PAGE PAYSAGE

Accueil » Guyotat Pierre

Archives de Catégorie: Guyotat Pierre

PIERRE GUYOTAT (1940-2020), mémoire des poètes XXXVI.

51do4VCbFJL

   Pierre Guyotat nous a donc quittés la semaine dernière, à quatre-vingts ans, âge vénérable. En 2006, Coma, récit d’une errance, d’une dépression, m’a bouleversé, et m’a donné envie d’écrire. Autant que Sombre printemps, ou Mygale (Thierry Jonquet). Autant que Voyage au bout de la nuit… J’ai croisé l’homme deux ou trois fois dans mon quartier, non loin du Monoprix au-dessus duquel Bellmer vivait, et mourut, cinq ans après le suicide d’Unica. Guyotat était courtois, mais généralement affairé. Je n’ai donc jamais eu de rapports profonds avec lui, et il m’intimidait un peu. L’aura sulfureuse d’Eden, Eden, Eden et de Tombeau pour cinq-cent mille soldats, découverts en khâgne, puis à la faculté de Lettres de Poitiers, où j’étudias avec passion (le plus belles années de ma vie), n’y était pas pour rien. Je n’ai pas vécu la guerre d’Algérie, et ne veux rien savoir de l’Histoire, étant né en 1980 et n’éprouvant aucun hypocrite remord post-colonial. Demeurent, pour moi, ces images de carnage, de violence extrême, commise à Ecbatane, ancienne capitale de l’Empire perse, devenue, par la magie de la fiction, Oran, ou Alger. À l’époque, la censure a frappé. On comprend mieux pourquoi en parcourant ces deux volumes, terribles et cruels.

  Donc, voilà. Pierre Guyotat n’est plus. Il était récemment aux Cahiers de Colette, station Rambuteau, et je l’avais raté. Son oeuvre, immense, restera, à la Pléiade ou pas, l’avenir le dira. Quant à moi je republie ici un article, précédemment paru dans Diérèse, et repris sur le blog.

Une rencontre avec Pierre Guyotat (cliquer sur le lien)

PIERRE GUYOTAT, SOUVENIR D’UNE RENCONTRE A LA CINEMATHEQUE (article publié dans « Diérèse 55, Hiver 2011-2012)

 

la-cinematheque-fran-4ba3b28edb316GUYOTAT AU TRAVAIL

   Paris, Cinémathèque française, 4 juillet 2011. Après une rapide introduction du réalisateur, le visage rond de Pierre Guyotat apparaît à l’écran. Concentré, l’homme dicte Arrière-fond à Aïda Kébadian depuis son appartement parisien, marquant les pulsations de la phrase à naître d’un léger mouvement de la main, comme pour en imprégner la musicalité, conférer au texte un ordre subtil, aérien. L’accouchement est toujours délicat, exigeant, à la hauteur de la prose à la fois lumineuse et tourmentée propre aux trois derniers volumes, loin des innovations verbales, de la glossolalie du Livre,de Progénitures.

   Proche et complice, Jacques Kébadian a filmé Guyotat au travail, à la fois comme créateur, artisan, mais aussi comme récitant, au Festival d’Avignon. Le résultat est saisissant : une heure et demie de bande permettant de comprendre pleinement les méthodes de composition de l’auteur, de saisir le work in progress. Venu sur scène après la projection devant une assistance nombreuse et acquise, l’écrivain évoque volontiers ses goûts cinématographiques, son parcours, mais aussi le douloureux souvenir de la guerre d’Algérie, essentiel pour comprendre les premiers romans : Tombeau pour cinq cent mille soldats et Eden, Eden, Eden, longtemps censurés. Prolixe mais précis, conscient de son génie mais simple, le créateur semble à mille lieux du personnage en crise de Coma, comme si les années, le passage par diverses épreuves, avaient finalement apaisé l’individu, sans pour autant l’affadir. Témoin lucide d’un siècle barbare, sublime expérimentateur, Pierre Guyotat en revient désormais à la sincérité de l’autobiographie, au témoignage vécu, opposé à tout étalage narcissique. Abordé sous l’angle original du rapport à l’image, cette rencontre avec l’homme et l’œuvre, éclaire quelque peu un travail souvent jugé difficile d’accès, ingrat. Un tel entretien demeure également un beau moment humain, loin des soirées en librairie souvent convenues, décevantes et verbeuses. Rare et précieux, fort de ses soixante et onze printemps, Guyotat n’a pas fini de nous surprendre.

120

%d blogueurs aiment cette page :