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« MES PÈRES SOUS LES DRAPS VERTS », ANDRÉ CHABOT, éditions Galerie Koma, Mons, Maison de la culture de Tournai, La mémoire nécropolitaine, 2013. (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018)

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   Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée: ainsi se trouve caractérisée, en quatrième de couverture, et pour reprendre les mots de Boris Vian, ce singulier catalogue d’exposition. L’objet en paraît unique : s’inventant une généalogie, André Chabot imagine des ancêtres lointains, depuis la création de l’homme, dans la Genèse, point de départ de notre lignée fantaisiste (p. 4), jusqu’à un certain Émilian Chabot (1927-1968), obscur résistant. Toutes les époques de France, et une bonne partie des grandes civilisations humaines, meublent ce périple, puisque les ancêtres, fictifs, auraient été partout, à la fois au Golgotha, sur l’Atlantide, dans la Grèce antique, en Égypte (avec Chabothotep, né vers 1200 avant Jésus-Christ), sous les Mérovingiens ou encore sous la Révolution française et en compagnie de la Grande Armée. Chaque texte s’accompagnant d’une magnifique image en noir et blanc, représentant une sépulture, nous retrouvons plusieurs tombes du Père-Lachaise, notamment celle de Max Elskamp, ou encore celle de Géricault. Tout se passe comme si André Chabot, au hasard de ses pérégrinations, s’était recréé un passé mythique, une géographie magique pour reprendre les termes du critique Jean-Pierre Richard. Ce qu’il nomme lui-même « Chabotopolis », mais que nous pourrions appeler aussi « Chabotogonie », en usant d’un autre néologisme, ressemble fort à une Histoire universelle dans laquelle des Chabots tiendraient des rôles décisifs, mais oubliés, à l’image de toutes ces figures passées à la trappe des manuels scolaires, des récits officiels. Parfois tragique, parfois comique, toujours singulier, le destin de la lignée est évoqué dans un style à la fois souple et savant, imprégné de culture littéraire et historique : ainsi de ce Nicolas Chabot (1730-1794), pédagogue humaniste, précurseur de l’Éducation nouvelle, formé par les Lumières, et qui s’inspire à la fois de Rousseau, La Fontaine, Bayle ou Fontenelle. La biographie tourne parfois au loufoque, notamment quand André Chabot, le vrai, le créateur, parle de Théophraste Chabot (1499-1541), en ces termes: Rédiger la biographie d’un occultiste relève de la gageure, le chercheur se fondant lui-même dans les réalités suprasensibles, buts de ses recherches. On sait seulement de Théophraste, qu’avant de mourir, il avait systématiquement anéanti toute trace de ses travaux (p. 52). Car c’est bien l’esprit surréaliste qui court, tout au long de ce petit, et étrange, volume vert, à mi-chemin entre le livre d’art, le récit poétique et le recueil. Spécialiste des cimetières et de l’art funéraire, photographe, artiste, journaliste, concepteur de monuments funéraires et cinéraires pour reprendre ses propres termes , André Chabot sait habiller la mort avec un délicieux humour.

Site officiel d’André Chabot

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« GENGIS JOBS », JEAN-MARC PROUST, éditions Rafael de Surtis, 2017 (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

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   Rapprocher Gengis Khan (1155-1227) de Steve Jobs (1955-2011) peut apparaître sinon délirant, du moins singulier. Quels rapports entretiennent effectivement un chef de guerre mongol du XIIème-XIIIème siècle, et le fondateur d’Apple, sinon leur réputation universelle ? Le titre programmatique du nouveau livre de Jean-Marc Proust, une nouvelle fois publié par Paul Sanda et les éditions Rafael de Surtis, a de quoi surprendre. Quelle identité attribuer à ce « Gengis Jobs » ? Et comment confondre, ou du moins associer, la figure d’un informaticien brillant, et celle d’un guerrier pour le moins sanguinaire, bien que révéré dans son pays d’origine ?
La postface nous apporte quelques éléments de réponse. Le collage, selon Jean-Marc Proust, n’est pas surréaliste mais critique, déclare effectivement François Huglo, soulignant ainsi la dimension éminemment politique d’un tel ouvrage. D’une part, Gengis Khan, qui a mené bataille depuis la Chine jusqu’aux portes de l’Europe apparaît comme un des premiers agents de la mondialisation. D’autre part, Steve Jobs demeure marqué par l’esprit new age, hippie, d’essence orientale, de celui qui, par son idéologie libertaire, a aboli les frontières, et a servi de caution morale au libéralisme, dans sa phase actuelle, pour reprendre les idées de Michel Clouscard. Enfin, chacun à leur manière, Gengis Khan et Steve Jobs sont des meurtriers. D’un côté, le despote mongol a massacré des millions de personnes, et anéanti de nombreuses cités, dont la brillante Ispahan. D’autre part, Jobs, rebelle (…) devenu homme d’affaire, pour reprendre les termes de Proust, est aussi un tueur économique de masse, et, indirectement, un destructeur, sur le plan strictement écologique.
La forme même du livre a de quoi déconcerter le lecteur rationnel. Le destin des deux personnages est au départ mêlé, à travers des paragraphes séparés, avant d’être clairement dissocié en différents chapitres, numérotés en chiffres romains, de I à XXVII, pour mieux nous rappeler qu’il s’agit là d’une épopée, ou plutôt de deux épopées n’en formant qu’une : celle, sanglante, du « loup bleu », et l’autre, sorte de success story financière. On songe évidemment aux procédés du cut up, à la poésie objectiviste d’Outre-Atlantique, par essence marxiste. À la manière de Charles Reznikoff, ou de George Oppen, J.M. Proust mêle en effet chiffres concrets, statistiques, faits historiques et dates, tout en soulignant certains mots en capitales, en jouant sur la typographie : Jobs humilie ses collaborateurs et ses lubies entraînent un surcoût et des retards. NeXT DANS LE MUR. PEROT INVESTIT 20 MILLIONS DE DOLLARS (page 42). La froideur du ton, l’absence délibérée de lyrisme placent définitivement J.M. Proust, que nous avons évoqué à travers un précédent numéro , dans une filiation venue d’outre-Atlantique. Par-delà l’actuelle vogue du haïku, et au rebours d’une tendance assez romantique, sinon spirituelle, dans le champ poétique d’aujourd’hui, J.M. Proust choisit définitivement le réel. Une démarche originale.

 

LA GESTE DE DRACULA EN COTENTIN, GUY GIRARD, CHEZ L’AUTEUR, SAINT-OUEN, MARS 2017 (pour acquérir le recueil, écrire à guy.girard10@sfr.fr). Note de lecture à paraître dans « Diérèse » 72, en février 2018.

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Un magnifique frontispice de Pierre-André Sauvageot.

Dracula dans le Cotentin : il fallait y songer. Peintre surréaliste, mais aussi auteur, Guy Girard l’a imaginé, décrivant le parcours du prince des vampires au bord de la Manche, pendant une semaine. Chacun des sept petits poèmes en prose correspond ainsi à un jour précis : « Lundi », « Mardi », et chaque étape de la créature est décrite, de manière assez précise, de l’île de Tombelaine, jusqu’au port de Cherbourg. La parole se déploie dès lors en une série d’images riches, audacieuses, dans une belle coulée lyrique, qui évoque à la fois des éléments presque triviaux du quotidien comme ce car de ramassage scolaire (p. 11), ou mythiques, tels la Dame blanche ou l’épiphyse de Merlin (p. 10). Une forme de réalisme semble infuser le royaume de l’imaginaire, tandis que se déploient diverses métaphores, dont certaines évoquent la pratique de l’écriture automatique, du cadavre exquis, tel cet étrange crapaud retiré d’un bol de punch (p. 5). Pour autant tout a l’air extrêmement maîtrisé, pensé, travaillé. Les phrases s’enchaînent, légères, dans une sorte de tourbillon verbal, en apparence libre, mais tout entier tendu par la logique du récit. Nous suivons bel et bien Dracula jusqu’au dimanche, et tout fait sens. On ne peut évidemment s’empêcher de penser, entre autres, à la prose lyrique d’Arcane 17, ou des Vases communicants. Par-delà la filiation, non reniée, au surréalisme, Guy Girard trace sa propre route, de recueil autopublié en recueil autopublié, loin des grosses machines éditoriales, ou même des circuits poétiques habituels, avec un humour et une originalité rares. Orné d’un magnifique frontispice signé Pierre-André Sauvageot, et représentant notre héros devant le Mont Saint-Michel, ce nouvel opuscule semble nous rappeler que l’esprit de Breton n’est pas mort, et continue à vivre, par-delà la théorie.

« LE VOL », SONIA NEMIROVSKY, éditions L’œil du Prince, Paris, 2011 (article paru dans « Diérèse » 54, automne 2011)

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   Le 24 mars 1976, la junte militaire argentine renverse le gouvernement d’Isabel Perón, et met en place le « Processus de réorganisation nationale », qui consiste à supprimer massivement et systématiquement tout opposant au régime (…). Ainsi s’ouvre Le Vol, brève tragédie en trois actes, ou plutôt en trois scènes, dialogue entre un homme en fuite et une jeune disparue, victime de la répression. Récit d’un amour adolescent condamné, la pièce demeure avant tout dénonciation. Brisés par un système politique sanglant et arbitraire, les deux personnages ne peuvent effectivement se réaliser. L’action toute entière tourne autour de l’effroyable « guerre sale » menée par le général Videla , notamment lorsque l’héroïne anonyme décrit la torture avec une vérité criante : Décharges : 7-8. Parle ! Parle ! Parle ! Des noms ? Qui ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Qui bordel ? (p.38). Arrachement, perte d’identité, l’exil incarné par le deuxième protagoniste est également contrainte, pour ne pas dire violence.
Dans quelle mesure parler d’œuvre engagée, ici ? Ni autobiographie, ni chronique de la dictature, pour reprendre les termes du metteur en scène Bertrand Degrémont, Le Vol peut être d’abord considéré comme un texte littéraire. Écrite dans une langue puissante et lyrique, cette évocation dépeint le désespoir et la souffrance en versets poétiques, sublime l’horreur par le truchement des mots et de la scène, comme si le théâtre permettait de dépasser la barbarie à défaut de l’abolir, le temps d’une représentation : Dans tes rêves la Disparue apparaît toutes les nuits pour qu’on soit encore un peu tous les deux, pour que tu ne m’oublies pas, pour que tu te souviennes d’autre chose que des fusils braqués, des balles qui pleuvent et des corps qui tombent. (p. 34). Réactualisant une page sombre et méconnue de l’Histoire récente, ce premier livre de la jeune actrice et dramaturge Sonia Nemirovsky frappe par la justesse, la sobriété et l’efficacité du propos. Une manière de lutter contre l’oubli ?

LE PLEURE-MISÈRE, Flann O’Brien, traduit de l’irlandais par André Verrier et Alain Le Berre, éditions Ombres, Toulouse, 1991. (article paru dans « Diérèse 54 », automne 2011)

    Le-Pleure-misere-ou-la-triste-histoire-d-une-vie-de-chienHaut fonctionnaire et linguiste, figure célèbre à Dublin grâce à de mordants articles, Flann O’Brien (1911-1966) a également composé diverses pièces pour la télévision et quatre romans. Publié en Irlande, rédigé en langue celtique, Le Pleure-misère (An Béal Botcht, no an Milléanach) nous plonge dans le triste univers des paysans de la première moitié du siècle, à travers le parcours de Bonaparte O’Coonassa, malheureux Gaël du Comté de Corca Dorcha, à l’Ouest de l’île, dans la région appelée Gaeltacht. Narrateur infortuné, personnage picaresque élevé dans une ferme au milieu des pourceaux, Bonaparte tente de survivre grâce aux multiples subterfuges inventés par un aïeul aussi paresseux que roué, le Vieil homme gris. D’aventures en mésaventures, notre héros devient subitement riche suite à la découverte d’un mystérieux trésor, mais finit en prison, victime d’une erreur judiciaire. Il y retrouve un père inconnu, libéré après de nombreuses années au cruchon (p. 21)
Injustement oublié, ce petit livre mélange allégrement tons et genres, transcende les divisions généralement admises. Vivant tableau d’une lande dévastée, dominée par les Anglais et marquée par de graves crises alimentaires, Le Pleure-misère évoque par certains aspects Las Hurdes –Terre sans pain de L. Buñuel, dans un autre contexte. O’Brien ne compose pas pour autant un documentaire, mais fait la part belle aux mythes, aux légendes propres au pays, notamment lorsque Bonaparte croise le fameux Chat de Mer, qui lui fait forte impression : Un grand quadrupède (…) au milieu des rochers, crachant autour de lui des rafales de puanteur nauséabonde (…) une grande chose velue, au poil gris et aux yeux rouges éraillés. (p. 87-88). Enfin, Le Pleure-misère demeure un conte parodique, swiftien, pénétré d’humour noir, par exemple lorsque les différents protagonistes vont chasser le phoque loin des côtes, ou quand plusieurs professeurs émérites, venus de la ville, enregistrent des cris de cochon lors d’une fête, et pensent qu’il s’agit de gaëlique. Divers éléments propres à l’histoire de l’Eire manquent hélas au lecteur étranger pour juger pleinement de la portée satirique de ce bref roman. Toujours est-il que l’auteur a su construire un texte riche, profondément humain, souvent tragique mais généralement drôle, comme si le rire sauvait, un peu, du désespoir.

« À UN MOMENT DONNÉ », Thierry Radière, éditions Tarmac, 2016 (article paru dans « Diérèse » 70, printemps-été 2017)

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   Un recueil intimiste : ainsi pourrions-nous qualifier l’ouvrage. Publié chez Tarmac, la toute jeune maison nancéenne dirigée par Jean-Paul Goiri, ce bref volume au titre évocateur retranscrit effectivement une série d’instants précis, comme autant de réminiscences propres à l’auteur. De la première nouvelle, qui raconte un accident routier, à la dernière, qui cette fois parle d’un ascenseur bloqué et d’une étonnante rencontre, chaque intrigue plonge ses racines en des réminiscences plus ou moins lointaines, parfois dans de minuscules souvenirs, décrits avec précision. Car le style demeure essentiellement introspectif : écrits à la première personne, les différents textes du volume explorent minutieusement les pensées, le ressenti du narrateur. Dans « L’océan », ainsi, Thierry Radière parle d’un singulier souvenir d’enfance, ces quelques secondes où sa sœur a manqué de se noyer, alors que lui-même restait sur la plage à se prélasser : Valérie s’assit sur la serviette, au bord du trou que j’avais creusé quelques minutes auparavant, mit ses jambes dedans et me demanda de l’enterrer jusqu’à la taille, pour sentir comment ça faisait d’avoir une moitié du corps au soleil et l’autre moitié sous le sable. Le ton est absolument sincère, puisqu’il s’agit de tout dire, sans fard, d’évoquer de la façon la plus vraie possible, la plus authentique, l’angoisse de l’évènement, de ces quelques minutes où tout aurait pu basculer. Le style est quant à lui  à la fois sobre, dépouillé et subtil, net et précis. Ressuscité, revivifié, par la magie d’une phrase harmonieuse, sonnant juste, le passé ressurgit, devient présent. Nous ressentons ainsi pleinement l’anxiété du garçonnet qui manque de perdre un être cher, qui chute dans une bouche d’égout, cette fois dans « L’épicerie ».

  Nouvelliste, romancier, poète, auteur de nombreux livres mais aussi blogueur[1], Thierry Radière, qui enseigne l’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée, signe là un ouvrage à la fois léger et profond, dans un genre négligé par la grosse artillerie littéraire.

 

[1] « Sans botox ni silicone » : http://sbns.eklablog.com

LA DEMEURE DES CHIENS FANTÔMES, éditions Unicité, 2015 (article paru dans « Diérèse » 70, printemps-été 2017)

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   Illustré par les propres toiles de l’auteur, préfacé par Marc-Louis Questin,  dont nous avons parlé dans l’avant-dernier numéro (Diérèse 68, page 287-288), cet étonnant recueil possède la fraîcheur des contes. Inspirée par des sources extrêmement diverses, qu’il s’agisse de mangas, de littérature surréaliste, ou des histoires de notre enfance, la jeune Prisca Poiraudeau construit un univers bien à elle, très singulier, où la logique des rêves l’emporte sur la rationalité à proprement parler. Dialogues improvisés, fragments de journal intime, rencontres avec des chats surnaturels, des elfes, et autres créatures féériques : les récits semblent suivre leur propre cohérence, loin des canons de l’écriture scénaristique. Une pointe d’érotisme vient relever l’ensemble : Nous avons fait l’amour. Le petit soleil dans mon sexe de ses rayons a inondé mon corps de chaleur, de feu… J’ai frissonné. Je me suis ouverte à lui. J’en avais envie (page 105). Plutôt que de parler de nouvelles à chute, nous devrions ici évoquer ce que Jean-Yves Tadié appelle « récit poétique », soit une narration dans laquelle le lyrisme, les impressions, l’emportent sur la logique de l’intrigue proprement dite. L’expression de « récit onirique » semblerait elle aussi appropriée : comme Nerval dans Aurélia, Prisca se laisse en effet aller au rêve, dépeignant ainsi un monde parallèle, des êtres et des paysages vus en songe.

   Tout n’est pas idéal ni paisible, toutefois, dans ce décor chimérique. Une pointe d’inquiétude et d’angoisse transparaît effectivement entre les lignes : La jeune fille a sursauté, a pris la fuite, elle a croisé ces grands arbres noirs des infirmières diaphanes en longues blouses blanches ressemblant à des fantômes, elles s’avançaient vers elle. Des brancards roulaient lentement, sur les feuilles mortes dorées, craquantes… Des squelettes, des momies y reposaient, le lierre et les ronces s’entortillaient aux barreaux rouillés. Bambi est effrayée (page 152). L’enchantement paraît ici se dissiper pour laisser place aux démons, aux tourments de l’adolescence. Derrière leur caractère apparemment enfantin, les toiles d’art brut elles aussi semblent marquées une forme de mélancolie diffuse. Rien de naïf ni de gratuit, donc, dans un livre riche en images fortes, et qui  dénote déjà une singulière maturité.

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