PAGE PAYSAGE

Accueil » critique

Archives de Catégorie: critique

Publicités

MAIS QUI LIRA LE DERNIER POÈME?, Éric Dubois, publie.net, 2011 (article paru dans « Diérèse » 65, printemps-été 2015).

dubois_mais-qui    Blogueur, homme de radio, fondateur et animateur de la revue en ligne « Le Capital des mots », Eric Dubois semble opposé à toute forme d’hermétisme, tant dans ses choix de publication que dans sa propre production littéraire. Déployant une langue à la fois sobre et néanmoins souple, harmonieuse, Mais qui lira le dernier poème ? évoque la vie quotidienne, au risque d’un certain prosaïsme, parfois, une sorte de simplicité volontaire, ascèse stylistique, qui n’est pas sans rappeler, par moments, Bukowski ou Houellebecq : Le temps s’étire comme un chewing-gum/La bite perdue dans les poils et les plis/du pantalon/Dans la poussière/et les temps morts. Editeur du recueil sous forme numérique, François Bon parle lui d’écriture concrète. Poésie de l’actuel, de l’immédiat, les vers brefs et précis d’Eric Dubois parlent de la cité d’aujourd’hui, son décor froid, inamical mais familier : Encore l’œil électronique/de désirs fantasmés/Par l’unité centrale/La caméra et l’écran/dans la nuit du commerce. Visuels, matérialistes, les textes ne constituent pas pour autant une sorte de contemplation plate et détachée, une forme d’objectivisme un peu formel. Chaque phrase semble en effet habitée par la mélancolie, pour ne pas dire le désespoir. Quelle valeur accorder à la poésie, au sein d’une société désincarnée ? Angoissé par la perte de sens, la vacuité intérieure, Eric Dubois s’interroge douloureusement : Quel sera le dernier poème ?/L’unique correspondance ?/Quand écrirai-je le dernier poème ?/Qui le lira ?/Aurai-je la force de l’écrire ?. Reste l’amour, apparu en filigrane comme pour sauver l’homme de sa propre déréliction, de son propre sentiment de néant : Il était une fois/elle/Je l’adore/ses cheveux/Et le temps/a continué à faire son chemin.
Riche en images, dépouillé mais fin, ce bref recueil trop méconnu, ouvre donc à une lecture à la fois originale et sincère de l’époque, du désarroi contemporain.

dic3a9rc3a8se-65

 

L’article sur le site d’Eric Dubois

L’article sur le site publie.net

Publicités

« L’HORIZON PARTAGÉ », LIONEL BOURG, QUIDAM ÉDITEUR. (ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 51, HIVER 2010)

horizon
Une autobiographie épistolaire : ainsi pourrions-nous qualifier L’Horizon partagé. Onze lettres adressées à des proches décrivent effectivement un parcours de vie, une enfance heureuse mais marquée par certaines difficultés scolaires, une adolescence engagée et enfin l’âge mûr : l’amitié et la poésie.
Lionel Bourg se raconte, donc, sans pour autant s’enfermer dans le piège de l’auto-contemplation, du narcissisme. L’horizon demeure partagé, au sens où chaque courrier constitue un hommage à l’interlocuteur : un camarade d’école, la fille, ou encore la compagne de l’écrivain. Diverses figures, généralement attachantes, prennent ainsi corps au fil des pages, comme cet oncle, ex-résistant communiste, bougon mais bienveillant, digne des Vies minuscules de Pierre Michon : « Tiens, je t’entends, déjà, l’usine à en vomir tous les matins quant tu partais avant le jour, et le Parti, les airs, les insultes, les humiliations à n’en plus finir (…) » (p. 109-110). Union, l’écriture dépeint généralement d’heureux moments, comme si l’existence restait au fond un cadeau, la possibilité sans cesse renouvelée de rencontrer des gens, de lire de nouveaux livres, de découvrir des paysages inédits. La tristesse point néanmoins fréquemment, notamment lorsque L. Bourg écrit à sa défunte mère : « Une femme usée, flétrie, qui rêve ou se souvient confusément des gens qu’elle a connus, jadis, un mari, des amants, les membres désormais indistincts d’une même famille » (p. 25). Une certaine nostalgie, relativement discrète, se dégage également en filigrane, sans qu’on puisse toutefois parler de passéisme.
Restent, dès lors, la magie de l’évocation du verbe, et le goût pour la poésie, pour elle-même et par elle-même. Riche d’une vaste érudition livresque et artistique, L. Bourg convoque de nombreuses figures tutélaires, à la fois des versificateurs tel Apollinaire ou René-Guy Cadou, mais aussi des peintres et des chanteurs parmi lesquels Ferré et Brassens. Lyrique, inspirée, la prose limpide de L’Horizon partagé reste d’ailleurs proche du verset : « C’est l’heure / Tout s’assemble. / Les amants de septembre ont embrassé l’été » (p. 184). Créateur d’une œuvre sensible et variée, Lionel Bourg signe là un de ses plus beaux livres.

 

 

UNE LECTURE DE « DISPARAÎTRE » PAR JEAN-FRANÇOIS JACQ (série « mon propre travail », n°1)

Chers lecteurs,

  Comme vous le savez, « Page paysage » est avant tout basé sur l’idée de partage, ce à quoi nous nous employons, notamment à travers l’événementiel, qui permet de présenter le travail de nos amis créateurs, mais pas uniquement. Afin de faire connaître mon propre travail littéraire et éventuellement scénaristique, j’ai décidé de créer une nouvelle série qui cette fois parle uniquement de mes livres ou du blog, sobrement intitulé « Mon propre travail ». Voici donc un premier numéro, où on pourra lire un dithyrambique article de notre ami Jean-François Jacq, dont nous avons d’ailleurs déjà parlé ici dans un article critique.

disparaître

   Je ne suis pas un lecteur ordinaire, saisi de plein fouet par l’inéluctable se profilant de page à page, hanté par le personnage de Renaud dont la descente m’est, au demeurant, éminemment familière. Ayant connu la rue à l’âge de dix-neuf ans, et ce durant plusieurs années, je ne suis absolument pas en mesure de faire preuve de complaisance à l’égard du roman d’Etienne Ruhaud. Roman, je l’avoue d’emblée, le mot me gêne. Il me dérange d’autant plus que l’auteur nous met face à une histoire romancée, et que nous en dépassons rapidement le cadre, Ruhaud nous invitant à pénétrer l’envers de ce quotidien nauséabond, se suffisant à lui seul pour n’avoir à apporter aucune explication quant aux raisons de la chute de son personnage. Lorsque le processus est en marche, rien ne peut plus l’arrêter. Et c’est l’une des grandes réussites de ce livre. Ne pas donner à comprendre. Renaud ne m’est pas donc pas étranger (d’où ce rejet à l’égard du terme roman). Je suis tout près de lui au fil de la lecture de Disparaître, à ses côtés à un point tel que je ressens exactement le vide se faire en son corps, et que je me surprends – ce qui n’est nullement mon habitude de lecteur – à en murmurer les mots, happé par la justesse de la mécanique anthropologique de Disparaître. Sachez-le. Ruhaud ne vous a pas dupé. Ruhaud de nous conter une histoire somme toute banale, puisque c’est ainsi que nous côtoyons ceux dont les corps finissent par éclater sur le pavé. Combien de morts, précisément à Thiais, carré des indigents, dans la plus grande indifférence ? Le lecteur que je suis tient à remercier l’auteur que tu es pour cet immense Disparaître, d’un point de vue littéraire, mon cher Etienne. L’auteur que je suis le considère comme frère de sang de mon récit (Hémorragie à l’errance), traitant de mes années passées à la rue. Pas un seul jour sans que je n’y pense. Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort, jusqu’à ce qu’à mon tour, communément à Renaud, peut-être bien dans mon lit mais empreint de la même liquéfaction que ce personnage en résonance avec ce que je suis, jusqu’à ce qu’à mon tour je disparaisse. Un livre de cet acabit ? Il y a bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

L’article sur le site même de Jean-François Jacq

Notre lecture de « Fragments d’un amour suprême », par Jean-François Jacq

jacq jean françois

EDGAR POE, Jean Hautepierre, Pardès, collection « Qui suis-je ? », Grez-sur-Loing, 2012 (article paru dans « Diérèse » 58, automne-hiver 2012)

poe hautepierre

 

   La vie d’Edgar Poe est toute entière marquée par le sceau du malheur. Né à Boston en 1809 de parents comédiens, très tôt orphelin, le futur écrivain est recueilli par le riche négociant John Allan, avec qui il ne s’entendra jamais. Ayant passé une partie de son enfance en Angleterre, Poe se montre excellent élève, mais doit interrompre ses études à Westpoint pour des motifs financiers. Engagé plusieurs années durant dans l’armée, l’homme connaît ses premiers succès littéraires, écrit énormément pour la presse, mais demeure pauvre. En 1847, le décès de Virginia, son épouse bien aimée, le plonge dans la dépression. Alcoolique, de plus en plus instable, il meurt à Baltimore deux ans plus tard, probablement suite à une crise de delirium tremens.
Introduit en France par Baudelaire et Mallarmé, Poe fait l’objet de nombreuses biographies, parfois brillantes. Pourtant, comme on peut le lire en quatrième de couverture : Edgar Allan Poe est un personnage à la fois connu et méconnu. Loin des mythes, des interprétations parfois fantaisistes, Jean Hautepierre s’en tient à la vérité, aux faits, et démonte certaines légendes et idées reçues, entretenues a posteriori. Publié par les éditions Pardès dans l’excellente collection « Qui suis-je ? », ce petit livre décrit de façon sobre et objective le bref parcours du Maître. Il ne s’agit pas, pour autant d’un simple récit de vie. L’auteur, qui a lui-même traduit des poèmes de Poe, a peut être d’abord voulu étudier la portée d’une œuvre immense et variée, saluée par les plus grands, ainsi qu’en témoignent les hommages reproduits à la fin du volume : (…) l’œuvre d’Edgar Poe a donné une impulsion essentielle en de nombreux domaines de la vie de l’esprit, apportant une orientation nouvelle au récit et à la science-fiction, exerçant une influence considérable sur la poésie française, créant le roman policier, élaborant une théorie de la création et de la critique littéraires. Développant un point de vue original et néanmoins rigoureux sur les divers ouvrages de Poe, loin de certaines lectures psychocritiques, Jean Hautepierre montre également en quoi les Histoires extraordinaires ou Le Corbeau demeurent actuels, continuent d’inspirer différents créateurs, dans différentes disciplines, tel les musiciens du groupe « The Cure », le compositeur Philipp Glass ou encore Alex Proyas, réalisateur du film The Crow… Bref, Edgar Poe est semblable aux anciens Grecs : plus on le connaît, plus on mesure l’ampleur de son génie. Également dramaturge et poète, Jean Hautepierre signe là une étude à la fois concise, efficace et pénétrante.

« FLORE ET BESTIAIRE IMAGINAIRES », DANIEL HABREKORN, L’HARMATTAN, PARIS, 2015 (article paru dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

   habrekorn

  Illustré par Hélène Nué, Vladimir Mavounia-Kauka, et Daniel Habrekorn lui-même, ce livre relativement long et fourni n’est pas qu’un recueil, mais aussi une sorte d’essai poétique autour du bestiaire. Dans une intéressante préface, l’auteur évoque effectivement plusieurs noms s’étant prêté au genre, du Moyen-Âge à nos jours, ou presque, d’Hildegarde de Bigen à Francis Hallé, en passant par Victor Hugo, ou même par Franquin, créateur de Spirou et Fantasio. Désirant décrire diverses bestioles, et trouver l’inspiration dans une littérature ancienne ou récente, D. Habrekorn ne semble en effet pas rétif à la littérature populaire, tant que celle-ci nourrit sa propre inspiration. Ainsi retrouvons nous certaines chimères imaginées par des prédécesseurs, telle la fameuse « vouivre » de Marcel Aymé, elle-même issue d’une légende franc-comtoise. Inventif, drôle, audacieux, D. Habrekorn, qui admet avoir quelques intercesseurs, n’en reste pas moins un créateur original, capable de mettre sur pied toute sorte d’animaux, dans une démarche que nous qualifierons de démiurgique. Sorte de dictionnaire, de cabinet de curiosités littéraire, le volume s’apparente également à un abécédaire, puisque les êtres sont classés dans l’ordre alphabétique (du mystérieux Abyssus iratus, au Zèbre noir, simple version noircie du zèbre ordinaire, page 178). Trois autres chapitres complètent le livre. Dans les Résolutions de quelques grandes énigmes de la nature (p. 183-210), l’auteur s’amuse à répondre à de fausses énigmes, tel : « Comment l’hydre dévore le crocodile » (p. 208), en citant une nouvelle fois abondamment diverses sources livresques, tout un zoo littéraire. Dans Publicité à l’adresse des animaux & des plantes, l’écrivain fait de la réclame pour de fausses boutiques, de faux articles, comme ces Leurres pour chasse à courre, de la rue du Renard, dans le IVème arrondissement, boulettes de senteur jetées çà et là dans la forêt, et destinées au gibier souhaitant échapper au chasseur. Dans ses Petites annonces pour les mêmes, cette fois, D. Habrekorn conçoit quinze offres amoureuses et/ou érotiques, soigneusement numérotées : Bernard-l’ermite partagerait avec Bernarde vaste coquille située dans un golf enchanteur (p. 228).
Relevant de la pataphysique, dans son aspect pseudo-scientifique, et du surréalisme, ce singulier volume trouverait volontiers sa place dans l’Anthologie de l’humour noir, signée Breton, et mériterait assurément la prix « 30 millions d’amis » (présidé par Michel Houellebecq). Usant d’une langue parfois nouvelle, de nombreux néologismes, l’érudit D. Habrekorn sait se montrer lyrique, et audacieux : De la famille des couillodères, ce pugéphile des raimouilles se distingue de l’Abyssus abyssum commun par l’astracance de ses deux joufles qui le rend moins profond et plus irritable (page 15). Derrière la fantaisie, la drôlerie, la bouffonnerie, se cache également une critique de l’époque, relativement subtile, notamment lorsque se trouve évoqué l’iPhonus bifurcus, bête très nuisible qui plonge le parasité dans une sorte d’ahurissement, de torpeur imbécile (page 89). Intemporel et actuel à la fois, savant et sensible, ce vaste Bestiaire, procède, plus que tout, d’une remarquable originalité.

« MES PÈRES SOUS LES DRAPS VERTS », ANDRÉ CHABOT, éditions Galerie Koma, Mons, Maison de la culture de Tournai, La mémoire nécropolitaine, 2013. (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018)

  chabot andré

   Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée: ainsi se trouve caractérisée, en quatrième de couverture, et pour reprendre les mots de Boris Vian, ce singulier catalogue d’exposition. L’objet en paraît unique : s’inventant une généalogie, André Chabot imagine des ancêtres lointains, depuis la création de l’homme, dans la Genèse, point de départ de notre lignée fantaisiste (p. 4), jusqu’à un certain Émilian Chabot (1927-1968), obscur résistant. Toutes les époques de France, et une bonne partie des grandes civilisations humaines, meublent ce périple, puisque les ancêtres, fictifs, auraient été partout, à la fois au Golgotha, sur l’Atlantide, dans la Grèce antique, en Égypte (avec Chabothotep, né vers 1200 avant Jésus-Christ), sous les Mérovingiens ou encore sous la Révolution française et en compagnie de la Grande Armée. Chaque texte s’accompagnant d’une magnifique image en noir et blanc, représentant une sépulture, nous retrouvons plusieurs tombes du Père-Lachaise, notamment celle de Max Elskamp, ou encore celle de Géricault. Tout se passe comme si André Chabot, au hasard de ses pérégrinations, s’était recréé un passé mythique, une géographie magique pour reprendre les termes du critique Jean-Pierre Richard. Ce qu’il nomme lui-même « Chabotopolis », mais que nous pourrions appeler aussi « Chabotogonie », en usant d’un autre néologisme, ressemble fort à une Histoire universelle dans laquelle des Chabots tiendraient des rôles décisifs, mais oubliés, à l’image de toutes ces figures passées à la trappe des manuels scolaires, des récits officiels. Parfois tragique, parfois comique, toujours singulier, le destin de la lignée est évoqué dans un style à la fois souple et savant, imprégné de culture littéraire et historique : ainsi de ce Nicolas Chabot (1730-1794), pédagogue humaniste, précurseur de l’Éducation nouvelle, formé par les Lumières, et qui s’inspire à la fois de Rousseau, La Fontaine, Bayle ou Fontenelle. La biographie tourne parfois au loufoque, notamment quand André Chabot, le vrai, le créateur, parle de Théophraste Chabot (1499-1541), en ces termes: Rédiger la biographie d’un occultiste relève de la gageure, le chercheur se fondant lui-même dans les réalités suprasensibles, buts de ses recherches. On sait seulement de Théophraste, qu’avant de mourir, il avait systématiquement anéanti toute trace de ses travaux (p. 52). Car c’est bien l’esprit surréaliste qui court, tout au long de ce petit, et étrange, volume vert, à mi-chemin entre le livre d’art, le récit poétique et le recueil. Spécialiste des cimetières et de l’univers funéraire, photographe, plasticien, journaliste, concepteur de monuments funéraires et cinéraires pour reprendre ses propres termes, André Chabot sait habiller la mort avec un délicieux humour.

Site officiel d’André Chabot

« GENGIS JOBS », JEAN-MARC PROUST, éditions Rafael de Surtis, 2017 (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

Proust1

   Rapprocher Gengis Khan (1155-1227) de Steve Jobs (1955-2011) peut apparaître sinon délirant, du moins singulier. Quels rapports entretiennent effectivement un chef de guerre mongol du XIIème-XIIIème siècle, et le fondateur d’Apple, sinon leur réputation universelle ? Le titre programmatique du nouveau livre de Jean-Marc Proust, une nouvelle fois publié par Paul Sanda et les éditions Rafael de Surtis, a de quoi surprendre. Quelle identité attribuer à ce « Gengis Jobs » ? Et comment confondre, ou du moins associer, la figure d’un informaticien brillant, et celle d’un guerrier pour le moins sanguinaire, bien que révéré dans son pays d’origine ?
La postface nous apporte quelques éléments de réponse. Le collage, selon Jean-Marc Proust, n’est pas surréaliste mais critique, déclare effectivement François Huglo, soulignant ainsi la dimension éminemment politique d’un tel ouvrage. D’une part, Gengis Khan, qui a mené bataille depuis la Chine jusqu’aux portes de l’Europe apparaît comme un des premiers agents de la mondialisation. D’autre part, Steve Jobs demeure marqué par l’esprit new age, hippie, d’essence orientale, de celui qui, par son idéologie libertaire, a aboli les frontières, et a servi de caution morale au libéralisme, dans sa phase actuelle, pour reprendre les idées de Michel Clouscard. Enfin, chacun à leur manière, Gengis Khan et Steve Jobs sont des meurtriers. D’un côté, le despote mongol a massacré des millions de personnes, et anéanti de nombreuses cités, dont la brillante Ispahan. D’autre part, Jobs, rebelle (…) devenu homme d’affaire, pour reprendre les termes de Proust, est aussi un tueur économique de masse, et, indirectement, un destructeur, sur le plan strictement écologique.
La forme même du livre a de quoi déconcerter le lecteur rationnel. Le destin des deux personnages est au départ mêlé, à travers des paragraphes séparés, avant d’être clairement dissocié en différents chapitres, numérotés en chiffres romains, de I à XXVII, pour mieux nous rappeler qu’il s’agit là d’une épopée, ou plutôt de deux épopées n’en formant qu’une : celle, sanglante, du « loup bleu », et l’autre, sorte de success story financière. On songe évidemment aux procédés du cut up, à la poésie objectiviste d’Outre-Atlantique, par essence marxiste. À la manière de Charles Reznikoff, ou de George Oppen, J.M. Proust mêle en effet chiffres concrets, statistiques, faits historiques et dates, tout en soulignant certains mots en capitales, en jouant sur la typographie : Jobs humilie ses collaborateurs et ses lubies entraînent un surcoût et des retards. NeXT DANS LE MUR. PEROT INVESTIT 20 MILLIONS DE DOLLARS (page 42). La froideur du ton, l’absence délibérée de lyrisme placent définitivement J.M. Proust, que nous avons évoqué à travers un précédent numéro , dans une filiation venue d’outre-Atlantique. Par-delà l’actuelle vogue du haïku, et au rebours d’une tendance assez romantique, sinon spirituelle, dans le champ poétique d’aujourd’hui, J.M. Proust choisit définitivement le réel. Une démarche originale.

 

%d blogueurs aiment cette page :