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UN ARTICLE SUR « ANIMAUX » DANS LES CAHIERS BENJAMIN PÉRET!

Merci à Jérôme Duwa pour sa note de lecture autour d’Animaux, dans les Cahiers Benjamin Peret numéro 10. Très intéressant, le périodique contient notamment un article sur la traduction de Péret en persan! Pour commander la revue:

https://www.benjamin-peret.org/qui-sommes-nous/publications/cahiers-benjamin-peret.html

« De la zoologie à la tératologie, il n’y a qu’un pas. Animaux propose l’ébauche d’un dictionnaire répertoriant quelques créatures ayant échappé à la sagacité des spécialistes. On croyait à tort connaître les « Baignoires », les « Truffes », ou les « Disques », alors qu’on ignorait tout de leur vie animale. De même pour les fameux « Bourgognes », ces escargots de taille prodigieuse qu’il est parfois nécessaire d’abattre d’une balle entre les deux cornes. De triste mémoire (quel souvenir nous ont-ils laissé au juste?), on évitera de mentionner ici les « Brains », ou, pire peut-être, les « Kraps » à l’inoubliable puanteur. Bienvenue parmi les cauchemars d’Etienne Ruhaud« 

« LES MAINS PROPRES », JEAN-LOUIS BAILLY, ÉDITIONS L’ARBRE VENGEUR, TALENCE, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Librement inspiré par la vie du chercheur et poète Jean-Henri Fabre (1823-1915), ce singulier opuscule s’apparente à une mini-biographie disruptive, décalée dans le ton comme dans le propos. Composé avec une minutie quasi entomologique Les mains propres détaille les habitudes et les études de Fabre, ou plutôt d’Anthelme, son double littéraire. À l’instar de son illustre modèle, le personnage hante un village du Sud, au milieu d’habitants qui le craignent, et passe ses journées à fouiller le sol à la recherche d’insectes, soigneusement décrits en français, grec et latin, sur d’innombrables feuillets manuscrits. Également traducteur des Fables de la Fontaine en provençal, Anthelme est aidé, dans ses travaux, par les gamins du coin ainsi que par le docteur Larivoie, jeune admirateur. Ceux-ci lui rapportent des bestioles en échange de menues récompenses. Au demeurant, l’intellectuel sait se montrer reconnaissant, offrant notamment des lunettes à Ernest, un garçon en apparence gourd surnommé « Tête de mouche » par ses camarades.  

   Une secrète passion charnelle dévore cependant l’austère Anthelme, et met un peu de désordre dans cette vie bien rangée. Déjà marié, le sexagénaire couche en effet avec Rose, paysanne de dix-sept ans qu’il finira par épouser après la mort pour le moins trouble de sa première femme. Vénéré par tous, et entre autres par Darwin, l’auguste savant cache en effet certains vices, dissimulant notamment, derrière le détachement feint, une vanité dévorante. Ce même orgueil se trouve conforté par un évènement pour le moins marquant : Raymond Poincaré, président du Conseil, vient en personne décorer Anthelme dans son patelin, et ce en pleine guerre. La consécration est totale.

  Récit bref mais lent, Les mains propres rappelle, précisément, les planches de dissection pratiquées par Fabre-Anthelme. D’observateur, l’homme devient objet d’observation, étudié avec méticulosité, implacablement portraituré par Jean-Louis Bailly jusque dans ses moindres travers. C’est avec un malin plaisir qu’on voit le vernis craquer. On est aussi frappé par l’extrême justesse du propos, par le classicisme d’une langue impeccable. Rien n’échappe au regard de l’écrivain, et donc de son lecteur. Pour autant, Les mains propres ne constitue pas un aride traité scientifique sur la vie des sauterelles et autres hyménoptères, un volume desséchant autour de Fabre, par le truchement de la fiction. Un lyrisme subtil baigne en effet l’ensemble, en particulier dans le dernier chapitre, lorsque J.L. Bailly évoque la sépulture du principal protagoniste, inhumé avec ses chères créatures : Ces insectes d’une semaine, pieusement conservés, détiennent le secret d’une humble éternité. La pierre de la tombe provençale s’effritera sans doute avant que ces armures princières lancent éclats moins flamboyants et nuances moirures moins délicates (p. 112). Manifestement habité par la figure de Fabre, dont il parle déjà dans l’excellent Vers la poussière[1], le pataphysicien J..L. Bailly[2] signe là un petit livre étonnant, sous les auspices des excellentes éditions girondines « L’Arbre vengeur ».


[1] Éditions de l’Arbre vengeur, Talence, 2010.

[2] Par ailleurs auteur du plus long lipogramme versifié en langue française, transcription fidèle, sans utiliser la lettre « e », de « La Chanson du Mal-aimé » d’Apollinaire (source : Wikipédia).

« LE BRUTALISTE », MATTHIEU GARRIGOU-LAGRANGE, ÉDITIONS DE L’OLIVIER, PARIS, 2021. (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Issu d’un milieu populaire, d’abord mécanicien, le très ambitieux Tomas Taveira devient, dans les années quatre-vingt, l’un des architectes portugais les plus en vue. Ayant reconstruit plusieurs quartiers lisboètes, et transformé le bâtiment où il réparait des autobus, l’homme semble au faîte de sa gloire quand un groupe d’adolescents diffuse une série de vidéos compromettantes. Filmées au camescope par Taveira lui-même, les sextapes le montrent en train d’humilier des secrétaires au cours de rapports plus ou moins consentis. Le scandale se répand vite. Taveira fait la une de la presse, devient indésirable et, doublé par ses concurrents, n’honore plus que de modestes contrats. Sa femme le conspue, et ses enfants sont harcelés à l’école. Dans la rue, jeunes et vieux l’injurient, citant les mots prononcés lors d’un ébat : Todo la dentro (soit fourre moi tout ça).

   C’est cet homme fatigué, usé, qu’est allé rencontrer Matthieu Garrigou-Lagrange, des années après les faits. Animateur de La compagnie des œuvres[1] sur France Culture, le journaliste-biographe a ainsi interrogé sans complaisance, plusieurs heures durant, le vieux lion blessé, en essayant de comprendre. Le résultat est étonnant. Le livre pourrait ainsi s’appeler grandeur et décadence d’un arriviste, tant l’ascension de Taveira semble étonnamment rapide, et tant, parallèlement, sa chute semble dure, fulgurante. Brutaliste, l’homme l’est à deux titres : avec les femmes, qu’il traite comme du bétail, et avec la pierre, qu’il manie avec audace, créant de nouveaux quartiers en rupture totale avec la vieille ville. Sans être un traité d’architecture, le roman demeure, à cet égard, fort instructif, éclairant le novice sur les différentes tendances d’alors. Nous découvrons ainsi ce qu’est le brutalisme des années 70-80, soit ce goût pour le béton décliné en formes géométriques abruptes. Pour autant, le livre, écrit dans un style sobre et poétique, n’a rien d’austère mais semble vivant, coloré, à l’instar du Portugal. Car c’est bien du Portugal que parle Le brutaliste, de ses contradictions, des tensions propres à une société alors en pleine transition, passant du salazarisme à la modernité. Incarnant, par son destin même, par sa personnalité, une forme de renouveau esthétique, Tomas Taveira ne s’en comporte pas moins en réactionnaire misogyne, au rebours de ses idées de gauche. Autofictionnel, le récit revient également sur la jeunesse même d’un auteur fasciné par les proscrits, les indésirables, les condamnés. Décrivant son propre coming out, sur le bouleversement induit, Matthieu Garrigou-Lagrange s’interroge sur sa fascination pour Taveira, qui n’est d’ailleurs jamais réellement nommé. Curiosité morbide ? Attirance irrationnelle ? Plusieurs pistes apparaissent, faisant du Brutaliste un récit ouvert.


[1] D’abord nommée « La compagnie des auteurs », l’émission existe depuis 2016.

« APOSTILLES », GAËL GUILLARME, ÉDITIONS HENRY, COLLECTION « LES ÉCRITS DU NORD », MONTREUIL-SUR-MER, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  Addendum en marge ou en bas d’un écrit, le terme d’« apostille » vient du bas-latin postilla, qui signifie « note », « explication ». Également employé dans le champ juridique, le mot, mis au pluriel, désigne ici un ensemble de courts poèmes, sensibles et vrais, consacrés à des instants du quotidien, des lieux, des sentiments, comme autant d’annotations lyriques et précises. Professeur de Lettres dans le secondaire, Gaël Guillarme a pris soin de rendre le verbe accessible, comme s’il s’agissait (enfin !) d’éviter l’écueil du formalisme, de l’hermétisme. Les lycéens eux-mêmes ne s’y sont pas trompés, attribuant le prix des Trouvères à la plaquette, saluant de fait  le style sobre, mais riche, propre à Apostilles. Qu’il s’agisse d’évoquer la nuit, le ciel rendu à la mort et une forêt d’étoiles (p. 44), le parc Monceau et les yeux des statues (p. 45), ou encore un enterrement (Ce matin on enterre grand-mère/La fenêtre a l’effroi d’une porte de cave, p. 26), Gaël Guillarme sait parfaitement restituer l’émotion du moment, les odeurs, les images et les sons. Ainsi des douze fragments dont chacun est consacré à un mois, définissant une sorte de calendrier littéraire : chaque texte reproduit l’ambiance, le climat propres à la saison : Un oiseau porte le jour/en équilibre sur son aile/Un nuage décide du miracle (« Apostille au mois d’août », p. 39).

  L’homme choisit parfois de respecter la rime, ce qui confère évidemment un tour classique à l’ensemble. On peut d’ailleurs parler d’un recueil classique : non pas vieillot ou ringard, à l’instar de certaines productions néo-classiques, justement, mais plutôt éloigné du champ expérimental. S’apparentant à de longs haïkaï, les apostilles s’inscrivent quand même dans une sorte de tradition : celle d’une poésie lyrique versifiée. La métrique est ainsi soigneusement étudiée, pour aboutir à une fine musicalité, un délicat phrasé.

   Une mélancolie diffuse, presque apaisée, baigne le tout, notamment lorsque l’auteur parle de la nuit : La main qui sait les tristesses de l’or/se perd en caresses dans le revers du ciel/et fraye la passée d’une bête/aux abois dans une forêt d’étoiles (p. 44). Apostilles procède d’une nostalgie douillette, comme s’il fallait fixer les endroits, les gens, les souvenirs par écrit. Dès lors les textes sont autant de stèles pour ne pas oublier, conserver une trace. Discrète autant que réelle, la foi permet cependant de dépasser la tristesse (Flocon d’été/le papillon/a son ombre/au-delà de Dieu, « Apostille à l’éphémère, p. 26). Et parfois d’authentiques moments de joie, pareils à des trouées de lumière, éclairent l’ensemble : La promesse de la fleur/à la branche du pommier/emprunte à l’enfant (« Apostille au mois d’avril », p. 38).

« LISIÈRES D’INSTANTS », PASCAL MORA, ÉDITIONS UNICITÉ, SAINT-CHÉRON, 2021 (article paru dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  

Poésie du voyage, poésie géographique… Plusieurs qualificatifs viennent à l’esprit pour évoquer Pascal Mora. Publié, une nouvelle fois, aux éditions Unicité, ce quatrième livre s’inscrit dans la lignée des précédents, celle d’une littérature du lieu. Car c’est bien de lieux que Pascal Mora parle : qu’il s’agisse de contrées lointaines, comme l’Argentine (Les trottoirs de Buenos Aires/Balancent d’un bord à l’autre/Dans le limon, dans le chaos alluvial/Le souffle d’un chantier cannibale, in « Buenos Aires, le port », p. 65), Antioche en Turquie (C’est une île grecque en Afrique/Un lys épanoui entre les lotus bleus/Et le taxi jaune traverses les faubourgs/Où tant de beauté se marie/À tant de misère, « Lointaine Antioche », p. 13), ou les endroits proches, familiers, en banlieue parisienne ou ailleurs (Franchi le seuil de l’opéra Garnier/J’ai suivi le temps de la mesure,/La musique des possibles./J’ai vu la vibration des notes/Vivifier la pierre et le corps. « Opéra Garnier », p. 49). Lecteur de Kenneth White, Pascal Mora nous livre ici un authentique « journal de bord », pour reprendre le titre d’un des poèmes (Depuis la fenêtre du salon/Nous peignons notre Orient, p. 37). On ne peut pour autant parler de journal intime, ou de simples notes. S’exprimant en vers libres très travaillés, riches en images, forts en bouche, Pascal Mora compose une série de tableaux vivants, servis par une musicalité, une rythmique doublement riche et épurée.

  Au goût pour la Nature se mêle l’attrait de la cité. Pascal Mora, qui a précédemment consacré un recueil entier aux forêts[1], et un autre recueil aux villes[2], navigue entre prés et boulevards, entre campagnes et mégapoles. Tantôt l’homme évoque la lenteur du chêne tendant ses branches (p.57). Tantôt ce sont les camions/ces épineuses ronces de métal (p. 75). Chaque univers accompagne l’autre, comme si une réconciliation s’opérait sous la plume de l’auteur. Et chaque célébration semble joyeuse, puisqu’il s’agit de magnifier la vision, de conférer au réel un éclat neuf, heureux. Ainsi des endroits très espacés se mêlent, en une sorte de géographie imaginaire où se confondent les images, les sensations, les impressions, les éclats de mémoire : Par la porcelaine de nos paysages,/Je ne vois personne d’autre/Que la foule dans ma mémoire./Rien d’autre que cette empreinte/Au fond d’une mer disparue (p. 73). Aux textes s’ajoutent ainsi des photographies en couleurs prises par l’intéressé : un cromlech en couverture, une sculpture abstraite, plus loin, une route au milieu du désert de Patagonie… Trois clichés dominés par le bleu du ciel, tel un espoir, lorsque nous retrouvons le discret mysticisme d’Étoile nomade[3], le premier opus… Par ailleurs animateur du café-poésie de Meaux, Pascal Mora continue à tracer son sillon, sur une voie exigeante et originale, profondément positive.


[1] Paroles des forêts, Unicité, 2015.

[2] Ce lieu sera notre feu, Unicité, 2018.

[3] L’Harmattan, 2011.

CONSTAT

Je n’ai pu caser toutes mes critiques dans Diérèse 82. J’en publierai donc plusieurs directement sur le blog puis sur Babélio. J’ai reçu trop de livres et je terminerai tout d’ici 2023. Ensuite je ne sais pas si je continuerai la critique, sauf exceptionnellement pour rendre service à un ami et s’il y a un retour. La tâche, qui n’est pas rémunérée, est ingrate. Il faut plusieurs heures pour lire un livre et en parler. Globalement l’aventure est positive et donne lieu à de riches rencontres. Nombre d’auteurs prennent cela pour un dû même si Dieu merci la plupart sont reconnaissants. Je continuerai avec Canopée (ex-Centre National pour la documentation pédagogique) et l’Education nationale, autour d’essais arides. Et je me concentrerai uniquement sur mes tâches d’édition et d’écriture. Peut être un peu de journalisme local aussi. À voir. On ne peut pas tout faire.

PS; pour commander Diérèse, envoyez un chèque de 19,90 euros à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière.

« H.P. », DIDIER AYRES, PIÈCE PUBLIÉE SUR LELITTERAIRE.COM (note publiée dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021).

Enfermé dans un asile étrange, situé dans les Alpes, un certain Rougemont (dont le nom rappelle celui d’un célèbre philosophe helvète), subit l’institution. Le pitch est posé. Courtes, intenses, les douze scènes qui s’ensuivent rappellent douloureusement ce que représente l’internement, entre traitement intense, prise de médicaments, sollicitations du personnel soignant et rapports parfois confus avec les autres malades. Sobrement intitulée H.P. mais sous-titrées « scènes de désespoir et de miracle », la pièce représente des anonymes, parmi lesquels, donc, ce fameux Rougemont, quinquagénaire dont nous ne connaissons ni l’âge exact, ni le patronyme puisqu’il s’appelle parfois « Abdelnor ». Un flou total reste entretenu tout au long du texte, comme s’il s’agissait de nous placer dans la tête d’un fou. Les repères spatio-temporels s’effacent, nous ne savons pas quel jour nous sommes, à quelle heure, ni même où précisément. Tout semble fuir, laissant place à une angoisse latente, permanente, sournoise. Rougemont-Abdelnor tente de trouver ses marques, de se rattacher à des souvenirs, à des éléments concrets, sans succès. Impitoyable, la logique de la psychose s’impose. Ne restent que des bribes : paroles d’autres patients, souvenirs d’une existence passée, d’une vie normale révolue (scène 10), dialogues de sourds avec les infirmières, qui tentent tant bien que mal de raisonner le (les ?) malade(s), quand rapidement nous ne comprenons plus qui parle à qui :

Vous savez pourquoi vous êtes ici ?

Non.

Parce que l’on vous a trouvé errant en banlieue de Bâle avec un simple tricot sur le dos et les pieds nus.

Les didascalies sont volontairement elliptiques, les conversations interrompues, faites de bric et de broc, de considérations sur l’identité morcelée, le temps qu’il fait. À la fin, comme pour sauver du désespoir, demeure la foi. Une sorte de croyance absurde, vaine, selon laquelle les choses peuvent changer : Une issue ? Il n’y a pas d’issue, juste des miracles (…) La foi, si tu préfères. Puis tout s’évanouit, dans ce théâtre d’ombres.

Critique, poète, co-directeur de la revue L’hôte, le polygraphe Didier Ayres a également consacré sa thèse de doctorat à Koltès, dont l’influence est ici palpable. Dans un style simple et direct, l’auteur nous parle en effet admirablement de la maladie, à l’instar d’Artaud, d’Hölderlin ou Nerval, tous créateurs qui ressentirent en leur chair les affres de l’aliénation.

Pour lire la pièce:

http://www.lelitteraire.com/?p=66609

Notre précédent article sur Néant de Didier Ayres:

« VITAMINES NOIRES », CLAIRE BOITEL, ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2020 (note parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

   La narratrice croise un homme énigmatique, brun. Celui-ci lui demande de lâcher une allumette dans le métro. Sa mission accomplie, d’autres mondes apparaissent, comme si la mèche s’était embrasée. La femme erre ainsi dans les méandres d’un songe étrange et labyrinthique, où se mêlent plusieurs strates oniriques, peuplées de personnages récurrents : Olga, Anatole, les Ennemis, la Dame au chat, ainsi que le singulier Monsieur du début. Ce dernier pose des électrodes sur la tête de notre héroïne, note les pensées qui en surgissent sur ordinateur, puis la pénètre: Je suis tombé amoureux de ton cerveau en train de s’ouvrir, de s’épanouir, lui déclare t’il ainsi (p. 26).

   Sous-titré « roman », le singulier récit de Claire Boitel a de quoi surprendre, puisqu’il n’obéit pas à une logique narrative classique. Nulle cohérence apparente, sinon celle de l’inconscient, dans ce bref et dense volume : on pourrait ainsi parler d’écriture romanesque automatique, dans la mesure où Claire Boitel passe d’une vision à l’autre, sinon d’un fantasme à l’autre. Rien d’étonnant, donc, à ce que Paul Sanda, responsable de la maison des surréalistes, ait publié l’opuscule, tant celui-ci évoque l’univers roussélien, soit une série de visions instantanées, de tableaux oniriques. Le terme même est d’ailleurs lâché page 73 : Mon maître surveille ce dialogue surréaliste. On songe parfois à La coquille et le clergyman, adapté d’Antonin Artaud par Germaine Dulac, ou encore au premier David Lynch, au long cauchemar d’Eraserhead. Car loin d’être apaisé, Vitamines noires, évoque souvent une hallucination colorée, peuplée de mirages, notamment lorsqu’une piscine apparaît au moment où les deux protagonistes ont des rapports. Le titre même du livre fait sens : la bouche d’ombre parle. Le cortex semble précisément dopé par les fameuses vitamines noires : dans les sinuosités roses de mon cerveau rampe un filet de teinte noire (p. 29). Et même si la fin évoque un brusque réveil, dans une chambre à la couleur de coquille d’œuf (p. 98), le rêve semble se maintenir, encore et toujours, puisque jusqu’au bout, il pleut des flocons de cendre (p. 100). Quel sens donner à cette exploration ? La narratrice elle-même paraît s’interroger : quelle est la face cachée de ce paradis ? (p. 29).

  Reste, pour explorer cette terra incognita, ces espaces du rêve, un style riche en images. Parfois surprenantes, les métaphores fusent au fil des lignes, provoquant des rapprochements inattendus : Les centaines de bras de mon amant nous déshabillent, mes seins nous regardent comme de gros yeux, nous nous transformons en insectes de chair rose avec quelques touffes de poil (p. 51). Venue de la poésie, Claire Boitel signe là un livre original, riche.

« SEPT FRAGMENTS IMMANENTS POUR UNE ALCHIMIE POÉTIQUE », PAUL SANDA, « COLLECTION ARTS ARTISTES », ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2012 (note de lecture parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

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  Le titre renvoie inévitablement à l’alchimie du verbe d’Une saison en enfer. Dans la cinquième partie du recueil, Rimbaud évoque effectivement la littérature démodée, les romans de nos aïeules ou encore les rythmes naïfs qui ont forgé sa sensibilité de poète encore bambin. Éditeur des surréalistes, et donc, de facto, rimbaldien, Paul Sanda revient lui aussi sur ses premières émotions esthétiques, soit celle de la petite enfance, à travers sept textes introspectifs, comme autant d’hommages à des livres lus, relus, aimés. Faut-il d’ailleurs parler de « livres » au sens strict ? Paul Sanda fait essentiellement allusion à des bandes-dessinées, soit à diverses émotions plastiques générées par des comics encore célèbres comme Tintin, ou désormais oubliés, comme Petzi l’alpiniste ou La Planète bouboule. Il s’agit donc de découvertes faites à six-sept ans, au moment où l’acquisition de la lecture et de l’écriture est encore récente, sinon fragile, où les images se gravent à jamais dans l’inconscient. Reproduites sur satiné blanc dans l’opuscule, (qui tient aussi du livre d’art), les vignettes colorées plongent, ou replongent le lecteur dans une sorte d’enchantement, de rêve irisé. Ces mêmes images, Paul Sanda les relie à ses futures découvertes littéraires, et notamment à sa rencontre avec le surréalisme évoqué plus haut. L’opuscule n’est-il pas dédié, notamment, à Jean Rollin, Sarane Alexandrian et Alain Pierre-Pillet ? Annoncée par la voix nasillarde de la radio paternelle (p. 19), la mort d’André Breton est vécue comme un drame, un traumatisme : Je ne sais pourquoi mais, sur l’instant, cette nouvelle me troubla vraiment ; et je garde un souvenir absolument net de cette sentence mécanique qui prend dans mon histoire personnelle aujourd’hui, en vision prémonitoire, tout son relief. Convoquant notamment Jules Monnerot, Pierre Mabille, ou André Pieyre de Mandiargues, P. Sanda montre précisément en quoi ces primes icônes paralittéraires forgent à jamais la sensibilité, la manière d’être au monde, comme le souligne José Pierre évoquant4 la splendide illustration des contes populaires et des livres d’enfance. C’est en effet la BD, genre marginal, méprisé, qui permet à l’enfant encore non-intellectualisé, non poli par l’érudition, d’accéder à l’imaginaire, de s’évader, de parcourir des paysages mentaux vierges, non bornés la raison, le bon sens. 

  Chroniqué par nos soins dans Diérèse 80, Auberge de la tête noire constitue une autobiographie en vers, puisque l’auteur y décrit son enfance vendéenne à travers une série de poèmes. Sept fragments… s’inscrit dans le même cycle d’auto-analyse, de souvenirs, d’introspection. Il s’agit cette foi de parler de soi à travers les autres, à travers la création des autres. De re-explorer les jeunes années à travers une bibliographie. Pareil projet s’inscrit dans la logique du Pacte bicéphale, ouvrage co-écrit avec Rémi Boyer, publié un an auparavant5, ce qu’annonce l’auteur dès l’incipit. On ne peut, non plus, s’empêcher de songer au Leiris de L’Âge d’homme, de Biffures. Servis par un style élégant et souple, le désir de vérité propre à P. Sanda apparaît effectivement radical.

« LE BLUES ROUMAIN », RADU BATA, ÉDITIONS UNICITÉ, 2020 (ARTICLE PARU DANS « DIÉRÈSE » 81, PRINTEMPS 2021)

On connaît généralement Eugène Ionesco, Mircea Eliade. Au mieux, Benjamin Fondane, Tristan Tzara, Ghérasim Luca, et puis c’est tout. Est-ce pour réparer cette injustice que Radu Bata, également auteur d’une dizaine de livres divers, s’est ingénié à regrouper plusieurs créateurs contemporains ? Sous-titré anthologie imprévue de poésies roumaines, ce beau recueil rend hommage à une terre de littérature quelque peu oubliée en France, et plus généralement en Europe de l’Ouest. Outre leur nationalité, les différents auteurs ici regroupés semblent tous en proie au spleen, annoncée dès l’intitulé. Le blues, nous le retrouvons sous la plume notamment d’Octavian Soviany : Il nous reste la tristesse, ténue comme une bruine,/Dans les paumes ouvertes, sur la bouche, la poitrine,/Et le sang qui fuit vers la mort aérien./En dessous c’est le rien. Dessus, toujours rien (p. 39). Ce franc désespoir fait souvent place à une forme de nostalgie plus douce, plus voilée et délicate, au souvenir d’amours passés, de plaisirs éteints, notamment chez Ben Corlaciu : Comment vas-tu ? Merci, ça marche après l’aurore./Je vis, il n’y a pas d’autre solution. (p. 92). Si le vers libre domine, la forme est parfois différente, rimée, mais toujours lisible, claire, loin de tout hermétisme. Radu Bata a choisi une poésie populaire, accessible, et certains textes s’apparentent également à des haïkaï, de brefs moments contemplatifs ou réflexifs, dépouillés : nous sommes tous/une fourmi/traversant/-insouciante-/le tranchant de la hache (Petre Stoica, p. 120).

Le « blues » roumain semble parfois atténué par une cocasserie très particulière, à la limite de l’absurde. Ainsi de Vitalie Vovc lorsqu’il évoque un pays centrifuge (p. 81-82), et une étrange machine à laver sous forme, précisément, de centrifugeuse détruisant les habits : et ce pays centrifuge qui est le mien/dont personne n’a encore trouvé le bouton « stop »/rugit quelque part sur la carte/à rotations maximum. Nous nous plaçons ici aux confins du surréalisme, comme le suggère d’ailleurs la peinture d’Iulia Şchiopu reproduite en couverture, représentant une jeune fille dans une robe blanche décorée de fleurs, assise sur un village montagneux emblématique du pays. Et ce même si nombre de vers semblent ancrés dans le présent, dans ce qu’il a de plus immédiat, sinon trivial : Dieu est encore plus visible et semble heureux/tu l’as connecté à Internet/ensuite aux réseaux sociaux/à e-mail YouTube aux torrents, écrit ainsi Robert Şerban (p. 42), dénonçant indirectement le phénomène d’hyper-connexion, ou plutôt s’en amusant.

Par-delà le blues apparaissent également ces taches de bonheur dont parle Mihaela Colin (p. 67), et certains poètes semblent se contenter de célébrer l’existence à travers quelques phrases simples, sincères, bien senties. Tout n’est donc pas si triste, à Bucarest.

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