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« DISPARAÎTRE » CITÉ DANS UN COLLOQUE UNIVERSITAIRE DUNKERQUOIS

   La rentrée littéraire approche, avec sa cohorte de romans « jeunes », dans les librairies, dès le prochain Moix. En attendant, vadrouillant sur Google, je découvre qu’on a parlé de mon roman, Disparaître, au cours d’un colloque universitaire, à Dunkerque, en octobre dernier (« L’espace dans le roman contemporain français: approches linguistiques et littéraires »). Je ne connais pas Laura Eugenia Tudoras, qui nous vient de Madrid, mais vais essayer de la contacter afin d’en savoir plus, d’éclaircir le mystère (puisque mon livre n’est plus guère disponible sur Amazon. Un renouveau en Espagne?). À suivre!

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« Reconfigurations des dimensions socio-urbaines de l’espace dans le roman français du XXIe siècle », Laura Eugenia Tudoras Universidad Nacional de Educación a Distancia (UNED), Madrid, Espagne. ltudoras@flog.uned.es

   Notre proposition de contribution prétend réaliser une lecture analytique-symbolique de la représentation littéraire de l’espace urbain parisien dans les romans Les Heures souterraines (2009) de Delphine de Vigan et Disparaître (2013) d’Étienne Ruhaud. L’étude aborde, d’une perspective théorique-critique, l’analyse de concepts tels que: la représentation de l’espace dans le discours littéraire d’un point de vue sociologique; la représentation de l’espace urbain en tant que configuration d’identités unifiées qui risquent de se confondre et, plus particulièrement, la configuration littéraire de la ville souterraine, ainsi que des espaces qui délimitent les nouvelles frontières urbaines dans le roman urbain plus récent. De même, l’analyse abordera les formes par lesquelles la métropole acquiert la dimension hostile d’un lieu emblématique de l’atomisation, de l’isolement et de l’individualisation; d’un scénario qui favorise la formation d’un type particulier de posture psychologique et sociale qui opère avec des codes et des langages propres. Ces codes et ces langages spécifiques profilent des paysages sémiotiques qui, de concert, configurent la ville à niveau symbolique, social, géographique et littéraire. Le processus de création littéraire repère et reprend les codes de l’espace réel, les déchiffre, les interprète et les transforme pour les rendre après à la société, revalorisés et enrichis de nouvelles connotations, des codes ré-signifiés que la fiction reflète comme un miroir de la construction sociale du lieu et de l’espace. Pour conclure, l’étude proposée analysera la représentation de la ville en tant que texte et la représentation de la ville en tant que réflexion sur la réalité socio-urbaine du XXIe siècle.

Lien vers le site de l’université

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« DISPARAÎTRE », une chronique de Yasmina Mahdi (parue dans « Le Capital des mots »)

  Co-directrice, avec son mari Didier Ayres, de la revue L’hôte, Yasmina Mahdi nous offre une très belle critique de Disparaître. Nous l’en remercions vivement, de même que nous remercions Eric Dubois, poète, blogueur, ami, qui a relayé le texte sur « Le capital des mots ». Nous aurons l’occasion de reparler de Didier, de Yasmina et d’Eric sur le site, ainsi que dans la revue Diérèse.

Un lien vers « Le Capital des mots », revue en ligne d’Eric Dubois

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Déambuler/errer

   Disparaître commence un peu à la manière d’un roman d’investigation, et l’on y rencontre le monde du travail et l’arbitraire de ses hiérarchies. Il y a quelque chose de vivant et de désespéré, de morbide, et ce n’est pas un oxymore, dans cette banlieue parisienne, où « s’étale sur le trottoir gelé (…) une neige dense » dans un « poisseux matin de janvier ». Le mot latin simili est employé à plusieurs reprises, à la fois comme signifiant la matière, le faux, l’imitation, et comme symbole de la condition d’individus condamnés à un incessant remplacement, à n’être que de simples substituts au sein d’entreprises malades : des travailleurs palliatifs. Le témoignage du roman est en un sens sociologique, et en cela, Disparaître vise une certaine objectivité. Étienne Ruhaud décrit un univers que l’on analyse comme corollaire du libéralisme, qui génère l’exploitation des plus démunis, des marginaux, des étrangers, que le chômage touche et exclut du système. Un affreux vocabulaire commercial a remplacé l’éloquence, chère à l’auteur. Ce constat est celui d’une société en crise, inégalitaire et brutale.

   Les pauvres, les indigents – masse anonyme au XIXéme siècle -, se retrouvent au XXIème siècle, numérotés, parqués, condamnés, mais tout aussi anonymes, étiquetés comme improductifs. Compensation et décompensation alternent avec précarité. Le Limousin figure comme lieu de départ d’un vaste exode rural en 1961, de « prolétaires » voisins d’« Algériens » consignés dans « un fatras de bidonvilles » à Nanterre. L’auteur éprouve de la jubilation dans cette misère, évoque des bonheurs simples, le courage des individus exilés pour la survie. Malgré tout, le protagoniste préfère « le bitume (…) recouvert de gelée » aux « dimanches mornes en province (…), à une vie diminuée [en Corrèze], racornie, sans emploi et sans moyens ». Un spleen baudelairien est entrecoupé de conversations banales, d’un rapport au réel direct, parfois trivial, où le corps et ses sanies tranchent avec le doux rêve littéraire du jeune homme. Chez Étienne Ruhaud, les bouchers et la viande morte occupent une place, ainsi que les meublés insalubres, qui renvoient au Paris de 1980 de Rafael Chirbes : « ça pue la viande pourrie, un appart’ de louchébem qui s’est enrichi en vendant de la viande de chien » (Paris-Austerlitz) ; « Mon cerveau n’est plus qu’un morceau de viande rouge et saignant (…) J’aurais besoin qu’on me coupe la tête (…) » (Disparaître). Comme si d’un écrivain à l’autre s’établissait une soudaine continuité au-delà de la mort, de la disparition.

   Un certain pessimisme côtoie une recherche existentielle et une rébellion contre « le conformisme social ». Cette société contemporaine surchargée de signes, de communication et d’échanges via la technologie se révèle aussi vide que spécieuse. Les rôles des fonctionnaires, employés ou décideurs campent une situation socio-économique désastreuse, à la limite des mauvais traitements. Les parallélépipèdes de béton, perforés de galeries commerciales anodines, toutes semblables, le regroupement familial des immigrés dans les HLM, les emplois les plus bas et les moins rémunérés de manœuvres sans qualification, ont donné naissance au fondamentalisme, à la toxicomanie et au chômage comme perspective finale. La perte d’un logement s’ensuit du pire des statuts, celui de sans domicile fixe. Le long de cette déambulation désenchantée, le lecteur va suivre un itinéraire entrecoupé, en zigzag, à travers la vision personnelle et lucide du personnage du roman, au milieu de l’indifférence, voire de l’hostilité des résidents des cités, des passants et de la détresse des mendiants et des ivrognes. La parole d’Étienne Ruhaud guide, repère, critique, construit un morceau de littérature, une ode ténébreuse à la capitale et ses lacis, où encore une fois, et le somatique et le psychisme sont mis à rude épreuve.

   Dans Disparaître, nous sommes proches du microcosme de Raymond Carver et des destins accablés de William Kennedy, à travers la déterritorialisation des hobos. Par cette errance, É. Ruhaud désigne une trajectoire instable qui peut s’avérer commune à beaucoup d’entre nous, et se transformer en perte. L’auteur classifie scrupuleusement les noms de rues, de lieux, de bâtiments, de restaurants, de monuments, où rôde la menace inéluctable du hasard.

YASMINA MAHDI

Plasticienne.

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De gauche à droite: Yasmina Mahdi, Didier Ayres, Etienne Ruhaud, Hélène Mora, Pascal Mora, Claudine Sigler et une poétesse argentine, tous réunis au Café littéraire de Meaux (Seine-et-Marne)

( Notice La Cause Littéraire )

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.
DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d’Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.
Co-directrice de la revue L’Hôte.
Diverses expositions en centres d’art, institutions et espaces privés.
Rédactrice d’articles critiques pour des revues en ligne.


ÉTIENNE RUHAUD

Il se présente :
Ecrivain, critique littéraire, blogueur.
Son blog : https://pagepaysage.wordpress.com/

Disparaître. Etienne Ruhaud. Préface de Dominique Noguez. Editions Unicité, 2013

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NB: Ci-dessous le site de la revue L’hôte, évoquée plus haut. Le prix est modique (5 euros), et le contenu fameux.

Revue « L’hôte ».

 

« BEAUTÉ DU FUNAMBULE », PATRICK LEPETIT, éditions RAFAËL DE SURTIS, Cordes-sur-Ciel, 2018 (article paru dans « Diérèse » 76, printemps-été 2019)

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   Une poésie du deuil : ainsi devons-nous qualifier ce nouveau recueil de Patrick Lepetit. Dédié à un ami décédé, Beauté du funambule s’ouvre par une citation programmatique de Nietzsche : Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer de mes mains. S’ensuivent quarante pages de vers libres, comme autant de fragments d’un discours douloureux. Souhaitant se relever encore, l’auteur nage dans une comédie noire, car rien ne peut prémunir du désespoir, de la mélancolie. Le monde extérieur devient farandoles futiles, et aucune sagesse, aucun système, ne semble atténuer ce sentiment d’absurdité, de vanité. Élément lumineux, traditionnellement heureux, le soleil en gloire n’éclaire plus guère que la kermesse des chairs (p. 29).

   Hadès (p. 16), dieu des Enfers, a triomphé. Que faire, dès lors, puisque les cieux sont vides, sinon s’en remettre au verbe ? Tel Orphée, P. Lepetit magnifie la perte en chantant, et nous emporte doublement, par sa culture et par son lyrisme. Les références érudites surgissent au fil des pages, tels des clins d’œil donnés aux grands aînés, dont la présence a l’effet d’un baume. Normalien, philosophe de formation, l’auteur maîtrise parfaitement ses classiques, et instille son savoir, ses références, sans pour autant tomber dans la pédanterie, le tic livresque. Ainsi la citation est-elle subtilement intégrée dans la phrase, à l’instar de cette allusion à la fameuse main de gloire (mandragore), de Nerval : Le sable ici est rude/main de gloire/l’azur au soir sanglant comme attente (p. 33). Cette allégorie solaire se trouve filée ensuite à travers une reprise d’Apollinaire, en l’occurrence du dernier vers de « Zone »: Soleil cou coupé. Le lyrisme, lui, est omniprésent, au détour de chaque phrase, cet ensemble formant la plaintive élégie, soit, étymologiquement, chant de mort (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant littéralement « chant de mort »). Riche, mais également sobre, la poésie de P. Lepetit procède par touches. Comme si évoquer l’affliction, la perte, ne pouvait passer que par la simplicité, la pudeur du verbe. Comme si marcher au-dessus des gouffres, en funambule, exigeait l’ascèse, la pureté du mot. Cet art du peu, cet arte povera, n’est pas sans rappeler le haïku : Arpenter l’obscurité/à la lueur rouge des braises,/la mémoire morte,/errer en douleur/ sous l’insensé/dans l’impensable. (p. 26). Orné d’une toile du surréaliste néerlandais Rik Lina, ce nouvel opuscule, sombre et lumineux, est une nouvelle fois publié par Paul Sanda, aux éditions « Rafaël de Surtis ».

 

« COMMENT ÉCRIRE UN LIVRE QUI FAIT DU BIEN? », DENIS MONTEBELLO, LE TEMPS QU’IL FAIT, 2018. (article précédemment paru dans « Diérèse » 75, hiver-printemps 2019, et sur le site d' »Actualité Nouvelle-Aquitaine »)

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   Tous les deux comme trois frères, Le cactus car il capte, Ce vide lui blesse la vue… Il semble décidément que Denis Montebello ait la magie des titres. Délibérément racoleur, ou plutôt ironique, celui‐ci évoquerait davantage la grosse artillerie littéraire, l’un de ces volumes didactiques publiés chez First (L’Histoire de France pour les nuls, etc.), qu’un ouvrage subtil, sensible, publié au Temps qu’il fait. L’auteur s’en explique, assume son choix dès le second chapitre, pour nous offrir une liste glanée sur Internet, généralement de respectables livres de gare, parmi lesquels Le philosophe qui n’était pas sage. Parmi eux, essentiellement des livres à l’effet feel‐good garanti (p.9), soit des récits pour vous évader, vous aérer l’esprit sans sortir de chez vous (idem).

   Loin de constituer un manuel de creative writing, avec des recettes pour générer des ventes, Comment écrire un livre qui fait du bien ? aurait de quoi déconcerter l’amateur de thrillers ou de romans sentimentaux. Ce dernier serait en droit de protester, de hurler à la tromperie, d’exiger un remboursement. Nulle histoire de tueurs en série, de flic incorruptible ou de périple amoureux en Asie, ici, mais bien plusieurs récits qui s’entrecroisent, selon un art de la fugue propre à l’écrivain, qui enchaîne diverses pistes, comme s’il voulait se perdre, et nous perdre, dans la forêt de sa mémoire. Diverses réminiscences affluent ainsi : des voyages en TGV, des rencontres avec d’autres prosateurs, ou tout simplement des souvenirs livresques et cinématographiques qui s’entremêlent au fil de chapitres eux‐mêmes élégamment titrés : «Un roman d’une longueur raisonnable», «Le rôle de la titrisation dans la contagion de la crise financière», etc.

   Conscient de sa propre difficulté à élaguer l’arbre textuel, l’homme évoque en filigrane un mystérieux feuillu, de ceux dont les branches donnent envie de s’y pendre, et qui, comme le flux de pensées, envahissent l’espace, le cerveau, la maison. Comment, dès lors, dégraisser, aller à l’essentiel, au menu, pour paraphraser un autre titre ? Faut‐il faire appel à ces deux professionnels, roués bûcherons, qui surfacturent avec le sourire, et vous laissent avec un végétal tout aussi encombrant ? Faut‐il se perdre sur Google, à Gourgues, en Belgique, dans je ne sais quelle géographie imaginaire ? Ou faut‐il tout simplement s’en remettre à Denis Montebello, féru d’étymologie, adepte de la digression, mélancolique humoriste ? Nous opterons pour cette dernière option. Nous n’avons pas le choix, de toute manière. Il nous faut accepter de suivre ces « chemins qui ne mènent nulle part », chers à Heidegger. Et peut‐être que la poésie est là, dans ces mauvaises herbes qui encombrent l’intrigue. Qu’il nous faut accepter, sans jalouser ni mépriser les faiseurs de best‐sellers, l’autre voie originale que nous propose le guide, en nous laissant porter par les impressions de voyage, les nouvelles en germe, les anecdotes. Car, comme l’admet notre Lapin blanc (p. 83) : Pour prévenir votre fuite, j’ai de belles histoires à raconter. Elles vous feront trouver belle la route. Elles la rendront émouvante ou drôle, comme vous voudrez, et surtout plus légère.

« L’ÂME-CHAMBRE », PRISCA POIRAUDEAU, ÉDITIONS UNICITÉ, 2018.

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Photographie de Prisca Poireaudeau. Tous droits réservés.

 

   Les récits de Prisca Poiraudeau semblent tout entiers portés par le rêve. L’auteur parle de « contes » mais on serait en droit de parler de « récits vus en rêve », pour reprendre l’expression d’Yves Bonnefoy. Nulle logique narrative évidente en effet dans ces textes écrits alternativement à la première ou à la troisième personne. Comme si le rêve, précisément, avait sa raison propre, qui n’était pas celle de l’intrigue classique. Et mieux vaut se laisser porter justement par la plume de Prisca, sans nécessairement chercher à analyser, à décortiquer, à commenter.
 L’univers décrit est étrange, sinon déroutant. On y croise alternativement, ou simultanément, des jeunes filles amoureuses l’une de l’autre, des animaux, ou des esprits animaux, tel ce chien qui égorge une demoiselle dans son bain, des chats ou encore des biches venues boire le sang des menstrues, échappé dans la baignoire. On y croise également cette sœur imaginaire dont la tête porte un arbre, un matin, dans le train pour Paris. De temps à autres, aussi, nous surprenons des personnages beaucoup plus réels, et beaucoup plus durs, comme ce taxi libidineux, cette maîtresse castratrice ou ces psychologues hostiles. Le réel, le monde extérieur, intrusif, visible par fragments réalistes, paraît proscrit. Prisca, la rêveuse, celle qui laisse des toiles en apparence naïves, enfantines et colorées, au gré des pages, préfère d’autres mondes, une seconde vie où s’échapper.
   Dans cette deuxième existence fantasmée tout est possible, à commencer par l’amour. Des adolescentes s’embrassent ainsi impunément en bord de mer ou dans cette chambre, lieu central du recueil, évoqué dans le titre. L’érotisme, et en particulier le saphisme, sont ainsi toujours présents en filigrane. Placée sous l’autorité spirituelle de Renée Vivien (1877-1909), poétesse libertine et lesbienne à laquelle un conte est dédié, l’inspiration est, sinon coquine, du moins osée : La culotte noire en dentelle avec des petits nœuds dorés sur les hanches saillantes. Ses petits seins nus et pointus de jeune fille, les côtes apparentes, son cou menu (page 12). Pour autant nous ne glissons jamais dans la vulgarité, la pornographie, puisque l’évocation demeure toujours subtile, purement sensuelle. On parle aussi de parfums, de senteurs, de chansons rappelant l’être aimé, les sensations de jouissance.
  Et puisque tout doit échapper à la mécanique classique du sens, cet autre monde chimérique, celui de la chambre, est également dominé par des Dieux variés, empruntés aux légendes païennes venues de partout, à l’instar d’Ishtar, la Babylonienne (page 124), tandis que notre héroïne, ou un de ses avatars, célèbre Beltane, fête celtique. Chaque animal, chaque créature fait sens, incarne une vérité, dans une sorte de cosmogonie inédite, variée, un panthéisme. Les artistes eux-mêmes, cités abondamment à travers le livre, participent de cette reconstitution, de ce monde merveilleux. Outre les écrivain(e)s Renée Vivien, citée plus haut, Collodi, Georges Rodenbach ou encore William Blake, nous rencontrons de nombreux plasticiens, à l’instar de Fernand Knopff, Vincent Van Gogh, ou Maurice Dumont. Elle-même illustratrice, Prisca, ou une de ses narratrices, n’affirme-t-elle pas d’ailleurs que [son] rêve est graphique (page 74) ? Nous pourrions également parler des nombreux musiciens présents dans L’âme-chambre, ou encore des cinéastes, eux-mêmes démiurges.
  L’art, la création, sont probablement, avant tout, des exutoires. Car tout n’est pas heureux, loin s’en faut. L’angoisse, omniprésente, se matérialise par l’élément aquatique. Au sens propre, l’eau baigne la quasi-totalité du volume ; une eau menaçante, qui engloutit, dans laquelle on se noie, et qui aspire le corps, et non une eau nourricière, apaisante. De même s’il est généralement ludique, jouissif, le sexe est souvent forcé, hommes et animaux ne sont pas toujours bienveillants et l’instabilité menace à chaque moment de tout emporter, comme l’onde.
  Reste, dès lors, comme pour se consoler, rêver, le puissant lyrisme de la jeune Prisca Poiraudeau. Proses poétiques, ou vers libres égrainés au fil des pages, les textes nous plongent dans l’ailleurs, celui de l’inconscient, du riche sommeil : L’horizon bleu des arbres, des elfes, de la magie/Du savoir et des secrets/Perspective de gaieté/Que je ne peux plus toucher/L’Éden, dont on m’a jeté. (page 36).

« PATRICK OU L’HISTOIRE D’UNE MUTATION », ANTOINE DELAHAYE (édition Books on Demand). Un article de Patrick Stalenq.

  En janvier, j’ai publié deux critiques/notes de lecture (une lecture de Sérotonine, du célébrissime Houellebecq, et une autre de Ce vide nous blesse la vue, de Denis Montebello). Ce mois-ci je pose en quelque sorte le stylo pour laisser la parole à mon collègue, ami et musicien, fin lecteur, Patrick Stalenq. Auteur d’un morceau de bossa nova publié jadis sur « PAGE PAYSAGE », ce dernier nous a offert un article sur Patrick, premier roman du compagnon d’une autre collègue et amie, elle-même poétesse. Un roman que je n’ai pas encore lu, mais que j’ai acquis, via le géant Amazon, sur ma liseuse Kindle. Laissons donc Patrick Stalenq nous parler de Patrick (tout court). Le livre est disponible sur plusieurs sites marchands.

   Je reproduis également ci-dessous le quatrième de couverture, qui donne une idée de l’intrigue, ainsi qu’un teaser consacré au livre (réalisé par Manon Roth):

  Patrick est seul. Il rumine et insulte tout le monde. Son passe-temps préféré ? La télé-réalité. Y a rien de mieux pour l’oublier, cette foutue réalité ! Bien sûr, il y a la voisine qui le taraude. Et surtout, ces rêves où il saigne et croise des chimères… Tant pis, il faut vraiment qu’il se démène ! Godzilla rôde… Et les étrangers nous piquent notre boulot ! Cet homme raciste et peureux va se retrouver dans une situation étrange où il sera plongé dans une des plus incroyables aventures intérieures.

 

Patrick   Aujourd’hui, Anthoine a écrit son premier roman.
C’est un guide touristique.

   Vous allez découvrir un pays que personne n’a jamais visité, inquiétant,
volcanique, sans fleurs. Rien que des animaux dignes de vos meilleurs
cauchemars.
   Un pays de monstres, de chimères, de pulsions, que Patrick va transcender
malgré lui, avec courage, incompréhension, instinct, peut-être espérance.
Car ce solitaire attend, perdu dans le spectacle d’une ville où triomphe la
solitude, où chacun n’a plus d’autre choix que l’indifférence ou la haine.
Une métamorphose va se produire, inattendue.
Renaîtra-t-il?
   Aujourd’hui, Anthoine nous propose un roman aéré, minimaliste : une
partition du silence, où chaque note doit être écoutée dans l’entièreté de son
enveloppe incertaine, tantôt drôle, érotique, troublante, gênante, ou violente.
Laissons-nous guider par cette musique de l’errance, qui lentement nous
mène au choc improbable .
   Aujourd’hui, Anthoine nous invite au voyage initiatique sans but. C’est le
voyage qui compte, avec l’air, les trous d’air, les contre-temps en tous
genres, les couleurs qui fascinent par leur absence, les moments de détente,
préludes aux pires dissonances jamais entendues dans aucun de nos rêves .
Je veux dire que, dans ce récit d’aventures, la forme touche le fond, lequel se
confond alors avec la forme, laquelle se transforme à son tour, et le tout,
sans qu’on ne confonde jamais rien. Tout est maîtrisé. Métré. Millimétré.
Cartographié.

   Aujourd’hui, Anthoine nous offre pour son premier roman virgule une sonate.
Goutez l’air, goûtez le silence, lisez, sans oublier de fermer les yeux.
Et si vous revenez, serez-vous meilleur?

  Aujourd’hui, tentez donc l’expérience.

Pour acquérir l’ouvrage sur Amazon (cliquer sur le lien)

Un morceau du guitariste Patrick Stalenq (cliquer sur le lien)

 

« SEROTONINE », MICHEL HOUELLEBECQ, SUITE ET FIN (courrier des lecteurs)

   Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 13 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

 Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

                                                                                                                ÉTIENNE RUHAUD

 

 

PARIS : Michel Houellebecq au Prix 30 millions d'amis

   (COMMENTAIRE DE CLAUDINE SIGLER)

   J’ai enfin lu Sérotonine, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

   …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans Sérotonine sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

   Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques événements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

   On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

 

 

RÉPONSE D’ÉTIENNE RUHAUD

Intéressant point de vue, comme souvent.
Plusieurs choses:

1) Je déteste Yann Moix à la télévision. Je déteste ses prises de position hypocrites. Je déteste son arrogance. Je déteste son gauchisme, son conformisme frelaté et son inconséquence. Pourtant j’ai envie de le lire, afin de juger sur pièce. Il me semble que ta démarche procède du même élan. Corrige moi si je me trompe. Par ailleurs je m’interdis toute prise de position politique sur ce blog. On y parle d’Aragon comme on y parlerait de Céline ou de Richard Millet. Toute liberté en prose!
2) Je vais reproduire sur le blog, très rapidement, ton commentaire, que je considère comme étant un droit de réponse. Houellebecqophile et houellebecqologue amateur, j’aime ce genre de challenge, pour reprendre un anglicisme. C’est original et argumenté.
3) Touchant le fond lui-même: je trouve étonnamment ce nouveau roman moins vulgaire, moins provocateur, que les précédents. Quelques scènes choquantes le ponctuent, notamment cette vidéo zoophile découverte par Florent dans l’ordinateur de Yuzu, sa copine japonaise. Il est vrai que l’amour est un peu triste, même si on ressent un attachement sincère à une ex, que le narrateur ne parvient pas à reconquérir par faiblesse, mollesse, lâcheté. Le personnage étant un double de Houellebecq lui-même, je suppose. Un homme qui ne brille pas par son énergie, c’est le moins qu’on puisse dire!
Touchant les descriptions, tu as peut-être raison de souligner l’aspect quelque peu plat de l’évocation. J’y ai vu quand même une forme de poésie, aimé ce lyrisme asséché propre à l’auteur. Somme toute, il est un peu le fruit de son époque journalistique. On est en droit de regretter cela étant l’abandon de la belle phrase. Cette phrase à la Pierre Michon, à la Pierre Bergounioux. C’est un peu plat, serait-on tenter de dire.

   L’intérêt du personnage? Précisément, c’est peut-être son manque de consistance, cette incarnation de l’homo occidentalis veule que décrit Philippe Muray, grand réac devant l’Eternel, mais qui a bien cerné certains travers propres à notre temps, tout en en faisant beaucoup beaucoup beaucoup. Muray a profondément inspiré Houellebecq. Il y a dans tout cela un fond de vérité, non?

 

Beaucoup de grain à moudre, Etienne !.. Bon, je vais sérier aussi pour répondre à tous tes commentaires, dans le même ordre :

1) Curieusement, j’ai une certaine sympathie pour Yann Moix, devant sa maladresse même et son côté toujours excessif. Son commentaire plutôt naïf sur les femmes de 50 ans (il devait bien s’attendre à une volée de bois vert de leur part, à juste titre : tant de femmes de 50 ans sont aujourd’hui somptueuses, et Yann Moix est lui-même doté d’un sex appeal très moyen !) montre justement son manque de calcul. Le cas de Houellebecq me semble différent, car là, il s’agit d’une écriture raisonnée, volontariste, et puis, on retrouve cette vision récurrente dans tous ses livres. C’est pourquoi je parle là de sa « vulgarité de pensée » (je ne fustige pas le mots employés eux-mêmes, bien sûr: nous en avons lu d’autres, mais son regard sur les femmes et sur le sexe réduit aux organes 😉 ). Mais là où tu n’as pas tort, c’est que cet arbre piteux ne doit pas nous cacher la foret étendue bien au-delà, quand on parle de son livre. Prenons donc un peu de distance :

2) Oui, reproduis ce que tu veux de notre débat : moi aussi j’aime les échanges argumentés et contradictoires sur la toile, ils font souvent avancer le schmilblick 

3) Sur le fond lui-même, c’est vrai, pour la première fois on trouve chez lui une histoire d’amour sincère, et même un rien fleur bleue ;-). C’est pourquoi, en ce qui concerne Camille, je ne suis pas choquée par ses évocations sexuelles, notamment la description d’une fellation qu’elle lui a faite (ces évocations sont d’ailleurs bien plus soft que pour les autres femmes qui apparaissent dans la livre, comme s’il sentait là tout de même une limite, quand on parle d’un être aimé). Non, ce qui me gêne plutôt là, c’est ce qui N’Y EST PAS : Houellebecq échoue complètement à incarner Camille: il ne la considère pas autrement que par rapport à lui, il ne la « calcule  » jamais, comme on dit. Dans son récit, toi, tu vois de la faiblesse, de la lâcheté et un manque d’énergie, et tu as raison, mais moi j’y vois surtout une forme d’indifférence, paradoxalement : Camille est un personnage sans consistance intrinsèque : ce n’est pas une personne….

4) Certes, le style de Houellebecq est un peu plat, beaucoup plus, par exemple, que celui de Philippe Lançon dans Le Lambeau, autre livre noir sur l’époque (vue sous un autre angle, évidemment) paru il y a quelques mois, et qui pour moi lui est très supérieur. Mais là n’est pas vraiment la question : Houellebecq écrit bien, tout de même, d’une façon déliée, et sa phrase est toujours assez fluide et agréable à lire. Son projet littéraire, ce n’est donc pas celui des auteurs que tu cites (bon, je ne connais pas Philippe Muray), ni même de Richard Millet, que nous avons déjà évoqué et qui se lit d’une façon beaucoup plus laborieuse.

   Le souci, c’est plutôt son PROJET, une fois de plus : oui, ses descriptions sont assez justes, mais justement, je n’y vois aucun lyrisme, car il ne va jamais au delà de ce qu’il pointe, il n’y met pas ce « quelque chose de plus » dont je parlais plus haut et qui pour moi est justement le rôle de l’auteur/passeur (sujet vaste dont nous reparlerons). Ce que, oui, on peut appeler « poésie » (ou « transcendance »). Et ainsi, ce monde, et cet horizon qu’il décrit s’arrêtent court, alors que moi, je vois encore tellement de choses au-delà…!

Bon, là, Etienne, j’ai besoin que tu me répondes pour continuer le débat, car je sens que je m’éparpille 🙂

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