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« DISPARAÎTRE » LU PAR MICHEL LECORRE

   L’écrivain et critique Michel Lecorre a aimé mon premier et unique roman Disparaître, et lui a consacré une très belle lecture. Je joins son article ci-dessous, ainsi que les références de son site personnel:

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   Effectivement, le titre de ce roman est magnifique, il ouvre une porte vers l’incertitude, le questionnement, la liberté ? De quel voyage s’agit-il ici ?
Étienne Ruhaud nous donne envie de tourner les pages de son livre, sans nous attendrir dès le départ sur son personnage principal.

Renaud, la vingtaine, se démène pour « bien faire », ne pas décevoir ses parents, trouver une raison d’être à sa vie, à son corps, ses amours, à sa place dans la société. Dans un premier temps, le lecteur a le sentiment de découvrir un garçon paresseux, du genre qu’on aimerait secouer, remuer pour qu’il se prenne enfin en charge. Il n’est pas handicapé, en plus il est allé à l’université. Alors? Renaud ressent une soif d’apprentissage, seulement il ne se lance jamais dans la bataille, ne parvient pas à s’imposer, il n’a pas confiance en lui. Pourquoi ?

   Pour la poste, son ex-employeur, Renaud est un Mourerous, museau roux en provençal, un agneau qui n’a pas la même couleur que les autres, précisément son cerveau ne se met pas en disponibilité totale, de vide précisément, pour devenir un robot qui livre des paquets à la seconde près. Il n’a rien d’un révolutionnaire, n’appelle pas à la grève, mais pour la poste il est dangereux, parce qu’il doute, pense. La poste, les banques, les opérateurs téléphoniques, la grande distribution… liste non exhaustive… sont des abattoirs sociales. Ils ne font pas uniquement que pour vous affirmer : « nous allons mettre fin à notre collaboration », derrière leur sourire ils t’ont socialement détruit, ils se donnent le pouvoir de te bannir. Pourtant travailler pour eux ne devrait pas être un but, parce que cette relation est avilissante, destructrice de la pensée, précisément elle met à sac ce que tu es, fais de toi un produit corvéable et jetable.
   Néanmoins, tu sais que tout est là: à travers les livres, la littérature, la philosophie, les murmures et les silences des peuples des Premières Nations, la force de ton corps et de ton esprit… pour que tu puisses exister tel que tu es, construire tes relations sociales, créer ton savoir, tes savoir-faire. Mais tu ne parviens pas à rebondir… sournoisement on t’a laissé entendre que tu peux penser par toi-même, mais tout est fait pour te rendre dépendant du consumérisme. Renaud devine que ses aïeux avaient des savoir-faire, ils étaient artisans, ouvriers, mais le Taylorisme, le Stakhanovisme, a détruit leur savoir, leur mémoire, leur dignité, pour créer des individus obéissant et dépendant pour absorber tout ce consumérisme, coûte que coûte.
   Ils ont ôté à tes ancêtres la volonté de t’apprendre à te battre pour survivre, exactement être sûr que toi et les générations futur ne parviennent pas à passer cette première étape, pour t’empêcher ensuite de défendre ta place, de créer ton univers, de respecter celui des autres, de t’en nourrir, vivre, puis exister, pour un peu plus tard comprendre qu’il te faut apprendre à mourir. Transmettre pour mourir soutenu par les siens, notre dernière étape de l’amour. Même cela, ils sont parvenus à nous le faire oublier…
   Les parents de Renaud sont-ils défaillants ? Non. Un certain monde du travail leur avait déjà signifié, bien avant leur retraite, qu’ils étaient trop vieux, plus productifs, plus bon à rien, ôté à eux aussi leur dignité. La disparition des lucioles… ou l’étouffement de la mémoire, alors les parents, les anciens n’ont plus rien à transmettre à leurs enfants. En conséquence, Renaud n’a connu aucun rituel pour passer de l’enfance à l’âge adulte, à vingt-ans, ce n’est qu’un nouveau-né face à la réalité. L’issu ? Vous la voyez chaque jour autour de vous.
   C’est une histoire très bien écrite, précise, actuelle, mais au raisonnement intemporel. Les questions qu’elle engendre se poseront sans relâche à nos sociétés modernes. Lorsque je lisais DISPARAÎTRE, je marchais dans Nanterre, un hasard, et je me suis retrouvé, sans l’avoir cherché au cœur du roman, dans un immédiat oppressant, une rage soutenue par une écriture poétique. Ce roman a été un véritable voyage, je vous invite sans réserve à le débuter à votre tour en lisant Étienne Ruhaud.

                                                            Le familier est inconnu
L’inconnu est un frère
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« PIERRE BENOIT, LE ROMANCIER PARADOXAL », Gérard de Cortanze, Albin Michel, 2013 (article initialement paru sur le site nonfiction, le 07/04/2013).

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   Né en 1886 à Albi, fils de militaire, Pierre Benoit passe sa petite enfance dans le Sud de la France, avant de partir avec sa famille pour la Tunisie et l’Algérie, en 1903. Son service militaire effectué, il retourne en métropole, à Montpellier, et poursuit un double cursus en droit et en Lettres, devient maître d’internat au lycée Lakanal de Sceaux. Là, il échoue à l’agrégation, et occupe divers postes au sein du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, tout en fréquentant le milieu littéraire parisien, se liant d’amitié avec Francis Carco et Roland Dorgelès, notamment. Conservateur, il fréquente également Maurice Barrès et Charles Maurras, sans pourtant appartenir à l’Action française.

   En 1914, il est nommé lieutenant sur le front de l’Aisne, puis se trouve réformé pour raisons de santé en 1916. Koenigsmark, son premier roman, publié en 1917, connaît un certain retentissement. En 1918, c’est la consécration avec L’Atlantide, publié par Albin Michel, et récompensé par le Grand Prix du Roman de l’Académie française. Parvenu au rang d’auteur populaire, Pierre Benoit écrira désormais un livre par an en moyenne, et donnera de nombreuses conférences, dont certaines demeureront célèbres, comme celle sur “Les écrivains morts à la guerre”, prononcée en 1921 à Lyon. Connu pour son exubérance méridionale, l’homme multiplie alors les conquêtes féminines, dont les actrices Musidora et Fernande, entre autres.

   Après sa démission du poste de fonctionnaire, fin 1922, Pierre Benoit débute une série de périples, dont le premier va le mener à Istanbul, où il rencontre Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de l’État turc moderne, puis au Liban, sur les traces de Maurice Barrès, qui vient justement de décéder. L’ascension se poursuit. Ayant “rapporté” du Moyen-Orient La Châtelaine du Liban (1924), et Le Puits de Jacob (1929), Pierre Benoit voit également ses récits être adaptés sur grand écran, notamment par Jacques Feyder (L’Atlantide, 1921), Jean Durand (La Chaussée des géants, 1924) et Georges Wilhem Pabst.

   Revenu en France, l’auteur se retire à Saint-Céré, modeste bourgade du Lot, et y écrit beaucoup, enchaînant récits et scenarii à un rythme soutenu, avant de repartir pour de longues croisières, tout autour du monde, et notamment en Asie, ce qui lui inspire Axelle (1928), et Erromango (1929). Élu à l’Académie française, en 1931, malgré quelques réticences, il continue à “bourlinguer”, pour reprendre l’expression chère à Cendrars. Immobilisé par un problème au genou lors de la signature de l’armistice en 1940, Pierre Benoit collabore épisodiquement avec l’occupant, tout en rendant une visite de courtoisie au chef de l’État, en 1943. Ayant intégré le Corps franc Roland dans le maquis périgourdin en mai 1944, il est cependant arrêté par des Résistants lors de l’épuration, et enfermé plusieurs mois à Dax, puis à Fresnes. Accablé par certains confrères, soutenu par d’autres (parmi lesquels Louis Aragon), Pierre Benoit se voit infliger une interdiction de publier en France pendant plusieurs années, et sort profondément meurtri de l’épreuve, blessé par l’opprobre jeté sur lui et sur son œuvre.

   Les livres se poursuivent néanmoins, mais restent marqués par l’expérience carcérale, la destruction de l’Europe (L’Oiseau des ruines, 1947 ; Jamrose, 1948 ; Aïno, 1948). En butte à des jalousies, à des attaques personnelles, il règle ses comptes à travers Fabrice (1956), récit d’inspiration autobiographique sur la période de l’Occupation et de la Libération, et, en 1959, décide de ne plus siéger à l’Académie, suite au refus du général de Gaulle de ratifier l’élection de Paul Morand. Les dix dernières années de sa vie demeurent sombres : endeuillé par la disparition de sa jeune épouse Marcelle, morte du cancer, il se réfugie dans la religion et s’isole dans sa maison du pays basque, où il décède en mars 1962, à l’âge de 76 ans. Aréthuse, roman resté inachevé, paraît en 1963, à titre posthume.

   Réhabiliter la mémoire de Pierre Benoit, qui souffre d’une réputation douteuse, constitue une fameuse gageure. Suspect, encore aujourd’hui, de collaboration active, le romancier apparaît avant tout ici comme un personnage sensible, attachant parfois, drôle souvent, et avant tout “paradoxal”. Excessif en tout, véritable bourreau de travail, l’écrivain est aussi un être angoissé, misanthrope, hanté par la question de la mort et du salut, construisant patiemment, et dans la solitude, l’intrigue de ses quarante-trois romans. “Un roman bien fait, ce n’est pas un volatile qui vagabonde à travers les prés, c’est un canard de Vaucanson, c’est une pièce d’horlogerie”, déclare-t-il ainsi dans Rivarol, le 19 novembre 1959. Et que dire des nombreux poèmes, dialogues de films, et centaines d’articles, fragments d’une œuvre protéiforme et inspirée. “Pierre Benoit est vraiment un Janus, un insaisissable”, déclare Gérard de Cortanze.

   De fait, le comportement politique de l’homme, son attitude face aux terribles soubresauts qui secouent le siècle, sont contradictoires. Intime de Barrès et volontiers cocardier, le créateur revient profondément choqué du front, en 1916, sans pour autant renier ses convictions nationalistes. Proche de la droite radicale, admirateur du dictateur portugais Salazar, il ne verse à aucun moment ni dans le racisme, ni dans l’antisémitisme, et adhère aux théories sionistes à travers Le Puits de Jacob, en 1925. Tout entier à son art, il participe vaguement aux médiocres projets culturels vichystes tout en protégeant plus ou moins directement Irène Nemirovsky (qui, faute de mesurer la portée du danger, périra à Auschwitz en 1944), et Louis Aragon, qui saura s’en souvenir après la guerre. L’attitude de Pierre Benoit à l’égard des collaborateurs avérés, tel Paul Morand, est elle-même ambigüe. Dédaignant Hitler et participant à la Résistance dans le Sud-Ouest à la fin du conflit, il prononce un éloge funèbre de Pétain en 1951 et fonde, avec Maurice Genevoix et Sacha Guitry, un groupe de défense de la mémoire du Maréchal, peu de temps avant la publication de Fabrice, en 1956. De là viennent naturellement quelques malentendus historiques, qui expliquent la désapprobation morale et littéraire de Jean Paulhan, de François Mauriac et de nombreux ex-maquisards, condamnant ainsi l’auteur de L’Atlantide au “purgatoire” évoqué en quatrième de couverture.

   Durablement installé, le doute masque l’extraordinaire richesse d’une œuvre elle-même paradoxale, où apparaissent malgré tout quelques lignes de force, et, en premier lieu, la présence permanente, dans chaque intrigue d’“héroïnes fabuleuses”, pour reprendre les termes de Jean-Paul Török . L’Antinéa de L’Atlantide, l’Alberte du roman éponyme (Alberte, 1926) et bien d’autres sont devenues des figures familières pour des milliers, voire des millions, de lecteurs. Brillant Don Juan, l’auteur a toujours rendu hommage aux femmes, qu’il estime : “J’adore les femmes. Tout me séduit chez elles […]. J’ai confiance en leur jugement. Il est rare, voyez-vous, qu’une femme ait tout à fait tort” . L’action des récits se situe dans tous les pays, sur les cinq continents : Océanie avec Erromango (1929), Irlande avec La Chaussée des Géants (1922), Afrique noire avec Feux d’artifice à Zanzibar (1955), Chine avec Le Désert de Gobi (1941), etc. Les thèmes et les tons sont variés, qu’il s’agisse de chanter la joie, de distraire à travers Le Déjeuner de Sousceyrac (1931), ou d’évoquer le deuil, la peine dans Les Amours mortes (1961) ou les brûlures de l’Histoire dans Fabrice (1956).

   Car, et c’est là un nouveau paradoxe, ce “faiseur de romans de gare”((Jean-Paul Török, Pierre Benoit, op. cit.), est aussi un être de lectures. L’évasion, les paysages exotiques, masquent trop souvent la profonde culture propre au créateur : “Pierre Benoit n’est pas un simple voyageur […]. Il est de la race des Loti et des Farrère, mais […] il est aussi féru d’informations et de savoir” (p. 149)). De fait, et derrière l’exotisme, les contrées lointaines, se cache le souvenir de lectures : “La chose qui m’intéresse le plus dans les pays que je traverse est le souvenir des écrivains qui les ont célébrés. […] On ne saurait avouer avec plus de franchise l’origine livresque de ses impressions. Il n’est que trop vrai pourtant : c’est Chateaubriand que je suis allé chercher à Jérusalem ; c’est Pierre Loti qui m’intéressait à Papeete, Lamartine à Beit-el-Din, Gérard de Nerval au Krak des Chevaliers”, affirme-t-il cette fois en août 1928, dans “La Martinique et Fort de France” .

   Romancier, critique, essayiste et traducteur, Gérard de Cortanze signe là une biographie exhaustive et passionnante, surprenante souvent, écrite dans un style sobre et poétique, empreint d’une délicate nostalgie. Par-delà le portrait d’un homme de Lettres fameux et reconnu de son vivant se dessine l’histoire de toute une génération, en proie aux tourments d’une période troublée, et sur laquelle il convient de porter un regard neuf.

Article en ligne sur le site nonfiction.

HOUELLEBECQ SOUS INFLUENCE (article paru dans la revue en ligne nonfiction, en juillet 2013)

Résumé : L’auteur-culte Michel Houellebecq a de nombreux intercesseurs, à la fois sur le plan littéraire et philosophique, écrivains et penseurs dont les théories et/ou les visions semblent parfois contradictoires.

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« Les tiroirs de Michel Houellebecq », Bruno Viard, PUF, 2013.

 

   Les influences de Michel Houellebecq sont multiples, et reflètent parfaitement un mode de pensée complexe, sinon paradoxal. Échappant totalement aux conceptions dominantes, l’auteur des Particules élémentaires oscille en permanence entre une cruauté, un sens de la provocation affirmé, et une forme de générosité, de lyrisme, de joie, pour ne pas dire de naïveté.

   Une des premières contradictions houellebecquiennes tient à la question sexuelle. L’écrivain croit effectivement que la vie est vouée à la souffrance, mais que le coït reste une source de félicité, sinon l’unique source de félicité, ce en quoi il se distingue radicalement de Saint Augustin et Schopenhauer, tous deux condamnant explicitement les plaisirs de la chair. Le sexe peut néanmoins devenir source de souffrance chez les êtres physiquement peu attrayants, tous victimes de la compétition érotique inhérente au système.

   À ce titre, le féminisme, lié à Mai 68 et au changement de mœurs, est condamné sans appel. Malheureuses une fois devenues vieilles, les féministes payent, en quelque sorte, le prix de ce qu’elles ont contribué à mettre en place. Antiféministe, Houellebecq est également contre toute libéralisation des mœurs, celle-ci n’aboutissant en réalité qu’à un renforcement de l’égoïsme, à un détachement familial et à l’absence d’amour parents-enfants. Ce libéralisme moral et sexuel, qui mène à la désunion, à l’individualisme forcené, à un jeunisme impitoyable, explique en grande partie l’acrimonie des personnages, tout à la fois veules, haineux, et racistes.

   Rien ne permet néanmoins d’affirmer que l’auteur adhère au propos de ces êtres de papier, ni même qu’il le condamne. Écriture du ressentiment, l’œuvre témoigne d’un cynisme inouï, mais possède aussi une sorte de pureté, une mystique du lien, de la tendresse et de l’enfance, toutes choses naturellement opposées à l’égoïsme. L’amour décrit et souhaité par Houellebecq est ainsi inconditionnel, total, et donc incompatible avec la notion de moi, de liberté individuelle.

   Les contradictions houellebecquiennes relèvent également du domaine philosophique. Ne voyant pas dans l’écriture de but en soi, Houellebecq, scientifique de formation, cherche effectivement à transmettre des idées, et, à ce titre, reste influencé par les grands penseurs du XIXe siècle, période charnière, à la naissance de la modernité.

   Politiquement, l’homme paraît difficile à situer. A priori de gauche, Houellebecq est trop pessimiste pour croire en l’homme, et surtout pour croire en un quelconque progrès : antilibérale sur le plan économique, la gauche l’est effectivement devenue sur le plan des mœurs, quand la droite, antilibérale sur le plan des mœurs, l’a toujours été sur le plan économique. Antilibéral sur le plan moral comme économique, à l’instar de Balzac, Houellebecq, partisan de la famille et hostile au mode de vie issu de Mai 68, n’est en réalité rattachable à aucun courant. Total, son antilibéralisme s’étend au domaine sexuel, et même poétique : l’écrivain défend ainsi la versification régulière à travers Rester vivant.

   Tout d’abord, le nom d’Auguste Comte, intellectuel là encore antilibéral, apparaît plusieurs fois dans les romans. Établissant un parallèle avec les Trente Glorieuses, Houellebecq voit dans les Trois Glorieuses le début du capitalisme économique, et la fin d’un certain modèle. De fait, cette période correspond aussi à la naissance de la philosophie comtienne et à l’émergence de certaines doctrines socialistes. Comte, qui apparaît fréquemment dans les romans de Houellebecq, rejette tout comme lui son époque. Héritier de Saint Simon, Comte, qui distingue trois états historiques (état théologique, état métaphysique et état positif), voit dans l’humanité la finalité des desseins divins, et, à ce titre, fonde une nouvelle religion basée sur la science, la connaissance, sans perspective de paradis, soit ce que Nietzsche nomme “arrière-monde”. Nostalgique d’un ordre ancien basé sur le christianisme, Houellebecq n’envisage dans la foi qu’un moteur d’organisation sociale, une source de lien. Percevant dans l’absence d’au-delà la cause de l’échec comtien (puisque le programme positiviste n’a jamais été appliqué), l’auteur de La Possibilité d’une île s’intéresse à la secte raélienne, et voit dans le clonage une forme de vie après la mort.

   Parallèlement, le romancier apprécie Pierre Leroux, autre saint-simonien utopiste, pourtant adversaire du positivisme d’Auguste Comte et de son exégète Prosper Enfantin, mouvement qu’il considère comme autoritariste. Inventeur du mot “socialisme”, Leroux combat à la fois l’idée de collectivisme absolu, mais aussi le capitalisme individualiste, pour trouver un moyen terme, l’“association”. Houellebecq, qui n’a pas foi dans le progrès, et donc dans le communisme (échec illustré par l’épisode cubain de Plateforme), pourrait souscrire au concept développé par Leroux. Pour autant, son gnosticisme, et la vision négative de la filiation propre aux personnages des Particules élémentaires, ne cadrent guère avec la religion de Leroux, chez qui l’au-delà se situe justement dans l’enfantement, seule existence post-mortem.

   Autre théoricien célèbre que l’écrivain cite souvent, Tocqueville, qui se défie de l’État et du “despotisme démocratique”, prône lui aussi l’association, sur le modèle de Leroux. Houellebecq, qui reprend certaines analyses tocquevilliennes à propos de la société contemporaine, conçoit l’individualisme comme une forme d’autisme, de repli total sur soi, de coupure. À l’inverse, Tocqueville comprend l’individualisme comme fruit de la compétition, donc du rapport à autrui, et, par-delà, estime que le gouvernement dit “démocratique” organise justement une sorte d’émiettement social, afin de briser les ambitions et les talents propres, pour conserver le pouvoir et exercer un contrôle.

   Nous retrouvons là une des principales contradictions de l’auteur, qui décrit à la fois le pur libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte, et qui pour autant dédaigne la notion même d’amour-propre, donc l’intersubjectivité (amour-propre dont bien des protagonistes, lâches et méprisables, semblent effectivement dépourvus). Le rejet houellebecquien de l’analyse psychologique le range dans la continuité comtienne, et l’éloigne du sociologue Gabriel Tarde, qui croit lui en la notion de mimésis, d’imitation et d’émulation réciproque. Le refus de l’individu, considéré en tant que pur solipsisme, conduit également Houellebecq à ne pas voir les mouvements de masse, et à ne pas traiter les grands crimes massifs du XXe siècle (essentiellement le nazisme et le stalinisme), de façon claire.

   Cette absence de psychologie en tant que telle est aussi tributaire de la philosophie de Schopenhauer, autre grand intercesseur. Une nouvelle fois, l’influence conjointe de Comte et du philosophe allemand a quelque chose de paradoxal. Pour Schopenhauer, en effet, l’homme est malheureux car la vie est mauvaise en soi, nihilisme que ne partage pas Comte, qui lui ne dénigre nullement l’histoire et le progrès, en considérant que le désastre contemporain est avant tout lié à l’individualisme, lui-même lié à l’évolution économique et sociale de son temps, après la fin de l’Ancien Régime. En définitive, Houellebecq ne peut réconcilier l’ontologie négative schopenhauerienne et l’historicisme comtien.

   Bouleversé, jeune homme, par la lecture du Monde comme volonté et représentation, Nietzsche, déteste lui aussi son époque, mais demeure très différent de Houellebecq du fait de sa conception virile de l’existence, son apologie de la force. L’écrivain est tout de même plus intéressé par la compassion schopenhauerienne que par la volonté de puissance nietzschéenne, et juge, à la différence de Rousseau, que la pitié n’a rien de naturel, mais provient au contraire d’un long travail de civilisation.

   Si l’on s’en tient aux influences littéraires qui irriguent l’œuvre, le dégoût de la filiation exprimé à plusieurs reprises pourrait éloigner Houellebecq de Hugo, mais le lier à Flaubert, (bien que Comte valorise, lui, la transmission). Proche de Nerval, à jamais hanté par le manque maternel et en quête d’amour, Houellebecq demeure sans doute plus proche encore de Balzac, maître et fondateur du roman réaliste. Refusant, toujours à l’image de Comte, la société bourgeoise née après 1830, Balzac est en effet l’un des grands modèles clairement revendiqué par Houellebecq, et ce dans tous ses livres. Ardent défenseur du catholicisme et légitimiste convaincu, Balzac, décrit les mécanismes économiques et boursiers dans la majeure partie de ses récits, pour mieux condamner le règne de l’argent et la perte de tout repère. Houellebecq s’inscrit définitivement dans la continuité romanesque de La Comédie humaine.

   L’aigreur de Balzac à l’égard du temps présent n’est pas sans rappeler le dégoût exprimé dans Le Spleen de Paris. Les Fleurs du mal sont plusieurs fois directement reprises dans les textes de Houellebecq, qui partage avec le génie symboliste un même sentiment d’abandon et un même écœurement à l’égard de la Nature. D’abord poète, Houellebecq assume pleinement le modèle baudelairien, et décrit avec horreur la ville moderne, dans La Poursuite du bonheur notamment. Enfin, Houellebecq, qui pourtant ne s’en réclame pas, rejoint Proust, qui lui ne croit ni en la vie mondaine, ni en l’amitié, mais seulement dans la littérature. Obsédé par le retour à la matrice originelle, c’est-à-dire la mère, le créateur de La Recherche du temps perdu raconte lui aussi des histoires d’enfants mal aimés.

   Parfois difficile à saisir dans sa globalité, l’œuvre houellebecquienne est donc riche de multiples influences, souvent paradoxales, mais toutes liées aux mêmes obsessions. Original, provocateur, Houellebecq reste fascinant, jusque dans ses incohérences

« RUE LUCIEN-LEUWEN » (article paru dans « L’ami du 20ème » de janvier)

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   Écrit en 1834 et demeuré inachevé, Lucien Leuwen met en scène un jeune homme de bonne famille, renvoyé de l’école Polytechnique du fait de ses idées républicaines, jugées subversives. Nommé lieutenant à Nancy, Lucien fréquente l’aristocratie locale, avant de se faire éconduire par une veuve royaliste, Madame de Chasteler, et de revenir dans la capitale tenter d’entrer en politique.

   Le roman, qui demeure inachevé, reste l’une des meilleures représentations de la Restauration[1]. En outre, le livre a donné son nom à une minuscule impasse coincée entre le village de Charonne et le Père-Lachaise, perpendiculaire à la rue Stendhal (auteur de l’œuvre en question). Longue de quatre-vingt-treize mètres, large de quatre, la rue Lucien-Leuwen ne comporte aucun bâtiment remarquable, mais demeure la seule voie de Paris à porter le nom d’un héros littéraire.

[1] Période qui succède au Premier Empire, et qui correspond au retour d’un régime monarchique, entre 1815 et 1830.

RENTRÉE LITTÉRAIRE: « LE FRANÇAIS » (JULIEN SUAUDEAU), éditions Robert Laffont

   Chers lecteurs,

   Comme chaque année, au mois de septembre, j’ai acheté le Magazine littéraire afin d’en savoir un peu plus sur la rentrée. Je me suis également fié à mes connaissances, à mes amis et à mon libraire habituel pour déterminer quels livres j’allais acheter, en essayant de ne pas me perdre dans une sorte de vertige consumériste livresque, et en essayant de valoriser la création nouvelle. Des proches m’ont passé Boussole de Mathias Énard, que je n’ai pas encore lu. J’ai, de mon côté, acquis 2084, où Boualem Sansal évoque l’islamisation en cours de son propre pays, l’Algérie, avant d’évoquer le même funeste phénomène en Europe, dans une sorte de vertige orwellien proche des prédictions de Houellebecq, mais avec un style radicalement différent. Troisième et dernier livre en ma possession, le bref mais incisif roman du jeune Julien Suaudeau, qui évoque une nouvelle fois la barbarie djihadiste. Vous me trouverez peut être islamo-obsédé. On est mauvais juge de soi-même. Je dirai simplement que les tensions internationales, et les risques propres à époque ne peuvent qu’imprégner le climat littéraire. Tout le monde semble un peu inquiet en ce moment. Mais je m’égare. D’un point de vue plus strictement littéraire, précisément, (car c’est là le sujet essentiel du moins en ce qui concerne ce blog), Le Français me paraît davantage évoquer le phénomène de démotivation d’une part de la jeunesse, l’éclatement des familles et l’anomie qui lui est consécutive, que le djihadisme en tant que tel. Anti-héros totalement athée et apolitique, le jeune narrateur de l’ouvrage glisse vers la violence armée par erreur, en quelque sorte, suite à un malentendu, un parcours de circonstances, à une longue errance géographique. Manquant de temps, je ne ferai pas d’article détaillé sur ce récit sombre et lucide. L’écriture en est brute, directe, avec quelques petites trouées poétiques. Ci-dessous, deux citations:

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   J’ai ouvert la fenêtre. Un petit avion agricole volait très bas au-dessus du plateau. La blancheur du ciel m’a fait mal aux yeux, et au même moment quelque chose s’est défait en moi. J’avais perdu mon endurance et ma patience: c’était comme si quelqu’un était mort, comme si je n’était plus d’ici. En regardant l’horizon blême, ratatiné par l’hiver, j’ai compris que je ne saurais plus jamais me contenter d’aussi peu. (p. 46)

   Les joues de Stéphanie étaient roses d’impatience quand elle a ouvert, et leur baiser a duré plus longtemps que le nôtre l’autre soir au café. Elle portait un jean bleu délavé et le même pull échancré que dans le bus. Le copain du fils Bianconi lui a mis la main entre les cuisses, le vent m’a ramené le rire étouffé de Stéphanie dans le cou de son amant, et la porte s’est refermée sur eux. Tout ce qui était encore vivant en moi s’est envolé à ce moment-là. Si quelqu’un était passé dans la rue, il n’aurait vu que le vent, le béton de notre ville et le ciel tout blanc au-dessus du plateau comme un grand drap tiré sur nos malheurs.  (p. 50)

Un article consacré au livre, sur le site Quatre sans quatre (cliquer sur le lien)

N.B.: N’hésitez pas à me faire part de vos découvertes de la rentrée, soit par commentaire ci-dessous, soit à mon adresse mail (etienne.ferdinand@yahoo.fr). « Page paysage » est aussi un lieu de dialogue.

GUERRIERS AMOUREUX, JEAN-LOUIS COSTES, Eretic, 2013 (critique parue dans « Saisons de Culture »)

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   Bizuté et racketté, reclus dans son HLM de Bobigny en compagnie d’une mère dépressive, Patou vend la drogue fournie par son ami et amant occasionnel Momo, un jeune beur. Amoureux de sa voisine Darlène, une adolescente haïtienne, fille de prostituée, Patou se voit doubler par Momo, qui prend plaisir à l’humilier publiquement, avant d’être arrêté et incarcéré. Menacés, agressés dans leur cité, Darlène et Momo fuient : l’une à New-York, en compagnie d’un pasteur évangéliste, l’autre en Guyane, où il se fait orpailleur. Devenu jihadiste en prison, Momo retrouvera par la suite Patou en Amérique du Sud, dans des conditions un peu particulières, et Patou retrouvera lui-même Darlène, dans des circonstances là aussi particulières…

   L’intrigue est riche en rebondissements, et, pour un peu, on se croirait en présence d’un roman d’aventures, une sorte de récit exotique plein de suspense, avec des horizons lointains. Rocambolesque, Guerriers amoureux n’a pourtant rien d’un ersatz de S.A.S., mais rappelle par moments -quoique de façon lointaine- Céline, une sorte de Voyage au bout de la nuit trash, punk. L’auteur fait en effet la part belle à l’argot actuel, au détour de phrases brèves, rythmées, savante furie verbale, rapide et efficace : Tout ce qui compte, c’est bander. Car adorer, c’est bander. Aimer désirer sans retenue. Bander dans sa queue et sa tête. Toujours bander. Jamais débander. Bander comme une lame aiguisée pour un dieu déguisé (p. 95). Saccadée, déployée par rafale, pareille langue épouse les contours d’une histoire violente, sinon extrêmement brutale, et qui s’apparente par moments à une exploration, voire un inventaire, de toutes les formes de perversions : sadomasochisme, nécrophilie, zoophilie et même coprophilie. Dépravés, capables des pires exactions, les personnages consomment également une quantité impressionnante de stupéfiants et d’alcool, en particulier en Amazonie. On pourrait parler de complaisance, de fascination morbide. Évoquons plutôt le « théâtre de la cruauté » d’Artaud, grande référence de l’écrivain-performer. Plongée sans concession dans l’âme humaine, à travers ses plus sombres reflets, semblable livre possède des vertus cathartiques, puisque, selon Aristote, au début de La Poétique (1448 b4) : Nous prenons plaisir à contempler les reproductions très fidèles de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité. De surcroît, le comique de situation reste omniprésent. Absurdes, les scènes prêtent souvent à sourire, à rire, et Guerriers amoureux tout entier ressemble à une farce, une comédie à l’humour noir.

   Derrière cette étrange drôlerie, ce scénario loufoque, se cache peut être une vision plus amère de la société actuelle, marquée par des tensions sociales, et, corollairement, des tensions communautaires. L’endoctrinement imposé à Momo puis son embrigadement au sein de la filière islamiste, de même que le racisme ordinaire et réciproque des protagonistes ne doivent rien au hasard, et apparaissent ici comme les stigmates, les symptômes du temps présent, du climat actuel : Étranger chez les immigrés, je sors le moins possible de chez moi. Ça m’évite de me faire tabasser ou violer l’anus. Je descends juste une heure vite fait, pour dealer aux gosses qui rentrent de l’école (p. 6). Au milieu de cette sauvagerie surnagent de vrais moments de bonheur, de tendresse. Défigurée par l’attentat perpétré par Momo sur Big Apple, Darlène reste aimée par Patou, qui finira par l’épouser. Au-delà, l’auteur, pourtant volontiers irrévérencieux dans ses spectacles, les opéras porno-sociaux, ou ses chansons[1], semble frappé par un véritable mysticisme, qui s’exprime essentiellement dans les derniers chapitres, notamment lorsque Manhattan saute et que seuls en réchappent quelques chrétiens, parmi lesquels Darlène, ultime survivante d’un désastre assimilé à l’Apocalypse, ou encore lorsque Patou baptise Momo avant de le tuer, dans un ultime règlement de compte, au milieu de la forêt vierge : J’ai embrassé mon vieux pote sur la bouche. Trois longues minutes entre Jésus et Marie. Son poing mourant s’est crispé dans mon cul. Les anges chauve-souris nous caressaient les cheveux (p. 275). Bien dans le ton des précédents romans, Viva la merda ![2], Grand père[3] et Un bunker en banlieue[4], Guerriers amoureux apparaît comme l’ouvrage le plus complexe, le plus abouti, et peut être aussi le plus lyrique, de Jean-Louis Costes.

[1] Cf. Catholique, 2005.

[2] Editions Hermaphrodite, Lantignié, 2003.

[3] Fayard, Paris, 2005.

[4] Eretic, Saint-Denis, 2008.

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