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SURRÉALISTES 31, WALTER UHL (1907-1990)

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« L’ÂME-CHAMBRE », PRISCA POIRAUDEAU, ÉDITIONS UNICITÉ, 2018.

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Photographie de Prisca Poireaudeau. Tous droits réservés.

 

   Les récits de Prisca Poiraudeau semblent tout entiers portés par le rêve. L’auteur parle de « contes » mais on serait en droit de parler de « récits vus en rêve », pour reprendre l’expression d’Yves Bonnefoy. Nulle logique narrative évidente en effet dans ces textes écrits alternativement à la première ou à la troisième personne. Comme si le rêve, précisément, avait sa raison propre, qui n’était pas celle de l’intrigue classique. Et mieux vaut se laisser porter justement par la plume de Prisca, sans nécessairement chercher à analyser, à décortiquer, à commenter.
 L’univers décrit est étrange, sinon déroutant. On y croise alternativement, ou simultanément, des jeunes filles amoureuses l’une de l’autre, des animaux, ou des esprits animaux, tel ce chien qui égorge une demoiselle dans son bain, des chats ou encore des biches venues boire le sang des menstrues, échappé dans la baignoire. On y croise également cette sœur imaginaire dont la tête porte un arbre, un matin, dans le train pour Paris. De temps à autres, aussi, nous surprenons des personnages beaucoup plus réels, et beaucoup plus durs, comme ce taxi libidineux, cette maîtresse castratrice ou ces psychologues hostiles. Le réel, le monde extérieur, intrusif, visible par fragments réalistes, paraît proscrit. Prisca, la rêveuse, celle qui laisse des toiles en apparence naïves, enfantines et colorées, au gré des pages, préfère d’autres mondes, une seconde vie où s’échapper.
   Dans cette deuxième existence fantasmée tout est possible, à commencer par l’amour. Des adolescentes s’embrassent ainsi impunément en bord de mer ou dans cette chambre, lieu central du recueil, évoqué dans le titre. L’érotisme, et en particulier le saphisme, sont ainsi toujours présents en filigrane. Placée sous l’autorité spirituelle de Renée Vivien (1877-1909), poétesse libertine et lesbienne à laquelle un conte est dédié, l’inspiration est, sinon coquine, du moins osée : La culotte noire en dentelle avec des petits nœuds dorés sur les hanches saillantes. Ses petits seins nus et pointus de jeune fille, les côtes apparentes, son cou menu (page 12). Pour autant nous ne glissons jamais dans la vulgarité, la pornographie, puisque l’évocation demeure toujours subtile, purement sensuelle. On parle aussi de parfums, de senteurs, de chansons rappelant l’être aimé, les sensations de jouissance.
  Et puisque tout doit échapper à la mécanique classique du sens, cet autre monde chimérique, celui de la chambre, est également dominé par des Dieux variés, empruntés aux légendes païennes venues de partout, à l’instar d’Ishtar, la Babylonienne (page 124), tandis que notre héroïne, ou un de ses avatars, célèbre Beltane, fête celtique. Chaque animal, chaque créature fait sens, incarne une vérité, dans une sorte de cosmogonie inédite, variée, un panthéisme. Les artistes eux-mêmes, cités abondamment à travers le livre, participent de cette reconstitution, de ce monde merveilleux. Outre les écrivain(e)s Renée Vivien, citée plus haut, Collodi, Georges Rodenbach ou encore William Blake, nous rencontrons de nombreux plasticiens, à l’instar de Fernand Knopff, Vincent Van Gogh, ou Maurice Dumont. Elle-même illustratrice, Prisca, ou une de ses narratrices, n’affirme-t-elle pas d’ailleurs que [son] rêve est graphique (page 74) ? Nous pourrions également parler des nombreux musiciens présents dans L’âme-chambre, ou encore des cinéastes, eux-mêmes démiurges.
  L’art, la création, sont probablement, avant tout, des exutoires. Car tout n’est pas heureux, loin s’en faut. L’angoisse, omniprésente, se matérialise par l’élément aquatique. Au sens propre, l’eau baigne la quasi-totalité du volume ; une eau menaçante, qui engloutit, dans laquelle on se noie, et qui aspire le corps, et non une eau nourricière, apaisante. De même s’il est généralement ludique, jouissif, le sexe est souvent forcé, hommes et animaux ne sont pas toujours bienveillants et l’instabilité menace à chaque moment de tout emporter, comme l’onde.
  Reste, dès lors, comme pour se consoler, rêver, le puissant lyrisme de la jeune Prisca Poiraudeau. Proses poétiques, ou vers libres égrainés au fil des pages, les textes nous plongent dans l’ailleurs, celui de l’inconscient, du riche sommeil : L’horizon bleu des arbres, des elfes, de la magie/Du savoir et des secrets/Perspective de gaieté/Que je ne peux plus toucher/L’Éden, dont on m’a jeté. (page 36).

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