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Archives de Catégorie: critique

« CÉLÉBRATIONS DU BONHEUR », EMMANUEL JAFFELIN, MICHEL LAFON, 2021 (RECENSION)

Chers amis, chers lecteurs,

Une fois n’est pas coutume, parlons bonheur, pensée stoïcienne et sens de la vie, avec Emmanuel Jaffelin, agrégé de philosophie et auteur d’un très bel essai, publié chez Michel Lafon. Merci encore au site ActuaLitté et à son patron, Nicolas Gary, pour l’accueil. Créé en février 2008, le site, qui propose même une application mobile, attire jusqu’à 650 000 lecteurs par mois, parmi lesquels nombre de professionnels du livre (source: Les Échos). Grande fierté, donc!

https://actualitte.com/article/106307/chroniques/une-nouvelle-voie-vers-le-bonheur-pour-emmanuel-jaffelin?fbclid=IwAR2k9QfVjUbpwXAyJYn7jtMuWvGiquLcavXbXuaXgO8Mqkk4CpOWvZphnvI

« LA VIVEUSE », AYMERIC PATRICOT, ÉDITIONS LÉO SCHEER, 2022. (article paru dans « Zone critique »).

Retrouvez mon article (de fond), autour de La viveuse, roman de mon ami Aymeric Patricot, dans la revue Zone critique.

Aide-soignante issue d’une famille ouvrière désunie, peu éprise d’un compagnon immature, Anaëlle, la vingtaine, se cherche dans les bras d’amants fugaces, jouisseurs. Son travail en EHPAD ne la satisfaisant pas, la jeune femme se tourne vers l’assistance sexuelle… Telle est, dans les grandes lignes, l’intrigue de La Viveuse, roman publié aux Éditions Léo Scheer. Comme souvent, Aymeric Patricot parle d’un sujet tabou, jusque là peu abordé dans la fiction (évoquons malgré le film américain The Sessions de Ben Lewin), ou alors en filigrane.

Lire la suite ici:

« BEAUDÉSIR », DENIS MONTEBELLO, LE RÉALGAR, SAINT-ÉTIENNE, 2021. (note de lecture parue dans « Diérèse » 83, hiver 2021-2022)

Un livre évaltonné : ainsi pourrions-nous qualifier ce nouveau petit volume, publié par le Réalgar, éditeur stéphanois. S’interrogeant sur l’origine même du qualificatif, le latiniste Denis Montebello consacre plusieurs pages à l’étymologie, comme il le fait dans ses précédents livres (dont certains furent chroniqués dans Diérèse). Se définissant lui-même comme un évaltonné, soit, pour résumer, comme une âme errante, flottante, quelque peu lyrique, l’auteur assume pleinement la digression en tant qu’art littéraire. Beaudésir se compose ainsi d’une série de textes, comme autant de billets du blog Cotojest[1], comme autant de poèmes en prose alternant portraits, paysages, refrains, souvenirs familiaux ou réminiscences livresques. La guinguette disparue qui donne son (magnifique) titre à l’opuscule appartient ainsi à cette mythologie personnelle : De l’accordéon musette. Les mêmes airs qu’on passait au Stade Saint-Michel, à la mi-temps, qu’on servait avec les marrons, le vin chaud (p. 12).

  Composite, de prime abord, Beaudésir forme évoque en réalité une autobiographie par fragments, par touches, par tableaux successifs. Résolu à suivre le cadastre qui est la mémoire (p. 52), D. Montebello s’égare volontiers dans les méandres d’un bois où cueillir divers gros pieds, tontons ou polonais (p. 37), ou encore brimbelles (idem), soit des myrtilles, en patois lorrain. Car la clairière, le lieu central, demeure vosgien. Né à Épinal, Denis Montebello évoque avec passion une Lorraine largement italienne, une sorte de Texas français (p. 53). Divers décors se succèdent, du lac d’Orta figurant en couverture à la cité des images (p. 46). S’y croisent plusieurs figures tutélaires, de Giulo, grand-père piémontais amateur de champignons, aux savants oubliés, aux écrivains locaux tel Jacques Grévin (1538-1570), au présentateur luxembourgeois Helmut (p. 51), ou encore à Nietzsche, amoureux transi, souffrant, de Lou-Andréas Salomé. Utilisée par l’auteur même, l’allégorie du Lego (créé en 1958), évoque assez cette prose qui baguenaude, cet assemblage (p. 51) en apparence hétéroclite, mais qui prend sens sous la plume élégante, stylée, de l’écrivain. Comme chez François Bon[2], une grande attention est également portée aux objets, autant de traces demeurées vivaces dans la grande forêt des contes (p. 11).

  Derrière l’apparente légèreté, la fantaisie, sourd une certaine mélancolie, une certaine nostalgie. Restent, pour se consoler, le goût de l’érudition et le beau désir d’exhumer puis de magnifier les remembrances, d’actualiser la page.


[1] Du nom du blog même de Denis Montebello :

[2] Cf. Autobiographie des objets, Le Seuil, 2012.

Retrouvez la note sur Babelio:

https://www.babelio.com/livres/Montebello-Beaudesir/1394349/critiques/2920795

« UNE GARANCE POUR LE VIOLONCELLE, MYLÈNE VIGNON, ÉDITIONS UNICITÉ, SAINT-CHÉRON, 2013. (ARTICLE PARU DANS « LE SALON LITTÉRAIRE » EN JANVIER 2014).

Une série d’hommages : ainsi pourrions-nous qualifier le nouveau recueil de Mylène Vignon, femme de Lettres, blogueuse, journaliste, et animatrice du site « Saisons de culture ». Reprenant, par le titre, une métaphore de Maria Elena Vieira da Silva[1], Une garance pour le violoncelle ressemble en effet d’abord à une belle suite de dédicaces, ou plutôt d’odes à diverses personnes aimées, ou à des éléments, des lieux familiers. Ainsi, page 42, lorsque l’auteure s’adresse à Nina, dans le texte « Vers Nina » : Dors/Et j’écris le poème/Pour toi/Nina/Rien que pour toi, ou encore page 24, dans le texte « Vers les saisons » : Regarder une fleur/Avant de s’en aller/Sans se retourner/Observer le printemps/La veille d’un été/Et rêver. Une large part est faite aux créateurs, musiciens et plasticiens, que la poétesse, par ailleurs critique artistique[2], prend plaisir à célébrer, non sans une certaine complicité : Paris New York/West Side Story/Bernstein/Des cris joyeux/Percent l’hiver/Neigeux (page 26).

   Aucune phrase ne semble détachée, gratuite, et chaque moment, chaque passage, raconte un instant de vie. Une histoire personnelle se déroule ainsi, au fil du livre, comme si le recueil tout entier formait une sorte d’autobiographie fragmentaire. Écrite dans une langue à la fois simple et lyrique, exempte de prosaïsme, Une garance pour le violoncelle rappelle par son style la pureté et la limpidité du haïku. Les vers libres s’enchaînent dans une secrète harmonie, en une série d’images fugaces mais précises, picturales, loin de toute abstraction, de tout hermétisme : Un cri nyctalope/Alcôve interlope/Divan de minuit/Harmonie/Bras de lune/Rivière d’étoiles/Givre/Palette de lumière/Comète (« Vers la nuit », page 33). L’ensemble laisse une impression de vivacité, de bonheur, même si la mélancolie, l’amertume pointent parfois : On chante pour ne pas pleurer (« Vers la nostalgie », page 16).

   Publié par les soins de François Mocaër, jeune éditeur riche d’un catalogue déjà fourni et varié, illustré par Adrienne Jalbert, ce bref ouvrage, profond et touchant, évoque une trouée de lumière en ce morne début d’année.

[1] Un jaune d’or … richesse/Un violet de cobalt pour la rêverie/Une garance qui fait entendre le violoncelle (Maria Elena Vieira da Silva, Testament)

[2] Cf. notamment Rencontre avec Olivier Debré suivi de La Ferveur de l’être, éditions Unicité, 2010.

PS; Retrouvez notre article sur le site « Vu d’ailleurs »:

« LE SILENCE D’AIMER », APOLLINE FONTAINE, ÉDITIONS DOURO, 2021 (NOTE PARUE DANS LE WEBZINE « AMUSE-BEC »)

Ma note de lecture consacrée au Silence d’aimer est parue cette fois dans le webzine Amuse-bec, créé et dirigé par David Laurençon (cliquer sur le lien ci-dessous).

http://amuse-bec.com/apolline-fontaine/

« FÊTE LA MORT! », JACQUES CAUDA, ÉDITIONS SANS CRISPATION, PARIS, 2020 (ARTICLE PARU DANS « ZONE CRITIQUE »)

… C’est la première fois que je participe à la jeune revue Zone critique et j’en suis fort heureux. Retrouvez ci-dessous mon article sur le très sadien roman de l’ami Jacques Cauda, Fête la mort! (cf. lien ci-dessous)

« SUICIDE », ÉDOUARD LEVÉ, ÉDITIONS P.O.L., 2008 (ARTICLE PARU DANS DIÉRÈSE NUMÉRO 46, AUTOMNE 2009).

«La scène s’arrête là » (p.9)

Edouard Levé s’est donné la mort le lundi 15 octobre 2007, à l’âge de quarante-deux ans. Trois jours avant, il avait déposé un manuscrit chez P.O.L., où il retraçait le parcours d’un ami d’enfance, ayant lui-même mis fin à ses jours. Dénué de pathos, l’ouvrage suscitera  l’émoi de quelques critiques.  Toutefois,  Suicide ne constitue ni une autobiographie, ni un roman psychologique, et encore moins un quelconque testament. Le lecteur soucieux de classification parlera éventuellement de portrait.  Levé s’adresse à son ami décédé à la deuxième personne du singulier, et lui raconte son suicide par balles, puis sa propre vie, dépeint ses traits de caractère, ses singularités, dans un style à la fois sobre et classique, photographique[1]. Le livre, qui commence par la description d’un acte pour le moins énigmatique, sinon incompréhensible, s’achève  par une série de tercets, retrouvés dans le bureau du défunt par sa femme : « Le bonheur me précède / La tristesse me suit / La mort m’attend » (p. 124).

« Savais-tu pourquoi tu voulais mourir ? » (p. 108)

Sur une centaine de pages, Levé évoque différents moments de la brève existence de son ami.  Aucun jugement moral et/ou explication psychologique simpliste ne sont donnés.  L’auteur-spectateur, se contente de narrer, de fixer des instants, de prendre des instantanés…  Son absence de deuil, son objectivité, sont, à cet égard, significatives : « Je ne souffre pas en repensant à toi. Tu ne me manques pas » (p.108). Et à la fin l’énigme n’est pas dissipée : « Peut être as-tu voulu préserver le mystère autour de ta mort, en pensant que rien ne devait être expliqué » (id.).

  Quelques hypothèses, ou éléments de réponse, se présentent néanmoins au fil du récit. Le premier tient évidemment au mal être du personnage, voire à ses troubles mentaux. Hormis un étrange moment de joie pure, au cours d’un barbecue, Levé ne décrit que des phases de dépression,  accompagnées d’un traitement psychiatrique inefficace. Après un véritable effondrement moral, le personnage connaît une bouffée délirante, confusionnelle. S’y ajoute un sentiment d’étrangeté au monde, et même un phénomène de dépersonnalisation : « Tu passais d’une pièce à l’autre. Tu croisas un miroir (…). Tu reconnus ta physionomie, mais elle te parut être celle de quelqu’un d’autre » (p. 88). Le suicide apparaît ainsi comme un geste impulsif, incohérent, un coup de folie, ou de sang, si l’on préfère. L’acte fait d’ailleurs l’objet d’une mise en scène macabre, et pour le moins bizarre, puisque le héros se tire une balle dans la tête au-dessus d’une bande dessinée, ce qui suscite évidemment des interrogations de la part de ses parents. Coupé de lui-même, le jeune homme est également coupé du monde, et coupé d’une famille à laquelle il se sent une nouvelle fois « étranger » (p.96).

La source de cette inadaptation fondamentale n’est pas révélée. Plusieurs pistes nous sont toutefois données. Le personnage ne semble pas, a priori, à plaindre, sur le plan professionnel et financier. Il s’agit d’un individu intégré : « Tu n’étais pas solitaire, pauvre, alcoolique, abandonné (…). Tu ne manquais pas d’argent » (p.77).  Cela ne tient pas à une cause physique, physiologique, un problème cérébral, chimique. L’enfance, et les relations familiales pourraient en revanche expliquer quelque chose. L’agressivité du père est brièvement évoquée, lors de l’enterrement. Levé paraît ainsi penser que le suicide serait une sorte de violence héritée, mais dirigée contre soi même (ce qui constitue un phénomène psychologique connu et avéré) : « Tu t’es réservé une violence que tu n’eus pas pour les autres ». (p 64). De même, le jeune homme craint d’avoir déçu ses parents, déçu leurs attentes : « Tu te sentais un imposteur, car tu savais (…) tu n’aurais jamais ressemblé aux rêves qu’ils [tes parents] avaient faits » (p. 107).

On peut aussi imputer ce geste ultime à l’anomie, sentiment de non-appartenance au monde et de non-sens social, décrit par Durkheim[2], et qui ressurgit plusieurs fois dans le récit. Le héros se demande parfois ce qu’il fait sur Terre, quel est son rôle exact, tout en « donnant le change » à ses proches, comme une sorte de « comédien » (p.43) tragique.  A plusieurs reprises, Levé parle également de la peur de la décrépitude propre au personnage, notamment lorsqu’il croise un clochard dans le métro. Cette crainte de la déchéance, de la vieillesse, expliquerait ce désir de partir vite, et jeune. Effrayé et fasciné par la mort, le héros négatif va devancer la fin qui le guette, l’effraie et l’obsède. Levé parle ainsi de la visite nocturne d’un cimetière, ou encore de l’angoisse qui saisit son ami, au moment d’une interrogation orale d’entrée dans une grande école, et dont le thème est justement la mort, et le sens qu’elle prend dans le champ philosophique…

Ce faisant, ce départ prématuré apparaît chargé d’une portée artistique. La vie inaccomplie, absurdement achevée, devient une nouvelle source d’hypothèses, de construction, un singulier roman aux possibilités infinies: « Tu es un livre qui me parle quand je veux. Ta mort a écrit ta vie » (p. 14). Pour autant, Levé ne fait nullement l’apologie de cet acte douloureux. Il évoque ainsi la souffrance de la mère, à la fin du récit, et l’« égoïsme » du personnage (p.109).

            Une œuvre littéraire

Depuis la période romantique, nombre de poètes, parmi  lesquels Goethe, ou Vigny, ont écrit sur le suicide. Certains, tel Nerval ou Maïakovski, sont, hélas, passés à l’acte. Peu d’écrivains ont, en revanche, évoqué leur propre décision, leur propre choix.  Parmi eux, Stig Dagerman, romancier anarchiste suédois, a parlé de sa difficulté à vivre et à trouver un sens dans un texte très court, superbe, écrit deux ans avant sa disparition[3]. Citons également Le métier de vivre,  journal intime de Cesare Pavese[4]. De tels  écrits font cependant figures d’exception: condamné par l’Eglise comme par la morale sociale, la mort volontaire, qui constitue actuellement l’une des premières causes de décès en France, fait encore l’objet d’un tabou, d’une réprobation morale, ou, à l’inverse, d’une sorte de fascination morbide.  Sur ce plan précis comme sur tant d’autres, la littérature n’est pas détachée du monde réel. A ce titre, le livre d’Edouard Levé prend quasiment valeur d’étude. Il semble impossible de déterminer dans quelle mesure l’auteur s’est inspiré de sa propre existence, de ses propres difficultés et obsessions. Néanmoins il s’agit d’une sorte de témoignage, et, pour une part, d’une lettre d’adieu.

Plus qu’un simple ouvrage documentaire, Suicide constitue également, et peut être d’abord, un texte littéraire, au sens fort du terme. Levé ne se perd pas effectivement en considérations psychologiques, sociologiques ou morales oiseuses, même s’il cherche à comprendre. Plusieurs pistes nous sont données. En ce sens, Suicide est bel et bien ce qu’Umberto Eco appelle une « œuvre ouverte [5]», polysémique, et où le lecteur doit lui-même chercher un sens pluriel. En outre  l’écriture de Levé n’a rien du style plat et ennuyeux propre aux essais de sciences humaines ou aux récits de vie. « En poésie, je n’aime pas le travail sur la langue (…). Je rêve d’une écriture blanche, mais elle n’existe pas » déclare-t-il dans Autoportrait[6]. Parfois lyrique, mais toujours sobre, la plume de l’auteur garde toujours ce « sens du classicisme » qu’évoque Jacques Morice, au lendemain de son enterrement[7]. De fait, l’écrivain exprime parfaitement le caractère cruel et angoissant du suicide, avec pudeur et lucidité.


[1] Edouard Levé a publié trois albums de photographie aux éditions Philéas Fogg et P.O.L.

[2] Le Suicide, 1897.

[3] Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, 1952.

[4] Il mestiere de vivere, publié à titre posthume en 1952.

[5] L’œuvre ouverte, 1963.

[6] p. 60, P.O.L., 2005.

[7] Télérama n°2888, 22 octobre 2007.

OLIVIER MASSÉ PARLE DU « CANON SANDA » DANS « DIÉRÈSE » 82

Auteur des Poèmes préhistoriques (précédemment évoqués par mes soins. Cf. ci-dessous), le Girondin Olivier Massé a chroniqué Le Canon Sanda dans Diérèse 82. La note a par ailleurs été reproduite sur Babelio. Un chaleureux merci à lui, donc!

NB: Consacré à l’oeuvre poétique de l’éditeur et occultiste Paul Sanda, Le Canon Sanda est paru dans ma collection Eléphant blanc, aux éditions Unicité.

Cet essai d’Odile Cohen-Abbas entend nous présenter l’œuvre de Paul Sanda, passant en revue de nombreux recueils de ce poète. Pas moins de quatorze se succèdent ainsi, de 1999 (Pour la chair de l’ile) à 2020 (Les iles du silence). Le projet s’avère entièrement passionné, d’une dévoration de l’être atteignant d’emblée le cosmos (plusieurs photographies de l’espace galactique en font écho d’emblée et au fil des pages). La forte présence de Paul Sanda s’y prête assurément : en exergue, l’organisation saisissante de ses journées au rythme identique, fait de marches, de méditation et d’écriture, et en postface son commentaire félicitant l’autrice d’avoir saisi la facture organique de l’évocation. En effet, le corps, le désir sexuel comme une essence, sont très présents, et c’est toute une puissance de flux et de reflux, de bouleversements et de jaillissements, que l’on perçoit. Car Odile Cohen-Abbas nous donne avant tout à percevoir les effets de la poésie, ainsi que la substance qu’elle exprime, à travers son écriture enthousiaste au sens quasi étymologique, habitée par l’esprit du poète. Les rites des légendes, des mythes, des songes, des transgressions oniriques, ont même poids que ceux de la réalité. Toutes formes s’évasent, se transvasent, s’échangent, trouvent dans ces ondoyantes, giboyeuses mutations, impacts sensibles et poussées de sensualité. La passion n’empêche pas la méthode, et le lecteur appréciera, après chaque évocation, une citation substantielle du recueil en question, puis une nouvelle page faisant un écho enserré visuellement dans un grand cercle. Ainsi cet extrait de citation d’Entre chien et loup : j’ai voulu la mort pour chaque/transformation pour chaque caresse nouvelle/ pour chaque tourbillon sauvage des aspérités/ voilà que je pleure au château pour chaque/ étoile aigüe et pour tous les défis disparates du/ corps on dirait que la marmite stomacale tressaille/ voilà qu’aux abysses crevassés de ce mur/ soudain l’enfance agonise reçoit-il en écho une nouvelle réécriture explicative, méditation, prolongement, passage : Après « le grand feu de cuisine », le « grand brasier pour le festin cannibale », un fil de séparation se tire entre le passé jaloux et un présent, obscurément hypothétique, qui exige l’agonie de l’enfance en sacrifice.

A la lecture de chaque page il semble bien que tout, dans cet ouvrage, puisse ainsi se retrouver dans chacun de ses éléments, et la conception alchimique ne s’oublie pas, révélatrice du monde sans interruption. Travail de titan sur travail de titan, le Canon Sanda s’insère enfin dans la nouvelle collection littéraire des éditions Unicité, « Eléphant blanc », dirigée par Etienne Ruhaud.

L’article d’Olivier Massé sur le site Babélio:

https://www.babelio.com/livres/Cohen-Abbas-Le-canon-Sanda/1340159/critiques/2695448

Notre article sur les Poèmes préhistoriques d’Olivier Massé dans Diérèse 73 (été 2018):

https://www.babelio.com/livres/Masse-Poemes-prehistoriques/1304883/critiques/2545131

UN ARTICLE SUR « ANIMAUX » DANS LES CAHIERS BENJAMIN PÉRET!

Merci à Jérôme Duwa pour sa note de lecture autour d’Animaux, dans les Cahiers Benjamin Peret numéro 10. Très intéressant, le périodique contient notamment un article sur la traduction de Péret en persan! Pour commander la revue:

https://www.benjamin-peret.org/qui-sommes-nous/publications/cahiers-benjamin-peret.html

« De la zoologie à la tératologie, il n’y a qu’un pas. Animaux propose l’ébauche d’un dictionnaire répertoriant quelques créatures ayant échappé à la sagacité des spécialistes. On croyait à tort connaître les « Baignoires », les « Truffes », ou les « Disques », alors qu’on ignorait tout de leur vie animale. De même pour les fameux « Bourgognes », ces escargots de taille prodigieuse qu’il est parfois nécessaire d’abattre d’une balle entre les deux cornes. De triste mémoire (quel souvenir nous ont-ils laissé au juste?), on évitera de mentionner ici les « Brains », ou, pire peut-être, les « Kraps » à l’inoubliable puanteur. Bienvenue parmi les cauchemars d’Etienne Ruhaud« 

« LES MAINS PROPRES », JEAN-LOUIS BAILLY, ÉDITIONS L’ARBRE VENGEUR, TALENCE, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Librement inspiré par la vie du chercheur et poète Jean-Henri Fabre (1823-1915), ce singulier opuscule s’apparente à une mini-biographie disruptive, décalée dans le ton comme dans le propos. Composé avec une minutie quasi entomologique Les mains propres détaille les habitudes et les études de Fabre, ou plutôt d’Anthelme, son double littéraire. À l’instar de son illustre modèle, le personnage hante un village du Sud, au milieu d’habitants qui le craignent, et passe ses journées à fouiller le sol à la recherche d’insectes, soigneusement décrits en français, grec et latin, sur d’innombrables feuillets manuscrits. Également traducteur des Fables de la Fontaine en provençal, Anthelme est aidé, dans ses travaux, par les gamins du coin ainsi que par le docteur Larivoie, jeune admirateur. Ceux-ci lui rapportent des bestioles en échange de menues récompenses. Au demeurant, l’intellectuel sait se montrer reconnaissant, offrant notamment des lunettes à Ernest, un garçon en apparence gourd surnommé « Tête de mouche » par ses camarades.  

   Une secrète passion charnelle dévore cependant l’austère Anthelme, et met un peu de désordre dans cette vie bien rangée. Déjà marié, le sexagénaire couche en effet avec Rose, paysanne de dix-sept ans qu’il finira par épouser après la mort pour le moins trouble de sa première femme. Vénéré par tous, et entre autres par Darwin, l’auguste savant cache en effet certains vices, dissimulant notamment, derrière le détachement feint, une vanité dévorante. Ce même orgueil se trouve conforté par un évènement pour le moins marquant : Raymond Poincaré, président du Conseil, vient en personne décorer Anthelme dans son patelin, et ce en pleine guerre. La consécration est totale.

  Récit bref mais lent, Les mains propres rappelle, précisément, les planches de dissection pratiquées par Fabre-Anthelme. D’observateur, l’homme devient objet d’observation, étudié avec méticulosité, implacablement portraituré par Jean-Louis Bailly jusque dans ses moindres travers. C’est avec un malin plaisir qu’on voit le vernis craquer. On est aussi frappé par l’extrême justesse du propos, par le classicisme d’une langue impeccable. Rien n’échappe au regard de l’écrivain, et donc de son lecteur. Pour autant, Les mains propres ne constitue pas un aride traité scientifique sur la vie des sauterelles et autres hyménoptères, un volume desséchant autour de Fabre, par le truchement de la fiction. Un lyrisme subtil baigne en effet l’ensemble, en particulier dans le dernier chapitre, lorsque J.L. Bailly évoque la sépulture du principal protagoniste, inhumé avec ses chères créatures : Ces insectes d’une semaine, pieusement conservés, détiennent le secret d’une humble éternité. La pierre de la tombe provençale s’effritera sans doute avant que ces armures princières lancent éclats moins flamboyants et nuances moirures moins délicates (p. 112). Manifestement habité par la figure de Fabre, dont il parle déjà dans l’excellent Vers la poussière[1], le pataphysicien J..L. Bailly[2] signe là un petit livre étonnant, sous les auspices des excellentes éditions girondines « L’Arbre vengeur ».


[1] Éditions de l’Arbre vengeur, Talence, 2010.

[2] Par ailleurs auteur du plus long lipogramme versifié en langue française, transcription fidèle, sans utiliser la lettre « e », de « La Chanson du Mal-aimé » d’Apollinaire (source : Wikipédia).

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