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RÉFLEXION LITTÉRAIRE 8: « COURRIER DES LECTEURS »

   Lecteur actif de « Page paysage », un camarade de faculté nous a laissé il y a quelques semaines un commentaire fort intéressant, à propos du travail littéraire et de la solitude, nécessaire à la création. Je le reproduis ici tel quel, en espérant que chaque auteur, ou chaque artiste, en prenne de la graine. Votre serviteur compris!

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Statue de Franz Kafka, Prague.

Au hasard:
Kafka : « Vous ne devez pas quitter votre chambre. Restez assis à votre table et écoutez. Vous n’avez même pas besoin d’écouter, attendez simplement, apprenez juste à être calme, et immobile, et solitaire. Le monde va s’offrir librement à vous afin que vous le dévoiliez. Il n’a pas le choix ; il roulera extatiquement à vos pieds. »
Picasso : « Sans grande solitude, aucun travail sérieux n’est possible. »
Goethe : « On peut être instruit par la société, mais on ne peut être inspiré que par la solitude. »
« Y a-t-il des règles à suivre pour être créatif? Dans son livre Daily Rituals. How Great Minds Make Time, Find Inspiration, and Get to Work, Mason Currey s’est amusé à répertorier les habitudes de plus de 150 personnalités. Bilan de ce curieux catalogue? Qu’ils soient compositeurs, peintres, architectes, dramaturges, scientifiques, écrivains ou encore poètes, les génies nourrissent tous leur fibre créative à grand renfort de routines bien calibrées.
Gustave Flaubert, par exemple, annonçait tous les matins son réveil à 10 heures précises en faisant sonner une cloche. Ses domestiques lui apportaient alors le journal, un verre d’eau, sa pipe et son courrier. Après avoir parcouru la presse, il toquait au plafond, signe qu’il était temps pour sa mère de le rejoindre dans sa chambre pour causer. En véritable forçat de l’écriture, l’auteur de Madame Bovary travaillait par ailleurs 12 heures par jour selon une routine bien réglée: après avoir tracé une phrase sur un manuscrit placé en hauteur sur un pupitre de musique, l’écrivain allumait sa pipe, se renversait sur son siège et contemplait les mots dans une atmosphère enfumée. Au bout d’un quart d’heure, il supprimait une virgule inutile. Au second quart d’heure, il remplaçait un mot inadapté. Après 45 minutes, il effaçait le tout et recommençait à zéro.
Doté d’une conscience aiguë de l’écoulement du temps, Benjamin Franklin segmentait quant à lui ses journées. Selon son scheme of order, une «charpente temporelle» qui trace le plan de la journée idéale, la bonne heure du lever est 5 heures du matin et celle du coucher 22 heures. Dans l’intervalle, l’inventeur du paratonnerre partageait ses journées entre le travail, auquel il consacrait 6 heures (de 8 à 11 heures et de 14 à 17 heures), la lecture (à midi), la musique et les divertissements (de 18 à 21 heures), et les repas. Convaincu des vertus de l’air frais, il travaillait nu tous les matins pendant une heure dans sa chambre, un rituel qu’il nommait le «bain froid» et qui était destiné à fortifier son corps et son esprit. Enfin, toutes ses journées débutaient et s’achevaient par deux questions: «Que vais-je faire de bien aujourd’hui?» et «Qu’ai-je fait de bon aujourd’hui?».
Eté comme hiver, Karl Marx se rendait à 9 heures à la salle de lecture du British Museum, qu’il ne quittait qu’à la fermeture, à 19 heures. Sa soirée était ensuite occupée à de nouvelles heures de travail intensif.
Solitude, grande discipline… SOLITUDE!
Distinguer solitude et isolement je vous prie! Quant à l’ego, que penser de l’intériorité – de l’enfant???
Laissons le dernier mot (du moins pour l’instant car les mondanités terrestres m’appellent!) à un contact, un poète plutôt, je veux dire un poète majeur…qui a donné ce conseil très clair:
« Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c’est à cela qu’il faut parvenir. Etre seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elle font. S’il n’est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d’être prêt des choses: elles ne vous abandonneront pas. (…) Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d’évènements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l’enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien. »
Désolé pour ce long commentaire un peu bardé d’autorités…alors qu’il est question de création… mais toute création dialogue avec toute la CREATION…
Romantisme que tout cela?

 

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RÉFLEXION LITTÉRAIRE 7: UN ENTRETIEN AVEC MARC-LOUIS QUESTIN

  Poète, essayiste, animateur de la revue Salamandre, éditeur chez Eleusis, créateur du spectacle du « Cénacle du Cygne » auquel je participe chaque dernier jeudi du mois, Marc-Louis Questin nous livre ici ses réflexions littéraires et personnelles, depuis sa maison de Brunoy, dans l’Essonne. Une interview passionnante, réalisée par « Cinémagie créations », une chaîne YouTube créée par le jeune artiste breton Pierre Kerroch, à découvrir et explorer!

RETOUR DU MARCHÉ

  Comme prévu, je suis donc allé au marché de la poésie, sous la pluie, hier après-midi. Qu’en dire, sinon que la fréquentation était relativement forte, et que rien ne semblait, a priori, distinguer cette édition des précédentes? Première impression, toujours désagréable, ce sentiment de prétention, de fatuité, qui saisit le visiteur, comme si tous ces égos généralement forts, concentrés au même endroit, étaient au touche-touche. Seconde impression, nettement plus positive: la présence d’éditeurs et d’auteurs de qualité, certains fort simples, bien qu’étreints, parfois, par l’étiquette. Cette année, je n’aurais pas fait de grandes nouvelles découvertes. Naturellement, j’ai retrouvé mon éditeur François Mocaer, seul responsable, talentueux, d’Unicité, et nos amis Eric Dubois, Mylène Vignon. J’ai également longuement discuté avec un homme fraichement publié par la maison, et qui présente une très belle anthologie du haïku, intéressante pour toute personne appréciant le genre (ce qui n’est pas mon cas, j’y reviendrai peut être dans un prochain billet):

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  Quoi qu’il en soit, bien des années après le célébrissime Fourmis sans ombre, ce recueil devrait apporter un certain renouveau. En me baladant dans les travées, j’ai également croisé un poète iranien, responsable là aussi d’une fort belle anthologie bilingue, présentée dans un format esthétique assez inhabituel, très grand, par les édition « Le temps des cerises », maison dirigée par Jean Ristat, grand poète français actuel et ancien secrétaire de Louis Aragon. Déclamant des textes d’Ahmad Chamlou, que tout le monde connaît, debout sur un banc, Reza Afchar Nadéri rendit hommage à son pays d’origine, grande terre de culture, d’art et de poésie, aujourd’hui étranglé par la dictature que nous connaissons tous. Mais dissocions poésie et politique: vendu vingt euros, ce qui n’est pas excessif pour un ouvrage illustré de cette qualité, le volume rassemble des créateurs très différents, et nous fait voyager:

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  Ensuite, j’ai pu m’entretenir avec des membres de l’incroyable CIPM (Centre International de la Poésie de Marseille), association qui était en grande difficulté, il y a plusieurs années, et qui, outre de très riches recueils,publie les magnifiques Cahiers du refuge, qui constituent des hommages à divers poètes, pour un prix là encore raisonnable. A l’occasion, j’ai évoqué mon travail autour d’Antonin Artaud, qui, après avoir été inhumé dans la ville de sa mort, Ivry, a été transféré à Marseille, sa ville d’origine, au cimetière Saint-Pierre. Apparemment, il y aurait deux personnes nommées « Antonin Artaud » dans la nécropole, toutes deux inhumées… la même année. Laquelle est la bonne, ou plutôt, laquelle est véritablement le poète surréaliste, l’acteur génial, et le fou magnifique? C’est pour répondre à cette épineuse question que j’ai acquis le DVD Antonin Artaud à Marseille, vendue par le CiPM pour 5 euros seulement. Le film, que je n’ai pas encore eu le temps de voir, est réalisé par Alain Paire:

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  Marseille terre de poésie? Par-delà les clichés, il n’y a pas que l’OM, le pastis, les calanques et la corruption dans la cité phocéenne, mais bien quelques maisons exigeantes, comme Al Dante. Notons également au passage, et pour rester dans le champ funéraire, la présence, par l’esprit, d’Arthur Rimbaud, mort sur place à son retour du Harrar, en 1891.

   Pour finir, je me suis longuement entretenu avec Zéno Bianu, poète reconnu, qui était en dédicace au stand Gallimard. J’ai évidemment acheté son recueil, Infiniment proche et Le désespoir n’existe pas, avant d’évoquer mon projet de recueil autour des tombes de surréalistes. L’homme qui a longuement fréquenté le mouvement, et côtoyé certains de ses éminents représentants, m’a donné quelques précieuses indications. Je conseille à tous, amateurs de poésie,  ou tout simplement aux obsédés, ou aux sentimentaux, l’excellent Eros émerveillé, anthologie de la poésie érotique française chez NRF/Poésie Gallimard (là encore). La couverture est ornée par un magnifique fessier callipyge, peint par Clovis Trouille (le tableau Calcutta! Calcutta!).

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  C’est à peu près tout pour cette année, sachant que je ne suis pas resté longtemps. Avant de partir, je n’ai pu m’empêcher de retourner à l’église Saint Sulpice, admirer les incroyables bénitiers de Jean-Baptiste Pigalle, qui, avant de donner son nom à un quartier chaud, a fait de belles choses avec ses mains, au XVIIIème siècle. Admirons ainsi ce coquillage géant, posé sur un rocher en marbre brut, mais habilement taillé, pour donner une impression de naturel, et parcouru de crabes marins, recouverts d’algues en pierre:

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TOUCHÉ LE NERF

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   Mon précédent billet, autour des relations souvent malheureuses entre les réseaux sociaux et la littérature ont provoqué un mini tollé (bien mini, je vous assure, car vous êtes peu nombreux à me lire). J’ai eu l’impression de toucher le nerf, de blesser certains auteurs qui me sont proches, et que j’estime, et avec lesquels j’ai, téléphoniquement, tenté d’arrondir les angles, de mettre de l’eau dans mon vin, de tempérer, comme on dit. À la fin de la réflexion, hier, j’ai promis d’approfondir les choses, d’ajouter quelques lignes, en guise d’addendum. D’une part, je regrette que certains se soient sentis visés. J’évoquais, de manière assez générale, mais en prenant des exemples concrets, et sans nommer personne, ce qui me paraît toujours être une forme de dépendance narcissique à la toile. Il va de soi que je ne m’exclue pas du champ: il ne s’agit pas là d’une autocritique littéraire au sens marxiste du terme. Simplement je suis conscient qu’en animant un blog, et en connaissant l’ambition d’écrivain qui m’habite, je cherche évidemment à réussir. En réalité, je désirais surtout parler de ce qui, dans les réseaux sociaux, freine l’inspiration, ou du moins empêche la création. Comme je l’expliquais, Internet est essentiellement chronophage, et, mal utilisé, peut nous donner l’impression de faire quelque chose d’important, alors que nous nous contemplons de façon un peu morbide. D’autre part, j’avais promis d’énumérer, même brièvement, même extrêmement brièvement, les bienfaits du Net pour l’écrit. Ils sont multiples:

  • Support gratuit, le blog permet de diffuser l’information sans en passer par le support imprimé (ce qui, en sus, a un impact écologique positif. Mais là je n’y connais rien). C’est d’ailleurs en ce sens que j’ai créé la rubrique « blogorama », qui décrit les portails de certains amis, ou de gens que je crois intéressants.
  • Sur le plan technique, et comme l’affirmait l’estimé poète Pascal Mora (qui a écrit le très beau recueil Paroles des forêts, si vous suivez bien), Internet permet d’inclure de la vidéo, de la photo, et donc d’arriver à une forme de polyphonie artistique. Je n’irais pas jusqu’à parler d’art total, mais après tout cela n’aurait rien d’excessif.
  • Internet a ouvert la voie à de nouvelles formes d’édition, libres. François Bon, qui a créé le blog remue.net en 1997 (déjà presque vingt ans!), puis publie.net en 2008 (j’en ai parlé ici même), a su justement tirer parti de ce média.
  • Internet permet de rencontrer d’autres artistes, d’échanger, de créer des cercles informels, qui peuvent aboutir à des amitiés, au partage de la parole, à une sorte d’économie participative du verbe. J’ai, à titre privé, pu croiser grâce à Facebook de nombreuses personnes qui aujourd’hui me sont chères, et avec lesquelles j’ai justement plaisir à communiquer.
  • Sans entrer en d’infinies considérations autour de la dématérialisation (je vous renvoie une nouvelle fois à l’excellent essai de François Bon Après le livre), Internet permet de s’envoyer des fichiers sans en passer par la fatigante case « Poste », ce qui représente aussi un gain d’ordre financier. De plus on peut trouver actuellement de nombreux livres de poésie sur les sites de vente en ligne, ce qui permet, dans une certaine mesure, de retrouver des plumes oubliées.
  • Il y aurait sans doute bien d’autres points à développer. En réalité, cela pourrait faire l’objet d’un volume complet. J’attends vos suggestions en commentaire, chers et trop rares lecteurs.

INTERNET vs LIVRE (trop brève réflexion)

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   L’abus d’Internet a-t-il un effet pervers sur la littérature, et surtout sur les écrivains? Il semble difficile d’expédier la question en seulement quelques lignes. Et il peut également sembler contradictoire d’évoquer la question sur Internet même, sur ce blog, à l’image du serpent qui se mord la queue (n’y voyons, de grâce, aucun sens lacano-tracté), de l’arroseur arrosé, ou je ne sais quoi. Sérieusement, et pour essayer d’adopter une posture juste, ni rétrograde, ni passéiste, ni absurdement techniciste, constatons:

  • D’une part qu’Internet joue un rôle néfaste dans l’image qu’un auteur peut se faire de lui-même. A ce titre, le phénomène youtubesque est presque grossier, voire ridicule. Quelques auteurs déclament des vers, ou évoquent tel ou tel livre, et pensent accéder à la célébrité, se prennent réellement pour des génies, au prétexte qu’un individu sur des millions de ratés aura vu sa chanson diffusée sur les ondes après l’avoir modestement postée sur les réseaux sociaux. L’illusion star’académy, c’est que tout le monde peut être artiste, que tout le monde a quelque chose à dire. Oui, chaque individu a une histoire, un destin, une âme et un intérêt qui lui est propre. Mais non, tout le monde n’est pas écrivain, n’a pas le don de la langue et la capacité de travail lui permettant de produire une oeuvre. C’est cruel, anti démocratique, mais terriblement vrai. De même que je ne pourrais jamais être peintre ou acteur (et que je n’en n’ai nulle envie), telle personne ayant vécu « une vie extraordinaire », entre le canal de Suez et les steppes de Mongolie, ne sera pas un grand styliste en racontant simplement son parcours. Or Internet, et singulièrement Facebook, participent de cette illusion. Tel poète modeste gonflera son ego, déjà considérable, jusqu’à proposer sa candidature à l’Académie, jusqu’à songer aux statues que lui érigeront les générations futures. Se gargarisera des appréciations souvent hypocrites d’autres poètes frustrés attendant également des éloges. Se prendra en photo sous toutes les coutures. Parlera du roman qu’il est censé écrire au lieu de traîner sur le chat. Projettera de monstrueux et titanesques projets au lieu de les réaliser. Regardera combien de fois on va sur son profil, son site, au lieu de composer, tout simplement. Il va de soi que je n’exprime là aucune morgue. J’essaie simplement d’analyser sans me placer au-dessus de la mêlée.
  • Internet est chronophage, et vole à la vraie réflexion, au temps de lecture, de réécriture, de précieuses minutes. On passera des heures à regarder tel ou tel article, à commenter tel ou tel lien, au lieu de se plonger dans Balzac, ou de peaufiner un poème.
  • Internet rend notre attention labile. Là encore, je n’ai aucune compétence d’ordre neurologique, neuro-psychologique, neuro-physiologique, neuro-psychiatrique. Le fait est qu’on passe plus souvent d’une chose à l’autre, ce qui rend difficile le nécessaire effort de concentration, constitutif de l’activité créatrice.
  • On ne peut qu’être frappé par la brièveté des analyses sur la toile, par leur légèreté, trop souvent. Ce billet en est-il l’illustration? Quoi qu’il en soit, le phénomène du réseau social rend toute vue prolongée quasi impossible. On est pressé, on zappe. On ne développe rien de réellement sérieux, de réellement poussé.

N.B: Il s’agit là d’une réaction « à chaud », peut être un peu schématique. J’évoquerai plus longuement l’intérêt d’Internet, son apport positif sur la poésie contemporaine très prochainement.

PRO DOURDAN

   7Jamais houellebecquomania n’a été aussi forte que fin 2014. Jamais non plus la parution d’un roman, si provocateur fut-il, n’aura suscité pareil tapage médiatique : en une des principales feuilles issues de la bobosphère, invité sur les ondes et les plateaux-télé, le prix Goncourt 2010 reste incontournable, ou plutôt difficile à contourner.

   Dans un texte publié en 1999[2], l’auteur égratigne copieusement une modeste commune de la Grande Couronne, dont le nom, à l’onomastique suave, évoque généralement une sortie d’autoroute :À Dourdan, les gens crèvent comme des rats (…) on rentre le soir à huit heures, il n’y a pas un magasin ouvert; personne ne vient vous rendre visite, jamais; le week-end, on traîne bêtement entre son congélateur et son garage.

    D’un naturel curieux, et houellebecquophiles non-assumés, mon ami R. et moi-même décidons de visiter la ville, par un bel après-midi de printemps calme et tiède. L’expédition est longue. Une fois pris le RER C, il faut traverser tout le 91, jusqu’au terminus. D’abord, ce sont les extensions d’Austerlitz, ensemble de rails, de câbles et de caténaires, autour de bâtiments tagués, vaguement abandonnés. Ensuite, on longe une rivière (la Marne ?), entourée d’un désordre d’entreprises et d’entrepôts, avant les cités, murailles de béton plantées d’antennes. Juvisy, Savigny… Les agglomérations défilent selon une logique immuable, inconnue du novice. Dourdan-Forêt apparaît enfin, au fond de sa cuvette boisée, suite à une ultime rangée de maisons individuelles pour classe moyenne, munies de jardinets, parfois de balançoires.

  Première impression : celle d’un retour en province, à la campagne, avec cette petite gare grise, et ces vaches, en arrière-plan, broutant le pâturage. « Comme c’est calme ! », glisse R., tandis que nous descendons vers le centre, arrosé par l’Orge. Un pique-nique rapidement avalé, un Ricard et un café en guise de digestif au PMU de la place, à côté de l’église gothique et en face d’une ancienne halle au marché, puis nous visitons le château, fières tours crénelées entourées de remparts, de douves. Sortie de l’audio-guide, une voix féminine vous raconte l’histoire de France, Philippe Auguste, la Guerre de Cent ans, vagues souvenirs scolaires de dates à apprendre par cœur, et de cartes Vidal-Lablache accrochées au tableau noir ; toute mémoire enfouie, soudain ressuscitée. Ça sent la cire et la vieille pierre, une odeur de cave et de mousse, presque rassurante. Après les pièces médiévales, blanches et sereines, on traverse un ensemble disparate et beaucoup plus moderne : des chambres à coucher avec des bergères, des fauteuils crapaud, ainsi qu’un fatras de boiseries baroques, un Moyen-âge reconstitué, trop neuf pour faire vrai. Méthodiquement alignées sur leurs étagères d’ébène, apothicailleries et cornues rappellent la profession de l’acquéreur, riche bourgeois essonnien qu’on imagine assez sous les traits de Monsieur Homais. Quelques poteries (spécialités dourdannaises), un manuscrit du poète et aventurier baroque Jean-François Régnard, mort entre ces murs, un mot de Zola, familier des lieux… Non loin des austères portraits de notables locaux, figures oubliées, l’enluminure du mois d’avril, tirée des Très riches heures du duc de Berry, éclaire la pièce de lumière bleue ; derrière les personnages, gentes dames et preux chevaliers d’indigo vêtus, se dresse le fameux château, celui où nous nous trouvons, immuable dans son bain de soleil[3].

   Dans le train direct pour Dourdan/Une jeune fille fait des mots fléchés, lisons nous cette fois dans « Paris-Dourdan »[4]. De retour vers la capitale, en sens inverse du texte, nous ne croisons aucune donzelle amatrice de sudoku, pas plus que nous n’avons croisé de SDF à Dourdan, paisible trou de verdure, pour paraphraser, avec l’humilité requise, Arthur Rimbaud. Les génies connaissent parfois leurs faiblesses, et nul n’est décidément infaillible, pas même Houellebecq.

Le château de Dourdan

Le château de Dourdan

[1]Configuration du dernier rivage, Flammarion, 2013.

[2] Renaissance, Ibid.

[3] Certains fâcheux, historiens trop précis, y voient plutôt le château de Pierrefonds, mais qu’importe.

[4] Renaissance, Ibid.

BOUFFER DU GRANIT

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« Bouffer du granit »: intraduisible en français, l’expression russe signifie que nous devons nous atteler à une tâche rude, ingrate. C’est un peu le sentiment que j’ai avec l’écriture. Une tâche dure, ingrate, lente, répétitive, qu’il s’agisse de taper sur le clavier, ou de tracer des lignes de ma pénible graphie adolescente dans les méchants calepins que j’achète place de la Réunion, les jours de marché. Parfois (rarement), on s’enfonce comme dans du beurre, et le verbe sort tout seul, fluide, immaculé, tel une évidence, un objet auprès duquel on serait longtemps passé sans le voir, un chemin caché par un bosquet, une personne dont on n’aurait jamais remarqué la beauté… Mais le plus souvent les choses se font à coups de ratures et d’agacements, d’obsessions. Que j’eusse aimé écrire facilement!

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