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PRO DOURDAN

   7Jamais houellebecquomania n’a été aussi forte que fin 2014. Jamais non plus la parution d’un roman, si provocateur fut-il, n’aura suscité pareil tapage médiatique : en une des principales feuilles issues de la bobosphère, invité sur les ondes et les plateaux-télé, le prix Goncourt 2010 reste incontournable, ou plutôt difficile à contourner.

   Dans un texte publié en 1999[2], l’auteur égratigne copieusement une modeste commune de la Grande Couronne, dont le nom, à l’onomastique suave, évoque généralement une sortie d’autoroute :À Dourdan, les gens crèvent comme des rats (…) on rentre le soir à huit heures, il n’y a pas un magasin ouvert; personne ne vient vous rendre visite, jamais; le week-end, on traîne bêtement entre son congélateur et son garage.

    D’un naturel curieux, et houellebecquophiles non-assumés, mon ami R. et moi-même décidons de visiter la ville, par un bel après-midi de printemps calme et tiède. L’expédition est longue. Une fois pris le RER C, il faut traverser tout le 91, jusqu’au terminus. D’abord, ce sont les extensions d’Austerlitz, ensemble de rails, de câbles et de caténaires, autour de bâtiments tagués, vaguement abandonnés. Ensuite, on longe une rivière (la Marne ?), entourée d’un désordre d’entreprises et d’entrepôts, avant les cités, murailles de béton plantées d’antennes. Juvisy, Savigny… Les agglomérations défilent selon une logique immuable, inconnue du novice. Dourdan-Forêt apparaît enfin, au fond de sa cuvette boisée, suite à une ultime rangée de maisons individuelles pour classe moyenne, munies de jardinets, parfois de balançoires.

  Première impression : celle d’un retour en province, à la campagne, avec cette petite gare grise, et ces vaches, en arrière-plan, broutant le pâturage. « Comme c’est calme ! », glisse R., tandis que nous descendons vers le centre, arrosé par l’Orge. Un pique-nique rapidement avalé, un Ricard et un café en guise de digestif au PMU de la place, à côté de l’église gothique et en face d’une ancienne halle au marché, puis nous visitons le château, fières tours crénelées entourées de remparts, de douves. Sortie de l’audio-guide, une voix féminine vous raconte l’histoire de France, Philippe Auguste, la Guerre de Cent ans, vagues souvenirs scolaires de dates à apprendre par cœur, et de cartes Vidal-Lablache accrochées au tableau noir ; toute mémoire enfouie, soudain ressuscitée. Ça sent la cire et la vieille pierre, une odeur de cave et de mousse, presque rassurante. Après les pièces médiévales, blanches et sereines, on traverse un ensemble disparate et beaucoup plus moderne : des chambres à coucher avec des bergères, des fauteuils crapaud, ainsi qu’un fatras de boiseries baroques, un Moyen-âge reconstitué, trop neuf pour faire vrai. Méthodiquement alignées sur leurs étagères d’ébène, apothicailleries et cornues rappellent la profession de l’acquéreur, riche bourgeois essonnien qu’on imagine assez sous les traits de Monsieur Homais. Quelques poteries (spécialités dourdannaises), un manuscrit du poète et aventurier baroque Jean-François Régnard, mort entre ces murs, un mot de Zola, familier des lieux… Non loin des austères portraits de notables locaux, figures oubliées, l’enluminure du mois d’avril, tirée des Très riches heures du duc de Berry, éclaire la pièce de lumière bleue ; derrière les personnages, gentes dames et preux chevaliers d’indigo vêtus, se dresse le fameux château, celui où nous nous trouvons, immuable dans son bain de soleil[3].

   Dans le train direct pour Dourdan/Une jeune fille fait des mots fléchés, lisons nous cette fois dans « Paris-Dourdan »[4]. De retour vers la capitale, en sens inverse du texte, nous ne croisons aucune donzelle amatrice de sudoku, pas plus que nous n’avons croisé de SDF à Dourdan, paisible trou de verdure, pour paraphraser, avec l’humilité requise, Arthur Rimbaud. Les génies connaissent parfois leurs faiblesses, et nul n’est décidément infaillible, pas même Houellebecq.

Le château de Dourdan

Le château de Dourdan

[1]Configuration du dernier rivage, Flammarion, 2013.

[2] Renaissance, Ibid.

[3] Certains fâcheux, historiens trop précis, y voient plutôt le château de Pierrefonds, mais qu’importe.

[4] Renaissance, Ibid.

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