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MÉMOIRE DES POÈTES XXXIII, PAUL ÉLUARD (1895-1952), Cimetière du Père-Lachaise, division 97 (article paru dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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Banlieue, sanatorium…

   De son vrai nom Eugène Grindel (Éluard étant le patronyme de sa grand-mère Félicie), le futur poète naît le 14 décembre 1895 à Saint-Denis. Son père, qui ouvrira un bureau d’agence immobilière, travaille alors comme comptable, quand sa mère est couturière. Tuberculeux, le jeune Eugène interrompt ses études après le brevet, en 1912, et part se soigner dans un sanatorium suisse, près de Davos. En 1913 parait un recueil intitulé Premiers poèmes. Plusieurs textes paraissent également dans la Revue des Œuvres nouvelles. Toujours hospitalisé, le jeune auteur rencontre la Russe Héléna Diakonova, elle aussi malade. Vivement impressionné par la personnalité, la culture et l’audace d’Héléna, surnommée Gala, il compose de nombreux vers amoureux. Ensemble, les tourtereaux lisent intensément Nerval, Apollinaire, Lautréamont et Baudelaire… De retour à Paris, P. Éluard se lie avec l’ouvrier-relieur, bibliophile et anarchiste Alphonse-Jules Gonon (1877-1946), dit Savanoli. C’est le début d’une longue amitié. Original, anticonformiste, Savanoli est poursuivi par la police pour avoir défendu le principe de la fausse monnaie, conçue pour détruire la société bourgeoise…

La guerre, l’amour, Dada…

   Mobilisé comme infirmier militaire, puis dans l’infanterie, Éluard est traumatisé par la guerre. Ayant atteint sa majorité (vingt-et-un ans à l’époque) fin 1916, il épouse Gala le 21 février 1917 et quitte le front en mars, après avoir contracté une bronchite aigüe. Leur enfant naît l’année suivante, le 11 mai 1918 pour être exact : J’ai assisté à l’arrivée au monde, très simplement, d’une belle petite fille, Cécile, ma fille, écrit-il à un ami.
Alors que la victoire est proclamée, Éluard publie ses Poèmes pour la paix. La découverte de Dada est pour lui une véritable révélation. Parallèlement, le poète devient l’intime d’André Breton, et publie dans Littérature dès 1919. En février 1920, il fonde Proverbe, sa propre revue, tout en participant aux activités du groupe fondé par Tristan Tzara. Il assiste également à la première de Locus solus, pièce de Raymond Roussel abondamment huée par le public, le 8 décembre 1922, au théâtre Antoine, en compagnie de ceux qu’on commence à appeler les surréalistes. Le 6 juillet 1923, au théâtre Michel, avec Aragon, Breton, et Péret, il perturbe violemment la représentation du Cœur à gaz de Tzara, avec lequel il a rompu. Celui-ci appelle la police.

Vers le surréalisme

   Mars 1924. En proie au doute, Paul Éluard songe à tout effacer de sa vie poétique, et embarque à Marseille, à bord de l’Antinoüs. Il part d’abord pour Tahiti, puis voyage dans l’océan Indien. Las de l’errance, il revient en France fin septembre, en compagnie de Gala et de Max Ernst, qui l’avaient rejoint à Saïgon pour un singulier triangle amoureux. De retour à Paris, il participe activement aux premières activités du groupe surréaliste, et notamment à l’écriture d’Un cadavre, violent texte collectif, à charge contre Anatole France, disparu quelques jours plus tôt, et accusé d’avoir voulu la guerre. Toujours très proche de Breton, auquel il dédie Mourir de ne pas mourir, Éluard participe activement à toutes les manifestations du groupe, se livrant à diverses frasques, notamment au banquet de Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, boulevard Montparnasse, le 2 juillet 1925 : Breton, Aragon et les autres affrontent physiquement leurs adversaires, adoptant la « conduite scandaleuse » que leur reproche l’Association des écrivains combattants.          Début 1926, à la suite d’un article calomnieux de Maurice Martin du Gard (1896-1970, petit-cousin du romancier) contre Aragon, Breton, Éluard et Aragon lui-même mettent à sac le bureau des Nouvelles littéraires. Rien n’arrête ces jeunes révoltés, tous adeptes du cadavre exquis inventé par Max Morise (1900-1973), et du jeu de la vérité, soit de la pratique écrite de l’inconscient. Ils se retrouvent alors chez Breton, au 42 rue Fontaine, près de Pigalle.

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Engagement politique, ruptures, renaissance

   Suivi par Breton, Pierre Unik et Aragon, Éluard adhère au PCF, tout en déclarant: Le Parti français n’est pas pour moi le paradis, j’y trouverai des sujets de dégoût. Mais je ferai ce que je pourrai. Ou encore : si j’adhère au P.C. je ne suis pas décidé à priori à renoncer au surréalisme. Condamnant la politique coloniale française, et notamment l’intervention dans le Rif , les surréalistes écrivent alors dans Clarté, revue engagée. Le surréalisme sera désormais « au service de la révolution », comme il est annoncé dans le tract « La Révolution d’abord et toujours », dont le texte est reproduit dans le journal L’Humanité, le 21 septembre 1926.
L’activité littéraire se poursuit toutefois, et des liens sont noués avec les surréalistes belges, dont Paul Nougé, qu’Éluard et Breton rencontrent à Bruxelles. Toujours en septembre 1926 paraît Capitale de la douleur, avec un prière d’insérer signé Breton. Savourons ces quelques vers d’amour:

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards

   Rapidement, la politique rattrape les surréalistes, qui déchantent. Cosignée Aragon, Breton, Éluard, Péret et Unik, et publiée en mai 1927, la brochure Au grand jour constitue ainsi une tentative pour justifier leur adhésion au communisme, le parti se montrant méfiant. La rupture semble consommée pour Breton, qui n’assiste plus aux réunions de la cellule du gaz, à laquelle il est alors affecté. Parallèlement, la santé d’Éluard se dégrade encore. En mars 1928, ce dernier retourne au sanatorium d’Arosa, en Suisse, où il passe plusieurs mois, entretenant une vive correspondance avec les autres membres du groupe, lisant et écrivant beaucoup. Début mars 1929, il va voir les toiles de Max Ernst à Berlin.

Ruptures, rencontres…

   Un autre drame personnel se noue à l’été 1929. Ayant séjourné sur la Côte d’Azur, P. Éluard et Gala se rendent ensuite chez S. Dali, à Cadaqués, en Catalogne, en compagnie des Belges Camille Goemans et René Magritte. C’est la première rencontre, passionnée, de Gala et du peintre espagnol. Malade, Éluard doit, de son côté, retourner en Suisse, cette fois au sanatorium de Leysin. Il entame une relation (amicale), avec René Crevel, et rencontre René Char, dont il devient l’intime. Ensemble, les deux poètes errent dans Paris, où ils croiseront Maria Benz, dite Nusch, jeune femme perdue, près des grands magasins, un soir de mai 1930…
Char adhère au mouvement la même année, et son nom est cité dans le second Manifeste du surréalisme. Une violente crise secoue alors le groupe. Breton exclut Desnos, Baron, Leiris, Prévert, Queneau, Limbour et Masson. En retour, ceux-ci publient Un cadavre, violent pamphlet qui cette fois attaque Breton, et non plus A. France, en janvier 1930. Éluard, de son côté, soutient son ami. Le surréalisme est scindé en deux. Les heurts se multiplient, notamment lorsque Buñuel et Dali projettent L’Âge d’or, film rapidement interdit par la police, et attaqué par l’extrême-droite, ou lorsque les surréalistes protestent contre l’exposition coloniale, en mai 1931. L’engagement se poursuit donc, et la plupart des membres adhèrent à l’Association des Artistes et Écrivains Révolutionnaires (AAER), fondée par Paul Vaillant-Couturier.
Gala quitte finalement Éluard pour Dali, avec lequel elle se remarie. Déprimé, le poète se met finalement en couple avec Nusch, dont il devient amoureux fou.

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Paul et Nusch.

L’aventure surréaliste, de 1932 à la guerre

   Les années 30 sont marquées par bien des doutes, tant sur le plan politique que littéraire. En 1932, Aragon, qui milite désormais réellement au PCF, est accusé de démoraliser l’armée, pour avoir écrit le poème « Front rouge ». Les surréalistes, dont Éluard et Breton, prennent à contre-cœur sa défense dans Misère de la poésie. Aragon, fidèle à l’intransigeance du parti, aux réticences de ses dirigeants face aux surréalistes, récuse peu ou prou ce soutien. S’ensuit une nouvelle crise au sein du groupe, qui a toujours entretenu des rapports distanciés avec l’engagement à proprement parler. La rupture est consommée en mars 1932, lorsqu’Aragon se trouve définitivement exclu. Breton, Éluard et Crevel, de plus en plus sceptiques touchant l’AAER (cf. plus haut), sont finalement mis à l’écart par le PCF dès 1933, alors même qu’Adolf Hitler devient chancelier. Le divorce est totalement consommé lors du congrès des écrivains pour la défense de la culture, du 20 au 25 juin 1935, quand Breton et le délégué soviétique Ilya Ehrenbourg s’écharpent violemment. Les surréalistes n’en n’adhèrent pas moins au comité de vigilance antifasciste, et soutiennent intellectuellement la république espagnole, bientôt confrontée à la révolte franquiste. Éluard publie d’ailleurs « Novembre 36 », premier poème réellement politique, hommage au Front Populaire, dans L’Humanité, le 17 décembre 1936.

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   L’engagement de Paul Éluard est alors total, et va précipiter sa rupture avec l’ami de longue date, André Breton. Les deux poètes, qui ont coécrit plusieurs ouvrages, dont L’Immaculée conception, mais aussi le Dictionnaire abrégé du surréalisme (qui tiendra lieu de catalogue à l’Exposition internationale du surréalisme à Paris, en octobre 1937), se brouillent en mai 1938 suite à la parution du poème « Les vainqueurs d‘hier périront dans la Commune ». Breton soutient désormais Trotski, (qu’il rencontrera d’ailleurs au Mexique), quand Paul Éluard reste dans la droite ligne du PCF.
Qualifié de « dangereux anarchiste » par les autorités de Vichy, Breton fuit la guerre aux États-Unis en mars 1941, Éluard reste en France, après sa démobilisation, en juin 1940. Nusch, qu’il a épousée en août 1934, l’accompagne dans sa clandestinité chez Christian Zervos, à Vézelay, puis chez le libraire Lucien Scheler, et enfin à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Littérature et engagement se confondent alors totalement, puisque l’auteur ne sépare pas sa poésie du combat. Éluard, qui demande sa réinscription au parti communiste, publie Poésie et vérité, recueil qui sera parachuté dans les maquis par la Royal Air Force, et qui contient notamment le célébrissime poème « Liberté » :

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

   Citons aussi L’Honneur des poètes, co-écrit avec Aragon et avec d’autres résistants, publié aux éditions de Minuit, alors clandestines.

Succès et infortunes

   Après la Libération, P. Éluard, qui a fait partie du Comité des écrivains, connaît une incroyable notoriété. Les conférences s’enchaînent à un rythme soutenu, en France comme à l’étranger, et notamment dans les pays du bloc de l’Est, dont la Tchécoslovaquie ou l’ex-Yougoslavie. Le malheur ne tarde cependant pas à frapper. Le 28 novembre, la belle Nusch, compagne des mauvais jours, fille de rue devenue femme du grand homme, est emportée par une hémorragie cérébrale. Éluard, alors en Suisse pour raisons de santé, est anéanti, et sombre rapidement dans la dépression. Le souvenir de Nusch, qui l’a accompagné après son divorce d’avec Gala, qui l’a soutenu pendant la guerre, ne cesse de la hanter. Il lui dédie les poèmes du recueil Le temps déborde, paru le 16 juin 1947 sous le pseudonyme de Didier Desroches :

LES LIMITES DU MALHEUR

Mes yeux soudain horriblement
Ne voient pas plus loin que moi
Je fais des gestes dans le vide
Je suis comme un aveugle-né
De son unique nuit témoin

La vie soudain horriblement
N’est plus à la mesure du temps
Mon désert contredit l’espace
Désert pourri désert livide
De ma morte que j’envie

J’ai dans mon corps vivant les ruines de l’amour
Ma morte dans sa robe au col taché de sang.

Frénésie et disparition…

   Éluard sort cependant du naufrage, de la mélancolie, et poursuit ses voyages. On le voit ainsi en Grèce, aux côtés des partisans, s’adresser aux monarchistes, depuis les tranchées, à l’aide de haut-parleurs, le 10 juin 1949. Quelques mois plus tard, en septembre, il rencontre une certaine Suzanne-Odette Lemor, dite Dominique Lemor (1914-2000), jeune divorcée de trente-cinq ans, mère d’une petite fille, au cours du Congrès mondial de la paix, à Mexico. De presque vingt ans sa cadette, la belle brune accompagne le poète dans les derniers moments de sa vie, notamment en URSS, et lui inspire ces vers superbes :

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour.

   Dominique devient ainsi la troisième et dernière épouse de Paul Éluard en 1951, et semble l’apaiser, comme en témoigne le titre de Phénix, recueil publié la même année. L’homme, qui se déplace sans cesse, notamment à Moscou (pour la commémoration du 150ème anniversaire de la naissance de Victor Hugo et pour le centième anniversaire de la mort de Gogol), montre des signes de faiblesse. En août 1952, il quitte précipitamment la Dordogne pour se faire soigner à Paris, suite à une crise cardiaque. Un second infarctus le terrasse, le 18 novembre 1952, dans sa résidence secondaire de Charenton-le-Pont, au 52 rue de Gravelle. Située à la lisière du bois de Vincennes, dans un quartier bourgeois, la maison beige est ornée d’une plaque commémorative, avec les mots suivants:

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Ici a vécu, est mort, le Poète Paul ÉLUARD
1895-1952

 

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Funérailles et postérité

   Éluard, qui, n’a pas cinquante-sept ans, laisse derrière lui une œuvre considérable, poétique et théorique. Plusieurs établissements scolaires, plusieurs voies, portent son nom, et le titre Bonjour tristesse, premier roman de Françoise Sagan, publié en 1954, constitue un hommage direct, une citation extraite d’ « À peine défigurée », dans La Vie immédiate, paru en 1932 :

Bonjour tristesse.
Amour des corps aimables.
Puissance de l’amour
Dont l’amabilité surgit
Comme un monstre sans corps.
Tête désappointée.
Tristesse, beau visage.

   Évoquons également le prix Paul Éluard, décerné par la Société des poètes français. Évoquons plus encore le musée qui lui est consacré, à Saint-Denis, sa ville natale, au 22 bis rue Gabriel Péri, dans le magnifique pavillon blanc entouré d’un jardin, bâti au XVIIIème siècle pour accueillir Louis XV lorsqu’il venait voir sa fille Louise de France. Le visiteur y admire plusieurs œuvres d’art, léguées par Dominique après la mort de son mari, ainsi que des manuscrits originaux.
   Ce jour-là, le monde entier était en deuil, déclare le jeune écrivain Robert Sabatier (1923-2012) lors de l’enterrement d’Éluard, le 22 novembre 1952. Le gouvernement lui a refusé des funérailles nationales, mais le poète est accompagné de nombreux anonymes, de ses amis surréalistes et de militants du PCF. Inhumé presque en face du mur des Fédérés, tout à fait au Nord du Père-Lachaise (sa tombe figure sur le plan fourni à l’entrée, et borde l’allée), Paul Éluard côtoie Barbusse, Vaillant-Couturier, Duclos ou le Colonel Fabien, sous une sépulture sobre, grise, ornée de gazon et naturellement dépourvue de tout symbole religieux.

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Musée Paul Éluard à Saint-Denis.

 

Un acteur essentiel du groupe surréaliste

   Auteur de nombreux tracts, ayant prononcé plusieurs conférences à travers l’Europe, Paul Éluard demeure incontournable dans l’aventure surréaliste. L’homme fait d’ailleurs figure d’intime, aux yeux de Breton, qui lui dédie notamment Le révolver à cheveux blancs, en 1932, et P. Éluard prendra la défense de son ami lors des diverses crises qui agitent le groupe.
Outre les graves désaccords politiques, qui aboutiront à une rupture définitive en 1938, Breton reproche à Éluard son moralisme bourgeois, notamment lors d’un incident bien précis, lorsque les deux hommes fréquentent encore Dada. Le 25 avril 1921, réuni au café Certa, passage de l’Opéra, le groupe retrouve le portefeuille d’un serveur. S’ensuit un débat : que faire de l’argent ? Breton désire l’utiliser pour régler l’addition, quand Éluard, très riche, décide de le rendre, ce qui agace le premier. Éluard jouit de l’aisance financière qui fait défaut à Breton, et rencontre davantage de succès, ce qui créé une rivalité. Enfin, Breton ne supporte que difficilement le triolisme sexuel que partagent Éluard, Ernst et Gala, ou encore leur amitié avec Dali, surnommé « Avida Dollars ». Après leur brouille, Breton qualifiera Éluard de « partousard », tout en regrettant leur complicité : Je me suis résigné à la séparation que lorsque j’ai acquis la certitude que [le] courant ne pouvait plus être remonté et que je me suis trouvé devant ce dilemme : ou bien m’éloigner de toi, ou bien devoir renoncer à m’exprimer sur ce qui constitue, avec le fascisme, la principale honte de notre temps [le stalinisme]… Il y allait pour moi de la signification même du surréalisme et de ma vie, écrit-il à Éluard, après son retour du Mexique, toujours en 1938.
Douze ans plus tard, en 1950, Breton adresse cependant une lettre ouverte à l’auteur de Capitale de la douleur, lui demandant instamment d’intervenir en faveur du tchèque Kalandra (1902-1950), surréaliste qu’ils avaient rencontré à Prague. L’auteur de Nadja essuie un refus, et Kalandra, accusé d’espionnage, est pendu.

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MÉMOIRE DES POÈTES XV: ALAIN JOUFFROY (1928-2015), Cimetière du Père-Lachaise, division 49. (article publié dans « Diérèse » 70, printemps-été 2017)

 

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   Né à Paris, non loin du parc Montsouris, le 20 décembre 1928, Alain Jouffroy assiste, lors d’un voyage en Espagne en 1936, à la violence de la guerre civile, épisode qui le marquera fortement. Ayant commencé, très jeune, à écrire et à peindre, il croise par hasard André Breton en 1946 dans un hôtel finistérien d’Huelgoat, et devient membre du mouvement surréaliste. Il y fréquente notamment Victor Brauner (enterré au cimetière Montmartre), Stanislas Rodanski, Sarane Alexandrian (incinéré, et présent dans le columbarium, division 87), ainsi que Claude Tarnaud. Exclu deux ans plus tard, A. Jouffroy, qui a également côtoyé Henri Michaux et Francis Picabia, théorise la notion « d’individualisme idéologique », avant de se faire connaître en tant que critique, notamment à travers les revues L’œil et Arts, et d’épouser Manina (1918-2010), artiste vénitienne dont l’influence le marque fortement. Ayant rencontré notamment Marcel Duchamp, Daniel Pomereulle, Roberto Matta, Jouffroy refuse tout sectarisme politique, et, en compagnie de Jean-Jacques Lebel, introduit le pop art, ainsi que la Beat Generation, dans l’Hexagone, tout en se réconciliant avec Breton, jusqu’à produire la première anthologie de poésie surréaliste dans la collection NRF/Poésie Gallimard
L’homme, qui s’est remarié à Laetitia Ney d’Elchingen, descendante du poète franco-allemand Heinrich Heine (inhumé, comme V. Brauner, au cimetière Montmartre) participe activement à mai 68, déploie une intense activité de critique artistique, tout en « révélant » Michel Bulteau et Mathieu Messagier, auteur du célèbre Manifeste électrique aux paupières de jupe, et en fondant les Éditions étrangères, avec Christian Bourgois. La période est extrêmement féconde : Jouffroy publie des essais, comme Les Pré-voyants, (1974), mais aussi les aussi des poèmes, des manifestes politiques, et un intéressant roman autobiographique, avec Le roman vécu, paru en 1978. Il dirige parallèlement la revue XXème siècle, de 1974 à 1981.
Une nouvelle rupture créatrice se produit, après la séparation d’avec sa troisième femme, l’actrice Adriana Bodgan. Au début des années 80, Jouffroy s’intéresse effectivement à la civilisation d’Extrême-Orient, et, devenu conseiller culturel à l’ambassade de France à Tokyo, entre 1983 et 1985, organise les premiers sommets culturels franco-japonais, tout en se passionnant pour le bouddhisme zen. Il épouse la designer Fusako Hasae, puis, de retour en France, créée le Club, sorte de société informelle regroupant artistes et auteurs, en collaboration avec le philosophe Félix Guattari. Il y fait connaissance avec le peintre Christian Bouillé, et entame dès lors une œuvre plastique importante, les fameux Posages, aux confins du collage, et du montage. Influencé à la fois par Nietzsche, Rimbaud, et l’art nippon, auteur d’une centaine de livres tous extrêmement divers, Alain Jouffroy nous a quitté le 20 décembre 2015, et repose désormais sous une tombe fort sobre de la 49ème division. Mais laissons la parole au créateur, à travers ces quelques vers d’amour, intitulés « À toi », et dédiés à la plasticienne Manina, évoquée plus haut .

À toi la stupeur immobile de ma joie
Mon sourire de marbre blanc
Mon regard lavé dans la source du sous-bois
À toi mes mains de ville ouverte
À toi mes genoux d’écureuils
À toi ma voix la plus lointaine
À toi tout ce qui tisse nuit et jour à travers moi
À toi la lagune où nous nous sommes connus
À toi les revenants du soleil
À toi ces palais de lilas dans nos yeux
À toi tout ce qui est tout ce qui change
À toi
L’explosion de la perle au cœur de l’oiseau noir
Venise, 1954-1956

NB: Alain Jouffroy (1929-2015) : La tombe se situe donc dans la 49ème division, 2 lignes de tombes face à la 50ème division et 15 lignes face à la 45ème division.

BASKINE À CORDES

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   Le peintre surréaliste franco-ukrainien Maurice Baskine (1901-1968), dont je parlerai plus en détail dans un prochain « Tombeau des poètes », a fait l’objet d’une rétrospective au musée d’art de Cordes-sur-Ciel, dans le Tarn. Alchimiste, écrivain, et éditeur, avec sa compagne Rafael de Surtis, Paul Sanda (qui a publié mes Petites fables en 2009), évoque la figure de cet artiste injustement méconnu.

 

MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89. Article à paraître dans « Diérèse » 74 (automne hiver 2018)

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

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   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

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   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

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La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

MÉMOIRE DES POÈTES XIV: GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), cimetière du Père-Lachaise

DIVISION 49

Gérard de Nerval (1808-1855)

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Gérard de Nerval, par Nadar

   De son vrai nom Gérard Labrunie, Gérard de Nerval naît à Paris le 22 mai 1808 et se trouve immédiatement placé en nourrice à Loisy, dans le Valois, région qui restera toujours très présente dans ses œuvres. Médecin militaire attaché à l’armée impériale, son père, Etienne Labrunie, est envoyé en Allemagne, et notamment à Gross-Glogau, en Silésie, où sa jeune épouse, épuisée par le froid et par les voyages, meurt fin 1818. Orphelin de mère, le futur écrivain est éduqué par son oncle Antoine Boucher à Mortefontaine. Comme il le racontera en 1854 dans Promenades et souvenirs, il ne revoit son père que bien plus tard, et s’installe avec lui dans la capitale en 1814, rue Saint-Martin : J’avais sept ans et je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai “Mon père !… Tu me fais mal !”. De ce jour mon destin changea.  Entré au lycée Charlemagne en 1822, Gérard se lie d’amitié avec Théophile Gautier. Il écrit alors ses premiers poèmes, et compose même un recueil entier, intitulé Poésies et poèmes de Gérard L., 1824, et donné à son ami Arsène Houssaye en 1852. En 1826 paraissent ses Élégies nationales, à la gloire de Napoléon, ainsi que plusieurs satires dirigées contre l’Académie française qui a préféré Charles Brifaut, aujourd’hui oublié, à Lamartine, toujours célébré. Début 1828 paraît également sa traduction de Goethe. La même année, au mois de mai, Nerval entre en apprentissage chez un notaire pour contenter son père, puisque l’homme voit d’un mauvais œil les aspirations littéraires de son fils.

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La bataille d’Hernani, 23 février 1830

  Le 23 février 1830, convoqué par Hugo, il n’en fait pas moins partie du claque de la bataille d’Hernani. Vêtus de rouge, les jeunes Romantiques défendent la pièce, alors violemment attaquée par les auteurs classiques, qui en dénoncent l’audace dramatique et stylistique. Nerval, qui publie de nouvelles traductions de poésies allemandes, abandonne bien vite toute activité professionnelle, et, lié au Petit-Cénacle groupé autour du sculpteur Jehan Duseigneur, effectue deux séjours à la prison Sainte-Pélagie pour tapage nocturne. Il y rencontre notamment le mathématicien surdoué Évariste Gallois, comme il le racontera dans ses Petits châteaux de Bohème. En 1831, il adopte son pseudonyme définitif en souvenir du Clos-de-Nerval, lieu-dit près de Loisy, dans le Valois. Le Prince des sots et Lara, ses premières pièces de théâtre sont alors données à l’Odéon. Toujours officiellement étudiant en médecine, il assiste également son père pour soigner l’épidémie de choléra qui sévit dans la capitale l’année suivante.

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Jenny Colon (1808-1842)

    On pense que l’écrivain aurait rencontré une première fois la jeune actrice Jenny Colon en 1833. Séparée de l’acteur Pierre-Chéri Lafont, la comédienne exerce immédiatement une profonde fascination sur Gérard, qui entre en rivalité avec le banquier William Hope. Poursuivant sa vie de bohême aventureuse, et riche de l’héritage familial légué par son grand-père, Nerval visite à la fois le Midi et également l’Italie du Sud, qui aura un profond écho dans son œuvre, notamment sur Les Chimères, où se trouve évoqué Naples, et le Pausilippe altier : Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse/Au Pausilippe altier, de mille feux brillants (« Myrtho »). Gérard s’engage alors dans la désastreuse aventure du Monde dramatique, revue conçue pour célébrer Jenny Colon, et qui, dès 1835, le laissera profondément endetté. Ses amis du Cénacle de la « Bohême galante » regroupée impasse du Doyenné autour de T. Gautier, et d’Arsène Houssaye (1814-1896) l’aident néanmoins après la liquidation du journal en juin. Grâce à Alphonse Karr (1808-1890), Nerval signe ainsi plusieurs articles dans Le Figaro, et dans La Charte de 1830, feuille favorable à la politique de François Guizot (1787-1874), ministre de l’Intérieur. Co-écrit avec Alexandre Dumas, dont seul le nom apparaît pourtant sur le livret, accompagné par la musique d’Hippolyte Monpou (1804-1841), Piquillo n’attire pas les foules à l’Opéra-Comique. Jenny Colon[1], qui interprète le personnage de Sylva, fait un mariage de raison avec le flûtiste Leplus. Elle mourra en 1842, à trente-trois ans seulement, épuisée par ses maternités et par les tournées en province. Nerval, de son côté, voyage en Allemagne, et, à court d’argent, compose le drame Léo Burckart, en août-septembre 1838. Plusieurs pièces sont alors données, parmi lesquelles L’Alchimiste (co-écrite une nouvelle fois avec Dumas, représentée à la Renaissance), et Léo Burckart, dans une version remaniée. L’écrivain traverse une première phase de dépression nerveuse, et connaît de nombreux soucis financiers. Le gouvernement de Louis-Philippe, qui a retardé la représentation de ses œuvres du fait de la censure dramatique, lui offre alors la possibilité de partir en Autriche pour une mission officieuse, en octobre 1839. Il y rencontre notamment Franz Liszt et Maria Pleyel.

   voyage en orient

   À Paris, il poursuit son travail journalistique, avant de repartir en 1840 pour Bruxelles, à l’occasion d’une nouvelle représentation de Piquillo, en décembre. Il y voit Jenny Colon pour la dernière fois. Malheureux, criblé de dettes, Nerval fait une première crise de folie en février 1841, et, en mars, entre dans la clinique du Docteur Blanche, à Montmartre. Aidé financièrement par des amis, Nerval prend le bateau à Marseille fin 1842, séjourne en Grèce, au Liban, en Turquie, à Malte, d’où il rapporte son magnifique Voyage en Orient, paru en 1851. Les années suivantes, il poursuivra ses excursions en Flandres, aux Pays-Bas, et en Angleterre, tout en effectuant de petits trajets en région parisienne, promenades dont les Souvenirs et les nouvelles des Filles du feu gardent l’empreinte. Parallèlement, il écrit son drame Les Monténégrins, et collabore à divers périodiques, ce qui lui permet de rencontrer Félix Tournachon, dit Nadar, qui le photographie, dans un portrait demeuré célèbre. Ses traductions d’Heinrich Heine, corrigée avec l’auteur lui-même en mars 1848, paraissent dans La Revue des Deux-Mondes. Une nouvelle crise de folie l’amène à la clinique du Docteur Aussandon, en avril 1849, ce qui ne l’empêche pas de participer à diverses revues ésotériques.

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La clinique du Docteur Blanche, à Montmartre.

   Les années suivantes sont dominées par l’instabilité, mais demeurent les plus fécondes, d’un point de vue strictement littéraire. Effectuant de nouveaux aller-retours entre l’Allemagne, la France, la Belgique, et la banlieue parisienne, Nerval poursuit une intense activité théâtrale et journalistique, tout en subissant divers internements. En 1852, il signe un contrat de publication pour Les Petits Châteaux de Bohême, récit en prose qui évoque les années de jeunesse, à l’instar des Nuits d’octobre. En décembre 1853, il achève l’écriture de plusieurs chefs d’œuvre, passés à la postérité : Les Contes et facéties, Les Filles du feu suivies des sonnets des Chimères. En mars 1854, ayant reçu de l’argent pour mener une mission en Orient pour le gouvernement, il doit renoncer à tout départ lointain, du fait de ses soucis de santé. Toujours aidé par l’État grâce à un système de bourse, Gérard n’en part pas moins outre-Rhin en mai, et rend hommage à sa mère à Glogau. Début août, il revient à la clinique du docteur Blanche, et y écrit Aurélia, récit cathartique, sur les conseils du médecin. L’intervention de la Société des Gens de Lettres provoque sa « libération », en octobre. Ruiné, Gérard se retrouve sans domicile fixe, à l’approche de l’hiver. Le 20 janvier 1855, Théophile Gautier et Maxime Du Camp le voient à La Revue de Paris. Cinq jours plus tard, après avoir dîné dans un cabaret des Halles, il erre en plein Paris, par moins dix-huit degrés. La nuit sera blanche et noire aurait-il écrit. Le lendemain matin, à l’aube, il se pend à une grille, rue de la Vieille-Lanterne, non loin de l’actuel théâtre du Châtelet. Il n’a que quarante-six ans.

  nervalMalgré son suicide, et malgré ses orientations païennes, Nerval a droit à une cérémonie religieuse à Notre-Dame, puis on l’inhume dans la 49ème division, juste en face de Balzac, et non loin de Charles Nodier, sous une magnifique colonne en marbre blanc surmontée d’un vase, sans crucifix, avec pour seule inscription son nom de plume. Un lecteur a récemment y a accroché un homard en plastique : la légende veut effectivement que le poète se soit baladé avec un crustacé tenu en laisse sur les marches du Palais-Royal :  » En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… », aurait-il déclaré aux passants intrigués.

  Mort en 1855, Nerval n’a évidemment jamais fait partie du mouvement surréaliste, et ne figure pas dans la fameuse Anthologie de l’humour noir. André Breton n’en n’éprouve pas moins une profonde admiration pour un des grands intercesseurs du mouvement, quand Antonin Artaud, interné à Rodez, évoque fréquemment, un siècle après, son compagnon d’infortune. Appartenant, comme Pétrus Borel (inhumé en Algérie), au romantisme tardif, Nerval, dans ses derniers textes, témoigne d’un profond drame intérieur, et développe un univers onirique extrêmement riche, ce que l’universitaire Jean-Pierre Richard appelle géographie magique dans l’essai Poésie et profondeur[2]. Ayant été initié aux mystères druzes lors de son voyage en Syrie, le poète, qui, déclare avoir au moins dix-sept religions, rend d’ailleurs hommage à Jacques Cazotte ou à Restif de la Bretonne, à travers une série de courts récits biographiques parue en 1852, Les Illuminés. Teintée d’occultisme, de références ésotériques et alchimiques, son œuvre, à l’instar des Chants de Maldoror, annonce ainsi clairement l’esthétique surréaliste. Le rêve est une seconde vie lisons nous ainsi au début d’Aurélia, sous la plume du poète maudit. Citons, pour terminer, ces célèbres et très beaux vers tirés des Odelettes, et qui témoignent assez bien d’un art tour à tour léger et grave :

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets!

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Ulysse et Calypso - Arnold_Böcklin - wiki

« Ulysse et Calypso », Arnold Böcklin

[1] Cette dernière est enterrée au cimetière de Montmartre, dans la division 22, en compagnie de son mari, non loin des surréalistes Philippe Soupault, Victor Brauner et Jacques Rigaut.

[2] Seuil, 1955.

MEMOIRE DES POÈTES XIII: ANDRÉ PIEYRE DE MANDIARGUES ET SA FEMME BONA (Cimetière du Père-Lachaise)

André Pieyre de Mandiargues peint par sa femme Bona

André Pieyre de Mandiargues peint par sa femme Bona

DIVISION 14
Né le 14 mars 1909 à Paris au sein d’une famille calviniste aisée d’ascendance à la fois languedocienne et normande, André Pieyre de Mandiargues est un élève médiocre qui s’ennuie à l’école. Devenu rentier avant même sa majorité grâce à l’héritage paternel, il entame une licence de Lettres, puis, fasciné par la civilisation étrusque, étudie l’archéologie tout en parcourant l’Europe et le Proche-Orient. Il fréquente aussi assidûment le milieu littéraire et artistique de la capitale, et se lie d’amitié avec le photographe Henri Cartier-Bresson, Lanza del Vasto, mais également les surréalistes Léonora Carrington (1917-2011, inhumée à Mexico), Léonor Fini (1918-1996), avec laquelle il vivra un temps, et Max Ernst (1891-1976. Ses cendres reposent au columbarium, case 2102). En 1943, réfugié à Monte-Carlo pour fuir la guerre, André Pieyre de Mandiargues publie à compte d’auteur Dans les années sordides. Suite de singuliers poèmes en prose, riches en images et en métaphores, ce premier recueil illustre les obsessions propres au créateur, son érotisme, mais aussi une certaine attirance pour le macabre, une esthétique à la fois fantasque et morbide. En 1963, La motocyclette le révèle au grand public. Très singulier, le récit décrit le péril de Rébecca : âgée de dix-neuf ans, la jeune amazone quitte le domicile conjugal, en Alsace, pour rejoindre, à moto, la ville allemande d’Heidelberg, où l’attend son amant. Le livre procède, une nouvelle fois, d’une puissante et puissante sensualité. Ayant reçu le prix Goncourt en 1967 pour son roman La marge, qui décrit l’errance d’un homme traumatisé à Barcelone, puis le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1979, André Pieyre de Mandiargues continue à écrire romans et poèmes jusqu’à sa mort, le 13 décembre 1991. À l’âge de quatre-vingt-deux ans, ce grand collectionneur d’objets pornographiques, qui a préfacé Pierre Loüys, laisse derrière lui une importante œuvre, qui compte également d’intéressants essais et traductions, parmi lesquelles celles d’Octavio Paz, qu’il contribue à faire découvrir au public hexagonal, mais aussi celles de William Butler Yeats ou de Yukio Mishima. Moins connues sans doute, ses correspondances avec Jean Paulhan ou Francis Ponge sont également très riches, et révèlent une sensibilité complexe, un grand éclectisme. Pieyre de Mandiargues, qui n’a jamais à proprement parler fait partie du groupe surréaliste, mais qui l’a fréquenté, tout en consacrant plusieurs textes à Arcimboldo (Arcimboldo le merveilleux, Robert Laffont, 1977), Hans Bellmer (Le Trésor cruel de Hans Bellmer, Le Sphinx, Paris, 1979), peut être rattaché, du fait de son inspiration, au courant. Procédant d’un univers fantasmatique trouble, et d’un imaginaire débordant, quoique habilement maîtrisé, les livres de Pieyre de Mandiargues, poursuivent l’inspiration de Breton, et y participent. Toujours redécouverts, ces derniers ont parfois été portés à l’écran : en 1976, La Marge est ainsi adaptée par Walerian Borowczyk (1923-2006, inhumé au Vésinet, dans les Yvelines), quand une version filmée de la nouvelle « La Marée » constitue la première saynète des Contes immoraux, où nous retrouvons Fabrice Luchini. André Pieyre de Mandiargues se situe au cœur d´un blason baroque qui s´ouvre des poètes élisabéthains au surréalisme, du dolce stil nuovo au romantisme allemand. Chez lui se réconcilient le rêve méditerranéen et le songe nordique, au soleil noir étincelant d´Eros, écrit Salah Stétié (in Mandiargues, Seghers, Paris, 1978).

Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona

Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona

   D’abord inhumé dans la trente-cinquième division, André Pieyre de Mandiargues repose aujourd’hui dans la quatorzième, aux côtés de son épouse, Bona Tibertelli de Pisis (1926-2000). Nièce de l’artiste ferrarais Filippo de Pisis, cette dernière apprend la peinture dans un institut de Modène, puis vient à Paris, où elle fréquente les surréalistes, avant d’épouser l’homme de lettres en 1950. Très amoureux, ce dernier consacre un essai au travail de sa femme, Bona, l’amour et la peinture (éditions Skira, Genève, 1971). Exposée à la fondation Berggruen, en Allemagne, puis à Milan, dans son pays d’origine, Bona découvre la technique du collage lors d’un voyage au Mexique en 1958, et en fait son mode d’expression plastique préféré. Également auteure, Bona a écrit un récit (La cafarde, Mercure de France, 1967), une autobiographie (Bonaventure, Stock, 1977), et des Poèmes (Fata Morgana, 1988). Elle figure également dans le très beau livre de Georgiana Colvile, Scandaleusement d’elles. Trente-quatre femmes surréalistes (Jean-Michel Place, Paris, 1999).

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Photo trouvée sur le site de l’APPL (Association des Amis du Père Lachaise)

PS: Selon certaines sources, la tombe d’André Pieyre de Mandiargues se trouverait en réalité dans la treizième division du Père-Lachaise. Je vérifierai et apporterai une correction si nécessaire très prochainement.

MEMOIRE DES POETES II, Cimetière de Saint-Mandé Nord, Juliette Drouet (1806-1873) et Jacques Grandville (1803-1846)

CIMETIÈRE COMMUNAL DE SAINT-MANDÉ NORD (24 avenue Joffre, 94160 SAINT-MANDÉ, Station Saint-Mandé, ligne 1)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

   Créé en 1823, le cimetière communal de Saint-Mandé Nord est bien situé dans le département du Val de Marne (à la différence du cimetière de Saint-Mandé Sud). Parfaitement entretenu, ce petit enclos charmant cerné de hautes résidences, est surtout connu pour abriter la dernière demeure de Juliette Drouet (1806-1873), ce que signale une plaque informative sur le mur d’enceinte. Modèle de la statue représentant Strasbourg place de la Concorde, mais surtout maîtresse de Victor Hugo pendant près de cinquante ans, l’actrice à la troublante beauté renonce à sa carrière dès 1833, pour mener une vie cloîtrée, sous la pression d’un grand homme auquel elle enverra plus de 20000 lettres. Déjà marié, l’écrivain, qui a rencontré son amante lors d’une représentation de Lucrèce Borgia, n’hésite pourtant pas à la tromper, notamment avec la romancière Léonie d’Aunet (1820-1879) puis avec la comédienne Alice Ozy (1820-1893). Fidèle malgré tout, Juliette, qui suit Hugo dans son exil à Bruxelles, puis à Jersey et Guernesey après le coup d’Etat de Napoléon III de 1851, s’éteint à Paris le 11 mai 1873. Elle est enterrée auprès de son unique enfant, Claire (1826-1846), née d’une première relation avec le sculpteur James Pradier, et d’abord inhumée à Auteuil. Mère et fille reposent ainsi l’une à côté de l’autre, dans l’allée du fond, chacune sous une dalle sobre, sans statue ni crucifix. Hugo, qui considère Claire, prématurément emportée par la phtisie, comme sa propre fille, lui dédicace quatre poèmes des Contemplations, parues en 1856. Citons ainsi ces vers superbes, gravés dans la roche :

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise,

Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !

L’Astre attire le lys et te voilà reprise,

Ô vierge par l’azur cette virginité !

L’épitaphe dédié à Juliette a lui aussi quelque chose de sublime :

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,

Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,

Dis-toi si dans ton cœur ma mémoire est fixée,

Le monde a sa pensée,

Moi j’avais son amour !

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   Non loin des deux Muses, en tournant la tête vers la gauche, on remarque la sépulture du fameux Jacques Grandville (1803-1847), qui, s’il ne fut auteur, illustra bien des livres, en particulier les Fables de La Fontaine, mais aussi Don Quichotte, Les voyages de Gulliver, ou Robinson Crusoé. Né à Nancy dans une famille de comédiens pauvres, et surnommé « Adolphe » par ses proches (du nom de son jeune frère mort deux mois avant sa naissance), Jean Ignace Isidore Gérard choisira « Grandville » comme nom d’artiste. Anticlérical, libéral, Grandville s’affirme précocement comme caricaturiste de presse, notamment dans Le nain jaune, journal satirique, puis, vers 1820, dessine d’étranges créatures hybrides, mi-hommes, mi-animaux. Il s’initie ensuite à la lithographie, alors en vogue, puis monte à Paris en 1833. Le malheur le frappe alors cruellement, puisqu’il perd sa femme, ainsi que trois enfants, disparus tragiquement (âgé de trois ans, le petit Henri s’étouffe avec un morceau de pain en présence de ses parents). Brisé physiquement et mentalement, Grandville, qui s’est remarié, fait une crise de folie lors d’un séjour à Saint-Mandé, en 1847, et décède peu après, à quarante-trois ans seulement, dans une clinique de Vanves. Surprenante, parfois déconcertante, son œuvre, cet appartement où le désordre serait systématiquement organisé, selon Baudelaire, inspirera fortement les Surréalistes. Conformément à ses vœux, il est enterré à côté de sa première épouse, Henriette, et de leurs trois fils, là aussi sous  une dalle toute simple, indiquée par un plan, à l’entrée du cimetière.

« Fables » de La Fontaine, par Grandville.

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