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SUR RUSHDIE (en vrac)

… La tentative de meurtre, perpétrée dans l’Etat de New-York, aura choqué le monde entier, à juste titre. Attaqué à de multiples reprises, Salman Rushdie n’avait jamais, jusqu’à présent, subi d’agression physique. Rappelons, avec les journalistes, que son traducteur japonais fut lui-même tué à l’arme blanche, et que l’éditeur norvégien fut blessé par un fanatique. Plusieurs réflexions me viennent, à bâtons rompus et dans le désordre.

  • Je suis frappé, tout d’abord, par la persistance même des islamistes. Trente-trois ans après la fameuse fatwa, un jeune Américain d’origine libanaise de 24 ans, qui n’a probablement jamais lu le livre, se jette sur un écrivain qu’il ne connaît pas, quitte à passer sa vie en prison. A l’heure actuelle, et bien que certains établissent un perpétuel parallèle, plus ou moins heureux, avec l’Inquisition, les remous suscités par le film de Mel Gibson (La passion du Christ), je crois qu’aucun autre mouvement religieux ne serait capable d’une telle détermination, jusque dans la haine. C’est ce qui fait aussi sa force. Je n’ai pas d’analyse géopolitique à produire, l’objet de ce blog étant littéraire (et j’ai déjà le sentiment de déborder). Je crains toutefois que l’attentat ne nourrisse une iranophobie de mauvais aloi. Loin de nous l’idée de dédouaner la république islamique de ses propres responsabilités. L’agresseur est un chiite américano-libanais, comme dit plus haut. Toutefois le meurtre demeure commandité par Téhéran, et les mollahs ont offert plus de 3 millions de dollars à qui exécuterait le « chien apostat » Rushdie. La promesse de récompense, qui avait été supprimée par le « modéré » Khattami (soucieux de normalisation) a été rétablie par la suite. D’ailleurs le journal d’Etat ultra-conservateur Kayhan salue Hadi Madar, le tueur (NB: on se demande ce que va devenir la récompense, au passage. Somme toute, Hadi a raté son coup puisque Rushdie semble se porter mieux. L’auteur aurait toutefois perdu un oeil. Je ne sais si ça compte en termes de bonus. C’est la famille qui palpe? Oui, mais comment faire passer l’argent aux Etats-Unis? On peut aussi imaginer des colis-cadeaux envoyés au pénitencier… Bon, a priori, le jeune homme aura une place à son nom à Téhéran. Ou tout simplement une impasse. C’est mal payé, pour passer le reste de ses jours derrière les barreaux… Reste les houris. J’arrête d’ironiser. Un coup d’Opinel est si vite parti).
  • Depuis les années 90, la plupart des attentats perpétrés en Europe sont le fait d’islamistes sunnites liés à Al Qaïda ou Daesh. Les attaques chiites semblent plus rares. En l’occurrence, Hadi Madar a voulu tuer Rushdie, et n’a pas visé le public. Aucune apologie de ma part. Je tente de rester objectif. Surprenant, le jeune tueur n’assume pas pleinement ses actes en plaidant « non coupable ».
  • Aucune leçon à donner. Simplement il est parfois important de lire réellement un livre, de voir un film en intégralité, de visiter un pays, avant d’en parler. Peut-être une platitude ou une lapalissade. Je ne sais. En l’occurrence, et au regard de l’actualité, cela me paraît vrai. Dans un précédent billet, publié il y a quelques années, j’évoquais justement les Versets sataniques. Qui les a réellement lus? Les milliers de Pakistanais qui manifestaient en 1988 aux cris d' »à mort Rushdie »? Les mêmes psychopathes qui marchaient à Londres, à Paris (soutenus, toute honte bue, par Jacques Chirac, qui n’avait lu que des extraits)? Un journaliste américain estime que Khomeini n’a pas lu l’ouvrage. C’est discutable. Je n’ai aucun élément de preuve de quoi que ce soit à ce niveau-là. Khomeini était ayatollah, et professeur de théologie, maîtrisait plusieurs langues et connaissait la poésie. Il était donc en mesure de comprendre un roman aussi long et complexe.
  • Je n’ai lu que Les Versets sataniques et Haroun, étudié en khâgne avec ma professeure d’anglais. Les puristes diront, à juste titre, qu’on doit commencer par Les Enfants de minuit, qui constituent en quelque sorte le premier acte. Je doute fort que les ennemis de Rushdie aient opéré la même démarche. Le récit demeure foisonnant, complexe, intègre la culture orientale dans sa dimension la plus large (de nombreuses références sont faites à l’actualité plus ou moins lointaine. On évoque ainsi un attentat sikh, et non islamiste, perpétré dans un avion). Il faut connaître les Mille et une nuits, un peu le Coran, un peu l’histoire de l’Iran, de l’Inde… En 2007, attiré par le parfum de scandale tel un insecte vers la lampe de bureau, j’avoue avoir feuilleté frénétiquement les 700 pages du volume à la recherche de passages croustillants, franchement islamophobes, car je souhaitait avant tout COMPRENDRE. Comprendre pourquoi un tel roman, ardu, réservé en soi à de fins lettrés et/ou à des universitaires, avait pu déclencher pareils phénomènes. Légèrement déçu et sceptique, je résolus de parcourir méthodiquement l’intégralité. Ce fut un long, et passionnant voyage. Je ne peux prétendre avoir tout saisi. Disons simplement que Les Versets sataniques constituent avant tout une oeuvre littéraire, éclipsée par la polémique. Qui lira vraiment l’ouvrage pour ce qu’il est? Qui saisira la finesse même, la truculence de Rushdie, par-delà les quelques pages dites problématiques?
  • Les fondamentalistes, qui prendront, dans le meilleur des cas, la peine de lire ces fameux Versets, seront déçus. Mais les militants bornés, uniquement guidés par le politique, le seront tout autant. L’essentiel du roman, la majeure partie, évoque en réalité le problème de la double appartenance. Jeune Kashmiri venu étudier en Grande-Bretagne à l’âge de treize ans, homme de couleur au milieu d’Anglais pur jus, Salman Rushdie s’est longtemps senti tiraillé entre ces deux cultures. Ni vraiment indien, ni vraiment anglais, l’homme a voulu incarner, à travers ses personnages, et sans tomber dans la caricature antiraciste (car les protagonistes indiens font eux aussi preuve d’intolérance, et manquent de solidarité), une souffrance personnelle. Rushdie est plutôt un homme de gauche modérée, soutien des travaillistes, et non un militant déclaré. Certainement pas un homme de droite, ou un agent du Mossad, comme le prétendent certains, en une vaine tentative de récupération, parfaitement malhonnête.
  • Le Point disait que Les Versets sataniques ne comportaient aucun blasphème. Ayant lu le Coran, vaguement parcouru des « Que sais-je? » consacrés aux Abbassides, ou à Mahomet, n’étant pas moi-même islamologue, je n’ai pas la légitimité nécessaire pour me prononcer. Je ne partage pas l’analyse du Point, malgré tout. Mahomet est clairement ridiculisé sous les traits d’un certain « Mahound ». Le point litigieux essentiel, d’après mes sources, vient des fameux versets. Dans la tradition musulmane, Satan aurait voulu corrompre le Prophète en introduisant l’idée du polythéisme. Or, dans le roman, c’est l’archange Gabriel lui-même (Djibril), qui amène ces mêmes faux versets. L’action fait l’objet de quelques paragraphes, sur quelques sept-cents pages, dans l’édition de poche. Un personnage d’imam taré, prétendant ouvrir la mer tel Moïse, apparaît également. Beaucoup y ont reconnu, à juste titre, Khomeini. Le vieil ayatollah, qui voulait, peu avant sa mort, marquer l’autorité chiite sur l’ensemble de l’oumma (communauté des croyants) en promulguant une fatwa, n’aura sans doute pas goûté la satire. On connaît la suite.
  • Mais cette suite, précisément, Rushdie la connaissait-il? Avait-il imaginé pareils remous? Les oulémas ont déclaré Rushdie impardonnable. Lui-même musulman (par l’origine), l’homme n’aurait pas l’excuse de l’ignorance comme pourrait l’avoir un non-musulman. On peut penser que Rushdie était conscient de blasphémer, et peut-être de régler ses comptes avec une religion qu’il avait fini par rejeter, assistant à diverses manifestations d’extrémisme, notamment au Pakistan. Toutefois, rappelons qu’il n’y avait pas, en 1988, de précédent. C’était avant les caricatures. Pas de précédents, en définitive. Aujourd’hui, de nombreuses personnalités sont menacées. Il y a eu Théo Van Gogh, Charlie Hebdo… Rien de tel, à l’époque. L’affaire Rushdie demeure la première manifestation concrète de cette nouvelle forme d’intolérance internationale. En rappelant que l’islam ne reconnaît pas les frontières, les nations en tant que telles.
  • Le titre même du livre a-t-il attiré l’attention des religieux? Etait-il délibérément racoleur? Car somme toute, les pages consacrées à la religion sont minoritaires. Si ce beau roman, emblématique du réalisme magique, s’était appelé autrement, le destin en aurait-il été modifié? On s’interroge. Car une nouvelle fois, le livre n’a rien de grand public. Le monde entier aurait ignoré Rushdie sans cette triste affaire. Pouvez-vous me citer, honnêtement, et sans faire un tour à la Fnac, beaucoup d’écrivains indiens contemporains? Sans tricher? Moi-même, hormis Rushdie, j’ai lu quelques anciens. Narayan, Naipaul, Satyajit Ray… J’en oublie. La fatwa, c’est à la fois la malchance (une vie traquée, une angoisse permanente), et la chance littéraire, la fortune de Rushdie. Les Versets sataniques se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires, et l’action d’Hadi Madar n’a fait que démultiplier les ventes. Contrairement à ce qu’a pu déclarer Chirac (cf. plus haut), dont un collègue et ami a pu me révéler le fond vaseux, Rushdie n’a pas voulu « faire du fric ». Peut-être a-t-il souhaité délibérément provoquer, car il connaissait l’Islam. Rushdie était déjà un écrivain célèbre, avait reçu le « Booker prize » pour Les Enfants de minuit. Il aurait pu continuer une carrière honorable sans cela, et c’est lui prêter beaucoup de malignité, de prévoyance, que d’insinuer pareille vénalité, pareil calcul. C’est choquant, aussi, dans la mesure où l’homme a largement payé de sa personne pour son courage. D’aucuns diront son inconscience. Je n’ai pas lu son autobiographie Joseph Anton. Apparemment, Rushdie s’y explique, et raconte sa vie de persécuté.
  • Lire, relire le livre. Avant tout. Je me répète. Oubliez le caractère légèrement confus de ces quelques notes et lisez le livre en entier. Accrochez-vous. N’abandonnez pas. Un grand moment de poésie, par-delà la controverse.

PS: Mon précédent billet:

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« PETITE HISTOIRE D’UN JUIF FRANÇAIS – RÉSURRECTIONS-« , L’HARMATTAN, PARIS, 2022 (article paru dans « ActuaLitté »).

… Paru dans ActuaLitté, donc, mon dernier article autour du livre de Laurent Geoffroy (Laurent Sedel), chirurgien orthopédiste, Juif républicain, universaliste. Aucun rapport avec ce qui se passe au Proche-Orient, que je ne suis pas vraiment, du reste (hasard du calendrier). L’ouvrage, qui peut paraître polémique, est d’une grande honnêteté. Merci, encore une fois, à Nicolas Gary, rédacteur en chef. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien!

https://actualitte.com/article/107350/chroniques/petite-histoire-d-un-juif-francais-celui-qui-n-aurait-pas-du-vivre?fbclid=IwAR2sOKGHNebeLTF4nxuvzXaaEmHzXzsWvLoINpzwcZwtDGU5fVfWwdqAUzU

« LE PLUS FROID DES MONSTRES FROIDS »

Revendu, presque à regret, l’énorme biographie de Joseph Staline publiée en coffret chez Perrin (collection Tempus), écrite après l’ouverture des archives du Kremlin. Lu en intégralité en août 2017, le livre dessine le portrait d’un bourreau surdoué, très différent de la caricature dressée par Trotski, qui méprisa et sous-estima le Caucasien, assimilé à un paysan rustaud.

Fils d’un cordonnier alcoolique et d’une femme de ménage occasionnellement prostituée, ancien séminariste, ancien délinquant, Staline sacrifia froidement son entourage et une bonne partie du peuple russe afin de réaliser son utopie soviétique. L’homme qui pouvait, d’un trait de plume et sans la moindre émotion, condamner à mort des milliers d’innocents, connaissait les poètes de son temps, ingénieurs de l’âme humaine, et pouvait pleurer en voyant le Lac des cygnes, chérir une fille qu’il tyrannisa tout en méprisant son fils Iakov, mort en déportation. On retient du dictateur également un sens de l’humour atroce. Dépourvu de toute cupidité, aimant la bonne chère mais menant un train de vie relativement ascétique, bolchévik, Staline, vivait reclus au Kremlin, dormant tout habillé sur son canapé près du bureau, ne sortant que pour rejoindre ses datchas, où il continuait à travailler jusqu’à seize heures par jour, lisant, annotant avec passion les vingt-mille ouvrages de sa bibliothèque, (parmi lesquels les oeuvres complètes de Marx, de Balzac, de Hugo, tous les classiques russes, géorgiens, ainsi que les essais de ses plus farouches opposants. On le sait également amateur de westerns américains, regardés en cachette depuis son home cinéma privé, les témoins étant physiquement éliminés). Complexé par un physique ingrat, piètre orateur, l’homme ne discourait jamais en public mais pouvait téléphoner à un simple kolkhozien pour régler un problème technique, ou encore appeler en privé Boulgakov, ce doux rêveur tsariste, donnant ainsi l’image d’un dictateur omniscient, proche du peuple. Régnant tantôt par la séduction, tantôt par de brèves et imprévisibles colères, Staline pouvait se montrer jovial, accueillant, protecteur, tout en conservant de tenaces rancunes, des années après les faits. Ni borderline, ni drogué comme Hitler, antisémite larvé, le « petit père des peuples » obéissait à sa propre rationalité, noyant sournoisement ses camarades sous des flots de vodka pour mieux leur soutirer des aveux. Un ambassadeur français rapporte ainsi que son propre samovar contenait en réalité de l’eau.

« ON A RETROUVÉ LE JOURNAL D’UNE COCOTTE DE LA BELLE ÉPOQUE, MADAME STEINHEIL, MA GRAND-TANTE », Christiane Peugeot, Unicité, Saint-Chéron, 2012. (article paru dans « Diérèse » 58, automne-hiver 2012)

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  Le 16 février 1899, il y a cent-vingt-et-un ans, Félix Faure succombait à une fellation. Il y a certes pire mort, me direz-vous. À l’heure des revenge porns et autres retours de flammes des réseaux sociaux, republions donc cette note de lecture, consacrée au récit de Christiane Peugeot, héritière de la fameuse marque au lion, et mécène émérite. Comme rien, ou si peu, ne semble avoir changé entre hier et aujourd’hui!

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    Le 16 février 1899, le président Félix Faure décède brutalement à l’Élysée, en compagnie de sa maîtresse, Marguerite Steinheil, dite Meg, découverte à moitié dévêtue et paniquée, courant dans les couloirs. Feuilles à scandales et presse d’extrême droite se déchainent, inventent des complots, tandis que d’autres ironisent, rivalisent de bons mots : Félix Faure est mort d’avoir trop sacrifié à Vénus[1], Il voulut être César, il ne fut que Pompée[2], etc. Connue pour son caractère indépendant mais sensible, Meg n’est évidemment pas épargnée, mais semble n’en n’avoir cure, et poursuit une existence mondaine et insouciante. Le 31 mai 1908, soit moins d’une décennie plus tard, l’ex-amante de l’homme d’Etat sera pourtant rattrapée par la justice, faisant figure de principale suspecte dans le meurtre de son mari, le peintre Adolphe Steinheil, et de sa belle-mère, tous deux sauvagement assassinés dans leur hôtel particulier de l’impasse Ronsin, à Paris. Retrouvée entièrement nue, attachée aux montants du lit conjugal, et pourtant bel et bien vivante, Meg multiplie les versions contradictoires, et passe treize mois à la prison de Saint Lazare, avant d’être finalement innocentée, au terme d’un procès retentissant, largement relayé par les journaux. Réfugiée en Angleterre, celle que les paparazzi de l’époque appellent la pompe funèbre épouse un lord, et meurt paisiblement en 1954, à l’âge de quatre-vingt cinq ans.

            Femme libre, promise par sa famille à une vie bien rangée au sein de la grande bourgeoisie, Meg est au centre de plusieurs volumes, souvent très renseignés. Celui-ci est différent. Descendante des créateurs de la célèbre marque automobile, et auteur de divers ouvrages, de sciences humaines notamment, Christiane Peugeot dresse là un portrait à la fois amusé et attendri de sa grand-tante, loin des travaux de spécialistes, plus objectifs, et donc moins intimes. En outre, Christiane Peugeot s’appuie sur un journal, faux ou authentique, découvert dans le grenier d’une des demeures familiales. Nous comprenons mieux le rôle et les faiblesses de cette sacrée nana. Apocryphes ou pas, les extraits ici publiés des feuillets jaunis signés par Meg confèrent un autre aspect au personnage, que nous voyons sous un jour différent, véridique.

            Écrite dans un style à la fois sobre et efficace, volontiers élégant, cette nouvelle biographie vaut aussi pour son sens de l’à-propos. Christiane Peugeot n’hésite pas à convoquer l’actualité, rapproche à plusieurs reprises les deux affaires Meg (à la fois la mort d’Edgar Faure et le double meurtre de l’impasse Ronsin), du récent cas Dominique Strauss-Kahn, prend la défense des femmes, soumises à la morale hypocrite de la Belle Époque, et, plus généralement, premières victimes des barbaries de l’histoire ancienne ou contemporaine : Le parallèle s’impose avec Jeanne d’Arc et les malheureuses sorcières calcinées au Moyen Âge, Marie-Antoinette montant sur l’échafaud, les vingt mille femmes tondues et parfois mises à nu en 1944 pour célébrer la joie de la libération ni, en élargissant le tableau, les lapidations perpétrées par les Talibans, l’affaire DSK… (p. 94). Ayant dépassé le cadre du simple essai documenté, Christiane Peugeot signe là un livre à la fois intelligent et touchant, discrètement engagé mais sans violence, drôle parfois et toujours émouvant.

[1] Journal du peuple, 18 février 1899.

 

[2] Cf. Censure et caricatures : les images interdites et de combat de la presse en France et dans le Monde, Pat à Pan éditions, Paris, 2006.

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BORIS BOUIEFF (1925-1979)

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   La mémoire de Boris Bouieff (1925-1979), qui fut critique et ami de François Mauriac, se perd donc au cimetière de Pantin, où sa tombe, pourtant indiquée sur le plan, demeure à ras le sol. Descendant de la famille impériale russe, l’homme, qui vécut en Afrique du Nord, puis en métropole, fut envoyé à Buchenwald pour faits de résistance et en rapporta l’affection pulmonaire qui devait le mener de sanatorium en sanatorium. On lui doit des textes poignants, et une conversion sincère, un peu naïve, au catholicisme. Peu d’éléments, sinon ceux glanés au fil des archives. Je sais qu’il vécut à Paris, oû il écrivit Pays de rigueur, et qu’il y mourut en 1979. J’ai également contacte l’association des anciens déportés basée à Montreuil, qui ignorait son parcours, pour leur livrer quelques données.

histoire

ÉVÉNEMENTIEL D’AOÛT 2018

Chers amis, cher lecteurs,

Nous n’avons pas d’évènements à annoncer a priori. Un addendum suivra peut-être. En attendant, et pour vous souhaiter un beau mois d’août, nous diffusons ce clip musical, réalisé en URSS en 1969 sur une chanson de l’artiste nanaï (sibérien), Kola Beldy (1929-1993). Les paroles ne sont guère passionnantes, mais la réalisation vaut son pesant de caviar. On y voit notamment la Mer Noire, ainsi que les traditionnelles Lada.

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Вспоминаю тебя, сестричка, Ханина-ранина,
Когда рыбку бью в реке, Ханина-ранина.
Помню я, как сердце мое, Ханина-ранина,
Трепетало, как рыбка на остроге, Ханина-ранина.
Хотел бы тебе лодку рыбы самой вкусной набить, Ханина-ранина…

Traduction :
Je me souviens de toi, ma soeur, Hanina Ranina,
Quand j’attrape le poisson dans la rivière, Hanina Ranina
Je me souviens comment mon coeur, Hanina Ranina
tremblait comme un poisson sur un pic, Hanina Ranina
J’aimerais t’attraper un bateau de délicieux poissons, Hanina Ranina…

 

 

« LA ADELITA », (ITZPAPALOTL, série mexicaine, 7).

   Ce mois-ci, Claudine Sigler nous présente un corrido, soit une ballade populaire traditionnelle composée par Antonio Gil del Rio. Écrite durant la révolution mexicaine (1910-1920), cette chanson rend hommage aux jeunes femmes qui accompagnaient les troupes insurgées, et qui, à pied, à cheval ou en train, semblaient prêtes à mourir avec leurs compagnons de lutte. Le nom propre « Adelita » (diminutif du prénom courant « Adela »), est devenu par la suite un mot générique pour désigner ces mythiques héroïnes. Le texte est long, et nous n’en présentons ici qu’un fragment. Les plus motivés peuvent en écouter la version musicale, interprétée par Amparo Ochoa:

 

LA ADELITA

En lo alto de la abrupta serranía
acampado se encontraba un regimiento
y una moza que valiente los seguía
locamente enamorada del sargento

Popular entre la tropa era Adelita
la mujer que el sargento idolatraba
que ademas de ser valiente era bonita
que hasta el mismo coronel la respetaba (…)

Adelita, la mítica soldadera
Traduction :
En haut de la montagne abrupte
Se trouvait un régiment qui campait
Et une jeune fille vaillamment le suivait,
Follement amoureuse du sergent.
Populaire dans la troupe était Adelita,
La femme que le sergent idolâtrait,
Car, autant que brave, elle était jolie
Au point que le colonel lui-même la respectait (…)

 

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Une Adelita et un révolutionnaire, par José Guadalupe Posada.

 

 

« GENGIS JOBS », JEAN-MARC PROUST, éditions Rafael de Surtis, 2017 (article paru dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

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   Rapprocher Gengis Khan (1155-1227) de Steve Jobs (1955-2011) peut apparaître sinon délirant, du moins singulier. Quels rapports entretiennent effectivement un chef de guerre mongol du XIIème-XIIIème siècle, et le fondateur d’Apple, sinon leur réputation universelle ? Le titre programmatique du nouveau livre de Jean-Marc Proust, une nouvelle fois publié par Paul Sanda et les éditions Rafael de Surtis, a de quoi surprendre. Quelle identité attribuer à ce « Gengis Jobs » ? Et comment confondre, ou du moins associer, la figure d’un informaticien brillant, et celle d’un guerrier pour le moins sanguinaire, bien que révéré dans son pays d’origine ?
La postface nous apporte quelques éléments de réponse. Le collage, selon Jean-Marc Proust, n’est pas surréaliste mais critique, déclare effectivement François Huglo, soulignant ainsi la dimension éminemment politique d’un tel ouvrage. D’une part, Gengis Khan, qui a mené bataille depuis la Chine jusqu’aux portes de l’Europe apparaît comme un des premiers agents de la mondialisation. D’autre part, Steve Jobs demeure marqué par l’esprit new age, hippie, d’essence orientale, de celui qui, par son idéologie libertaire, a aboli les frontières, et a servi de caution morale au libéralisme, dans sa phase actuelle, pour reprendre les idées de Michel Clouscard. Enfin, chacun à leur manière, Gengis Khan et Steve Jobs sont des meurtriers. D’un côté, le despote mongol a massacré des millions de personnes, et anéanti de nombreuses cités, dont la brillante Ispahan. D’autre part, Jobs, rebelle (…) devenu homme d’affaire, pour reprendre les termes de Proust, est aussi un tueur économique de masse, et, indirectement, un destructeur, sur le plan strictement écologique.
La forme même du livre a de quoi déconcerter le lecteur rationnel. Le destin des deux personnages est au départ mêlé, à travers des paragraphes séparés, avant d’être clairement dissocié en différents chapitres, numérotés en chiffres romains, de I à XXVII, pour mieux nous rappeler qu’il s’agit là d’une épopée, ou plutôt de deux épopées n’en formant qu’une : celle, sanglante, du « loup bleu », et l’autre, sorte de success story financière. On songe évidemment aux procédés du cut up, à la poésie objectiviste d’Outre-Atlantique, par essence marxiste. À la manière de Charles Reznikoff, ou de George Oppen, J.M. Proust mêle en effet chiffres concrets, statistiques, faits historiques et dates, tout en soulignant certains mots en capitales, en jouant sur la typographie : Jobs humilie ses collaborateurs et ses lubies entraînent un surcoût et des retards. NeXT DANS LE MUR. PEROT INVESTIT 20 MILLIONS DE DOLLARS (page 42). La froideur du ton, l’absence délibérée de lyrisme placent définitivement J.M. Proust, que nous avons évoqué à travers un précédent numéro , dans une filiation venue d’outre-Atlantique. Par-delà l’actuelle vogue du haïku, et au rebours d’une tendance assez romantique, sinon spirituelle, dans le champ poétique d’aujourd’hui, J.M. Proust choisit définitivement le réel. Une démarche originale.

 

« LE VOL », SONIA NEMIROVSKY, éditions L’œil du Prince, Paris, 2011 (article paru dans « Diérèse » 54, automne 2011)

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   Le 24 mars 1976, la junte militaire argentine renverse le gouvernement d’Isabel Perón, et met en place le « Processus de réorganisation nationale », qui consiste à supprimer massivement et systématiquement tout opposant au régime (…). Ainsi s’ouvre Le Vol, brève tragédie en trois actes, ou plutôt en trois scènes, dialogue entre un homme en fuite et une jeune disparue, victime de la répression. Récit d’un amour adolescent condamné, la pièce demeure avant tout dénonciation. Brisés par un système politique sanglant et arbitraire, les deux personnages ne peuvent effectivement se réaliser. L’action toute entière tourne autour de l’effroyable « guerre sale » menée par le général Videla , notamment lorsque l’héroïne anonyme décrit la torture avec une vérité criante : Décharges : 7-8. Parle ! Parle ! Parle ! Des noms ? Qui ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Qui bordel ? (p.38). Arrachement, perte d’identité, l’exil incarné par le deuxième protagoniste est également contrainte, pour ne pas dire violence.
Dans quelle mesure parler d’œuvre engagée, ici ? Ni autobiographie, ni chronique de la dictature, pour reprendre les termes du metteur en scène Bertrand Degrémont, Le Vol peut être d’abord considéré comme un texte littéraire. Écrite dans une langue puissante et lyrique, cette évocation dépeint le désespoir et la souffrance en versets poétiques, sublime l’horreur par le truchement des mots et de la scène, comme si le théâtre permettait de dépasser la barbarie à défaut de l’abolir, le temps d’une représentation : Dans tes rêves la Disparue apparaît toutes les nuits pour qu’on soit encore un peu tous les deux, pour que tu ne m’oublies pas, pour que tu te souviennes d’autre chose que des fusils braqués, des balles qui pleuvent et des corps qui tombent. (p. 34). Réactualisant une page sombre et méconnue de l’Histoire récente, ce premier livre de la jeune actrice et dramaturge Sonia Nemirovsky frappe par la justesse, la sobriété et l’efficacité du propos. Une manière de lutter contre l’oubli ?

« LA NOUVELLE AUSTRASIE » (Cotojest)

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   C’est donc ce matin, cet après-midi ou demain, que plusieurs régions vont changer de nom, en France. Le Nord-Pas-de-Calais, terre de mines à l’image souvent pauvre, devient ainsi « Hauts-du-Nord », comme pour en redorer définitivement le blason, lui donner un petit côté Rueil-Malmaison, lui conférer un peu du chic de Sceaux. Pareillement, on aura droit à la Grande Aquitaine. Bref, tout un bouleversement géographico-linguistique, pour une nouvelle donne territoriale qui, certes, ne modifie probablement pas le cours du naufrage.

  Lecteur assidu de Denis Montebello, professeur, traducteur et écrivain, j’ai évoqué à plusieurs reprises le blog « Cotojest » en ces pages (notamment dans ma rubrique « Blogorama »). Aujourd’hui, j’ai donc soumis à l’intéressé une suggestion: évoquer le nouveau nom de sa région d’origine du Grand-Est, qui pourrait s’appeler 1) L’Acalie 2) Rhin Champagne (je pense que cette suggestion, assez neutre, sera retenue), ou 3) La Nouvelle Austrasie. Je pensais en effet que Denis parlerait avec talent et humour de la proposition numéro 3), qui rappelle la période mérovingienne, celle au cours de laquelle, il y a fort longtemps, la région de Strasbourg, et même au-delà, s’appelait donc l’Austrasie, Australie bis, comme si des kangourous ou des koalas pouvaient se balader au milieu des Vosges, ou dans la forêt de Forbach, attaquer les rois francs casqués et bottés aux noms oubliés, grimper sur la blonde chevelure de Brunehilde… N’ayant que de vagues souvenirs de mes cours de troisième, à l’époque où on étudiait encore le passé de l’Hexagone, ainsi que de L’histoire de France pour les nuls, je ne me sentais pas de me lancer en pareille aventure littéraire. Je fis bien. Le texte de Denis, paru ce matin sur « Cotojest », est très bon, et je le cite, avec le plaisir d’avoir généré, plus ou moins directement, un nouveau fragment poétique:

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   Entre deux mots je ne choisirai pas le moindre. Ni même le troisième qui évoque un canal, le canal de la Marne au Rhin, ses modernisations successives, une mise au grand gabarit européen qui laisserait la Lorraine à ses sabots.

   Mon coeur ne balance donc pas. Entre version latine et version novlangue, entre une momie qu’on prétend ressusciter, et un monstre (l’acronyme qu’on veut nous vendre) qui n’aurait rien à envier à Frankenstein. Et, je le répète, la troisième option n’est pas meilleure, qui ne passe même plus par la Lorraine.

   Commençons par l’Austrasie, par éviter la confusion (avec l’Australie voire l’Autriche) et les méchants jeux de mots (ils pullulent sur Twitter). Limoges pourrait enfin respirer, laisser la place à Toul ou à Forbach où une mutation, forcément disciplinaire, vous enverrait croupir. Vous pourriez ainsi revivre ce qu’a connu Venance Fortunat quand il fut invité à Metz, au mariage de Sigebert et de Brunehilde, et qu’avec son épithalame de goût antique il réjouit les oreilles des barbares, vous sentir à votre tour terriblement poète et terriblement Italien. Inventer, au sens archéologique du terme, l’austracisme. C’est ce que l’identité fabrique: de l’autre, de l’étranger. C’est à cela que je pense. À Georges Frêche aussi et à sa Septimanie. Quand le latin n’aide pas à penser l’époque, quand le passé ne vient pas informer le présent mais au contraire le figer, le vider de son sens, cela donne ces architectures néoclassiques qu’on vit fleurir à Montpellier sous le consulat de Georges Frêche. Si le passé est vivant (survivant), c’est chez Walter Benjamin, et pas dans cette Nouvelle Austrasie.

Commençons donc par l’Austrasie, et terminons avec elle.

   Mais je parle comme si j’étais concerné. Alors que je vis à La Rochelle, dans la future Grande Aquitaine, une Aquitaine excédant ses frontières ou qui les retrouverait…

« Cotojest », blog de Denis Montebello

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