vie, pleureuse,
Je ne cesserai pas de t’aimer.
La Llorona (Chocani) est également chantée en langue nahuatl , En voici quelques vers (en brun):

Nochti nechlilbia tlilictzin, chocani,
tlilictzin pero te tlazohtla.
On m’appelle le Noir, pleureuse,
Noir, mais tendre,

Ne quemin chili celictzin, chocani,
cogoctzin pero huelictzin.
Je suis comme le piment vert, pleureuse,
Piquant mais savoureux,
(…)

¡Ay no chocani!
xihuitic quen ilhuicac.
Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste

Masqui no nemiliz nicpoloz, chocani,
saicsemi ni mitztlasohtlaz.
M’en coûterait-il la vie, pleureuse,
Je ne cesserai pas de t’aimer.

« CE LIEU SERA NOTRE FEU », PASCAL MORA, éditions Unicité, 2018, Itzpapalotl, série mexicaine, 9.

  Ce mois-ci nous ne faisons pas appel à notre amie Claudine Sigler, animatrice principale de la rubrique mexicaine « Itzpapalotl », dont nous avons chroniqué le dernier recueil ce mois-ci (cf. plus bas, ou plus haut). En revanche nous citons Pascal Mora, un autre ami, poète et animateur du Café Poésie de Meaux, régulièrement évoqué sur le blog. Pascal a publié il y a quelques mois un troisième livre, dont nous parlerons dans le prochain Diérèse (comme toujours, l’article sera relayé sur PAGE PAYSAGE). Laissons lui donc la parole, à travers ces quelques vers qui évoquent fort justement le Mexique.

Notre critique du recueil « Paroles des forêts ».

Ce-lieu-sera-notre-feu

Tenoch, le grand prêtre mexica fit un rêve.
Le dieu de la guerre, Huitzipochtli,
Commandait à son peuple d’explorer
Tous les territoires de l’est.

De construire une cité
Au lieu où ils apercevraient
L’aigle dressé sur un nopal
Dévorant un serpent, les ailes déployées.
Tenochtitlan, la cité de Tenoch
Fut édifiée sur le lac Texcoco
Oracle, ouragan, volcan, séisme.

En tout lieu sera notre feu,
La ville épouse un lieu, son dieu symbole.
Amsterdam, ville du barrage.
Paris sur l’île, Paris la colline
Jérusalem, les cités versées côte à côte.
Lisbonne, le fleuve et l’océan
Rome des sept collines
Istanbul, pont passeur de continents. (page 25)

 

 

 

ROSARIO CASTELLANOS (1925-1974) ITZPAPALOTL, série mexicaine, 8.

   Née à Mexico, mais issue d’une famille originaire du Chiapas, région où elle a passé une partie de son enfance et à laquelle elle se réfère tout au long de son oeuvre, Rosario Castellanos (1925-1974) est un écrivain majeur de la littérature mexicaine du vingtième siècle. Elle a écrit des romans, des pièces de théâtre, des essais, des contes et de la poésie.

   Diplômée de philosophie, profondément engagée et féministe, elle a lutté, dans toute son œuvre, à la fois pour les droits des populations amérindiennes, et pour la cause des femmes, face à une société mexicaine encore archaïque, même dans les milieux intellectuels. Titulaire de postes prestigieux dans des universités et des organismes d’état, puis liée à la vie diplomatique de son pays, elle a terminé sa courte vie (elle est morte à 49 ans, victime d’un accident domestique) comme ambassadeur du Mexique en Israel.

   Sa vie personnelle fut assez tourmentée : dépressive , elle a connu plusieurs fausses couches, et vécu une très longue relation chaotique et douloureuse avec son mari, le philosophe Ricardo Guerra* (comme nous pouvons en juger par le beau texte ci-dessous) :

thumbnail_RosarioCastellanos

Ajedrez

Porque éramos amigos y, a ratos,
nos amábamos;
quizá para añadir otro interés
a los muchos que ya nos obligaban
decidimos jugar juegos de inteligencia.

Pusimos un tablero enfrente de nosotros:
equitativo en piezas, en valores,
en posibilidad de movimientos.
Aprendimos las reglas, les juramos respeto
y empezó la partida.

Henos aquí hace un siglo, sentados,
meditando encarnizadamente
cómo dar el zarpazo último que aniquile
de modo inapelable y, para siempre, al otro.

 

 

Jeu d’échecs

Parce que nous étions amis, et que par moments
nous nous aimions ;
Peut-être pour ajouter un interêt nouveau
A ceux, multiples, qui nous liaient déjà
Nous avons décidé de jouer à des jeux de stratégie.

Nous avons placé un échiquier entre nous
Avec, pour chacun, autant de pièces, équivalentes,
Et de possibilités de déplacements.
Nous avons appris les règles, avons juré de les suivre
et la partie a commencé.

Et nous voici, depuis une éternité, assis,
Calculant dans notre chair
Comment donner le coup ultime qui briserait
Sans appel, et pour toujours, l’autre.

(Présentation et traduction par Claudine Sigler)

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  • Un beau film de la réalisatrice mexicaine Natalia Beristain : Los Adioses (2017, sorti en France assez confidentiellement début mai 2018) relate partiellement la vie intellectuelle et affective de Rosario Castellanos.

« LA ADELITA », (ITZPAPALOTL, série mexicaine, 7).

   Ce mois-ci, Claudine Sigler nous présente un corrido, soit une ballade populaire traditionnelle composée par Antonio Gil del Rio. Écrite durant la révolution mexicaine (1910-1920), cette chanson rend hommage aux jeunes femmes qui accompagnaient les troupes insurgées, et qui, à pied, à cheval ou en train, semblaient prêtes à mourir avec leurs compagnons de lutte. Le nom propre « Adelita » (diminutif du prénom courant « Adela »), est devenu par la suite un mot générique pour désigner ces mythiques héroïnes. Le texte est long, et nous n’en présentons ici qu’un fragment. Les plus motivés peuvent en écouter la version musicale, interprétée par Amparo Ochoa:

 

LA ADELITA

En lo alto de la abrupta serranía
acampado se encontraba un regimiento
y una moza que valiente los seguía
locamente enamorada del sargento

Popular entre la tropa era Adelita
la mujer que el sargento idolatraba
que ademas de ser valiente era bonita
que hasta el mismo coronel la respetaba (…)

Adelita, la mítica soldadera
Traduction :
En haut de la montagne abrupte
Se trouvait un régiment qui campait
Et une jeune fille vaillamment le suivait,
Follement amoureuse du sergent.
Populaire dans la troupe était Adelita,
La femme que le sergent idolâtrait,
Car, autant que brave, elle était jolie
Au point que le colonel lui-même la respectait (…)

 

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Une Adelita et un révolutionnaire, par José Guadalupe Posada.

 

 

« DETENTE SOMBRA… » DE SOR JUANA INÉS DE LA CRUZ (ITZPAPALOTL 6, série mexicaine)

(Chronique mensuelle animée par notre amie Claudine Sigler)

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   Juana Inés de Asbaje y Ramírez de Santillana (1648-1695), connue sous le nom de Sor Juana Inés de la Cruz, est une religieuse mexicaine, auteure et poète. Issue d’une famille noble de la Nouvelle-Espagne, mais de naissance sans doute illégitime, elle montre précocement des dons étonnants pour la poésie, et aussi pour les sciences, la musique, la théologie. En 1662, elle devient la dame de compagnie de la vice-reine, à laquelle la liera une amitié profonde et durable. Toutefois, en 1669, elle prend le voile et devient Sœur Juana Inés de la Cruz, trouvant enfin dans un monastère le temps et le recul nécessaires pour mener une vie consacrée à l’étude et à la création. Malgré son retrait du monde, tout relatif, elle continue à écrire et à susciter l’admiration de ses contemporains. Sor Juana s’éteint en 1695, au cours d’une épidémie de peste. Son œuvre poétique figure parmi les plus emblématiques de la langue espagnole. Elle est particulièrement reconnue au Mexique (où elle est la seule femme à figurer sur un billet de banque). Ses écrits sont très variés, et comportent notamment des sonnets d’une inspiration très profane, comme nous le voyons ci-dessous :

 

Detente sombra…

Detente, sombra de mi bien esquivo
Imagen del hechizo que más quiero,
Bella ilusión por quien alegre muero,
Dulce ficción por quien penosa vivo.

Si al imán de tus gracias atractivo
Sirve mi pecho de obediente acero,
¿Para qué me enamoras lisonjero,
si has de burlarme luego fugitivo?

Mas blasonar no puedes satisfecho
De que triunfa de mí tu tiranía;
Que aunque dejas burlado el lazo estrecho

Que tu forma fantástica ceñía,
Poco importa burlar brazos y pecho
Si te labra prisión mi fantasía.

 

Arrête-toi, ombre…

Arrête-toi, ombre de mon amour fuyant,
Reflet du mauvais sort que pourtant j’aime tant,
Eclatante illusion par qui je meurs joyeuse,
Douce fiction par qui je vis si malheureuse.

Si, de tes grâces, cet aimant ensorcelant,
S’arrime à mon cœur fait d’acier obéissant,
Pourquoi me berces-tu de paroles flatteuses
Si ensuite elles sont à chaque fois trompeuses ?

Ainsi, tu ne peux pas tirer gloire, ravi,
Du triomphe sur moi de ton jeu tyrannique ;
Car, quoique tu te ries de ce lien étréci

Qu’a embrassée ainsi ta forme fantastique,
Même si te te joues de mes bras, de mon sein
C’est bien ma fantaisie qui en prison te tient.

(Traduction /adaptation de Claudine Sigler)

thumbnail_Billete de 200 pesos mexicanos con Sor Juana Ines de la Cruz

« MEXICO-TENOCHTITLAN », UN TEXTE DE CLAUDINE SIGLER (Itzpapalotl, série mexicaine, 5)

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   Dans ce cinquième chapitre de notre « Itzpapalotl », voici un texte mien (extrait de mon livre Eldorado ( janvier 2018)).

  Dans cet acrostiche*, je rends hommage à Mexico/Tenochtitlan (ancien nom de la capitale mexicaine, fondée au centre du lac de Texcoco au début du XIVème siècle par les mexicas, une tribu aztèque).

* acrostiche : le double nom de la ville se lit verticalement à la gauche du texte

eldorado

 

Mexico – Tenochtitlan

Midi. La pluie tombait, au cœur des Amériques :
Elle se divisait en mil torrents obliques,
Xylophone géant, qui chantait sur le sol,
Inondant de café un jaune tournesol.
C‘était l’eau des volcans, qui jetait sur ma joue
Ou des paillettes d’or, ou des gouttes de boue.

Toi, jaillie des marais sur un haut-plateau froid !
En ton sein j’ai connu la ferveur, et l’effroi :
Nuit noires veloutées de charbon, d’obsidienne,
Ou matinées pétries de ta lumière indienne ;
Chryslers très déglinguées, côtoyant des tacots
Harnachés de ficelle, et petits bourricots ;
Tacos au coin des rues, faits du maïs magique,
Immuable repas du peon, du cacique…
Tes indiens d’autrefois : les prêtres mexicas,
Les guerriers, les maçons… Du fond des chinampas*,
Assaillis et vaincus par l’Espagnol impie
N‘ont-ils pas dit ton nom, en mourant, comme on prie ?

Claudine Sigler
(janvier 2018)

  • les canaux entre les jardins flottants, qui existent encore aujourd’hui.

Lien pour commander le livre de Claudine Sigler (cliquer)

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