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MÉMOIRE DES POÈTES: JINDRICH HEISLER (1914-1953), cimetière de Pantin. Article paru dans « Diérèse » 80, hiver-printemps 2021.

Chrast, petite ville de Bohême.

Une jeunesse tchèque

  Jindrich Heisler naît le 1er septembre 1914, quelques semaines après le début de la première guerre, à Chrast, petite ville de Bohème, tout-à-fait à l’Est. D’origine juive, intégré, František Heisler (1882-1932), marié à Vlasta, y dirige une usine pharmaceutique. Un second enfant, Anna, naît en 1920. Suivant les vœux familiaux, Jindrich étudie d’abord la chimie à l’école Mala Strana de Prague, et, après un premier échec, obtient son diplôme en Slovaquie, à Bánska Štiavnica, charmante cité minière aux maisons peintes. Revenu travailler à Chrast après la mort de son père, en 1932, Jindrich est appelé sous les drapeaux deux ans plus tard. Installé dans la capitale avec sa mère et sa sœur dès 1936, il commence à fréquenter le groupe surréaliste en 1938, se liant avec Toyen (Maria Čermínová, 1902-1980), Jindřich Štyrský (1899-1942), Karel Teige (1900-1951), et Vítězslav Nezval (1900-1958). Un premier recueil poétique parait en 1935. Accompagné des dessins de Toyen, un second recueil intitulé Les spectres du désert, paru en 1939, sera traduit en français la même année, dans une édition bilingue reproduisant l’écriture manuscrite d’Heisler, le tout tiré à 300 exemplaires par Albert Skira. D’autres volumes illustrés par Toyen, non traduits en français, paraissent dans la foulée. Parallèlement, Heisler s’initie à a photographie.

 La guerre

   En mars 1939, les Allemands annexent la Bohême-Moravie. La province est placée sous l’autorité de Reinhard Heydrich (1904-1942), SS fanatique. Heisler, qui aurait projeté d’émigrer au Brésil, reçoit un mandat de déportation de la part des autorités nazies mais ne se présente pas. Sa mère, catholique, n’est pas menacée, pas davantage que sa sœur, protégée par un mariage mixte.  Caché par ses amis surréalistes, dont les créations sont considérées comme « dégénérées », Heisler vit l’essentiel de la guerre enfermé dans un minuscule studio du quartier de Žižkov, en compagnie de Toyen, échappant à plusieurs rafles. L’artiste, qui ne cesse de créer, de concevoir des livres-objets, dort dans la baignoire. L’immeuble existe toujours. 

  Mai 1945. Jindrich Heisler a miraculeusement échappé à la mort. Ironie de l’Histoire : son nom est gravé sur le mur de la synagogue Pinkas, principal mémorial, au milieu de la liste des 77 297 victimes tchèques de l’Holocauste. Bien vivant, l’homme publie les poèmes d’Éluard précédemment traduits, et compose également un bref essai esthétique, demeuré inédit, sort diverses plaquettes, toujours en collaboration avec Toyen. Tous deux forment un couple amical, Toyen, qui a vécu avec Styrsky, considère Heisler comme un partenaire artistique.

Toyen, Jindrich Heisler et Karel Teige à Prague.

Six ans à Paris

   Fuyant les persécutions staliniennes, tous deux quittent définitivement Prague pour Paris en mars 1947, et s’installent d’abord à Bois-Colombes. André Breton les attend. Toyen et Heisler participent ainsi à l’exposition internationale « Surréalisme en 1947 », organisée à la galerie Maeght. Débordant d’énergie, Heisler lance, en 1948, la revue Néon (suivant les initiales N’être rien Être tout Ouvrir l’être). Le périodique, qui connaîtra cinq numéros, regroupera les grands noms du mouvement, dont le jeune Sarane Alexandrian (1927-2009, inhumé au columbarium, cf. Diérèse 73). Ce dernier témoigne de l’activité d’Heisler en ces termes : La revue Supérieur inconnu ne put paraître, car la réalisation de la maquette de Marcel Jean fut estimée par l’éditeur trop difficile et onéreuse ; cette présentation recherchée obéissait pourtant à son souci prédéterminé de créer une antithèse aux Temps modernes, dont l’aspect banal ne reflétait pas le concept du désir. Devant cette déconvenue le poète Jindrich Heisler, qui avait été éditeur à Prague, eut l’idée de faire avec les pauvres moyens de l’époque un journal paraissant irrégulièrement, et qui serait comme le journal idéal d’une république de rêve, aussi bien par les trouvailles de sa typographie que par son contenu. Au cours d’une réunion chez Victor Brauner, nous décidâmes de l’intituler Néon pour signifier qu’il apportait a lumière de a modernité. Il n’y avait pas de directeur, mais un comité d’amis se répartissant les tâches : Heisler faisait la mise en page, les autres discutaient ensemble des textes à choisir[1]. S. Alexandrian, qui évoque en outre le physique d’acteur d’épouvante propre à son ami tchèque, déclare : On ne pouvait le connaître sans l’aimer. Tout ce qu’il touchait du bout des doigts prenait vie poétique.[2] Qualifié d’organe extrêmement modeste[3] par Jean Schuster, réalisé en offset pour des raisons économiques, Néon s’éteint en 1949, faute de moyens. Heisler collabore également activement à Médium, et, parallèlement, décore les vitrines de la toute jeune Hune, magnifique librairie, en face de l’église Saint-Germain, dans le célèbre quartier des Lettres.

   André Breton, qu’Heisler a accompagné sur l’île de Sein en 1948, l’invite à co-rédiger (avec la plupart des « grands »), le Dernier manifeste surréaliste, paru dans Le Libertaire du 6 juillet 1951. Toyen et son ami habitent alors dans un vieil immeuble, au 12 rue des Fossés Saint-Jacques, derrière le Panthéon. Le 3 janvier 1953, par un froid mordant, Heisler, qui se rend chez Breton, se sent très faible. Amené à l’hôpital Bichat, il meurt de crise cardiaque à minuit quarante-cinq, comme indiqué par Breton lui-même, dans une série de notes. L’acte de décès mentionne sa qualité d’artiste. Heisler est enterré trois jours plus tard, un exemplaire du Gaspard de la nuit placé dans son cercueil, au milieu de la division 154 du plus grand cimetière de France, en Seine-Saint-Denis[4]. Bouleversé, Breton déclare : Ce 6 janvier vers 3 heures, au cimetière de Pantin enfoui sous la neige, se dérobait jusqu’à l’idée d’un soleil, autre qu’un cœur poignardé. Le grillon s’est endormi. La concession ayant été relevée en 1984, les restes d’Heisler, décédé à seulement trente-huit ans, se trouveraient vraisemblablement dans l’ossuaire du Père-Lachaise[5].

« Créateur à l’imagination fertile » (Alain Virmaux)[6]

  Les créations de Jindrich Heisler se caractérisent par une certaine audace et par une grande originalité formelle. Il s’agit souvent de collages en noir et blanc, mêlant photographie et peinture, dessins. L’imaginaire onirique parfois sombre, sinon morbide, teintée de l’humour noir cher à Breton rattache définitivement notre homme au surréalisme. Évoquons ainsi ce bassin humain doté d’une molette de montre, ou encore ces étranges silhouettes tenant des drapeaux, sur fond obscur… L’homme n’hésite pas à innover, comme le souligne encore une fois Sarane Alexandrian[7] : Il a fait des photos stupéfiantes en mettant de la vaseline dans son objectif : il m’a offert ainsi un nu plus mystérieux que les « solarisations » de Man Ray.

   Essentiellement plasticien, Heisler est également poète. La plupart des plaquettes sont publiées en tchèque. Toutefois, comme indiqué plus haut, un recueil sort en France en 1939, juste avant la guerre, Les Spectres du désert. Le prénom de Jindrich est traduit par Henri. Le traducteur s’appelle lui-même Henri Hořejšī. Dédié à Karel Teige, illustré par les lithographies de Toyen, l’ouvrage est tiré à 300 exemplaires, sur beau papier. Citons ainsi ces quelques vers :

Lorsque les yeux sont trop fatigués

d’avoir sans cesse sauté d’une orbite à l’autre

ce sont alors les mamelons qui recommencent le jeu

en échangeant mutuellement leurs places

Mais pendant ce temps-là des taupinières fraîchement gonflées

et des fusées d’artifice que la fête s’est taillées en pointe

deviennent partout des paysages les plus douloureux

appelant la solitude.

 …Étoile filante privée de sépulture, Heisler continuera à nous éblouir, tant par son audace que sa créativité. To the happy few, comme disait Stendhal…


[1]L’aventure en soi, autobiographie, Mercure de France, Paris, 190, pages 243, 244.

[2]Ibid., p. 245.

[3]Les fruits de la passion, éditions L’instant, Paris, page 73, 1988.

[4] Jindrich Heisler est bien enterré au cimetière de Pantin, et non au cimetière des Batignolles, comme le signalent pourtant certaines notices biographiques.

[5] Les restes d’Heisler ne se trouvent manifestement plus à Pantin.

[6]Les grandes figures du surréalisme, Bordas, Paris, 1994, page 105.

[7] Ibidem, p. 245.

« CLOWN, ZIRKUS, ELEFANT », UNBEKANNTER KÜNSTLER. (réflexion personnelle)

Clown, cirque, éléphant (artiste inconnu)… Ou comment la rudesse du verbe germanique, inconsciemment associé à de fâcheux, indélébiles, évènements passés, contraste avec la douceur colorée de la représentation. Décalage entre le mot et l’image…

J’ai trouvé cela sur Ebay, pour dix euros. L’antiquaire est originaire d’Oldenburg, en Basse-Saxe, ville de 160 000 habitants, relativement épargnée par les bombardements alliés d’après Wikipédia. J’achète parfois des toiles sur Internet, un peu au hasard, et dans la mesure de mes moyens. Là, ça fait un peu cabinet de pédopsychiatre (j’aurais pu choisir une reproduction de Vasarély, qui évoque davantage le dentiste). J’ai été séduit par le côté naïf, pop. J’adore Bacon ou Bellmer, par exemple mais je me sens incapable de mettre cela dans le salon, tant sa peinture me déprime (en même temps, je n’ai guère la possibilité de l’acquérir, sinon en poster). Il y a quelques années, j’ai trouvé une lithographie de Toyen, apparemment originale, pour 150 euros, et l’ai faite ré-encadrer chez Leroy-Merlin. L’oeuvre est datée de 1939, au moment où Toyen (Maria Cerminovna) vivait encore à Prague, et cachait Jindrich Heisler, menacé par la Gestapo, dans sa baignoire, sans pour autant coucher avec lui puisqu’elle était lesbienne. Je pense que le vendeur ne connaissait pas la valeur de ladite lithographie, mais au fond les travaux de Toyen n’ont jamais connu une cote élevée.

SURRÉALISTES, 22: « SEJFY », TOYEN (1946)

v3-toyen

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