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VOIX DES AUTEURS: STÉPHANE ÉMOND (entretien paru dans « ActuaLitté », octobre 2022).

Écrire, lire tout autant c’est retrouver une terre d’enfance

PORTRAIT – Né en 1964, libraire dans le Poitou, Stéphane Émond rend une nouvelle fois hommage à sa région d’origine. Seize ans après Pastorales de guerre, l’homme revient avec un nouveau récit au titre programmatique, géographique. Magnifique évocation de la région Est, Argonne raconte également l’Histoire : le récit officiel et les tragédies familiales, l’une et l’autre intimement mêlées.

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Tu évoques notamment la géologie et la géographie (p. 76). Intitulé Argonne, ton deuxième livre s’inscrit une nouvelle fois dans un lieu bien défini, lié à l’histoire familiale, aux souvenirs. Peut-on parler d’écriture géographique, sinon géologique ?

Stéphane Émond : Géographique certainement, géologique à coup sûr. L’histoire des guerres, la petite ici certes tragique, mais c’est un destin individuel que je retrace et l’Histoire, la grande- il en est question dans le livre- sont inséparables de la géographie et je l’énonce peut-être avec audace, de la géologie aussi. On ne fait pas la guerre de la même manière sur une terre crayeuse que sur une terre argileuse. Et je ne parle même pas du climat.

Ce lieu familial, l’Argonne que je crois n’avoir jamais quittée, c’est celui des miens. Soit le lieu qu’ils ont foulé, cultivé, travaillé et aimé depuis des générations. Mes parents étaient du même village, mes grands-parents aussi. Depuis le milieu du dix-huitième siècle, tous mes ancêtres sont nés en Argonne. Cela ne donne pas plus de grandeur à leur vie. C’est juste une vérité et ça fait sens.

Je ne suis aucunement historien déclares-tu page 116. Dans le même temps, tu racontes l’histoire de ta propre famille, jetée sur les routes de l’exil pendant la débâcle. Par ailleurs, tu cites plusieurs ouvrages historiques à la fin du livre, dans la bibliographie. Quel est donc ton rapport à cette discipline ?

Stéphane Émond : Quand on veut raconter un événement terrible qui s’inscrit dans la grande Histoire, on se doit de traiter une sorte de fait divers. Donc, il faut contextualiser et s’efforcer d’être exact en se prémunissant de vouloir être ce que l’on ne sera jamais : en l’occurrence un historien, en ce qui me concerne.

Cette période est étudiée, documentée amplement par d’authentiques historiens, des écrivains remarquables. J’ai besoin de m’appuyer sur leurs travaux, leurs écrits. Ce qui jette les gens sur les routes pour fuir, c’est l’Histoire, l’offensive allemande, ce qui les fait revenir quelques jours après c’est encore l’Histoire, soit le discours de Pétain du 17 juin 40.

Ton premier ouvrage, Pastorales de guerre tournait davantage autour de la Première Guerre mondiale. Là, tu évoques donc le second conflit, et parles encore de tes proches. Y’a-t-il une continuité ? Ce nouveau livre constituerait-il une sorte de « tome II » ?

Stéphane Émond : Pastorales de guerre s’inscrivait dans le même territoire, ce mouchoir de poche d’Argonne qui m’a vu grandir. La vingtaine de destins que je tissais là étaient déjà tous marqués, balancés, heurtés par les guerres, la Première Guerre mondiale en particulier, tu as raison. Évoquons également la guerre d’Algérie et la guerre de 1870. La continuité est indéniable, je tournais déjà autour de cette affaire, le destin tragique de mon père et des siens. Et les strates des guerres dans le territoire.

Pour retrouver la suite de l’entretien, cliquer sur le lien suivant:

https://actualitte.com/article/108365/interviews/ecrire-lire-tout-autant-c-est-retrouver-une-terre-d-enfance

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VOIX DES AUTEURS: ÉRIC DESORDRE (entretien paru dans « ActuaLitté » en juillet 2022)

Éric Desordre, « champion du détournement« 

Photographe, et rédacteur du magazine Rebelle(s), le Toulousain Éric Desordre a longtemps travaillé dans l’édition. Également poète, l’homme nous présente aujourd’hui un livre fort original, borgésien : suite de bibliographies fantaisistes, avec des titres loufoques. Le Grand catalogue des livres imaginaires: tout semble dit dans le titre. Nous avons toutefois résolu de rencontrer Éric, amateur de science-fiction, de romans d’aventures, de cinéma, mais aussi de littérature classique, comme en témoigne la vaste culture déployée au fil des pages. Champion du détournement, fort d’un humour parfois féroce, l’homme s’est volontiers prêté au jeu.  

ActuaLitté

Etienne Ruhaud : Comment t’est venue l’idée de ce livre ?

Eric Desordre : Je compose souvent, sans les écrire, des titres imaginaires ; tentatives pour illustrer la pensée au cours d’une conversation, ou ponctuation loufoque dans la marche d’un univers dont le fonctionnement nous échappe. Pour surnager avec le sourire, chacun a ses lubies, ses petits exercices d’imagination. L’absurdité du rapprochement de personnages, de situations, quelquefois leur drôlerie, le rappel à des lectures communes composent une médication apaisante à la douleur qu’engendrent la balourdise du monde et nos propres faiblesses. Lecteur compulsif et tout à la fois acheteur de palanquées d’ouvrages dont il n’est pas exclu que je finisse par en lire certains, l’univers mental encombré de titres et de références, je vois donc le livre s’imposer assez logiquement quand je veux démêler une question, dissiper des tracas. 

Il m’est un jour venu d’écrire ces titres inventés en aphorismes foutraques. Cela a commencé tel un jeu, je n’avais pas l’idée d’un livre au départ. Convoquant les souvenirs de l’enfance, j’ai eu spontanément à l’esprit des titres dans la veine de ceux de l’inusable Bibliothèque Verte d’Hachette : Le Club des Cinq, Le Clan des Sept, Fantômette, etc. Au fil de l’exercice, je me suis mis à créer des personnages : la Fille élastique, l’As de pique, Requin chagrin. Puis d’autres sont revenus du fond de ma mémoire, qui appartenaient à des univers littéraires populaires : Jean Valjean, Méphistophélès ou encore Chéri-Bibi. De fil en aiguille, ce sont des héros – ou anti-héros – qui se sont à leur tour imposés : Alien, DSK, Jérôme Cahuzac…

Ils entraient dans la danse et, au fur et à mesure, semblaient composer des ensembles qui n’avaient pas été prédéfinis. Avec ces nouveaux arrivés, le principe des collections s’est imposé, ne serait-ce que pour donner des repères au lecteur ; il y a tout de même plusieurs milliers de titres dans ce livre de livres.

Le jeu s’est alors complexifié entre les titres eux-mêmes et les collections. Soit la collection venait après coup des titres qui se créaient les uns à la suite des autres, dans une logique floue de jeux de mots ou de saynète farfelue ; soit elle était choisie en premier lieu, en tant que cadre d’invention des titres qui devaient alors raconter une histoire, illustrer une maxime prédéterminée. La dimension moraliste est venue assez vite, les mœurs et l’actualité offertes imposant leur matériau. 

Dans ces livres imaginaires, tu distingues les ouvrages « Déjà parus » des ouvrages « À paraître ». Peux-tu nous en dire davantage ? 

Eric Desordre : Une fois le principe de « l’objet » livre établi, je me suis demandé quel pouvait être son genre. Un recueil d’aphorismes, de fragments ? Le résultat est sans prétention philosophique, pas assez abouti du point de vue méthodologique ; ce n’est pas son ambition. La forme et la logique du catalogue d’éditeur m’ont semblé plus appropriées, compte tenu du caractère fourre-tout des thèmes proposés et des collections induites. J’avais d’ailleurs listé les thèmes avant d’avoir l’idée des collections ; la liste en est à la fin du livre. Je souhaitais me rappeler cette prééminence, et la signaler au lecteur.  

Du catalogue est venue la notion de parution. D’où les expressions « déjà parus » et « à paraître », distinction souvent présente dans ces opuscules fascinants que sont les catalogues d’éditeurs. Je les lis avec délectation comme de la littérature. C’en est, d’évidence. On y entend la respiration de l’éditeur, ainsi que dans tout roman dans lesquels on devine en filigrane la substance de l’auteur.

Dans la deuxième partie, « à paraître », le principe de construction des titres est plus indécis. Les livres ne sont pas encore écrits, ou pas complètement. C’est en cohérence avec un avenir–livres dans les limbes. Et un horizon encore plus incertain que des titres soi-disant « déjà parus » que serait celui de titres « à paraître » m’a semblé une perspective opportune. Un miroir flottant qui se reflète lui-même, à l’infini puisque « l’à paraître » est par essence illimité. 

Pour retrouver la suite de l’entretien, cliquer sur le lien suivant:

https://actualitte.com/article/107198/auteurs/eric-desordre-champion-du-detournement

UN ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (PARU DANS LA REVUE « LE PORTULAN BLEU » N°38. MAI 2022). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS »

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (paru dans la revue Le Portulan bleu, mai 2022)

   Née à Metz en 1978, Catherine Andrieu grandit au bord de la Méditerranée. Enseignant brièvement la philosophie, elle s’installe finalement à Paris en 2004 pour préparer l’agrégation mais abandonne toute pratique professionnelle suite à un grand bouleversement intérieur. Consacré à Spinoza, son premier livre paraît en 2009 chez l’Harmattan. Désormais tournée vers la poésie, la peinture, la jeune femme expose dans plusieurs galeries dans la capitale comme en province et publie de nombreux recueils. Catherine Andrieu vit depuis peu à Royan, où elle poursuit une œuvre singulière, originale, parfois troublante, tout en s’adonnant au piano.

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU

  1. Plusieurs recueils sont illustrés par tes propres peintures. Tu es à la fois plasticienne, poétesse, et musicienne, comme l’indique le titre Piano sur l’eau. Établis-tu une correspondance entre ces trois activités créatives ?

J’établis d’abord une distinction entre la création et la seule interprétation. Le piano, c’est mon travail. Bien sûr c’est faux, mais je veux dire que j’y travaille, avec la notion d’hygiène, de régularité, d’effort et de progrès. J’ai l’impression -c’est étrange peut-être- que le piano fait appel à une intelligence scientifique, mathématique. Intelligence à laquelle je n’ai plus accès dès lors que je suis préoccupée.

Le piano m’a accompagnée toute ma vie, même quand je ne pouvais en jouer. J’ai commencé enfant. Mais je n’ai jamais créé, même si j’estime posséder un certain sens musical. Ainsi conçu, le piano implique l’existence d’une contrainte. Cela n’a rien à voir avec mes activités de plasticienne et de poétesse. La musique, c’est en quelque sorte une forme de méditation et d’ascèse. J’ai abandonné la peinture il y a plusieurs années. Cela ne veut pas dire que je n’y reviendrai pas, mais disons que c’est par le contact avec la matière (je peignais souvent avec les mains) que j’ai retrouvé les racines les plus profondes de ma créativité. A vingt ans j’étais une jeune intellectuelle, et j’avais perdu la spontanéité que je pouvais avoir quand je ne me comparais pas encore à Nietzsche ou Heidegger. À vingt-six ans un ami d’enfance s’est suicidé, ce qui m’a bouleversé. J’ai eu besoin de retrouver un ancrage dans ma sensorialité et n’ai pu le faire qu’en peinture, sans formation préalable, avec une naïveté probablement confondante pour quelqu’un qui aurait étudié. J’ai fait néanmoins de nombreuses expositions, à Paris et dans les Ardennes. Mais je ne me sentais pas toujours vraiment « légitime », ni non plus en accord avec une culture contemporaine hyper expérimentale axée vers les installations, la vidéo. Pour finir, je me suis mise à écrire comme je peignais, et j’ai retrouvé la spontanéité de mes quinze ans. L’écriture me suffit. A six ans j’étais poète. C’est comme ça, un don, ça ne s’explique pas. L’écriture est mon territoire.

2.Dans un précédent recueil, tu évoques le physicien et penseur Stephen Hawking[1]. Par ailleurs, tu es philosophe de formation et tu as publié un ouvrage sur Spinoza[2]  Là aussi, te sens-tu marquée, lorsque tu écris, par ta formation de philosophe ?

Oui, sans aucun doute. La philosophie m’a apporté la rigueur et la logique dont je manquais. Elle a complètement structuré mon écriture. Mais elle m’a fait perdre mon identité propre, stylistiquement parlant, pendant des années. C’est pour ça qu’il m’a fallu, après huit ans d’études, passer par la peinture, telle Mary Barnes avec ses excréments. J’ai en effet inventé une façon de m’exprimer au carrefour de toutes mes influences : forme un peu « affectée », surannée parfois, mélangée d’oralité, de culture populaire et de ce qui me constitue dont je n’ai qu’une vague idée. Mon livre sur Spinoza date de l’époque « philo », il est très ardu. Quant à l’astrophysicien Hawking, c’est très différent : je suis tombée éperdument amoureuse de cet homme ! Je me suis passionnée pour sa recherche et sa vie et j’ai écrit sur lui : un recueil entier, et un poème seul dans Piano sur l’eau. J’ai toujours pensé que l’intelligence était érotique. Et Stephen Hawking était très, très intelligent.

3.Refuge, journal de l’oubli, est dédié à tes chats Paname et Lune, que tu déclares aimer passionnément (Oui, je t’aime, ma petite Lune, je t’aime infiniment, p. 28). Comment expliques-tu cet attachement aux félins ? Te sens-tu plus proche du monde animal ?

Je suis fondamentalement antispéciste. Ce n’est pas parce que j’aime les animaux, c’est parce que je les respecte, comme dit Aymeric Caron. Je ne donne pas dans l’anthropocentrisme. Les seuls animaux que j’aime vraiment sont les félins. Je crois qu’ils me fascinent parce qu’ils sont dangereux. Les chats aussi sont dangereux, les vétérinaires en ont souvent peur. Un chat ne fait que ce qu’il veut, et j’aime cette liberté. Mais, bien que j’aie des chats depuis l’âge de quatre ans, je ne les ai pas tous aimés également. Avec Paname, dont je parle dans Piano sur l’eau et Refuge, journal de l’oubli, j’ai vécu une passion folle et douloureuse. Je n’ai jamais pu penser à lui sans anticiper sa disparition. Il était une petite âme vivant à mes côtés. Il était mon amour absolu, je ne peux rien ajouter à ça. Quant à Lune, elle est arrivée il y a peu dans ma vie, c’est encore un bébé chat mais elle a déjà du caractère!

Revue Le Portulan bleu. Un chaleureux merci à Martine Rigo-Sastre.

4.Pour autant, les êtres humains sont bel et bien présents dans ton livre, qui constitue une série d’hommages appuyés à tes anciens amoureux, à ton éditeur, l’éclaireur Paul Sanda (p. 33), à tes proches. Ainsi, Refuge, journal de l’oubli, constitue-t-il en quelque sorte une galerie de portraits, une autobiographie?

Je crois que ton analyse est très juste, que ce journal, cette galerie de portraits comme tu dis, est en réalité une forme d’autobiographie, et je suis coutumière du genre. Pourquoi ai-je parlé de ces personnes-là en particulier? Je n’en peux rien dire consciemment, mais il y a sûrement un fil d’Ariane, quelque chose qui échappe. Il y a des images comme des leitmotiv dans mon œuvre, et quelques personnes qui reviennent jusque dans Refuge, c’est le cas de mon père qui a une problématique avec la mémoire, d’où le titre. Je voulais vraiment rendre hommage à mon éditeur Paul Sanda, parce qu’il est extraordinaire, et qu’il me guide sur mon chemin d’auteur. Paul Sanda voit clair en moi, révélant une part d’obscurité. Paul est présent à chaque étape de ma création. En particulier pour ce recueil, Refuge était encore en germe, tel un brouillon, et Paul a vu la forme que cela allait prendre. Sans lui j’étais foutue !

5.À ce propos, pourquoi parler de journal de l’oubli ? La mort est très présente dans ton recueil et tu fais souvent allusion à des amis disparus, notamment un enseignant ou un camarade de classe suicidé. Est-ce pour garder mémoire, pour garder trace, que tu écris ? Tu cites la formule de Borges, en guise d’épilogue : qui parle de concave mémoire humaine (p. 35).

Ce qui me fascine et me tourmente, c’est l’ultime respiration dans le passage de vie à trépas. Elle contient en elle le Mystère de la vie dans son entier, et davantage peut-être. C’est très banal de dire ça, mais je retiens de ma formation qu’être philosophe c’est souvent s’interroger comme un enfant à propos d’un monde auquel l’on ne s’habitue pas. Je suis hantée par la mort, complètement. Comme je suis malade psychique et très fragile, j’ai souvent attiré des personnes qui l’étaient tout autant que moi, et trois de mes amis se sont suicidés avant l’âge de trente ans. De façon moins brutale mais tout aussi tragique, j’ai perdu, comme tout le monde, des êtres chers, emportés par la maladie, parfois au terme de grandes souffrances. L’absurdité apparente de la vie tient à la beauté de l’éphémère, et j’ai eu l’occasion, grâce à un chat, de faire une expérience surnaturelle il y a peu. Tout cela me laisse à penser que le hasard n’est que le point de vue de notre ignorance. Je ne crois pas en un Dieu anthropomorphique bien sûr, mais je crois en une forme de persistance de l’âme. Mais oui, pour répondre à ta question, il s’agit d’un journal contre l’oubli, l’écriture comme ce refuge où je peux encore vivre un peu avec mes souvenirs et mes morts. Je pense pouvoir dire que mon œuvre est de bout en bout anamnèse. Et aussi que je suis incapable, ou à peu près, de légèreté (rires).

6.Tu alternes prose et vers libres. Tu as par ailleurs, par le passé, pratiqué le vers régulier, en hommage à un père amateur de littérature classique. Où te sens-tu le plus à l’aise ?

Je pense que les récits que j’ai publiés aux éditions Rafael de Surtis, regroupés dans le recueil Des nouvelles du Minotaure, sont ce que j’ai fait de mieux, et ne sont pas, à proprement parler de la poésie, à l’exception de Hawking ; Etoile sans origine. J’aime la prose, je la préfère aux vers libres, bien que ceux-ci me soient plus faciles. Les vers rimés, non, je n’aime pas du tout, bien que j’aie donné dans ce style en hommage à mon père et sous pseudonyme.

7.La couverture de Piano sur l’eau représente la mer, vue depuis ton balcon. Tu as longtemps vécu dans la capitale avant de déménager pour Royan, au bord de l’Atlantique. Tu évoques parfois l’élément marin. Ce changement de lieu a-t-il joué un rôle décisif dans ton écriture ?

Oui, j’ai vécu dix-huit ans à Paris, et m’y suis sentie complètement inspirée, absorbée par une forme de noirceur et de goût pour la provocation. Je voulais défier les dieux. La sexualité y tenait une bonne place, mais bien sûr ça n’était pas l’essentiel de cette fantasmagorie poétique débridée. En revanche, d’un point de vue plastique, mes dessins numériques sur photographie (qu’on retrouve sur mon site) formaient un vrai ensemble érotique qui, paradoxalement, plaisait énormément aux galeristes. J’étais influencée, jusque dans mon écriture, par une esthétique underground. Mais sur les photos mes femmes avaient quelque chose de la petite fille violée, et dans mes textes le plaisir était humiliant. J’avais la rage contre l’entité qu’on appelle Dieu, mes amis étaient morts et le ciel déserté. Quant à moi, j’étais malade. Les trois dernières années j’ai publié une dizaine de textes, mais je ne sortais plus de chez moi. J’ai décidé de rejoindre mes vieux parents à Royan, une nuit où j’ai été hospitalisée, atteinte de la Covid. Je revenais aux sources et revoyais l’océan, moi qui avais grandi en Méditerranée, fille du soleil et de la mer. Les couleurs ne sont pas les mêmes, et Royan ne sera jamais Collioure ;c’est ma jeunesse qui s’en est allée. Cela étant mon appartement donne sur le port et sur le rivage, comme on le voit sur la couverture de Piano sur l’eau, c’est complètement hallucinant, idyllique. Avec la présence de la mer, j’ai retrouvé la petite fille qui courait sur les rochers, son innocence et sa pureté. Et c’est avec ça, après une longue imprégnation, que je me suis (re)mise à écrire, d’abord Piano sur l’eau, donc, puis Refuge, journal de l’oubli, et c’était si pur et si différent. Il y est toujours question de la mémoire et de l’oubli, du souvenir et de la perte. J’y parle beaucoup de mes chats aussi. Je n’aurais pas pu écrire comme je l’ai fait sans le mouvement des marées. C’est du moins ce que je crois si j’en juge par la magie du lieu… Et les fées lumineuses qu’on y rencontre la nuit (rires). 

8.Sur la couverture de Refuge, journal de l’oubli, figure Christ enfant méditant, tableau attribué à Mathieu Le Nain. Un de tes livres s’appelle J’ai commencé à dessiner des anges[3]; et tu qualifies à plusieurs reprises tes chats d’anges. Te sens-tu mystique ? Ta poésie possède t-elle une dimension métaphysique ?

Quand j’étais enfant, ma maman, qui est très pieuse, me disait que les morts portaient des ailes, et je trouvais cela magique : ça expliquait pourquoi ils pouvaient rester au ciel sans tomber! Ma sœur, quant à elle, croit que nos chats sont nos anges. Et moi, en bon auteur, j’absorbe ces croyances pour en faire un objet poétique. Si tu me demandes si j’y crois je dirais non, absolument pas, bien que j’aie réussi, (et je ne demande pas à ce qu’on me croie) à entrer en contact avec mon chat Paname quelques minutes après sa mort. Toute ma vie j’ai attendu ce signe, et il est venu de l’être dont j’ai été le plus proche ces treize dernières années. À présent je n’ai plus peur de la mort. Pour te répondre enfin, non, je ne me sens pas mystique, et ma poésie, qui est profonde je crois, a une dimension non pas métaphysique mais existentielle. La figure du Christ, néanmoins, m’interroge et ne cesse de ma fasciner.

9.On sent, dans ta poésie, une souffrance à la fois psychologique et physique, puisque tu y évoques à la fois la maladie mentale et la dégradation du corps. Vois-tu, précisément, la poésie comme un exutoire ? Penses-tu, comme L.F. Céline, qu’il faille mettre ses tripes sur la table ? Derrière cette mélancolie, cette nostalgie, pointent parfois des instants de joie. Te sens-tu parfois heureuse quand tu écris, ou heureuse d’écrire ? Crois-tu qu’écrire permette d’échapper au désespoir ?

La dégradation psychologique implique la dégradation physique. Les antipsychotiques m’ont fait prendre beaucoup de poids. Ce n’est pas si facile à vivre dans une société de l’image et de la comparaison, a fortiori lorsqu’on vous compare à celle que vous avez été. J’étais une très jolie jeune fille qui a été aimée globalement pour de mauvaises raisons, je m’en suis aperçue rétrospectivement. La vraie lumière, c’est maintenant que je la partage avec les gens. Pour me décentrer un peu, tout le monde a des incidents de parcours ou bien vieillit tout simplement. Je crois que le Sens, vraiment, c’est ça : apprendre à se dépouiller de ce qui n’est pas essentiel. Sinon il n’y a que dans la vieillesse qu’enfin la société vous lâche, comme le disait Deleuze. Je n’ai pas le goût de la poésie formaliste, hermétique ou trop intelligente. D’ailleurs je n’ai pas d’avis sur ce qu’est la poésie et ne sait pas si elle peut changer le monde. J’ai juste besoin de m’exprimer. Je le fais, avec un certain soulagement et parfois jusqu’à l’épuisement car je travaille très vite, souvent dans la joie. Oui, je mets mes tripes sur la table. Beaucoup jugent cela naïf (quand je parle de mes chats par exemple) ou indécent. Ce n’est ni bien ni mal. C’est.

Mars 2022.


[1] Hawking ; étoile sans origine, Rafael de Surtis, 2018.

[2] De l’éternité du mode fini dans l’Ethique de Spinoza, L’Harmattan, Paris, 2009.

[3] Rafael de Surtis, 2020.

Un tableau de Catherine Andrieu.

Pour consulter le site de Catherine Andrieu:

https://www.catherineandrieu.fr/

Nos précédents billets consacrés à Catherine:

VOIX DES AUTEURS: YVES BOUDIER ET VINCENT GIMENO-PONS (ORGANISATEURS DU MARCHÉ DE LA POÉSIE)

Chers lecteurs,

Retrouvez notre dernier entretien avec Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons autour du Marché de la poésie 2022, qui s’est tenu en juin place Saint-Sulpice. Je livre ci-dessous un extrait. Pour lire la suite, rendez vous sur ActuaLitté, le site de Nicolas Gary (que nous saluons).

La poésie est sûrement le genre le plus pratiqué, le plus populaire

Annulé en 2020 du fait de la pandémie, déplacé en octobre 2021, le marché de la poésie en est à sa trente-neuvième édition. Installée en juin place Saint-Sulpice, aux pieds de la majestueuse cathédrale, la manifestation permet aux auteurs de se retrouver, mais aussi de faire connaître ce genre quelque peu oublié, ce parent pauvre de la littérature, qu’est la poésie.

https://actualitte.com/article/106592/interviews/la-poesie-est-surement-le-genre-le-plus-pratique-le-plus-populaire

VOIX DES AUTEURS: UN ENTRETIEN AVEC OLIVIER MASSÉ

Journaliste indépendant, directeur du webzine briochin Litzic, Patrick Béguinel m’a fait l’honneur d’accueillir un entretien passé avec Olivier Massé, autour du roman La Chienne, inspiré par l’Iliade. Un chaleureux merci à lui!

ENTRETIEN REALISE EN 2013 AUTOUR DE MON ROMAN « DISPARAÎTRE » (Merci à « La Tête de l’artiste »)

 

… et un grand merci à Yann Landry, auteur-réalisateur (j’invite les lecteurs à visionner ses autres vidéos sur YouTube).

 

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