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VOIX DES AUTEURS: ÉRIC DESORDRE (entretien paru dans « ActuaLitté » en juillet 2022)

Éric Desordre, « champion du détournement« 

Photographe, et rédacteur du magazine Rebelle(s), le Toulousain Éric Desordre a longtemps travaillé dans l’édition. Également poète, l’homme nous présente aujourd’hui un livre fort original, borgésien : suite de bibliographies fantaisistes, avec des titres loufoques. Le Grand catalogue des livres imaginaires: tout semble dit dans le titre. Nous avons toutefois résolu de rencontrer Éric, amateur de science-fiction, de romans d’aventures, de cinéma, mais aussi de littérature classique, comme en témoigne la vaste culture déployée au fil des pages. Champion du détournement, fort d’un humour parfois féroce, l’homme s’est volontiers prêté au jeu.  

ActuaLitté

Etienne Ruhaud : Comment t’est venue l’idée de ce livre ?

Eric Desordre : Je compose souvent, sans les écrire, des titres imaginaires ; tentatives pour illustrer la pensée au cours d’une conversation, ou ponctuation loufoque dans la marche d’un univers dont le fonctionnement nous échappe. Pour surnager avec le sourire, chacun a ses lubies, ses petits exercices d’imagination. L’absurdité du rapprochement de personnages, de situations, quelquefois leur drôlerie, le rappel à des lectures communes composent une médication apaisante à la douleur qu’engendrent la balourdise du monde et nos propres faiblesses. Lecteur compulsif et tout à la fois acheteur de palanquées d’ouvrages dont il n’est pas exclu que je finisse par en lire certains, l’univers mental encombré de titres et de références, je vois donc le livre s’imposer assez logiquement quand je veux démêler une question, dissiper des tracas. 

Il m’est un jour venu d’écrire ces titres inventés en aphorismes foutraques. Cela a commencé tel un jeu, je n’avais pas l’idée d’un livre au départ. Convoquant les souvenirs de l’enfance, j’ai eu spontanément à l’esprit des titres dans la veine de ceux de l’inusable Bibliothèque Verte d’Hachette : Le Club des Cinq, Le Clan des Sept, Fantômette, etc. Au fil de l’exercice, je me suis mis à créer des personnages : la Fille élastique, l’As de pique, Requin chagrin. Puis d’autres sont revenus du fond de ma mémoire, qui appartenaient à des univers littéraires populaires : Jean Valjean, Méphistophélès ou encore Chéri-Bibi. De fil en aiguille, ce sont des héros – ou anti-héros – qui se sont à leur tour imposés : Alien, DSK, Jérôme Cahuzac…

Ils entraient dans la danse et, au fur et à mesure, semblaient composer des ensembles qui n’avaient pas été prédéfinis. Avec ces nouveaux arrivés, le principe des collections s’est imposé, ne serait-ce que pour donner des repères au lecteur ; il y a tout de même plusieurs milliers de titres dans ce livre de livres.

Le jeu s’est alors complexifié entre les titres eux-mêmes et les collections. Soit la collection venait après coup des titres qui se créaient les uns à la suite des autres, dans une logique floue de jeux de mots ou de saynète farfelue ; soit elle était choisie en premier lieu, en tant que cadre d’invention des titres qui devaient alors raconter une histoire, illustrer une maxime prédéterminée. La dimension moraliste est venue assez vite, les mœurs et l’actualité offertes imposant leur matériau. 

Dans ces livres imaginaires, tu distingues les ouvrages « Déjà parus » des ouvrages « À paraître ». Peux-tu nous en dire davantage ? 

Eric Desordre : Une fois le principe de « l’objet » livre établi, je me suis demandé quel pouvait être son genre. Un recueil d’aphorismes, de fragments ? Le résultat est sans prétention philosophique, pas assez abouti du point de vue méthodologique ; ce n’est pas son ambition. La forme et la logique du catalogue d’éditeur m’ont semblé plus appropriées, compte tenu du caractère fourre-tout des thèmes proposés et des collections induites. J’avais d’ailleurs listé les thèmes avant d’avoir l’idée des collections ; la liste en est à la fin du livre. Je souhaitais me rappeler cette prééminence, et la signaler au lecteur.  

Du catalogue est venue la notion de parution. D’où les expressions « déjà parus » et « à paraître », distinction souvent présente dans ces opuscules fascinants que sont les catalogues d’éditeurs. Je les lis avec délectation comme de la littérature. C’en est, d’évidence. On y entend la respiration de l’éditeur, ainsi que dans tout roman dans lesquels on devine en filigrane la substance de l’auteur.

Dans la deuxième partie, « à paraître », le principe de construction des titres est plus indécis. Les livres ne sont pas encore écrits, ou pas complètement. C’est en cohérence avec un avenir–livres dans les limbes. Et un horizon encore plus incertain que des titres soi-disant « déjà parus » que serait celui de titres « à paraître » m’a semblé une perspective opportune. Un miroir flottant qui se reflète lui-même, à l’infini puisque « l’à paraître » est par essence illimité. 

Pour retrouver la suite de l’entretien, cliquer sur le lien suivant:

https://actualitte.com/article/107198/auteurs/eric-desordre-champion-du-detournement

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VOIX DES AUTEURS: PIERRE MÉROT (entretien paru dans « ActuaLitté » en mai 2022)

Pierre Mérot : « Ce livre est tout entier tourné vers la passion« 

Journaliste, éditeur, puis enseignant, Pierre Mérot construit, depuis 1987, une œuvre exigeante, singulière. Proche du premier Houellebecq, l’homme accède à une certaine célébrité grâce à Mammifères, roman d’inspiration autobiographique, autofictionnelle, succès commercial paru en 2003. Propos recueillis par Étienne Ruhaud.

Étienne Ruhaud : Pourquoi as-tu choisi la forme épistolaire ? On est par ailleurs frappé par le fait qu’il s’agisse de mails, et non d’une correspondance manuscrite classique (comme dans Les liaisons dangereuses et/ou La Nouvelle Héloïse par exemple).

Pierre Mérot : Il s’agit de mails – de « courriels », aurait préféré notre ami Dominique Noguez – réellement envoyés durant plus d’un an. Ce n’est donc pas un roman épistolaire comme le sont les œuvres que tu cites, Les Liaisons dangereuses ou La Nouvelle Héloïse. Il est clair, cependant, qu’il y a un travail littéraire. Pas dans tous, bien sûr : certains sont très banals, très ordinaires, comme dans n’importe quelle correspondance. Mais un écrivain qui envoie des mails reste un écrivain, voilà tout… Je préfère quand même le terme de « lettres ». D’ailleurs, quand je faisais référence à nos messages ou quand la destinatrice y faisait référence, c’est ce terme qui était employé. Et c’était une forme de jeu entre nous.

Tes mails sont clairement signés « Pierre Mérot ». En revanche, nous n’avons pas les réponses de Sandy…

Pierre Mérot : On me l’a reproché. On m’a reproché d’être monologuant, répétitif, écrasant, monolithique, etc. Et pourtant il y en eut des réponses ! Et si Sandy n’avait pas répondu constamment à mes lettres, les miennes n’existeraient pas, elles n’auraient pas été écrites, tout simplement. Des siennes, je n’en ai reproduit qu’une, légèrement retravaillée. Une lettre forte, à la suite d’une terrible crise, qu’il m’a semblé nécessaire de faire figurer dans ce livre, un mail écrit à cinq heures du matin. Cinq heures du matin… Tout un programme… Et qui commence ainsi dans la vraie vie : « Je suis entrée dans ta chambre pour te parler mais tu dormais profondément alors que moi je me sentais idiote, infecte, tellement honteuse et perdue. » À part celle-là, rien. Je ne sais pas quoi te répondre.

J’espère pourtant que se dessine en creux, progressivement, un portrait de cette femme. Mais je te renvoie au savoir-faire de Frédéric Beigbeder, qui eut la gentillesse d’écrire le premier article sur mon livre dans le Figaro magazine : « Il a l’élégance (ou l’orgueil, ou la pitié) de ne pas publier ses réponses. » À chacun ses talents, donc. Et le français n’était pas la langue maternelle de Sandy… Plus profondément, il me semble qu’écrire c’est s’adresser à on ne sait qui, à nos frères humains en général, sans attendre une réponse, mais s’adresser quand même. Un mélange de solitude et de besoin de l’autre…

Ton amante et interlocutrice, enseignante d’origine philippine, s’appelle « Sandy Courbet ». Là encore, s’agit-il de son vrai nom, ou as-tu choisi ce patronyme en hommage à l’auteur de L’origine du Monde ? Sachant que Pars, oublie et sois heureuse contient certaines allusions érotiques.

Pierre Mérot : Bien sûr, j’ai changé le nom de la destinatrice pour des raisons évidentes. Cependant, j’ai fait en sorte que ce nom soit proche, au moins par les sonorités et le nombre de syllabes, de celui de la vraie personne à qui j’ai écrit. Elle s’appelle donc Sandy Courbet dans le livre. C’est très proche du vrai prénom et pas très loin du vrai nom. Courbet, oui. Le peintre… Ça m’a semblé proche et simple, en même temps qu’un clin d’œil à la fois réaliste et érotique…

 Pour autant les scènes crues, sexuelles, demeurent rares. Pourquoi ? Est-ce pudeur de ta part ?

Pierre Mérot : Je ne parle pas des scènes « crues » ou « sexuelles », dont tu sembles regretter la rareté. Il y a des évocations de son corps, de nos désirs, mais c’est loin d’être l’essentiel du livre, en effet… D’une manière générale, j’ai enlevé beaucoup d’éléments matériels, réalistes, souvent mesquins ou sans intérêt. Ou tout ce qui pourrait porter atteinte à la vie privée. En fait, tout ce qui abîmerait « le temple verbal » (p. 144).

Pour retrouver la suite de l’interview, cliquer sur le lien suivant:

https://actualitte.com/article/106140/interviews/pierre-merot-ce-livre-est-tout-entier-tourne-vers-la-passion

UN ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (PARU DANS LA REVUE « LE PORTULAN BLEU » N°38. MAI 2022). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS »

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (paru dans la revue Le Portulan bleu, mai 2022)

   Née à Metz en 1978, Catherine Andrieu grandit au bord de la Méditerranée. Enseignant brièvement la philosophie, elle s’installe finalement à Paris en 2004 pour préparer l’agrégation mais abandonne toute pratique professionnelle suite à un grand bouleversement intérieur. Consacré à Spinoza, son premier livre paraît en 2009 chez l’Harmattan. Désormais tournée vers la poésie, la peinture, la jeune femme expose dans plusieurs galeries dans la capitale comme en province et publie de nombreux recueils. Catherine Andrieu vit depuis peu à Royan, où elle poursuit une œuvre singulière, originale, parfois troublante, tout en s’adonnant au piano.

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU

  1. Plusieurs recueils sont illustrés par tes propres peintures. Tu es à la fois plasticienne, poétesse, et musicienne, comme l’indique le titre Piano sur l’eau. Établis-tu une correspondance entre ces trois activités créatives ?

J’établis d’abord une distinction entre la création et la seule interprétation. Le piano, c’est mon travail. Bien sûr c’est faux, mais je veux dire que j’y travaille, avec la notion d’hygiène, de régularité, d’effort et de progrès. J’ai l’impression -c’est étrange peut-être- que le piano fait appel à une intelligence scientifique, mathématique. Intelligence à laquelle je n’ai plus accès dès lors que je suis préoccupée.

Le piano m’a accompagnée toute ma vie, même quand je ne pouvais en jouer. J’ai commencé enfant. Mais je n’ai jamais créé, même si j’estime posséder un certain sens musical. Ainsi conçu, le piano implique l’existence d’une contrainte. Cela n’a rien à voir avec mes activités de plasticienne et de poétesse. La musique, c’est en quelque sorte une forme de méditation et d’ascèse. J’ai abandonné la peinture il y a plusieurs années. Cela ne veut pas dire que je n’y reviendrai pas, mais disons que c’est par le contact avec la matière (je peignais souvent avec les mains) que j’ai retrouvé les racines les plus profondes de ma créativité. A vingt ans j’étais une jeune intellectuelle, et j’avais perdu la spontanéité que je pouvais avoir quand je ne me comparais pas encore à Nietzsche ou Heidegger. À vingt-six ans un ami d’enfance s’est suicidé, ce qui m’a bouleversé. J’ai eu besoin de retrouver un ancrage dans ma sensorialité et n’ai pu le faire qu’en peinture, sans formation préalable, avec une naïveté probablement confondante pour quelqu’un qui aurait étudié. J’ai fait néanmoins de nombreuses expositions, à Paris et dans les Ardennes. Mais je ne me sentais pas toujours vraiment « légitime », ni non plus en accord avec une culture contemporaine hyper expérimentale axée vers les installations, la vidéo. Pour finir, je me suis mise à écrire comme je peignais, et j’ai retrouvé la spontanéité de mes quinze ans. L’écriture me suffit. A six ans j’étais poète. C’est comme ça, un don, ça ne s’explique pas. L’écriture est mon territoire.

2.Dans un précédent recueil, tu évoques le physicien et penseur Stephen Hawking[1]. Par ailleurs, tu es philosophe de formation et tu as publié un ouvrage sur Spinoza[2]  Là aussi, te sens-tu marquée, lorsque tu écris, par ta formation de philosophe ?

Oui, sans aucun doute. La philosophie m’a apporté la rigueur et la logique dont je manquais. Elle a complètement structuré mon écriture. Mais elle m’a fait perdre mon identité propre, stylistiquement parlant, pendant des années. C’est pour ça qu’il m’a fallu, après huit ans d’études, passer par la peinture, telle Mary Barnes avec ses excréments. J’ai en effet inventé une façon de m’exprimer au carrefour de toutes mes influences : forme un peu « affectée », surannée parfois, mélangée d’oralité, de culture populaire et de ce qui me constitue dont je n’ai qu’une vague idée. Mon livre sur Spinoza date de l’époque « philo », il est très ardu. Quant à l’astrophysicien Hawking, c’est très différent : je suis tombée éperdument amoureuse de cet homme ! Je me suis passionnée pour sa recherche et sa vie et j’ai écrit sur lui : un recueil entier, et un poème seul dans Piano sur l’eau. J’ai toujours pensé que l’intelligence était érotique. Et Stephen Hawking était très, très intelligent.

3.Refuge, journal de l’oubli, est dédié à tes chats Paname et Lune, que tu déclares aimer passionnément (Oui, je t’aime, ma petite Lune, je t’aime infiniment, p. 28). Comment expliques-tu cet attachement aux félins ? Te sens-tu plus proche du monde animal ?

Je suis fondamentalement antispéciste. Ce n’est pas parce que j’aime les animaux, c’est parce que je les respecte, comme dit Aymeric Caron. Je ne donne pas dans l’anthropocentrisme. Les seuls animaux que j’aime vraiment sont les félins. Je crois qu’ils me fascinent parce qu’ils sont dangereux. Les chats aussi sont dangereux, les vétérinaires en ont souvent peur. Un chat ne fait que ce qu’il veut, et j’aime cette liberté. Mais, bien que j’aie des chats depuis l’âge de quatre ans, je ne les ai pas tous aimés également. Avec Paname, dont je parle dans Piano sur l’eau et Refuge, journal de l’oubli, j’ai vécu une passion folle et douloureuse. Je n’ai jamais pu penser à lui sans anticiper sa disparition. Il était une petite âme vivant à mes côtés. Il était mon amour absolu, je ne peux rien ajouter à ça. Quant à Lune, elle est arrivée il y a peu dans ma vie, c’est encore un bébé chat mais elle a déjà du caractère!

Revue Le Portulan bleu. Un chaleureux merci à Martine Rigo-Sastre.

4.Pour autant, les êtres humains sont bel et bien présents dans ton livre, qui constitue une série d’hommages appuyés à tes anciens amoureux, à ton éditeur, l’éclaireur Paul Sanda (p. 33), à tes proches. Ainsi, Refuge, journal de l’oubli, constitue-t-il en quelque sorte une galerie de portraits, une autobiographie?

Je crois que ton analyse est très juste, que ce journal, cette galerie de portraits comme tu dis, est en réalité une forme d’autobiographie, et je suis coutumière du genre. Pourquoi ai-je parlé de ces personnes-là en particulier? Je n’en peux rien dire consciemment, mais il y a sûrement un fil d’Ariane, quelque chose qui échappe. Il y a des images comme des leitmotiv dans mon œuvre, et quelques personnes qui reviennent jusque dans Refuge, c’est le cas de mon père qui a une problématique avec la mémoire, d’où le titre. Je voulais vraiment rendre hommage à mon éditeur Paul Sanda, parce qu’il est extraordinaire, et qu’il me guide sur mon chemin d’auteur. Paul Sanda voit clair en moi, révélant une part d’obscurité. Paul est présent à chaque étape de ma création. En particulier pour ce recueil, Refuge était encore en germe, tel un brouillon, et Paul a vu la forme que cela allait prendre. Sans lui j’étais foutue !

5.À ce propos, pourquoi parler de journal de l’oubli ? La mort est très présente dans ton recueil et tu fais souvent allusion à des amis disparus, notamment un enseignant ou un camarade de classe suicidé. Est-ce pour garder mémoire, pour garder trace, que tu écris ? Tu cites la formule de Borges, en guise d’épilogue : qui parle de concave mémoire humaine (p. 35).

Ce qui me fascine et me tourmente, c’est l’ultime respiration dans le passage de vie à trépas. Elle contient en elle le Mystère de la vie dans son entier, et davantage peut-être. C’est très banal de dire ça, mais je retiens de ma formation qu’être philosophe c’est souvent s’interroger comme un enfant à propos d’un monde auquel l’on ne s’habitue pas. Je suis hantée par la mort, complètement. Comme je suis malade psychique et très fragile, j’ai souvent attiré des personnes qui l’étaient tout autant que moi, et trois de mes amis se sont suicidés avant l’âge de trente ans. De façon moins brutale mais tout aussi tragique, j’ai perdu, comme tout le monde, des êtres chers, emportés par la maladie, parfois au terme de grandes souffrances. L’absurdité apparente de la vie tient à la beauté de l’éphémère, et j’ai eu l’occasion, grâce à un chat, de faire une expérience surnaturelle il y a peu. Tout cela me laisse à penser que le hasard n’est que le point de vue de notre ignorance. Je ne crois pas en un Dieu anthropomorphique bien sûr, mais je crois en une forme de persistance de l’âme. Mais oui, pour répondre à ta question, il s’agit d’un journal contre l’oubli, l’écriture comme ce refuge où je peux encore vivre un peu avec mes souvenirs et mes morts. Je pense pouvoir dire que mon œuvre est de bout en bout anamnèse. Et aussi que je suis incapable, ou à peu près, de légèreté (rires).

6.Tu alternes prose et vers libres. Tu as par ailleurs, par le passé, pratiqué le vers régulier, en hommage à un père amateur de littérature classique. Où te sens-tu le plus à l’aise ?

Je pense que les récits que j’ai publiés aux éditions Rafael de Surtis, regroupés dans le recueil Des nouvelles du Minotaure, sont ce que j’ai fait de mieux, et ne sont pas, à proprement parler de la poésie, à l’exception de Hawking ; Etoile sans origine. J’aime la prose, je la préfère aux vers libres, bien que ceux-ci me soient plus faciles. Les vers rimés, non, je n’aime pas du tout, bien que j’aie donné dans ce style en hommage à mon père et sous pseudonyme.

7.La couverture de Piano sur l’eau représente la mer, vue depuis ton balcon. Tu as longtemps vécu dans la capitale avant de déménager pour Royan, au bord de l’Atlantique. Tu évoques parfois l’élément marin. Ce changement de lieu a-t-il joué un rôle décisif dans ton écriture ?

Oui, j’ai vécu dix-huit ans à Paris, et m’y suis sentie complètement inspirée, absorbée par une forme de noirceur et de goût pour la provocation. Je voulais défier les dieux. La sexualité y tenait une bonne place, mais bien sûr ça n’était pas l’essentiel de cette fantasmagorie poétique débridée. En revanche, d’un point de vue plastique, mes dessins numériques sur photographie (qu’on retrouve sur mon site) formaient un vrai ensemble érotique qui, paradoxalement, plaisait énormément aux galeristes. J’étais influencée, jusque dans mon écriture, par une esthétique underground. Mais sur les photos mes femmes avaient quelque chose de la petite fille violée, et dans mes textes le plaisir était humiliant. J’avais la rage contre l’entité qu’on appelle Dieu, mes amis étaient morts et le ciel déserté. Quant à moi, j’étais malade. Les trois dernières années j’ai publié une dizaine de textes, mais je ne sortais plus de chez moi. J’ai décidé de rejoindre mes vieux parents à Royan, une nuit où j’ai été hospitalisée, atteinte de la Covid. Je revenais aux sources et revoyais l’océan, moi qui avais grandi en Méditerranée, fille du soleil et de la mer. Les couleurs ne sont pas les mêmes, et Royan ne sera jamais Collioure ;c’est ma jeunesse qui s’en est allée. Cela étant mon appartement donne sur le port et sur le rivage, comme on le voit sur la couverture de Piano sur l’eau, c’est complètement hallucinant, idyllique. Avec la présence de la mer, j’ai retrouvé la petite fille qui courait sur les rochers, son innocence et sa pureté. Et c’est avec ça, après une longue imprégnation, que je me suis (re)mise à écrire, d’abord Piano sur l’eau, donc, puis Refuge, journal de l’oubli, et c’était si pur et si différent. Il y est toujours question de la mémoire et de l’oubli, du souvenir et de la perte. J’y parle beaucoup de mes chats aussi. Je n’aurais pas pu écrire comme je l’ai fait sans le mouvement des marées. C’est du moins ce que je crois si j’en juge par la magie du lieu… Et les fées lumineuses qu’on y rencontre la nuit (rires). 

8.Sur la couverture de Refuge, journal de l’oubli, figure Christ enfant méditant, tableau attribué à Mathieu Le Nain. Un de tes livres s’appelle J’ai commencé à dessiner des anges[3]; et tu qualifies à plusieurs reprises tes chats d’anges. Te sens-tu mystique ? Ta poésie possède t-elle une dimension métaphysique ?

Quand j’étais enfant, ma maman, qui est très pieuse, me disait que les morts portaient des ailes, et je trouvais cela magique : ça expliquait pourquoi ils pouvaient rester au ciel sans tomber! Ma sœur, quant à elle, croit que nos chats sont nos anges. Et moi, en bon auteur, j’absorbe ces croyances pour en faire un objet poétique. Si tu me demandes si j’y crois je dirais non, absolument pas, bien que j’aie réussi, (et je ne demande pas à ce qu’on me croie) à entrer en contact avec mon chat Paname quelques minutes après sa mort. Toute ma vie j’ai attendu ce signe, et il est venu de l’être dont j’ai été le plus proche ces treize dernières années. À présent je n’ai plus peur de la mort. Pour te répondre enfin, non, je ne me sens pas mystique, et ma poésie, qui est profonde je crois, a une dimension non pas métaphysique mais existentielle. La figure du Christ, néanmoins, m’interroge et ne cesse de ma fasciner.

9.On sent, dans ta poésie, une souffrance à la fois psychologique et physique, puisque tu y évoques à la fois la maladie mentale et la dégradation du corps. Vois-tu, précisément, la poésie comme un exutoire ? Penses-tu, comme L.F. Céline, qu’il faille mettre ses tripes sur la table ? Derrière cette mélancolie, cette nostalgie, pointent parfois des instants de joie. Te sens-tu parfois heureuse quand tu écris, ou heureuse d’écrire ? Crois-tu qu’écrire permette d’échapper au désespoir ?

La dégradation psychologique implique la dégradation physique. Les antipsychotiques m’ont fait prendre beaucoup de poids. Ce n’est pas si facile à vivre dans une société de l’image et de la comparaison, a fortiori lorsqu’on vous compare à celle que vous avez été. J’étais une très jolie jeune fille qui a été aimée globalement pour de mauvaises raisons, je m’en suis aperçue rétrospectivement. La vraie lumière, c’est maintenant que je la partage avec les gens. Pour me décentrer un peu, tout le monde a des incidents de parcours ou bien vieillit tout simplement. Je crois que le Sens, vraiment, c’est ça : apprendre à se dépouiller de ce qui n’est pas essentiel. Sinon il n’y a que dans la vieillesse qu’enfin la société vous lâche, comme le disait Deleuze. Je n’ai pas le goût de la poésie formaliste, hermétique ou trop intelligente. D’ailleurs je n’ai pas d’avis sur ce qu’est la poésie et ne sait pas si elle peut changer le monde. J’ai juste besoin de m’exprimer. Je le fais, avec un certain soulagement et parfois jusqu’à l’épuisement car je travaille très vite, souvent dans la joie. Oui, je mets mes tripes sur la table. Beaucoup jugent cela naïf (quand je parle de mes chats par exemple) ou indécent. Ce n’est ni bien ni mal. C’est.

Mars 2022.


[1] Hawking ; étoile sans origine, Rafael de Surtis, 2018.

[2] De l’éternité du mode fini dans l’Ethique de Spinoza, L’Harmattan, Paris, 2009.

[3] Rafael de Surtis, 2020.

Un tableau de Catherine Andrieu.

Pour consulter le site de Catherine Andrieu:

https://www.catherineandrieu.fr/

Nos précédents billets consacrés à Catherine:

VOIX DES AUTEURS: YVES BOUDIER ET VINCENT GIMENO-PONS (ORGANISATEURS DU MARCHÉ DE LA POÉSIE)

Chers lecteurs,

Retrouvez notre dernier entretien avec Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons autour du Marché de la poésie 2022, qui s’est tenu en juin place Saint-Sulpice. Je livre ci-dessous un extrait. Pour lire la suite, rendez vous sur ActuaLitté, le site de Nicolas Gary (que nous saluons).

La poésie est sûrement le genre le plus pratiqué, le plus populaire

Annulé en 2020 du fait de la pandémie, déplacé en octobre 2021, le marché de la poésie en est à sa trente-neuvième édition. Installée en juin place Saint-Sulpice, aux pieds de la majestueuse cathédrale, la manifestation permet aux auteurs de se retrouver, mais aussi de faire connaître ce genre quelque peu oublié, ce parent pauvre de la littérature, qu’est la poésie.

https://actualitte.com/article/106592/interviews/la-poesie-est-surement-le-genre-le-plus-pratique-le-plus-populaire

VOIX DES AUTEURS: UN ENTRETIEN AVEC OLIVIER MASSÉ

Journaliste indépendant, directeur du webzine briochin Litzic, Patrick Béguinel m’a fait l’honneur d’accueillir un entretien passé avec Olivier Massé, autour du roman La Chienne, inspiré par l’Iliade. Un chaleureux merci à lui!

VOIX DES AUTEURS: UN ENTRETIEN AVEC CLAIRE BOITEL

Créateur du webzine Lettres capitales, Dan Burcea me fait l’honneur d’accueillir un entretien passé avec Claire Boitel, à propos du roman La nuit est toi. Un chaleureux merci à lui! (pour lire l’entretien en question, cliquez sur le lien ci-dessous).

UN ENTRETIEN AVEC LOUIS DUBOST (MARS 2009). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

   Publié dans la défunte revue rochelaise Quai des Lettres, dirigée par Denis Montebello, cet entretien donne la parole à Louis Dubost, éditeur-poète, ex-enseignant en philosophie. Douze ans après, les propos tenus n’ont absolument pas vieillis. C’est la troisième interview que nous partageons sur le blog, sous le label « La voix des auteurs ». Si vous souhaitez retrouver les précédents épisodes (Denis Montebello, et Eric Dubois), reportez vous à la fin de ce billet. Je joins également, à toutes fins utiles, la fiche biographique de Louis Dubost (sur « La Maison des écrivains »). 

.http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473#:~:text=N%C3%A9%20le%2013%20Avril%201945,une%20vocation%20pour%20la%20litt%C3%A9rature.


L’ÉDITEUR


1 – Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition, en faire un bref
historique ?

En avril 1974, bricolé avec une machine à écrire pour frapper les
stencils, un duplicateur à encre pour imprimer sur le papier, une agrapheuse,
une petite “presse Freinet” prêtée par un instituteur pour typographier la
couverture, paraissait le premier opuscule (Haleine hélianthe de Pierre
Dhainaut) à l’enseigne des éditions « Le Dé bleu ». Activité de loisir comme
d’autres pratiquent le football, j’ai pratiqué le livre, éditeur du « dimanche »
comme certains sont peintres ou écrivains: pour le plaisir d’abord. Et puis,
les publications s’accumulant, c’est devenu avec le temps une activité
“secondaire” à côté de ma profession d’enseignant, les vacances du second
offrant un plein temps à l’éditeur. Mine de rien (mais beaucoup de travail
quand même) un catalogue s’est constitué, des poètes ont trouvé des
lecteurs, voire une audience certaine pour quelques uns : je suis par exemple
le premier éditeur de Charles Juliet, le Prix Apollinaire a été attribué au
second livre de François de Cornière publié par mes soins, etc. C’est donc
presque sans le vouloir vraiment, comme en suivant un petit bonhomme de
chemin qui me convenait, que je me suis retrouvé avec un statut d’éditeur
professionnel! En 1982, le passage à l’imprimerie (chez l’ami Edmond
Thomas) et la publication de livres de quelque 100 pages, puis une diffusion distribution en librairies ont mis fin à la période artisanale, à la « préhistoire »
des éditions. Depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, je suis considéré comme
un “moyen éditeur” avec la publication d’un livre par mois à peu près. Et
aussi toutes les contraintes, voire les aléas, de la gestion d’entreprise !


2 – Comme vous le signalez dans la Lettre d’un éditeur de poésie à un
poète en quête d’éditeur
, le nom de votre maison vient d’un poème de
René Char. Quand avez-vous adopté le nom d’ »Idée bleue » ?

J’étais un grand lecteur de René Char — et aussi de Guillevic,
Frénaud, Ponge, Paul Chaulot, Prévert, Tardieu… — et j’ai trouvé un distique
de ce poète dans Commune présence qui disait : « le dé bleu du combat, le
guetteur qui sourit / Quand sa lyre profère : ce que je veux, sera ». Je suis
tombé en arrêt sur ces deux lignes qui me paraissaient condenser tout un art
poétique, à coup sûr pour une écriture de poète, et pourquoi pas pour un
éditeur de poètes ! J’ai donc choisi le dé bleu comme enseigne des éditions.
Quelques années après (en 1978, je crois), Pierre Seghers, qui m’a soutenu
dès le premier opuscule et avec qui je correspondais, m’a fait remarquer que
“le dé bleu”, c’était “l, d, b” comme… Louis Dubost ! J’ai été sidéré par
cette révélation, qui quelque part témoignait que Freud n’a pas raconté que
des âneries ! C’est dire aussi que “le dé bleu” devenait quasi consubstantiel
de mon être propre, que l’un ne pouvait aller et perdurer sans l’autre. En
2004, lors de la constitution de la SARL L’Idée bleue, je me devais de
respecter le “l, d, b” et cette… idée m’est venue rapidement ! J’ai dû changer
de statut pour des raisons objectives (fiscalité d’entreprise imposée aux
associations, faillite de mon distributeur… Distique, qui n’avait rien de
charien, lui !… puisque j’y ai été plumé de 30 500 €) et des raisons
personnelles, compte tenu du développement des éditions, pour verrouiller
l’activité des éditions de sorte qu’elles n’empiètent ni n’interfèrent sur ma
vie et mes affaires privées et familiales. Une « crise de croissance »
apparemment traversée par des collègues de mon acabit qui ont vécu une
aventure similaire.


3 – Comment fonctionne, financièrement, une maison d’édition de
poésie ? Pouvez-vous évoquer le Dé bleu en termes de chiffres ? Par
exemple, combien de poètes avez-vous édités ? Quels sont les tirages ?
Quel poète avez-vous le plus vendu ? Etc.

La structure fonctionne économiquement comme toutes les entreprises.
Pour pouvoir publier de nouveaux livres, il faut quand même vendre un peu
ceux déjà édités, ça paraît aller de soi! Mais cette logique est parfois difficile
à faire entendre à pas mal d’auteurs trop pathétiquement crispés sur leur
“œuvre”, pourtant pas toujours publiable ! Je vends plutôt bien les livres que
j’ai fait paraître, en moyenne 600 à 700 ex. de chaque titre (premier tirage :
1000 ex.) ; certains titres atteignent 3500 ex, avec “the best-seller” à 5000
ex. : Pas revoir de Valérie Rouzeau. Mais quelques très bons livres attendent
encore les lecteurs qu’ils méritent. En 35 ans, j’ai dû publier environ 280
poètes et 450 titres, ce qui n’est pas si mal que ça. Ma totale liberté de choix
(grâce à mon traitement d’enseignant) m’a toujours amené à préférer publier
de bons livres difficiles à vendre plutôt que de mauvais livres qui m’auraient
harnaché d’un parachute doré, mais la chute m’aurait tout de même été
insupportable !


4 – Dans la Lettre d’un éditeur, vous affirmez également ne pas éditer de
recueils reçus par la Poste, mais solliciter vous-même les poètes, à partir
de vos lectures en revue. Avez-vous néanmoins, du moins au début, publié
un manuscrit reçu ? Pouvez-vous nous parler de vos critères de
publication ? Regrettez-vous à présent d’avoir édité certains auteurs ?

Je n’ai pas dit ça, du moins aussi brutalement. J’ai édité des manuscrits
arrivés par la Poste, surtout au début, et encore récemment (par ex. Magali
Thuillier, Jasmine Viguier ou naguère…. Valérie Rouzeau, qui n’avaient pas
ou très peu publié en revues, mais qui, en revanche, connaissaient très bien
mon catalogue et savaient où elles mettaient les pieds). Mais je reçois une
telle masse de bavardages médiocres (500 manuscrits par an…) et si peu de
textes véritablement porteurs d’une écriture personnalisée, que je suis bien
obligé de démarcher moi-même des auteurs, le “marché” le plus proche
étant les revues. Et je ne regrette pas mes emplettes ! Même si je conviens
volontiers m’être fait avoir par quelques bonimenteurs brillants que je
regrette aujourd’hui d’avoir édités, d’autant que la gratitude ou tout
simplement la reconnaissance du ventre ne semble pas appartenir à leur
éthique ; comme j’ai toujours réglé mes factures rubis sur l’ongle, je me
donne un peu de distance pour leur régler leur compte, et il sera bon! Quant
à mes critères de choix, ils sont à la fois objectifs et subjectifs : il faut qu’une
écriture « dérange » un peu ma façon de lire, m’émeuve au sens
étymologique (du latin, ex-moveo: je me meus hors de moi, je sors de mes
gonds formatés), il faut qu’on sente bouger la langue comme dit James
Sacré. Sinon, quel plaisir y aurait-il ? L’écriture, c’est comme l’amour : faire
bouger la langue dans la bouche comme un baiser vrai, c’est tout de même
autre chose qu’une pléthore de bisous volatils qui allument la frustration !


5 – Contrairement aux idées reçues, les poètes et les lecteurs de poésie
seraient plus nombreux aujourd’hui qu’hier. C’est du moins ce que vous
affirmez. Le pensez-vous toujours ? Pourquoi ? Ce lectorat a-t-il
sensiblement évolué ?

Plus nombreux les poètes, ou du moins des auteurs qui versifient leur
ego avec une complaisance attendrie, cela ne fait aucun doute : au prurit
post-ado bien connu, s’ajoute la démangeaison de pré-seniors qui se
souviennent des “poésies” de l’école primaire ; tout cela n’a rien à voir avec
l’écriture qui est une pratique artistique (avec ses apprentissages, ses
contraintes, sa technicité et la maîtrise d’outils adaptés, etc.) mais relève
davantage de l’épanchement narcissique qui intéresse plutôt les psychothérapeutes. Mais sont cependant apparus de nouveaux poètes qui ouvrent des espaces inédits dans la poésie contemporaine, tout particulièrement de
jeunes femmes qui, refusant d’être des mecs en jupons, ont inventé leur
propre langue. Cette irruption n’est pas insolite, elle s’inscrit dans le
processus social et culturel de notre temps où les femmes prennent leur
place, toute leur place. La poésie trouve des lecteurs (je l’ai montré par mon
travail d’éditeur), je crois qu’elle n’a jamais eu autant de lecteurs
qu’aujourd’hui, même si la part de la poésie dans le « marché du livre »
demeure fort réduite (environ 0,3 %) elle est en hausse constante. Ce
mouvement, encore embryonnaire, s’explique historiquement : la poésie a
toujours servi de repère sûr dans les périodes de « crise » de civilisation (la
Renaissance, la deuxième guerre…), ma génération s’est nourri dans la seconde
moitié du XXe siècle des poètes issus de la Résistance, par conséquent ce
moment “critique” que nous vivons ne peut être qu’un levain à poètes, si je
puis dire. Et le lectorat aujourd’hui concerne toutes les générations, de
l’enfance (grâce au travail remarquable de quelques enseignants) au troisième âge
dont nombre de certitudes vacillent et qui cherche du solide sur quoi arrimer
l’existence. Je constate cette réalité lors de salons du Livre, de marchés de la
Poésie… Le problème est de faire savoir que les éditeurs de poésie existent
encore, cela relève d’un faire-savoir qui n’est pas toujours bien acquis ni
maîtrisé par les “médiateurs”, par ex. les organisateurs de ces mêmes fêtes ou salons, bénévoles et dévoués, mais insuffisamment informés eux-mêmes.
Mais ça se met en place, ça progresse.

5 – Vous avez créé une collection destinée à la jeunesse qui fait
aujourd’hui autorité dans les bibliothèques et les écoles, « Le farfadet
bleu ». En quoi la poésie pour enfants diffère-t-elle de la poésie pour
adultes ? A-t-elle nécessairement une vocation pédagogique ?

La « poésie “pour” enfants », ça n’existe pas ! Ceux qui en sont
persuadés, ce sont des… adultes qui refusent que les enfants grandissent, qui
cherchent donc à les maintenir dans un état d’infantilité bien commode pour
maintenir leur pouvoir ! Or, les enfants veulent qu’on les considère comme
des… enfants, c’est-à-dire des hommes en herbe, qui poussent et deviendront
adultes. La poésie parlent à tous, chacun la recevant selon sa sensibilité, son
niveau lexical, ses intérêts existentiels… Prévert, Desnos, Tardieu, Vincensini
et les autres n’ont jamais écrit “pour” les enfants ; ce sont des éditeurs, parce
que le « marché du livre jeunesse » est porteur, qui ont publié leurs poèmes
dans des collections pour enfants. La poésie a-t-elle une fonction
pédagogique ? Oui, la même que celle de la musique, de la sculpture, du
cinéma, de la peinture… bref ! des arts ! Mais la réduire à cette fonction est
une aberration : une telle réduction est-elle seulement pensable pour le
cinéma, l’architecture ou la littérature ? Un art procure d’abord du plaisir ; le
plaisir ne s’enseigne pas : on ne peut qu’enseigner certaines techniques pour
augmenter la jouissance. Hélas ! Les enseignants sont trop souvent des
peine-à-jouir… (l’ex-enseignant que je suis sait de quoi — et de qui ! — il
parle !).


6 – Vous avez cessé vos activités d’éditeur récemment. La maison
continuera-t-elle d’exister, néanmoins ? Que deviendront les nombreux
ouvrages que vous avez édités ?

Je suis en cessation d’activité. La maison disparaît donc dans les « poubelles de l’Histoire.
où elle sera du reste en fort bonne compagnie, (notamment avec Poulet-Malassis l’éditeur de Baudelaire !). Je n’ai pas cherché réellement de repreneur (qui voudrait s’échiner aujourd’hui durant 70 heures par semaine pour un demi RSA de revenu mensuel ?) parce que le Dé bleu, c’est mon aventure pas celle d’un autre. Elle s’achève avec moi et réciproquement.
Quant aux stocks de livres, que je suis en train de « dégraisser » par des
soldes à saisir d’urgence (j’ai une répugnance viscérale pour le pilon), je
les cède à la découpe, comme les appartements à Paris, collection par
collection à des éditeurs qui en poursuivront la diffusion jusqu’à épuisement
total, j’espère : le dé bleu aux éditions Eclats d’encre, le farfadet bleu chez
Cadex (qui entend continuer la collection sous sa marque) et mots-nambules
chez Cénomane. Ainsi les livres peuvent encore rencontrer leurs lecteurs car,
comme plaisante Olivier Brun (éditeur de La Dragonne), la poésie ne se
vend pas, mais elle s’épuise.


7- Le travail éditorial comporte de nombreuses contraintes. Au terme de
l’aventure, quelle a été votre plus grande satisfaction ?

Les contraintes, je les ai sinon évoquées du moins suggérées. Et je n’ai
pas vraiment de « grande satisfaction ». J’ai fait mon boulot avec honnêteté
je crois, avec professionnalisme aussi. Je suis satisfait d’avoir fait ce que
j’avais à faire et de croire bien faire. Exactement comme j’ai exercé mon
métier d’enseignant et comme je fais mon jardin ces jours-ci.

L’Yon, dans la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux, commune aujourd’hui disparue administrativement, où se trouvait le Dé bleu… Vendée.


LE POÈTE :

8 – Dans une interview récente, vous avez déclaré arrêter l’aventure du Dé
bleu pour vous consacrer à l’écriture. Comment et quand avez-vous
commencez à vous intéresser à la poésie ? Pourquoi, également, avoir
choisi de créer des poèmes plutôt que des romans, ou des pièces ? Vous
avez également écrit une nouvelle. Souhaitez-vous aborder d’autres
formes ?

Le choix entre le métier d’éditeur et le travail personnel d’écriture, je
l’ai fait en 1982, un moment où certains événements (Prix Antonin Artaud,
bourse du Conseil National du Livre…) auraient pu m’inciter à prendre l’option inverse. Mais lire
quelques écritures très fortes amène des doutes sérieux sur sa propre écriture,
c’est ce qui m’est arrivé. J’écrivais de la poésie parce que j’en ai lue, que
j’ai découvert avec une émotion stupéfaite (comment peut-on dire tant de
choses en si peu de mots ?) Terraqué de Guillevic au Lycée, côté cour de
récréation ! Aujourd’hui, les rares textes que j’ai écrits sont des nouvelles et
un court roman, la poésie ça ne vient pas ! Sans doute faut-il une cure de
désintoxication des écritures des autres pour retrouver ma propre écriture.
Bien sûr, je souhaite retrouver « la main à la plume » mais je ne forcerai pas
le mouvement, je ne veux pas prendre le risque de me complaire comme tant
d’autres dans la contemplation des petites crottes de mon ego. J’ai plusieurs
projets (et des éditeurs qui les attendent !) auxquels je vais m’atteler dès que
j’aurais la tête un peu moins encombrée. On verra bien, comme disait G. L.
Godeau !


9 – Vos poèmes sont écrits en vers libres assez brefs ou en prose. A quoi
tiennent ces formes d’écriture ? Est-ce un choix ou une nécessité, en
quelque sorte ? De quelle manière préférez-vous vous exprimer ?

Oui, j’écris plutôt bref, sous l’influence héritée de la lecture de
Guillevic, mais aussi de Paul Chaulot qui m’encourageait « à écheniller », de
sorte que j’ai toujours considéré la gomme comme l’outil principal de
l’écrivain. La prose poétique s’est imposée d’elle-même lors de l’écriture de
L’Île d’elle, sans doute parce que le projet était bien circonscrit et qu’il n’y
avait pas moyen de faire autrement, le fond exigeant la forme. Mais je n’ai
pas de préférence a priori, c’est le sujet qui appelle la forme d’écriture.


10 – Dans la Lettre d’un éditeur de poésie, vous citez Julien Gracq pour
affirmer que la lecture joue un rôle certain dans le travail, personnel, du
créateur, du poète authentique. Pouvez vous évoquer quelques uns de vos
intercesseurs ?

La lecture amène à aimer l’écriture, un poète vrai vous fait sortir de
vous-même, il émeut et force à se mouvoir davantage dans le langage. Julien
Gracq dit que tout livre naît sur d’autres livres, c’est (pour moi) une
certitude. Ceux qui ont fait naître mes livres, je les ai déjà cités presque tous :
Guillevic, Char, Ponge, Frénaud, Prévert, Chaulot, Godeau, Sacré… mais
aussi Ronsard, Hugo, Baudelaire, Rimbaud sans cesse relus… et encore plus
récents Emaz, V. Rouzeau, Drano, L’Anselme, A. Gellé ou J. Bastard… Tout
fait miel si on sait “pilloter” les nectars.


11 – L’amour, et le corps aimé, aimant, sont très présents dans votre
œuvre, en particulier dans L’île d’elle. Vous considérez vous comme un
poète lyrique ?

Lyrique, oui. J’ai fait mienne la formule d’un poète belge, Pierre
Bourgeois, qui parlait de « matérialisme lyrique ». Dans la mesure où le
lyrisme est d’autant plus intense et pertinent qu’il supprime tout référent
autre que la réalité vécue, toute référence à des pseudo-Présences (Dieu,
Nature, Esprit, Absolu…) qui “inspireraient” l’écriture. J’aime plagier
l’expression de Georges Braque parlant de la peinture, pour moi la poésie,
c’est « 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Le reste n’est que du
bon, ou moins bon, sentiment et ce n’est pas avec ça qu’on fait de la
littérature!


12 – Les lieux ont une grande importance dans votre œuvre. Ainsi la
dernière partie du recueil L’évidence qui passe, « Etrangère la ville », est tout entier consacré à l’espace urbain. Quel rôle jouent les décors, les
paysages, dans votre œuvre ? Vous sentez vous proche de l’activité
picturale ?

Personne ne vient de nulle part. Chacun porte en soi, même s’il migre
(comme c’est mon cas, Bourguignon provigné en Vendée) au cours de son
existence, un lieu « fondateur » à partir duquel il doit s’adapter d’autres lieux
moins familiers. La ville ne m’est pas familière, je suis un rural ou plutôt un
rurbain comme on dit, dans “l’entre deux”. Enfant de l’exode rural, il m’a
fallu faire avec. D’où mes tentatives d’écriture pour approcher “l’espace
urbain” puisque j’y suis allé quotidiennement au travail et le “climat
océanique” (dans L’Île d’elle) puisque j’ai été contraint d’y vivre. J’ai la
faiblesse de penser que les poèmes qui en ont émané ne sont pas les plus
mauvais que j’ai écrits ! Oui, d’une façon plus général, je crois que la poésie
a quelque chose d’un art plastique dans la mesure où elle joue, travaille
et détourne des formes et des figures.


13 – Vous avez étudié et enseigné la philosophie. Or dans La vie voilà,
vous évoquez la « philosophie du silex ». Certains penseurs, comme
Heidegger, se sont intéressés à la poésie. Etablissez-vous un lien entre
poésie et philosophie, entre votre activité de poète et votre réflexion
philosophique ?

Ce n’est pas avec Heidegger que j’ai abordé le lien entre poésie et
philosophie, mais avec Gaston Bachelard. C’est d’ailleurs un lien qui ne lie
rien du tout, plutôt comme un écho réciproque, si on considère qu’il y a un
“lien” entre la voix et l’écho. Poésie et philosophie s’intéressent à la même
montagne, mais accèdent au sommet par des versants opposés. Bachelard
évoque la double activité de la pensée qui rationalise (animus) et qui imagine
(anima) l’être du monde. Et j’ai assez fortement éprouvé cette “schizoïdie”
dans mes activités écrivantes, m’efforçant de ne pas confondre les deux
domaines. Même si par ailleurs, des philosophes furent d’authentiques poètes
(Nietzsche par ex.) et des poètes philosophes (Lucrèce, par ex.). La poésie
m’a plutôt aidé à « envaster » esthétiquement le monde pour compenser ce
que la philosophie apportait de réduction logique. Je compte approfondir un
peu cela dans le temps qui vient.


14 – Contrairement à d’autres poètes, vos textes donnent rarement prise à
la mélancolie ou au pessimisme. Considérez-vous que la poésie puisse
chanter et/ou ré-enchanter le monde ?

Je me considère comme un « pessimiste lucide » convaincu que dans la
noirceur il y a de la lumière cachée et qui ne demande qu’à faire son office.
Je ne pratique guère la complaisance sur moi-même, mes petits (et grands)
malheurs sont aussi ceux des autres, et je ne vois pas pourquoi je leur en
infligerai le spectacle et l’exhibition alors qu’ils déjà bien assez à faire avec
les leurs. Quelques-uns chantent en allant à la mort, tant d’autres chantent
pour tenter d’oublier qu’ils vont mourir un jour. Je me sens plutôt du côté
des premiers, puisque notre problème d’humain et notre fonction de poète
n’est pas d’enchanter le monde (solutions magiques illusoires) mais, au
mieux et selon nos faibles moyens, de tenter d’ouvrir une percée dans le «
désenchantement » généralisé : hurler avec ou à la place des loups, c’est
confortable et rassurant quelque part ; se comporter en humain basique, donc
laisser les loups à leur lupitude, c’est autrement plus dérangeant, voire dangereux: c’est pourtant ce que vivre en poète veut dire.

(Propos recueillis par Etienne Ruhaud).

ENTRETIEN AVEC ÉRIC DUBOIS (janvier 2021). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

Poète, blogueur, président de l’association « Le Capital des mots », Éric Dubois (54 printemps), dont nous parlons ici régulièrement, sort un nouveau recueil en avril, aux éditions Unicité. Nous avons cherché à en savoir plus sur Somme du réel implosif. L’homme a accepté de répondre à nos questions.

https://www.lecapitaldesmots.fr/

https://poesiemag317477435.wordpress.com/

  • Somme du réel implosif… Le titre du recueil est singulier. Peux-tu nous en dire plus? Es-tu un poète du réel?

Somme du réel implosif..  C’est un bout de vers dans un des poèmes proposés que j’ai trouvé parlant. Je suis un poète du réel comme tous les poètes, qu’ils soient romantiques, symbolistes ou surréalistes…

  • Ce même réel apparaît souvent pénible, trivial. Dans la première partie, tu évoques ainsi La merde la pluie les pavés… Le monde extérieur est-il si décevant?

J’aime la trivialité du réel. Cette vulgarité, qui tranche avec la belle poésie. Cela, Baudelaire l’avait compris bien avant moi, et sans doute mieux que moi!

  • Ni vers libre à proprement parler, ni prose, ton style est délibérément fragmentaire, comme celui d’André du Bouchet. On songe parfois à une série de haïkaï. Est-ce justement pour mieux saisir un monde fuyant? Capter des images?

Mon style oscille  effectivement entre la prose et le vers libre. Et je m’exprime souvent de manière fragmentaire, à travers une série de distiques comme tu as pu le constater. Je n’aime pas la poésie bavarde, mis à part quelques exceptions (Claudel, Péguy ou Aragon…) Dire peu pour dire plus, cela me convient. Au fond, je suis un taiseux quand je suis seul, avec moi-même, hors du spectacle du monde et hors mondanités.

  • Tu as publié une vingtaine de plaquettes depuis 2001. On te doit aussi un détour par la prose, à travers deux romans (Lunatic et Paris est une histoire d’amour), ainsi qu’un récit autobiographique (L’homme qui entendait des voix, Unicité, 2019). Établis-tu un lien entre la prose et la poésie? Te considères tu d’abord comme un poète, et pourquoi avoir choisi ce moyen d’expression?

Je suis un poète qui écrit des récits et des poèmes, un poète qui dessine et peint, un poète qui photographie et fait des vidéos faussement bidons, mais un poète avant tout. À l’instar de Cocteau, je suis un poète du réel et parfois du surréel, qui fait de la poésie, qui en écrit. J’ai toujours écrit des récits, des romans, qui ont disparu dans des corbeilles ou bien donné à des amis. Les ont-ils gardés? Je n’en sais rien! Il faut dire que j’ai commencé à quatorze ans. La peinture, le dessin, c’est venu vers trente ans, quand j’ai fait un séjour en HP pour bouffée délirante.

  • Ce dernier recueil est-il autobiographique? Si oui, dans quelle mesure?

Oui, je parle de schizophrénie, j’emploie le mot tel quel sans périphrase inutile et sans masque.

  • La poésie doit être faite par tous. Non par un, déclare Lautréamont. Président de l’association “Le capital des mots”, blogueur, ancien animateur de radio, penses-tu que le poète doive s’isoler pour créer? La pratique d’Internet, le fait d’échanger sur les réseaux, ont-ils une influence sur ton rapport au poème, sur ton écriture?

On peut écrire partout, au café, dans son bain ou dans son lit avec un crayon et du papier ou un ordinateur, de préférence seul. L’écriture est un acte solitaire! Internet, Facebook, Twitter ou Instagram c’est surtout pour montrer ce qu’on a dans le ventre, sous le capot. J’aime bien utiliser ces supports-là, je ne m’en cache pas. Comme j’aime utiliser les blogs.

  • Tu pratiques également la peinture, à titre amateur. Ta poésie est souvent figurative, ancrée dans le présent, comme nous l’avons dit plus haut. Doit-on établir un lien entre la plume et le pinceau? Es-tu influencé par certains plasticiens?

C’est amusant: la plupart des gens trouve mes peintures, mes dessins, mes textes, abstraits sinon abscons. En fait, je photographie le réel et n’évite pas toujours les clichés… Je plaisante. Dans les faits, je me sens influencé par Van Gogh, Matisse ou Basquiat, soit des peintres du réel. À l’âge de seize ans, j’ai découvert le surréalisme:  Breton, Eluard, Desnos, Artaud, Ernst, Dali, Bellmer… Tous ces créateurs ont durablement marqué l’adolescent naïf et maladroit que j’étais. J’ai commencé à écrire des textes plus audacieux, plus imagés… Puis je me suis lassé… Tout cela m’a construit, a cimenté ma sensibilité, de manière plus ou moins consciente. Mon écriture est également tributaire de mes rêves.

  • Tu évoques aussi la peur des mots, et le terme silence apparaît de manière récurrente, au détour des pages. Dans un précédent recueil (Mais qui lira le dernier poème?  publie.net, 2011), tu t’interrogeais sur le sens même de la poésie, sur son impuissance, sur sa possible disparition. Peu médiatisée, peu lue, la poésie a-t’elle encore un sens?

 Oui, elle en a un, celui d’être en dehors de la littérature et dedans. Les poètes sont les aristocrates de la littérature, et en même temps des laborantins. Même s’ils ne s’en rendent généralement pas compte. 

  • Un poème doit être/une empreinte. Malgré sa fragilité, la poésie ne nous sauve-t-elle pas, justement, du désespoir, de la disparition?

Elle est disparition et épiphanie, elle vit et elle meurt, elle renaît à chaque vie.

  • Signature du bonheur/qui transforme les fantômes. La joie, le bonheur, font parfois de timides percées au sein d’un livre généralement sombre, mélancolique. Connais-tu des moments de joie, quand tu écris?

  Oui, quand c’est fini. La joie n’est pas dicible, elle est même obscène quand elle est démonstrative. On n’écrit pas quand on est heureux. Heureux, on vit, on fait l’amour, on aime mais on n’écrit pas. L’écriture est une magnifique tragédie.

(entretien réalisé par Etienne Ruhaud, janvier 2021)

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