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MÉMOIRE DES POÈTES: ANDRÉ DELONS (1909-1940), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 90 (article paru dans « Diérèse » 83, hiver-printemps 2021-2022)

André Delons (1909-1940?)

Localisation : Cimetière du Père Lachaise, division 90. Le corps d’André Delons n’ayant jamais été officiellement retrouvé (cf. plus bas), il s’agit d’un simple cénotaphe. Le poète serait possiblement enterré au cimetière militaire de La Panne, où il a une tombe (nous ne savons pas s’il s’agit bien de sa dépouille).

Une jeunesse studieuse

  André Bernard Delons voit le jour le 30 janvier 1909 dans le très bourgeois Vésinet, au 21 avenue des Pages, soit à l’emplacement de l’actuel collège des Cèdres. Quatrième et dernier enfant de l’ingénieur juif alsacien Théodore Raoul Grumbach, qui choisit de s’appeler « Delons », et de Mathilde Lamba, il suit les cours d’Alain au petit Condorcet, puis entre au lycée Carnot, austère bâtisse rouge du XVIIème arrondissement. Il se lie alors d’amitié avec son condisciple, Pierre Audard (1909-1981), futur poète. Esprit brillant, A. Delons échoue toutefois au concours d’entrée de l’École Normale Supérieure, et passe une licence de philosophie à la Sorbonne. Il y fait notamment connaissance avec René Daumal, (qui semble ne pas l’apprécier mais reconnaît son talent), Maurice Henry, Marianne Lams. Delons, qui a rencontré auparavant Breton, rejette donc d’abord le surréalisme en tant que tel pour rejoindre Grand Jeu dès septembre 1928.

  Quelques semaines plus tôt, ulcéré par un article de Georges Izambard, professeur de rhétorique d’Arthur Rimbaud, Delons écrit une lettre incendiaire, traitant l’auteur de « salaud ». Le texte en question, accompagné d’un droit de réponse, est publié par Izambard lui-même. Vif, intelligent, actif et sans concession, Delons s’oppose également aux idées d’André Rolland de Renéville (1903-1962), juge de paix et spécialiste de Rimbaud, attaqué lors d’une réunion du groupe en novembre 1932. Le jeune homme, qui a cofondé la fameuse Revue du cinéma, éditée par José Corti, publie de nombreux poèmes et articles dans Bifur, Les Cahiers du Sud, Commerce, Présence, Variétés, Documents de Bruxelles, Minotaure ou encore La Nouvelle Revue Française. On lui doit notamment un long et brillant article consacré au peintre tchèque Joseph Sima (1891-1971), emblématique du Grand Jeu. Nous en savons alors très peu sur sa vie privée. Delons affirme avoir croisé une femme qui l’aurait bouleversé, le jour de ses vingt ans, l’énigmatique Lucia G., à laquelle il dédie un texte.

André Breton et son épouse Jacqueline Lamba, cousine d’André Delons (date inconnue).

L’aventure Nadja

  André Delons, qui a quitté le Grand Jeu fin 1932, rejoint les rangs surréalistes. Il révèle également le mouvement à sa cousine, une certaine Jacqueline Lamba (1910-1993) à laquelle il dédiait ses poèmes adolescents. Éblouie par Nadja, sensible aux prises de positions politiques du groupe, la jeune femme impressionne André Breton, divorcé de Simone Kahn. Tous deux se marient le 14 août 1934, et Jacqueline donne naissance à Aube (Aube Elléouët) le 20 décembre 1935.

  Proche de Jean Renoir, Delons se révèle en tant que critique de cinéma. Parallèlement, l’homme adhère à l’AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires), fondée par Louis Aragon, Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), et Léon Moussinac (1890-1964), intellectuels communistes[1]. Ami personnel du futur président Habib Bourguiba (1903-2000), et donc engagé en faveur de la décolonisation, André Delons soutient activement le Néo-Destour, mouvement indépendantiste. Il demande d’ailleurs à effectuer son service militaire en Tunisie, en 1933-1934, au sein d’une unité de communication (au service radiophonique et colombophilie).

Cénotaphe d’André Delons, division 90 (Père-Lachaise).

Déception littéraire et disparition

   Revenu en France, André Delons confie son recueil L’homme-désert à Jean Cassou, qui doit le publier avec les illustrations d’André Masson. La maison d’édition ayant rapidement fermé, le manuscrit se trouve égaré. Amer, Delons délaisse la littérature pour s’engager dans l’agence radio Jep et Carré, concurrente de la société Information et publicité, à laquelle collaborent Robert Desnos et Armand Salacrou. Il gagne alors bien sa vie, s’installe dans un immeuble bourgeois de l’Île-Saint-Louis, au 51 quai d’Anjou, et continue à fréquenter ses amis Jacques Brunius, Maurice Henry, Georgette Camille (1900-1908), ainsi que les frères Prévert. On lui doit encore quelques articles.

« Le promeneur habité du désastre »[2]

 … À la mémoire d’André DELONS (1909-). Poète et Essayiste, officier de liasion de l’Armée Anglaise disparu au large de Zuydcotte en mai 1940, pouvons-nous lire sur le caveau des parents Delons, modeste sépulture grise de la quatre-vingt-dixième division, où une plaque a été apposée. Mort prématurément, l’homme laisse malgré tout un nombre conséquent d’articles et de poèmes, regroupés par les universitaires Alain et Odette Virmaux en trois volumes. Bien des manuscrits ont probablement été engloutis, perdus à jamais. Reste l’image d’un homme de Lettres sensible, angoissé, habité par une crainte quasi prophétique de l’eau, de cette mer qui devait l’avaler, si jeune, encore plein de promesses.

Je suis au bord d’une rivière

qui descend vers la mort,

Je suis devant cette force

et le courant ne varie jamais.

comme un décombre.[3]

   1939… La guerre éclate et André Delons rejoint rapidement un groupe d’officiers britanniques, regroupés dans la commune d’Auxi-le-Château, minuscule commune du Pas-de-Calais dominée par une impressionnante église gothique. Le poète, qui souhaite se rendre à Londres aux côtés de la résistance, est rappelé au chevet de sa mère mourante en février 1940. Il disparaît le 31 mai, au cours de la bataille de Dunkerque, à trente-et-un ans seulement, alors que tous croient l’entendre sur Radio-Londres, en compagnie de l’acteur Brunius (cité plus haut).

Évoquons, en guise de conclusion Les eaux noires (2014), très beau documentaire signé Nicolas Droin et Prosper Hillairet, librement disponible sur le site de partage Dailymotion, et où nous voyons témoigner des proches d’André Delons. La caméra se balade le long des quais de l’Île-Saint-Louis (cf. plus haut), où l’homme aimait à déambuler.


[1] Tous deux sont inhumés dans la division 97 du Père-Lachaise.

[2] Extrait d’un poème d’André Delons : Le promeneur habité du désastre,/se retrouve un jour à errer/seul au bord d’une plage sèche,/lavée de vent,/et parfaitement immense./Il avance comme on dormirait.

[3] Vers extraits de L’homme désert, repris dans Poèmes (1927-1933), suivis de « L’homme désert » – Textes réunis et présentés par Alain et Odette Virmaux, éditions Rougerie, Mortemart, 1986.

Une vue de l’Île Saint-Louis, où résidait André Delons.
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