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FRÉQUENTATION

« Flag », Jasper Johns, USA, 1955.

La fréquentation du blog est en chute libre depuis janvier 2020. Une part des visiteurs venait des Etats-Unis, ce que je ne me suis jamais expliqué, dans la mesure où tous les articles sont en français (peut-être des francophones, ou des Cajuns). Je pense surtout que cela demeure lié au fait que j’en sois resté à la version gratuite, non par économie mais parce que la technique m’agace vite, et que j’en demeure à une forme de minimalisme.

Bizarrement, et je le dis sans affectation, peu me chaut. On pourra toujours objecter que je n’en parlerais pas si je m’en moquais réellement. Disons simplement que le blog est peut-être d’abord un moteur, plus qu’une fin en soi ou une façon de capter l’attention. Evidemment, on aime être lu. Evidemment, il y a là une satisfaction narcissique évidente, sans quoi on ne chercherait pas un éditeur, et on ne partagerait aucun texte (ce pourquoi d’ailleurs l’attitude de certains auteurs qui feignent le détachement est si vaine et si agaçante). Toutefois, je réalise que le simple fait de poursuivre un projet sur des mois, des années, suffit à sa peine. Et que la finalité réelle demeure le livre. Donc, si on en produit pas de livres, et qu’on en reste à l’idée de récolter un maximum de likes et de smileys (souvent de pure complaisance), cela ne fait aucun sens. Le blog permet certes de partager des choses, mais il m’apparaît surtout comme un brouillon vers la finalité supérieure du volume, de l’imprimé, qu’il soit physique ou électronique, sous forme de PDF, d’ebook. C’est très personnel. Je ne crois pas à la survivance des blogs après la disparition de l’auteur. Les livres, eux, même ignorés, resteront à la Bibliothèque Nationale. Il m’est ainsi arrivé d’ouvrir un livre de Théodore Koenig, précédemment évoqué, qui n’avait pas été coupé, et donc jamais lu depuis son arrivée dans les magasins de l’établissement, soixante ans plus tôt. J’ai donc demandé à un agent de couper les pages en question, et le livre a existé, sous mes yeux, mon regard. Comme s’il m’attendait, ou comme s’il attendait n’importe quel lecteur. Tandis que les lignes que vous lisez ici, si elles ne sont imprimées, un jour, disparaîtront à jamais (enfin, tout disparaîtra à jamais. C’est un autre débat. A voir, d’ailleurs. On attend qu’Elon Musk sauve l’Humanité, à défaut de sauver la prose de quelque surréaliste wallon).

Le blog m’aide à maintenir une forme de discipline d’écriture, puisque je me fixe de fournir tant de billets -même de simples images bizarres glanées sur le Net-, par mois. Le fait d’être, même un peu, suivi, génère une pression positive. Mais le fait d’avoir quinze, trente, ou trois mille followers n’est pas en soi si déterminante. Mieux vaut un roman lu par cent personnes qu’un blog lu par des milliers.

L’HARMATTAN (Libre-propos)

Une amie, qui a du mal à publier sa poésie, me demandait ce que valait l’Harmattan. Alors, évidemment, je ne peux critiquer la maison-mère, puisque j’y ai publié un essai sur la poésie en 2012 (pour étoffer ma maigre bibliographie, sachant que j’étais alors invité à un festival de poésie québécoise). Formulons juste, une réponse honnête, nécessairement subjective et circonstanciée:

  • Le gros défaut de l’Harmattan tient à la nature même des contrats, dont les conditions peuvent paraître léonines, puisqu’on demande souvent à l’auteur de racheter une partie du stock. En outre, ce dernier fait lui-même le prêt-à-clicher, ce qui demande bien de la patience. Les droits d’auteur sont dérisoires.
  • Plus de la moitié de mes contacts y ont publié au moins un volume. Et on trouve d’excellentes choses, pointues. Heureusement que l’Harmattan existe.
  • Le choix est vaste: publications autour de l’économie burkinabaise, essais signés par des catholiques radicaux, des ufologues, ou par des militants trotskistes. J’aime cette diversité, cette pluralité, à titre privé.
  • L’Harmattan, contrairement à certaines petites maisons associatives manquant de moyens, est plutôt bien distribué. De plus la maison existera encore dans vingt ans (au moins). Les livres sont disponibles, même pour quelques semaines, dans les grandes librairies de la rue des Ecoles. L’Harmattan vend également une version numérique.
  • Les auteurs bénéficient d’un abattement de trente pour cent sur le catalogue, ont droit à des tarifs préférentiels sur les places du théâtre du Lucernaire, propriété de l’Harmattan.
  • J’ai vendu 221 exemplaires de mon essai sur la poésie. Ce n’est pas si mal, au fond, car le sujet était plus que confidentiel.
  • Certaines collections sont valables et reconnues. Qu’il s’agisse de musicologie ou même de poésie, avec l’excellent « Accent tonique » notamment.
  • Des auteurs aujourd’hui renommés comme Pierre Jourde ont publié chez L’Harmattan. Il ne s’agit donc pas d’une tache sur le CV bibliographique. Plusieurs écrivains estampillé l’Harmattan passent sur France Culture. Un auteur l’Harmattan a reçu le prix du roman gay 2020, etc. Actuellement, je lis les mémoires du surréaliste Claude Courtot, et ça vaut largement un livre de chez Gallimard.
  • L’Harmattan refuse nombre de manuscrits. Il ne s’agit donc pas de compte d’auteur déguisé.

MASS(T)ICOTAGE (Libre-propos)

Un de mes meilleurs amis a consacré sa thèse à José Corti, dont la librairie, en face du Sénat, a été reprise, hélas. Il me paraît difficile de ne pas repecter le premier éditeur des surréalistes, qui publia également Saddegh Hedayat (bien que la traduction de La Chouette aveugle soit aujourd’hui discutée), et Julien Gracq, sans oublier les petits romantiques tel Alphonse Rabbe ou Petrus Borel. D’un prix raisonnable, les livres sont beaux, imprimés de façon traditionnelle, et c’est pourquoi j’enrage en les massicotant comme un cochon. Car quoi qu’on en dise la chose est délicate, même avec un bon instrument. J’ai l’impression de passer à côté de quelque chose, ou ne pas maîtriser les codes. Né en 1980, je suis habitué aux Folios, n’utilise pas de stylo-plume, écris sur des carnets achetés en supermarché, télécharge sur une liseuse, tape directement les textes à l’ordinateur, et préfère les mails à la correspondance manuscrite. C’est ainsi. Toutefois, comme le suggérait une autre amie libraire, il est bon u’une infime part de la production éditoriale conserve ce côté rétro.

BONNE ANNÉE 2021! (Libre-propos)

Chers lecteurs, chers abonnés, chers amis en poésie,

Pas de vidéo YouTube, cette année, pour vous souhaiter mes voeux de réussite et de bonheur, pour vous remercier, tout simplement, de suivre le blog. Je me suis tassé une vertèbre, en effet, en glissant sur le parterre en bois détrempé de la BNF mardi 22 décembre, et donc souffre un peu en position assise, ce qui m’interdit de tourner. Revenons sur 2020, avec quelques chiffres, et quelques considérations sur le blog:

  • Globalement, en termes de fréquentation, il ne s’agit pas d’un bon cru. En 2019, on comptait, 29606 vues pour 13408 visiteurs, 105 mentions « j’aime » et 65 commentaires. En 2020, on ne compte plus que 11620 vues (soit moins de la moitié), pour 6955 visiteurs, 120 mentions « j’aime » (légère progression), et 93 commentaires (les lecteurs ont davantage participé au débat). Comment l’expliquer? Outre la crise du COVID (qui aurait normalement dû inciter les gens à se tourner davantage vers Internet), je pense que cette décrue est liée à divers facteurs. D’une part, il y a à l’évidence un problème de référencement. J’ai voulu acheter un nom de domaine pour 15 euros, mais la chose n’a pas été enregistrée. Par ailleurs, j’ai arrêté ma rubrique « événementiel », et donc la fréquentation s’est légérement tarie. Enfin, j’ai peut-être resserré le propos autour de thématiques moins porteuses.
  • On remarque que la fréquentation s’est davantage concentrée sur la France. En 2019, les Etats-Unis arrivaient largement en tête. Désormais, on compte 7887 visites hexagonales, 2396 visites américaines (WordPress étant américain), 178 visites belges, 142 visites canadiennes, et 79 visites italiennes. Depuis sa création en 2014, le blog a eu droit à 44 604 visites du monde entier.
  • Nous avons publié 715 billets en six ans. Cette année, l’article ayant récolté le plus de vues reste « La gloire est une plage privée », récit autobiographique de mon ami Thierry Théolier, suivi par « Les fenêtres » de Baudelaire (une simple citation), et enfin par une note biographique autour de Juliette Drouet, inhumée au cimetière de Saint-Mandé. Citons, en quatrième position, ma note sur l’écrivain persan Sadegh Hedayat, qui continue à fasciner. .
  • En termes de rubriques et de construction du blog: 2020 aura été semblabe à 2019. Je publie en moyenne 8 billets par mois. Certaines classifications demeurent invariables: la série décalée « Angst » expose une photographie dérangeante, ou étrange, glanée sur Google images. La série « Mémoire des poètes » évoque, elle, un auteur vivant ou mort, généralement inhumé au cimetière du Père-Lachaise. La série « surréalismes » est dédiée à l’art plastique surréaliste. La série « Libre propos », ou « Réflexion personnelle » correspond à un texte plus ou moins autobiographique, ou à une simple méditation littéraire. La série « critique », mensuelle, est, elle, consacrée à mes impressions de lecture. J’y recycle souvent une note parue dans Diérèse, revue à laquelle je collabore depuis 2003. La série « création personnelle » correspond généralement à un poème écrit par mes soins. Enfin, la série « mon propre travail » évoque mes rencontres avec des lecteurs, les articles qui me sont consacrés, ou les simples commentaires publiés sur Amazon, Babélio, etc.
  • En octobre 2020, j’ai publié mon quatrième livre chez Unicité, Animaux. Ce dernier a rencontré un certain écho dans la presse spécialisée, ainsi qu’à la radio, nouveau média pour moi. En 2021, je pense terminer mon ouvrage autour des surréalistes inhumés au Père-Lachaise. J’en ai déjà écrit 300 pages et tient un illustrateur lui-même illustre. Chez quel éditeur? On verra. L’important, c’est de terminer. Par ailleurs, je dirigerai normalement la collection « Eléphant blanc » chez Unicité. Nous éditerons quatre ou cinq livres par an, en sélectionnant soigneusement les auteurs. Je n’en parlerai que fort peu sur Facebook, afin de ne pas être confronté à d’incessantes demandes, cela va de soi.
  • Autre activité, le groupe « surréalismes », dont j’aimerais parler en vidéo, rassemble 1500 personnes sur Facebook. Des Européens, des Africains, des francophones ou non… Le lieu numérique constitue un bel endroit de passage, d’échange.
  • Quelles perspectives? 2021 devrait ressembler à 2020. Je terminerai donc normalement mon essai sur le Père-Lachaise ainsi qu’un texte d’une trentaine de pages autour d’une amie peintre. Je poursuivrai l’animation du blog sur le même mode (et peu me chaut, au fond, la décrue, tant que nous gardons un noyeau dur de fidèles). J’essaierai éventuellement de diffuser un peu plus sur les réseaux, sans en passer par twitter que j’abhorre. Par ailleurs je ferai des interviews, qui seront relayées ici même. Enfin, j’aimerais développer davantage notre chaîne YouTube, et, au-delà, moderniser le portail, en termes purement techniques. Je parlerai enfin essentiellement des abonnés, en citant leurs textes. Je crois en une forme de solidarité, à ce niveau.

Merci à vous, qui me suivez. Le meilleur pour cette nouvelle année…

Votre ami,

Etienne Ruhaud

PS: Enregistré à la Bibliothèque Nationale sous l’ISSN 2427-7193, « PAGE PAYSAGE » est considéré comme un périodique électronique à parution irrégulière, et donc protégé par le code de la propriété intellectuelle.

COURIR PLUSIEURS LIÈVRES, 1 (réflexion personnelle)

Edition de poche, traduction par Francis de Miomandre, illustration de Bernard Buffet.

  Dans le Quichotte, Cervantès moque la tendance excessive de Sancho Pança à deviser sans cesse. Utilisés à tout bout de champ, jusqu’à la corde, les proverbes -cette fameuse sagesse populaire- ne produisent plus de son, plus de sens. Il est pourtant des vérités universelles. Quand j’étais en terminale, notre professeur de philosophie évoquait souvent ce texte où Descartes parle d’un homme, qui, perdu dans la forêt, finit par en sortir en suivant une route droite, sans prendre de raccourcis. On pourrait également citer l’expression « courir plusieurs lièvres à la fois ». Car c’est bien ma tendance, et, je crois, la tendance de nombre d’auteurs, que de courir plusieurs gibiers. Recherchant en permanence la stimulation intellectuelle, attiré par des créateurs fort différents, par divers arts, j’ai cette fâcheuse tendance à commencer plusieurs livres, sans en finir aucun. Car terminer quelque chose pose un problème psychologique, que je ne saurais expliquer. Je finis malgré moi, de guerre lasse, en mettant une sorte d’ultime coup de collier, qui me permet malgré tout d’achever le travail, non sans cette tendance parfois agaçante à l’obsessionnelle perfectionnite.

  Très concrètement, je poursuis depuis plusieurs années la rédaction de deux opuscules. L’un, assez long, est consacré au Père-Lachaise dans sa dimension surréaliste, et exige une cuisson longue, une lente maturation, tant il faut parcourir les archives, retrouver des personnes, mener un travail d’enquête quasi titanesque. L’autre consiste en une étude finalement assez brève consacrée à Thierry Jonquet. Entre temps, j’ai réussi à publier, quand même, un recueil poétique assez bref. Grande est la tentation de débuter d’autres choses. Alors je note, ou plutôt j’ouvre des fichiers word, car je perds vite les papiers, et donc les projets en question, finissent dans un fatras d’autres paperasses, sous le bureau. Que terminer en premier? Le confinement a changé la donne, puisque nous n’avons pas eu accès, pendant longtemps, à la bibliothèque nationale, où on trouve tout (et là encore il faut sélectionner). De fait je n’ai pu avancer sur mon projet « surréaliste ». Quid de Jonquet? Eh bien bêtement j’ai rouvert de nouveaux fronts, quand j’aurais dû achever, quitte à travailler des heures d’affilée, avec la ferme volonté de mettre un point final.

  Les réseaux sociaux, les blogs, ne constituent-ils pas autre chose qu’une bonne excuse? Car somme toute, on procrastine. En débattant par exemple gravement d’élections américaines sur lesquelles nous n’avons absolument aucune prise, en se chamaillant avec Tartempion qu’on n’a jamais rencontré, dans tel fil de discussion à propos du COVID, en trollant… Les heures s’accumulent, se perdent. J’évite un débat. Si débat il y a encore. S’il y eut jamais débat réel.

  Au fond, l’imprimé domine tout. Qu’il s’agisse du livre papier ou du livre numérique (j’utilise une Kindle), le livre restera, bien solidement ancré, dans les caves de la BNF. Quand le reste s’envolera: qu’il s’agisse de « like », de commentaires désobligeants, etc. Alors certes, le blog a une valeur intrinsèque. On communique, on est lu, on échange, ce qui stimule (comme la plante a besoin de soleil pour croître, l’auteur a besoin de retours, non seulement pour flatter son narcissisme, fondamental moteur, mais aussi pour avoir une contrainte, être attendu, et donc devenir exigeant avec lui-même, se fixer des contraintes temporelles, des deadlines). Mais rien ne remplacera jamais, à mon sens, l’écrit. Et terminer l’écrit demande un véritable effort. Surmonter beaucoup d’obstacles psychologiques, accepter une part d’imperfection. 

  De même que je me perds souvent en ayant du mal à terminer, je suis souvent tenté d’ouvrir d’autres blogs consacrés à d’autres sujets. Ainsi, je voulais ouvrir un autre portail consacré au Père-Lachaise exclusivement, un autre consacré à Michel Houellebecq, encore un autre consacré spécifiquement à Jean Rollin… Un ami me l’a déconseillé, et même le stakhanoviste surdoué François Bon le déconseille. Mieux vaut en rester à une page, quitte à aborder des choses disparates, avec dans l’idée de se cantonner malgré tout au champ littéraire, ou artistique (ce qui est déjà, en soi, considérable). D’après une étude américaine, l’immense majorité des blogs sont abandonnés au bout de quelques semaines, voire de quelques jours. Alors comment ai-je pu, avec cette tendance à la dispersion, rester ici plus de six ans? Peut-être justement en m’imposant des règles, et en m’interdisant formellement de commencer autre chose, qui serait rapidement demeuré lettre morte. Poursuivre un chemin pour sortir de la clairière, avec Descartes.

 

« Le Lièvre », Albrecht Dürer, 1502.

BON ANNIVERSAIRE, JEAN-LUC! (Mémoire des poètes)

Jean-Luc Godard a eu 90 ans avant-hier. Contre toute attente, l’homme aura atteint un âge canonique, après avoir, à plusieurs reprises, tenté de se suicider. Je peux dire que j’en ai bavé avec ses films les plus ingrats, et que je me sens légitime à en parler, comme on se sent légitime à évoquer un pays qu’on a déjà visité ou d’un roman qu’on a vraiment lu. Surtout au Quartier Latin quand j’ai visionné péniblement ses longs métrages en 3D aux côtés d’assistants réalisateurs ou d’enseignants qui tous sauvaient les apparences, réprimant un bâillement entre deux citations de Hegel ou de Lénine, rêvant de violer les lois spatio-temporelles pour que tout cela s’arrête et de consommer une pinte, ou de rentrer tranquillement. Mais Pierrot le fou ou Vivre sa vie, ça excuse tout. Il y a souvent, au milieu du fatras, d’authentiques moments de grâce qui sauvent le reste. Reconnaissons également à Godard une honnêteté intellectuelle totale et un franc-parler absolu.

CATHARSIS DALINIENNE (réflexion personnelle)

Salvador Dali considérait la gare de Perpignan comme étant le centre du Monde. Reconnaissante, la municipalité lui a dédié une statue, bien visible à l’arrivée.

Au milieu des années 90, le lieu devint pourtant le théâtre d’une série de meurtres atroces. Plusieurs étudiantes de type méditerranéen furent en effet enlevées dans le quartier, violées, assassinées, puis horriblement mutilées au niveau des parties génitales, de la poitrine. Mise en difficulté, la police nationale mit en place des moyens considérables, sans pour autant capturer le monstre. Divers suspects furent interpellés, dont un faux-médecin péruvien, escroc récidiviste. Les meurtres se poursuivirent, jusqu’à ce que l’ADN retrouvé sur une chaussure de victime parle, en 2014. Il s’agissait non d’un docteur, ou d’un boucher, mais d’un certain Jacques Rançon, cas social d’origine picarde, magasinier de son état, illettré et alcoolique. Lors du procès, les journalistes furent frappés par le contraste existant entre cette brute aux mains épaisses, aux moyens limités, et la délicatesse des jeunes filles qu’il avait massacrées.

Les enquêteurs furent, eux, doublement soulagés et surpris. Beaucoup s’étaient en effet imaginé un tueur méthodique, surdoué, jusqu’à dresser le portrait d’un anatomiste passionné par Dali, une sorte de fétichiste surréaliste. La précision des découpes macabres (pratiquées, Dieu merci, post mortem), laissait effectivement penser à un docteur, un chirurgien. Plus encore, Dali a fréquemment représenté des femmes décapitées, ou éventrées.

L’affaire, à laquelle vient d’être consacré un numéro de Faîtes entrer l’accusé (sans Christophe Hondelatte désormais), illustre assez la notion de catharsis ( κάθαρσις). Jacques Rançon a prétendu découper le sexe des jeunes femmes afin de faire disparaître toute trace de sperme. La juge d’instruction, elle, pense qu’il lui fallait, en réalité, emporter un trophée symbolique, posséder à jamais ces malheureuses en les dépouillant de tout attribut féminin. En cela, partageait-il les mêmes fantasmes que le Maître catalan? Dali n’a évidemment jamais tué personne. A la différence du pervers Rançon, il a peint, et donc s’est déchargé, par le pinceau, de certaines pulsions sadiques, tandis que Rançon, lui, usait du couteau. Dans la Poétique, Aristote estime que la tragédie doit purger l’âme de ses mauvais penchants: en voyant le meurtre sur scène, on s’en décharge. La chose était évidemment impossible au frustre Rançon, mais demeurait permise à Salvador Dali, par le truchement de l’art, précisément. Un esprit sceptique estimera que pareilles oeuvres engendrent de nouvelles horreurs, en donnant des idées au quidam. Nous lui rétorquerons que les malades n’ont pas besoin de Dali pour assouvir leur bas instincts, et plus encore que la représentation peut atténuer le désir de passer à l’acte. Ce pourquoi la création demeure exutoire, et qu’elle doit tout pouvoir dire, sans mesure de censure, sans contrôle moral. Même le plus abject. Surtout le plus abject.

Gradiva, Salvador Dali, 1931.

« CLOWN, ZIRKUS, ELEFANT », UNBEKANNTER KÜNSTLER. (réflexion personnelle)

Clown, cirque, éléphant (artiste inconnu)… Ou comment la rudesse du verbe germanique, inconsciemment associé à de fâcheux, indélébiles, évènements passés, contraste avec la douceur colorée de la représentation. Décalage entre le mot et l’image…

J’ai trouvé cela sur Ebay, pour dix euros. L’antiquaire est originaire d’Oldenburg, en Basse-Saxe, ville de 160 000 habitants, relativement épargnée par les bombardements alliés d’après Wikipédia. J’achète parfois des toiles sur Internet, un peu au hasard, et dans la mesure de mes moyens. Là, ça fait un peu cabinet de pédopsychiatre (j’aurais pu choisir une reproduction de Vasarély, qui évoque davantage le dentiste). J’ai été séduit par le côté naïf, pop. J’adore Bacon ou Bellmer, par exemple mais je me sens incapable de mettre cela dans le salon, tant sa peinture me déprime (en même temps, je n’ai guère la possibilité de l’acquérir, sinon en poster). Il y a quelques années, j’ai trouvé une lithographie de Toyen, apparemment originale, pour 150 euros, et l’ai faite ré-encadrer chez Leroy-Merlin. L’oeuvre est datée de 1939, au moment où Toyen (Maria Cerminovna) vivait encore à Prague, et cachait Jindrich Heisler, menacé par la Gestapo, dans sa baignoire, sans pour autant coucher avec lui puisqu’elle était lesbienne. Je pense que le vendeur ne connaissait pas la valeur de ladite lithographie, mais au fond les travaux de Toyen n’ont jamais connu une cote élevée.

INSPIRATION (manque)

   Je n’ai plus d’inspiration pour écrire un roman. J’aurais aimé parler d’un gilet jaune, ou d’un vieux garçon victime d’un brouteur africain, de Tinder… Mais je ne parviens pas à trouver l’angle d’attaque. Disparaître aura été peut être mon seul récit. Restent les journaux intimes (plusieurs milliers de pages), mais je crois aux œuvres constituées, pas à l’étalage pur du MOI, à la complaisance morbide, à la facilité. Les journaux peuvent étre à la base de la fiction, mais ilfaut faire rentrer le texte, les idées, les thèmes, dans une structure stricte, ce qui demande un travail d’orfèvre. Je vais donc en rester aux essais et à la critique, du moins momentanément. Le reste viendra peut-être. J’ai l’impression de devoir cultiver un arpent caillouteux, aride, de me casser les dents sur du granit Plutôt ne rien dire que de ne rien donner qui me semble inspiré et vrai.

RÉFLEXION LITTÉRAIRE 8: « COURRIER DES LECTEURS »

   Lecteur actif de « Page paysage », un camarade de faculté nous a laissé il y a quelques semaines un commentaire fort intéressant, à propos du travail littéraire et de la solitude, nécessaire à la création. Je le reproduis ici tel quel, en espérant que chaque auteur, ou chaque artiste, en prenne de la graine. Votre serviteur compris!

Franz_Kafka_Statue_Prague

Statue de Franz Kafka, Prague.

Au hasard:
Kafka : « Vous ne devez pas quitter votre chambre. Restez assis à votre table et écoutez. Vous n’avez même pas besoin d’écouter, attendez simplement, apprenez juste à être calme, et immobile, et solitaire. Le monde va s’offrir librement à vous afin que vous le dévoiliez. Il n’a pas le choix ; il roulera extatiquement à vos pieds. »
Picasso : « Sans grande solitude, aucun travail sérieux n’est possible. »
Goethe : « On peut être instruit par la société, mais on ne peut être inspiré que par la solitude. »
« Y a-t-il des règles à suivre pour être créatif? Dans son livre Daily Rituals. How Great Minds Make Time, Find Inspiration, and Get to Work, Mason Currey s’est amusé à répertorier les habitudes de plus de 150 personnalités. Bilan de ce curieux catalogue? Qu’ils soient compositeurs, peintres, architectes, dramaturges, scientifiques, écrivains ou encore poètes, les génies nourrissent tous leur fibre créative à grand renfort de routines bien calibrées.
Gustave Flaubert, par exemple, annonçait tous les matins son réveil à 10 heures précises en faisant sonner une cloche. Ses domestiques lui apportaient alors le journal, un verre d’eau, sa pipe et son courrier. Après avoir parcouru la presse, il toquait au plafond, signe qu’il était temps pour sa mère de le rejoindre dans sa chambre pour causer. En véritable forçat de l’écriture, l’auteur de Madame Bovary travaillait par ailleurs 12 heures par jour selon une routine bien réglée: après avoir tracé une phrase sur un manuscrit placé en hauteur sur un pupitre de musique, l’écrivain allumait sa pipe, se renversait sur son siège et contemplait les mots dans une atmosphère enfumée. Au bout d’un quart d’heure, il supprimait une virgule inutile. Au second quart d’heure, il remplaçait un mot inadapté. Après 45 minutes, il effaçait le tout et recommençait à zéro.
Doté d’une conscience aiguë de l’écoulement du temps, Benjamin Franklin segmentait quant à lui ses journées. Selon son scheme of order, une «charpente temporelle» qui trace le plan de la journée idéale, la bonne heure du lever est 5 heures du matin et celle du coucher 22 heures. Dans l’intervalle, l’inventeur du paratonnerre partageait ses journées entre le travail, auquel il consacrait 6 heures (de 8 à 11 heures et de 14 à 17 heures), la lecture (à midi), la musique et les divertissements (de 18 à 21 heures), et les repas. Convaincu des vertus de l’air frais, il travaillait nu tous les matins pendant une heure dans sa chambre, un rituel qu’il nommait le «bain froid» et qui était destiné à fortifier son corps et son esprit. Enfin, toutes ses journées débutaient et s’achevaient par deux questions: «Que vais-je faire de bien aujourd’hui?» et «Qu’ai-je fait de bon aujourd’hui?».
Eté comme hiver, Karl Marx se rendait à 9 heures à la salle de lecture du British Museum, qu’il ne quittait qu’à la fermeture, à 19 heures. Sa soirée était ensuite occupée à de nouvelles heures de travail intensif.
Solitude, grande discipline… SOLITUDE!
Distinguer solitude et isolement je vous prie! Quant à l’ego, que penser de l’intériorité – de l’enfant???
Laissons le dernier mot (du moins pour l’instant car les mondanités terrestres m’appellent!) à un contact, un poète plutôt, je veux dire un poète majeur…qui a donné ce conseil très clair:
« Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c’est à cela qu’il faut parvenir. Etre seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elle font. S’il n’est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d’être prêt des choses: elles ne vous abandonneront pas. (…) Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d’évènements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l’enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien. »
Désolé pour ce long commentaire un peu bardé d’autorités…alors qu’il est question de création… mais toute création dialogue avec toute la CREATION…
Romantisme que tout cela?

 

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