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« UN RUDE HIVER », RAYMOND QUENEAU, 1939.

   Il ne se passe apparemment pas beaucoup de choses dans Un rude hiver : un réactionnaire plein de rancœurs va déjeuner chez son frère, se promène au bord de la mer avec une Anglaise en uniforme, et emmène au cinéma deux enfants qu’il a rencontrés dans un tramway. (Georges Perec)

queneau

   S’avouant franchement malade à son supérieur hiérarchique, Lehameau obtint une après-midi de repos. Après le déjeuner, il prit le tramway et se rendit au cimetière. Il s’arrêta devant des tombes d’Anglais, regardant le nom des régiments, s’intéressant aux provenances. Plus loin des stèles s’ornaient de caractères arabes. Il marchait lentement, s’instruisant. Le vent, le vent soufflait toujours, c’était un dur hiver, les arbres étaient décapés, seules pendues aux croix se conservaient les fleurs artificielles.

   La même dalle de granit portait gravés les noms dorés de Zéphyrine Lehameau, d’Evodie Lehameau et d’Émilie Lehameau, sa mère, sa belle-sœur, sa première belle-sœur, et sa femme. Il s’immobilisa tête nue devant la pierre, les mains croisées, mais il ne priait pas. Il savait bien d’une part que les défunts sont respectables, mais de l’autre il croyait que quand on est mort c’est pour longtemps. Alors il se découvrait se signait croisait les mains, mais il ne priait pas. Il ne priait pas mais ça ne l’empêchait pas de pleurer. Il pleurait le corps immobile, sans hoquets, ni sanglots, comme il en avait l’habitude. Il pleurait ainsi pendant une dizaine de minutes.

   C’était très long, dans le froid.

   Il était tout seul, dans le froid.

   Il pleura donc ainsi pendant une dizaine de minutes, puis il s’essuya le visage, se signa, se recouvrit, s’éloigna. Il poursuivit, sa promenade, lisant les inscriptions, critiquant les épitaphes, étudiant des dates et des parentés. Il musait. Au bout d’une allée il aperçut les derniers restes d’un cortège qui se dispersait.

 

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