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Archives Mensuelles: juillet 2022

UN CLASSIQUE PAR MOIS, EUGÈNE LABICHE (épisode 2)

En juin, j’ai donc lancé le défi « Un classique par mois » (que les abonnés peuvent suivre, du reste, s’ils le souhaitent). J’ai également dit que je valoriserai les volumes minces, car je manquais de temps. En juillet, j’ai comblé une nouvelle lacune en attaquant Eugène Labiche, dont on trouve les pièces en libre-accès sur la toile. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas lire la pièce la plus fameuse, ou, disons-le, la plus célèbre? Une nouvelle fois, je ne résumerai pas l’histoire ici. Je renvoie le lecteur, paresseusement peut-être, à la fiche Wikipédia. Il semble de toute façon impossible de donner un aperçu global de la pièce. Le principe du vaudeville demeure le quiproquo, le rebondissement. Il en va d’ailleurs de même chez Feydeau ou Courteline, que je me suis promis de lire prochainement (et donc d’en parler ici même). Régulièrement donné à la Comédie Française car indémodable, Un chapeau de paille d’Italie m’a beaucoup plu, rappelant les ambiances Belle-Époque, l’insouciance d’avant la grand carnage de 14-18. On y voit se croiser la bonne société parisienne et banlieusarde, habilement caricaturée. Cela se lit d’une traite et met plutôt de bonne humeur. Je sais d’ores et déjà ce que je lirai en août (en sus des lectures « obligatoires », services de presse et autres ouvrages liés à mon étude du surréalisme).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_chapeau_de_paille_d%27Italie

« UN AMOUR AVEUGLE ET MUET. UNE PASSION FRANÇAISE ET RUSSE », JEAN WINIGER, éditions L’Harmattan, collection « Rue des Écoles », Paris, 2022 (article paru dans « ActuaLitté »).

Russie : attraction et répulsion

À l’heure où les relations avec la Russie se tendent, sous fond de crise ukrainienne, l’homme de théâtre Jean Winiger évoque le pays sous forme d’une fiction documentée. Histoire d’une passion amoureuse malheureuse, le livre décrit également un pays morcelé, fracturé. « 

Retrouvez mon article complet sur ActuaLitté. Merci encore à Nicolas Gary.

https://actualitte.com/article/106994/chroniques/russie-attraction-et-repulsion

OÙ EST CHARLIE?

Charlie, version française du personnage imaginé par Martin Handford (dessinateur britannique) en 1987.

Alain Gründ, 83 ans, et dont j’ignorais jusqu’à hier l’existence, nous a donc quittés un 14 juillet, comme Léo Ferré, ou comme Raymond Roussel. Fin d’une (probable) passionnante, mais silencieuse, saga familiale, faite de crises, de rebondissements, de coups littéraires… L’homme aura dirigé, des années durant, les éditions fondées en 1894 par son grand-père, Ernest Gründ, immigré allemand installé dans le sixième arrondissement, rive gauche. Fin stratège, le petit-fils aura sauvé l’entreprise, en ouvrant notamment au livre jeunesse. Rachetée par Editis (cf. article ci-dessous), la structure se maintenait, manifestement.

Parfois certains évènements insoupçonnés vous ramènent à l’enfance: disparition d’un concepteur de dessins animés que vous aimiez sans même connaître son visage, d’un chanteur qui vous avait bercé, d’un acteur que vous croyiez immortel car lié à vos premières années, d’un ami de famille qui vous faisait sauter sur ses genoux, d’un dessinateur dont vous aviez oublié l’existence, mais qui demeurait en un coin de votre mémoire, tel un album qu’on redécouvre à l’occasion d’un déménagement, et qu’on prend plaisir à relire. Mort très jeune, Lautréamont demeure un grand lecteur d’encyclopédies: en témoigne la bizarre érudition des Chants de Maldoror, ce goût pour les animaux. Semblablement, j’ai toujours adoré feuilleter les Larousse illustrés, et aussi les Gründ, qu’on trouvait alors chez Maxilivres à bon prix. Évoquons, entre autres, l’album consacré aux fossiles, ou aux minéraux, qu’on m’avait offerts pour un anniversaire. Évoquons également Où est Charlie?, ce globe-trotter à lunettes, hippie aux cheveux courts, éternel étudiant en marinière, perdu au milieu de la foule, et que nous retrouvions, avec les copains, vers midi et deux, au CDI du collège, entre deux lectures du Guinness des Records, et autres revues érotiques soigneusement cachées, par crainte de se faire coincer par la documentaliste quinquagénaire, qui poussait de discrets et sages soupirs, non dupe de notre manège… Ce même Charlie, qui aura assuré de confortables revenus à Gründ, sa continuité… (quelle plus grande récompense, au passage, que de publier un ouvrage faisant à ce point date, connu de tous? Passé dans l’imaginaire collectif? Même si Charlie est d’origine anglaise, ce qui casse un peu le mythe).

L’auteur et traducteur Denis Montebello estime qu’écrire, c’est d’abord réécrire son nom. Quid de l’éditeur? Car « Grund » signifie « sol », « terrain », ou « racine » dans la langue de Goethe. Sans le tréma, me direz-vous, j’en conviens. Toutefois, comment ne pas établir une analogie entre le patronyme, et l’objet même des éditions? Car Gründ publiait beaucoup de vulgarisation, et donc nous ramenait à la base. Au Grund, donc.

Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit (Maurice Pialat).

https://actualitte.com/article/106983/edition/ancien-directeur-des-editions-grund-alain-grund-est-mort

FRÉDÉRIC DELANGLADE (1907-1970). SÉRIE SURRÉALISTE

« L’arbre à mains », fresque de l’hôpital Sainte-Anne, détruite pendant l’Occupation, 1936.

N.B. Peinte par l’artiste et écrivain surréaliste Frédéric Delanglade, lui-même psychiatre, dans une salle de garde de l’hôpital Sainte-Anne (où devait résider Unica Zürn), la fresque fut qualifiée d' »art dégénéré » (entartete Kunst), par les autorités allemandes, et badigeonnée de blanc. En rappelant au passage que plusieurs milliers de fous sont morts de faim pendant la guerre, délibérément abandonnés (on parle d' »extermination douce »). Une nouvelle fresque, collective, fut peinte après la Libération, sur proposition même de Frédéric Delanglade.

VOIX DES AUTEURS: YVES BOUDIER ET VINCENT GIMENO-PONS (ORGANISATEURS DU MARCHÉ DE LA POÉSIE)

Chers lecteurs,

Retrouvez notre dernier entretien avec Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons autour du Marché de la poésie 2022, qui s’est tenu en juin place Saint-Sulpice. Je livre ci-dessous un extrait. Pour lire la suite, rendez vous sur ActuaLitté, le site de Nicolas Gary (que nous saluons).

La poésie est sûrement le genre le plus pratiqué, le plus populaire

Annulé en 2020 du fait de la pandémie, déplacé en octobre 2021, le marché de la poésie en est à sa trente-neuvième édition. Installée en juin place Saint-Sulpice, aux pieds de la majestueuse cathédrale, la manifestation permet aux auteurs de se retrouver, mais aussi de faire connaître ce genre quelque peu oublié, ce parent pauvre de la littérature, qu’est la poésie.

https://actualitte.com/article/106592/interviews/la-poesie-est-surement-le-genre-le-plus-pratique-le-plus-populaire

ALEA JACTA EST!

Précisions à venir…

MÉMOIRE DES POÈTES (bis): « LES ESPACES DU SOMMEIL » (ROBERT DESNOS)

Le poète surréaliste Robert Desnos (1900-1945) est né à Paris le 4 juillet 1900. Une pensée pour lui.

Robert Desnos (1900-1945), poète français, en 1927. Credit:Henri Martinie / Roger-Viollet

LES ESPACES DU SOMMEIL

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles
du monde et la grandeur et le tragique et le charme.
Les forêts s’y heurtent confusément
avec des créatures de légende cachées dans les fourrés.
Il y a toi.

Dans la nuit il y a le pas du promeneur
et celui de l’assassin et celui du sergent de ville
et la lumière du réverbère
et celle de la lanterne du chiffonnier.
Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux
et le mirage des pays où il fait jour.
Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.
Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.

Parfois d’étranges figures naissent
à l’instant du sommeil et disparaissent.
Quand je ferme les yeux,
des floraisons phosphorescentes apparaissent
et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.
Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.
Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.

Et l’âme palpable de l’étendue.
Et les parfums du ciel et des étoiles
et le chant du coq d’il y a 2,000 ans
et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde
et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.
Il y a toi sans doute que je ne connais pas,
que je connais au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves,
t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître.
Toi qui restes insaisissable
dans la réalité et dans le rêve.

Toi qui m’appartiens de par ma volonté
de te posséder en illusion
mais qui n’approches ton visage du mien
que mes yeux clos aussi bien au rêve qu’à la réalité.

Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile
où le flot meurt sur les plages,
où la corneille vole dans des usines en ruines,
où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb.

Toi qui es à la base de mes rêves
et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses
et qui me laisses ton gant quand je baise ta main.
Dans la nuit il y a les étoiles
et le mouvement ténébreux de la mer,
des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des poumons de millions et millions d’êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.
Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens
mais il y a le sommeil.
Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.

« La magie noire », René Magritte, 1943.

MÉMOIRE DES POÈTES: FRANZ KAFKA (1883-1924)

Juif, névrosé, tuberculeux, écrivant en allemand… Franz Kafka est né le 3 juillet 1883 à Prague, où il repose désormais. De passage dans la capitale tchèque, j’ai pu me rendre sur sa tombe, voir la maison où il vécut. Je laisse au lecteur le soin de consulter sa biographie, puisqu’il s’agit d’un auteur connu. André Breton intègre l’écrivain à sa fameuse Anthologie de l’humour noir, et cite entre autres ce texte, pour le moins percutant:

UN CROISEMENT

« J’ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C’est un héritage de mon père. En ma possession, il s’est entièrement développé : avant, il était plus agneau que chat. Maintenant, il est moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l’agneau la taille et la forme; de tous deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l’atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune il aime à se promener sur la gouttière. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l’affût devant le poulailler, mais il n’a jamais attaqué. 

Je le nourris avec du lait; c’est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d’animal de proie. Naturellement, c’est un vrai spectacle pour les enfants. L’heure de sa visite et le dimanche matin. Je m’assieds avec l’animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m’entourent.

On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : pourquoi il n’y a qu’un seul animal de cette sorte, pourquoi je suis son maître et non pas un autre, s’il y a eu avant un animal semblable et qu’arrivera-t-il après sa mort, s’il ne se sent pas seul, pourquoi il n’a pas eu de petits, comment il s’appelle, etc… Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats; une fois ils ont été jusqu’à amener deux agneaux. Contre toute espérance, les animaux ne se reconnaissent pas, mais se regardent avec douceur, et s’acceptent mutuellement, comme s’il s’agissait d’un fait divin. Sur mes genoux l’animal ignore la crainte et l’instinct de poursuite. Blotti contre moi, il se sent bien. Il s’attache à la famille qui l’a élevé. Cette fidélité n’a rien d’extraordinaire : c’est l’instinct naturel d’une créature qui, ayant sur la terre d’innombrables parentés par alliance, n’en n’a pas un seul consanguin. La protection qu’il a trouvée auprès de nous est chose sacrée.

Je ne peux m’empêcher de rire quand il me tourne autour en reniflant, quand il se faufile entre mes jambes et que je n’arrive pas à m’en séparer. Cela ne lui suffit pas d’être agneau et chat, on dirait qu’il veut être aussi un chien. – Un jour, alors que j’étais occupé par mes affaires commerciales et tout ce qui en dépend, et que je ne parvenais pas à trouver une solution – ce qui peut arriver à tout le monde – au point de vouloir tout laisser tomber, j’étais assis dans un rocking-chair avec l’animal sur les genoux. Je vis, en baissant les yeux par hasard, des larmes couler de ses gigantesques moustaches. – Etaient-ce les miennes, étaient-ce les siennes ? – Est-ce que le chat à l’âme d’agneau avait aussi une ambition humaine ? – De mon père je n’ai pas hérité grand-chose, mais ce dont j’ai hérité là, je puis en être fier.

Il a les deux espèces de nervosité en lui, celle du chat et celle de l’agneau, si différentes soient-elles. C’est pourquoi il se trouve à l’étroit dans sa peau. – Il saute parfois à côté de moi sur le fauteuil, s’appuie avec ses pattes de devant contre mes épaules, et colle son museau contre mon oreille. On dirait alors qu’il me parle, et en effet il se penche ensuite vers moi et me regarde dans les yeux pour observer l’impression que son message a faite sur moi. Et moi, pour être aimable, je fais comme si j’avais compris quelque chose et je hoche la tête. – Alors il saute par terre et sautille de ci, de là.
Peut-être le couteau du boucher serait-il une délivrance pour l’animal, mais puisqu’il s’agit d’un héritage je dois lui refuser. Il lui faut donc attendre le moment où il cessera lui-même de respirer, même s’il me regarde parfois avec des yeux humains doués de raison qui m’exhortent à agir de manière raisonnable.

(Nouvelle tirée de La muraille de Chine, traduction revue par mes soins).

Illustration par Max Ernst.

ANGST

angst 71

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