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« ON A RETROUVÉ LE JOURNAL D’UNE COCOTTE DE LA BELLE ÉPOQUE, MADAME STEINHEIL, MA GRAND-TANTE », Christiane Peugeot, Unicité, Saint-Chéron, 2012. (article paru dans « Diérèse » 58, automne-hiver 2012)

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  Le 16 février 1899, il y a cent-vingt-et-un ans, Félix Faure succombait à une fellation. Il y a certes pire mort, me direz-vous. À l’heure des revenge porns et autres retours de flammes des réseaux sociaux, republions donc cette note de lecture, consacrée au récit de Christiane Peugeot, héritière de la fameuse marque au lion, et mécène émérite. Comme rien, ou si peu, ne semble avoir changé entre hier et aujourd’hui!

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    Le 16 février 1899, le président Félix Faure décède brutalement à l’Élysée, en compagnie de sa maîtresse, Marguerite Steinheil, dite Meg, découverte à moitié dévêtue et paniquée, courant dans les couloirs. Feuilles à scandales et presse d’extrême droite se déchainent, inventent des complots, tandis que d’autres ironisent, rivalisent de bons mots : Félix Faure est mort d’avoir trop sacrifié à Vénus[1], Il voulut être César, il ne fut que Pompée[2], etc. Connue pour son caractère indépendant mais sensible, Meg n’est évidemment pas épargnée, mais semble n’en n’avoir cure, et poursuit une existence mondaine et insouciante. Le 31 mai 1908, soit moins d’une décennie plus tard, l’ex-amante de l’homme d’Etat sera pourtant rattrapée par la justice, faisant figure de principale suspecte dans le meurtre de son mari, le peintre Adolphe Steinheil, et de sa belle-mère, tous deux sauvagement assassinés dans leur hôtel particulier de l’impasse Ronsin, à Paris. Retrouvée entièrement nue, attachée aux montants du lit conjugal, et pourtant bel et bien vivante, Meg multiplie les versions contradictoires, et passe treize mois à la prison de Saint Lazare, avant d’être finalement innocentée, au terme d’un procès retentissant, largement relayé par les journaux. Réfugiée en Angleterre, celle que les paparazzi de l’époque appellent la pompe funèbre épouse un lord, et meurt paisiblement en 1954, à l’âge de quatre-vingt cinq ans.

            Femme libre, promise par sa famille à une vie bien rangée au sein de la grande bourgeoisie, Meg est au centre de plusieurs volumes, souvent très renseignés. Celui-ci est différent. Descendante des créateurs de la célèbre marque automobile, et auteur de divers ouvrages, de sciences humaines notamment, Christiane Peugeot dresse là un portrait à la fois amusé et attendri de sa grand-tante, loin des travaux de spécialistes, plus objectifs, et donc moins intimes. En outre, Christiane Peugeot s’appuie sur un journal, faux ou authentique, découvert dans le grenier d’une des demeures familiales. Nous comprenons mieux le rôle et les faiblesses de cette sacrée nana. Apocryphes ou pas, les extraits ici publiés des feuillets jaunis signés par Meg confèrent un autre aspect au personnage, que nous voyons sous un jour différent, véridique.

            Écrite dans un style à la fois sobre et efficace, volontiers élégant, cette nouvelle biographie vaut aussi pour son sens de l’à-propos. Christiane Peugeot n’hésite pas à convoquer l’actualité, rapproche à plusieurs reprises les deux affaires Meg (à la fois la mort d’Edgar Faure et le double meurtre de l’impasse Ronsin), du récent cas Dominique Strauss-Kahn, prend la défense des femmes, soumises à la morale hypocrite de la Belle Époque, et, plus généralement, premières victimes des barbaries de l’histoire ancienne ou contemporaine : Le parallèle s’impose avec Jeanne d’Arc et les malheureuses sorcières calcinées au Moyen Âge, Marie-Antoinette montant sur l’échafaud, les vingt mille femmes tondues et parfois mises à nu en 1944 pour célébrer la joie de la libération ni, en élargissant le tableau, les lapidations perpétrées par les Talibans, l’affaire DSK… (p. 94). Ayant dépassé le cadre du simple essai documenté, Christiane Peugeot signe là un livre à la fois intelligent et touchant, discrètement engagé mais sans violence, drôle parfois et toujours émouvant.

[1] Journal du peuple, 18 février 1899.

 

[2] Cf. Censure et caricatures : les images interdites et de combat de la presse en France et dans le Monde, Pat à Pan éditions, Paris, 2006.

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« ATLAS DE L’ANTHROPOCÈNE », Bruno Latour, François Gémenne, Alexandar Rankovic, et alii, éditions Sciences Po, Paris, 2019.

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   On s’écarte quelque peu de la littérature à proprement parler. Ma présentation de l’Atlas de l’Anthropocène est paru sur le réseau de l’Éducation Nationale « Canopé » il y a déjà plusieurs semaines. Je ne peux le reproduire ici, mais vous livre le lien ci-dessous (cliquer dessus). On y parle essentiellement d’écologie.

« La crise écologique et l’avenir de l’homme », réseau Canopé.

« NÉANT », DIDIER AYRES, TARABUSTE, 2019 (article paru dans Diérèse 77, automne-hiver 2019)

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  Exigeante, l’écriture de Didier Ayres paraît bien loin des effets de manche ou des considérations esthétiques propres à tant d’auteurs. De prime abord, cela ressemble fort à un journal intime, ou plutôt à un journal poétique divisé en cinq « cahiers », composé dans un style efficace, délibérément dépouillé, tout en brèves notations. Avec un langage pauvre (p. 21), D. Ayres tente essentiellement de se comprendre, de saisir son être, à la manière de Montaigne. Fidèle à son objet d’étude (qui n’est autre que lui-même), l’écrivain se regarde, se décrit, sans pour autant verser dans le narcissisme littéraire, le nombrilisme si commun à la production actuelle. Ici, le moi est traité en tant que pur objet d’observation, de dissection, avec pour seul scalpel la plume, et pour conclusions médicales, le texte. Ayant [son] étude pour toute occupation, Didier Ayres semble tout entier tourné vers l’intériorité, reconnaissant ainsi s’enclore en une sorte de citadelle. Si le monde vibrionne comme une ruche (p. 38), la vie monastique semble tentante à cet homme dont l’âme est un poème double et vitreux. La tentation mystique n’est pas loin non plus, mais la voie semble bloquée, pour laisser place au pessimisme, au nihilisme annoncé par un titre programmatique. La mort étant la seule vraie finalité (p. 31), l’écriture constitue-t-elle un refuge ? Fidèle à une tâche doublement austère et irréalisable, Didier Ayres n’a pas même le soutien d’une religion vers laquelle il voudrait tendre, en vain. En concevant des sortes d’épîtres (p. 95), l’homme, qui, de son propre aveu, voudrait prendre la robe de bure, ne peut dépasser l’angoisse existentielle, la certitude de marcher vers la disparition, qu’en grattant des pages, encore et encore, avec cette obstination de griffonner puis de biffer (p.31). Il ne s’agit pas de composer des poèmes, de faire du bel ouvrage, de se perdre dans le vers ou dans le morceau lyrique, mais bien de se saisir, de dessiner un modèle qui toujours échappe. Comme si cette quête insensée, en apparence vaine, remplaçait les habituels exercices littéraires. Parfois la beauté jaillit au détour d’une phrase, d’un paragraphe, mais il s’agit en quelque sorte d’une beauté fortuite, de la richesse involontaire d’un poème (p. 34). L’objectif n’est pas là. Nous ne jouons pas.

   « Là où d’autres proposent des œuvres, je ne propose rien d’autre que de montrer mon esprit », déclare Antonin Artaud dans L’ombilic des limbes. Pareille considération s’applique parfaitement à ce nouveau recueil, publié par les soins de Djamel Meskache et Tatiana Lévy, aux élégantes éditions Tarabuste. Animateur d’atelier d’écriture, docteur ès Lettres, directeur de la revue L’hôte, Didier Ayres propose ici une voie exigeante, loin des sentiers battus.

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Didier Ayres et votre serviteur, au salon « Ecriture et spiritualité », le 1er décembre 2019 au collège des Bernardins (Paris)

« BAUDELAIRE ET APOLLONIE », CÉLINE DEBAYLE, ARLÉA, 2019 (note parue dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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   Née en 1822, peintre, demi-mondaine, Apollonie Sabatier, dite « la Présidente », tient salon rue Frochot, à Paris, et sert accessoirement de modèle, Sa première rencontre avec Baudelaire date de 1851. Amante de nombreux artistes et hommes de Lettres, la belle Apollonie ne laisse pas indifférent le jeune dandy, qui lui voue alors une passion idéalisée, et lui dédie plusieurs des Fleurs du mal. Baudelaire, qui vit alors avec Jeanne Duval, la « belle mulâtresse », ne possèdera la Présidente qu’une fois, en 1857, soit dix ans avant sa mort. Les amants d’une nuit ne se reverront d’ailleurs plus, à partir des années 1862. Restent évidemment les magistraux vers d’«À celle qui est trop gaie », notamment, mais aussi l’impudique Lettre à la Présidente signée par Théophile Gautier en 1850, et la magnifique Femme piquée par un serpent, sculpture d’Auguste Clésinger, datée de 1847, aujourd’hui exposée au musée d’Orsay.

   Journaliste, grand reporter, mais aussi essayiste spécialiste du monde méditerranéen, Céline Debayle nous offre une belle promenade à travers une ville disparue, en suivant scrupuleusement les pas du poète, sa biographie. Divers extraits des lettres adressées à Apollonie ponctuent ainsi l’ouvrage. Chaque lieu de l’intrigue se trouve également minutieusement décrit, avec précision, exactitude : depuis l’appartement de la Présidente jusqu’aux rues adjacentes, où se perd Baudelaire après la rencontre charnelle. Nous avons ainsi l’impression de voyager à travers le temps et l’espace, comme au milieu du Spleen de Paris: Près du pont des Arts, le soleil tombant assombrit la Seine, chasse les pêcheurs poisseux de sueurs (…) La chaleur est encore là, août meurt dans l’étuve, avant l’automne, puis le plongeon dans les froides ténèbres. Roman historique consacré à un poète, Baudelaire et Apollonie est peut-être d’abord, un roman poétique, servi par une langue élégante et riche. Chacun des courts chapitres ressemble ainsi à un poème en prose, où les couleurs, les parfums et les sons se répondent, pour reprendre les termes de « Correspondances ». Lyrique, imagée, l’écriture de Céline Debayle a quelque chose de terriblement sensuel, sans jamais sombrer dans la pornographie. Car c’est bien à un ébat amoureux, a priori raté, que nous assistons. Les termes peuvent ainsi paraître crus, mais non obscènes, notamment lorsque se trouve évoquée la touffe (…) luisante de la Présidente, ou encore ce qu’il faut bien appeler l’impuissance de Baudelaire, homme raffiné, fragile, et non Hercule de foire (p. 126).

   Bref, délicat, ce premier roman apporte un éclairage nouveau, tant sur les Fleurs du mal que sur la vie même de Baudelaire. Souvent accusé de machisme, l’écrivain apparaît ici dans sa fragilité, dans son humanité. Nous découvrons aussi le portrait d’une égérie, d’une femme libre dont le souvenir s’est effacé avec les ans.

 

« DISPARAÎTRE » CITÉ DANS UN COLLOQUE UNIVERSITAIRE DUNKERQUOIS

   La rentrée littéraire approche, avec sa cohorte de romans « jeunes », dans les librairies, dès le prochain Moix. En attendant, vadrouillant sur Google, je découvre qu’on a parlé de mon roman, Disparaître, au cours d’un colloque universitaire, à Dunkerque, en octobre dernier (« L’espace dans le roman contemporain français: approches linguistiques et littéraires »). Je ne connais pas Laura Eugenia Tudoras, qui nous vient de Madrid, mais vais essayer de la contacter afin d’en savoir plus, d’éclaircir le mystère (puisque mon livre n’est plus guère disponible sur Amazon. Un renouveau en Espagne?). À suivre!

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« Reconfigurations des dimensions socio-urbaines de l’espace dans le roman français du XXIe siècle », Laura Eugenia Tudoras Universidad Nacional de Educación a Distancia (UNED), Madrid, Espagne. ltudoras@flog.uned.es

   Notre proposition de contribution prétend réaliser une lecture analytique-symbolique de la représentation littéraire de l’espace urbain parisien dans les romans Les Heures souterraines (2009) de Delphine de Vigan et Disparaître (2013) d’Étienne Ruhaud. L’étude aborde, d’une perspective théorique-critique, l’analyse de concepts tels que: la représentation de l’espace dans le discours littéraire d’un point de vue sociologique; la représentation de l’espace urbain en tant que configuration d’identités unifiées qui risquent de se confondre et, plus particulièrement, la configuration littéraire de la ville souterraine, ainsi que des espaces qui délimitent les nouvelles frontières urbaines dans le roman urbain plus récent. De même, l’analyse abordera les formes par lesquelles la métropole acquiert la dimension hostile d’un lieu emblématique de l’atomisation, de l’isolement et de l’individualisation; d’un scénario qui favorise la formation d’un type particulier de posture psychologique et sociale qui opère avec des codes et des langages propres. Ces codes et ces langages spécifiques profilent des paysages sémiotiques qui, de concert, configurent la ville à niveau symbolique, social, géographique et littéraire. Le processus de création littéraire repère et reprend les codes de l’espace réel, les déchiffre, les interprète et les transforme pour les rendre après à la société, revalorisés et enrichis de nouvelles connotations, des codes ré-signifiés que la fiction reflète comme un miroir de la construction sociale du lieu et de l’espace. Pour conclure, l’étude proposée analysera la représentation de la ville en tant que texte et la représentation de la ville en tant que réflexion sur la réalité socio-urbaine du XXIe siècle.

Lien vers le site de l’université

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« DISPARAÎTRE », une chronique de Yasmina Mahdi (parue dans « Le Capital des mots »)

  Co-directrice, avec son mari Didier Ayres, de la revue L’hôte, Yasmina Mahdi nous offre une très belle critique de Disparaître. Nous l’en remercions vivement, de même que nous remercions Eric Dubois, poète, blogueur, ami, qui a relayé le texte sur « Le capital des mots ». Nous aurons l’occasion de reparler de Didier, de Yasmina et d’Eric sur le site, ainsi que dans la revue Diérèse.

Un lien vers « Le Capital des mots », revue en ligne d’Eric Dubois

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Déambuler/errer

   Disparaître commence un peu à la manière d’un roman d’investigation, et l’on y rencontre le monde du travail et l’arbitraire de ses hiérarchies. Il y a quelque chose de vivant et de désespéré, de morbide, et ce n’est pas un oxymore, dans cette banlieue parisienne, où « s’étale sur le trottoir gelé (…) une neige dense » dans un « poisseux matin de janvier ». Le mot latin simili est employé à plusieurs reprises, à la fois comme signifiant la matière, le faux, l’imitation, et comme symbole de la condition d’individus condamnés à un incessant remplacement, à n’être que de simples substituts au sein d’entreprises malades : des travailleurs palliatifs. Le témoignage du roman est en un sens sociologique, et en cela, Disparaître vise une certaine objectivité. Étienne Ruhaud décrit un univers que l’on analyse comme corollaire du libéralisme, qui génère l’exploitation des plus démunis, des marginaux, des étrangers, que le chômage touche et exclut du système. Un affreux vocabulaire commercial a remplacé l’éloquence, chère à l’auteur. Ce constat est celui d’une société en crise, inégalitaire et brutale.

   Les pauvres, les indigents – masse anonyme au XIXéme siècle -, se retrouvent au XXIème siècle, numérotés, parqués, condamnés, mais tout aussi anonymes, étiquetés comme improductifs. Compensation et décompensation alternent avec précarité. Le Limousin figure comme lieu de départ d’un vaste exode rural en 1961, de « prolétaires » voisins d’« Algériens » consignés dans « un fatras de bidonvilles » à Nanterre. L’auteur éprouve de la jubilation dans cette misère, évoque des bonheurs simples, le courage des individus exilés pour la survie. Malgré tout, le protagoniste préfère « le bitume (…) recouvert de gelée » aux « dimanches mornes en province (…), à une vie diminuée [en Corrèze], racornie, sans emploi et sans moyens ». Un spleen baudelairien est entrecoupé de conversations banales, d’un rapport au réel direct, parfois trivial, où le corps et ses sanies tranchent avec le doux rêve littéraire du jeune homme. Chez Étienne Ruhaud, les bouchers et la viande morte occupent une place, ainsi que les meublés insalubres, qui renvoient au Paris de 1980 de Rafael Chirbes : « ça pue la viande pourrie, un appart’ de louchébem qui s’est enrichi en vendant de la viande de chien » (Paris-Austerlitz) ; « Mon cerveau n’est plus qu’un morceau de viande rouge et saignant (…) J’aurais besoin qu’on me coupe la tête (…) » (Disparaître). Comme si d’un écrivain à l’autre s’établissait une soudaine continuité au-delà de la mort, de la disparition.

   Un certain pessimisme côtoie une recherche existentielle et une rébellion contre « le conformisme social ». Cette société contemporaine surchargée de signes, de communication et d’échanges via la technologie se révèle aussi vide que spécieuse. Les rôles des fonctionnaires, employés ou décideurs campent une situation socio-économique désastreuse, à la limite des mauvais traitements. Les parallélépipèdes de béton, perforés de galeries commerciales anodines, toutes semblables, le regroupement familial des immigrés dans les HLM, les emplois les plus bas et les moins rémunérés de manœuvres sans qualification, ont donné naissance au fondamentalisme, à la toxicomanie et au chômage comme perspective finale. La perte d’un logement s’ensuit du pire des statuts, celui de sans domicile fixe. Le long de cette déambulation désenchantée, le lecteur va suivre un itinéraire entrecoupé, en zigzag, à travers la vision personnelle et lucide du personnage du roman, au milieu de l’indifférence, voire de l’hostilité des résidents des cités, des passants et de la détresse des mendiants et des ivrognes. La parole d’Étienne Ruhaud guide, repère, critique, construit un morceau de littérature, une ode ténébreuse à la capitale et ses lacis, où encore une fois, et le somatique et le psychisme sont mis à rude épreuve.

   Dans Disparaître, nous sommes proches du microcosme de Raymond Carver et des destins accablés de William Kennedy, à travers la déterritorialisation des hobos. Par cette errance, É. Ruhaud désigne une trajectoire instable qui peut s’avérer commune à beaucoup d’entre nous, et se transformer en perte. L’auteur classifie scrupuleusement les noms de rues, de lieux, de bâtiments, de restaurants, de monuments, où rôde la menace inéluctable du hasard.

YASMINA MAHDI

Plasticienne.

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De gauche à droite: Yasmina Mahdi, Didier Ayres, Etienne Ruhaud, Hélène Mora, Pascal Mora, Claudine Sigler et une poétesse argentine, tous réunis au Café littéraire de Meaux (Seine-et-Marne)

( Notice La Cause Littéraire )

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.
DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d’Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.
Co-directrice de la revue L’Hôte.
Diverses expositions en centres d’art, institutions et espaces privés.
Rédactrice d’articles critiques pour des revues en ligne.


ÉTIENNE RUHAUD

Il se présente :
Ecrivain, critique littéraire, blogueur.
Son blog : https://pagepaysage.wordpress.com/

Disparaître. Etienne Ruhaud. Préface de Dominique Noguez. Editions Unicité, 2013

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NB: Ci-dessous le site de la revue L’hôte, évoquée plus haut. Le prix est modique (5 euros), et le contenu fameux.

Revue « L’hôte ».

 

« BEAUTÉ DU FUNAMBULE », PATRICK LEPETIT, éditions RAFAËL DE SURTIS, Cordes-sur-Ciel, 2018 (article paru dans « Diérèse » 76, printemps-été 2019)

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   Une poésie du deuil : ainsi devons-nous qualifier ce nouveau recueil de Patrick Lepetit. Dédié à un ami décédé, Beauté du funambule s’ouvre par une citation programmatique de Nietzsche : Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer de mes mains. S’ensuivent quarante pages de vers libres, comme autant de fragments d’un discours douloureux. Souhaitant se relever encore, l’auteur nage dans une comédie noire, car rien ne peut prémunir du désespoir, de la mélancolie. Le monde extérieur devient farandoles futiles, et aucune sagesse, aucun système, ne semble atténuer ce sentiment d’absurdité, de vanité. Élément lumineux, traditionnellement heureux, le soleil en gloire n’éclaire plus guère que la kermesse des chairs (p. 29).

   Hadès (p. 16), dieu des Enfers, a triomphé. Que faire, dès lors, puisque les cieux sont vides, sinon s’en remettre au verbe ? Tel Orphée, P. Lepetit magnifie la perte en chantant, et nous emporte doublement, par sa culture et par son lyrisme. Les références érudites surgissent au fil des pages, tels des clins d’œil donnés aux grands aînés, dont la présence a l’effet d’un baume. Normalien, philosophe de formation, l’auteur maîtrise parfaitement ses classiques, et instille son savoir, ses références, sans pour autant tomber dans la pédanterie, le tic livresque. Ainsi la citation est-elle subtilement intégrée dans la phrase, à l’instar de cette allusion à la fameuse main de gloire (mandragore), de Nerval : Le sable ici est rude/main de gloire/l’azur au soir sanglant comme attente (p. 33). Cette allégorie solaire se trouve filée ensuite à travers une reprise d’Apollinaire, en l’occurrence du dernier vers de « Zone »: Soleil cou coupé. Le lyrisme, lui, est omniprésent, au détour de chaque phrase, cet ensemble formant la plaintive élégie, soit, étymologiquement, chant de mort (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant littéralement « chant de mort »). Riche, mais également sobre, la poésie de P. Lepetit procède par touches. Comme si évoquer l’affliction, la perte, ne pouvait passer que par la simplicité, la pudeur du verbe. Comme si marcher au-dessus des gouffres, en funambule, exigeait l’ascèse, la pureté du mot. Cet art du peu, cet arte povera, n’est pas sans rappeler le haïku : Arpenter l’obscurité/à la lueur rouge des braises,/la mémoire morte,/errer en douleur/ sous l’insensé/dans l’impensable. (p. 26). Orné d’une toile du surréaliste néerlandais Rik Lina, ce nouvel opuscule, sombre et lumineux, est une nouvelle fois publié par Paul Sanda, aux éditions « Rafaël de Surtis ».

 

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