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OÙ EST CHARLIE?

Charlie, version française du personnage imaginé par Martin Handford (dessinateur britannique) en 1987.

Alain Gründ, 83 ans, et dont j’ignorais jusqu’à hier l’existence, nous a donc quittés un 14 juillet, comme Léo Ferré, ou comme Raymond Roussel. Fin d’une (probable) passionnante, mais silencieuse, saga familiale, faite de crises, de rebondissements, de coups littéraires… L’homme aura dirigé, des années durant, les éditions fondées en 1894 par son grand-père, Ernest Gründ, immigré allemand installé dans le sixième arrondissement, rive gauche. Fin stratège, le petit-fils aura sauvé l’entreprise, en ouvrant notamment au livre jeunesse. Rachetée par Editis (cf. article ci-dessous), la structure se maintenait, manifestement.

Parfois certains évènements insoupçonnés vous ramènent à l’enfance: disparition d’un concepteur de dessins animés que vous aimiez sans même connaître son visage, d’un chanteur qui vous avait bercé, d’un acteur que vous croyiez immortel car lié à vos premières années, d’un ami de famille qui vous faisait sauter sur ses genoux, d’un dessinateur dont vous aviez oublié l’existence, mais qui demeurait en un coin de votre mémoire, tel un album qu’on redécouvre à l’occasion d’un déménagement, et qu’on prend plaisir à relire. Mort très jeune, Lautréamont demeure un grand lecteur d’encyclopédies: en témoigne la bizarre érudition des Chants de Maldoror, ce goût pour les animaux. Semblablement, j’ai toujours adoré feuilleter les Larousse illustrés, et aussi les Gründ, qu’on trouvait alors chez Maxilivres à bon prix. Évoquons, entre autres, l’album consacré aux fossiles, ou aux minéraux, qu’on m’avait offerts pour un anniversaire. Évoquons également Où est Charlie?, ce globe-trotter à lunettes, hippie aux cheveux courts, éternel étudiant en marinière, perdu au milieu de la foule, et que nous retrouvions, avec les copains, vers midi et deux, au CDI du collège, entre deux lectures du Guinness des Records, et autres revues érotiques soigneusement cachées, par crainte de se faire coincer par la documentaliste quinquagénaire, qui poussait de discrets et sages soupirs, non dupe de notre manège… Ce même Charlie, qui aura assuré de confortables revenus à Gründ, sa continuité… (quelle plus grande récompense, au passage, que de publier un ouvrage faisant à ce point date, connu de tous? Passé dans l’imaginaire collectif? Même si Charlie est d’origine anglaise, ce qui casse un peu le mythe).

L’auteur et traducteur Denis Montebello estime qu’écrire, c’est d’abord réécrire son nom. Quid de l’éditeur? Car « Grund » signifie « sol », « terrain », ou « racine » dans la langue de Goethe. Sans le tréma, me direz-vous, j’en conviens. Toutefois, comment ne pas établir une analogie entre le patronyme, et l’objet même des éditions? Car Gründ publiait beaucoup de vulgarisation, et donc nous ramenait à la base. Au Grund, donc.

Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit (Maurice Pialat).

https://actualitte.com/article/106983/edition/ancien-directeur-des-editions-grund-alain-grund-est-mort

RÉSEAUX SOCIAUX (ET TEMPS PERDU)

Les gens qui n’interviennent sur ton mur que pour te corriger et te faire comprendre qu’ils suivent une sorte de doxa officielle, ayant valeur de blanc-seing moral, alors qu’ils ne commentent absolument jamais les dizaines de posts autour de la poésie et des beaux-arts… Alors certes, prendre le contre-pied de tout en se voulant transgressif tel un adolescent pénible… Mais venir te condamner en exhibant ta générosité supposée à l’égard d’un pays lointain où tu n’as jamais mis les pieds et dont tu te moques pas mal, parce que c’est la tendance du moment… Ou exclure Pierre, Paul et Tartempion parce qu’il a choisi les extrêmes et bien le faire savoir sur les réseaux, histoire de se décharger, d’exprimer sa propre intolérance refoulée… Restons décents.

MÉMOIRE DES POÈTES (ET EFFICACITÉ SUISSE)

Youki Desnos (Lucie Badoud), 1903-1966

Pour les besoins de mon essai sur les tombes de surréalistes (je finis le livre cette année), dimanche, j’écris à la municipalité d’une petite commune du Vaudois, où un poète bien oublié aujourd’hui est mort en 1982. Le lundi matin, à 9 heures, un employé communal me confirme que l’homme a bien été inhumé dans la commune en question. Ce même dimanche, j’écris a une autre petite commune de Dordogne (où reposent Youki Desnos et son dernier mari, le peintre Henry Espinouze, emportés tous deux au même âge par l’alcool et le tabac). Toujours pas de réponse. La réalité colle parfois aux clichés.

« LES PARTICULES » SUR FRANCE 2 (vue sommaire).

Je ne reviendrai pas, a priori, sur Anéantir. Le livre m’a déçu, à plusieurs titres. Il ne me paraît pas fini.

Lundi 31 janvier, France 2 diffusait une adaptation des Particules élémentaires. Là aussi, cela mériterait un article complet. Mais la grande presse compte tant et tant de critiques avisés… Je suis là aussi partagé. Je recopie donc le mail envoyé hier à un ami et collègue, abonné à PAGE PAYSAGE, qui a trouvé la production assez mauvaise. Le téléfilm est par ailleurs encore disponible sur le site de France 2 (pour combien de temps?). Je vais tenter de me procurer le DVD. 

https://www.france.tv/france-2/les-particules-elementaires/

 

Bonjour J.,
  Merci pour votre SMS. J’ai bien regardé le téléfilm. Que dire?

  • il me paraît impossible, au vrai, d’adapter réellement le roman. Sauf à travers une minisérie Netflix par exemple (en sept ou huit heures). L’intrigue est réellement complexe et Houellebecq fait de longues digressions philosophiques. De plus l’aspect choquant du livre (le racisme de Bruno, professeur de Lettres obsédé et ses pamphlets négrophobes, liés à sa propre frustration), ou les propos sur les femmes seraient tout simplement censurés. Donc cela me paraît compliqué. Je crois que certains livres ne sont pas faits pour l’écran, à l’instar du Voyage au bout de la nuit ou d’A la recherche du temps perdu. 
  • j’ai trouvé que les prises de vue étaient malgré tout réussies, notamment en Irlande. Les acteurs sont plutôt bons, également, en particulier celui qui incarne Bruno, ou la mère. J’ai ri un quart d’heure durant après la scène de la classe, lorsque Bruno pelote la lycéenne et se rend compte de sa bévue. C’est proprement désopilant.
  • bonne restitution de l’époque aussi, à travers les costumes, les attitudes, etc. 

Donc je serais moins sévère que vous. Je pense juste, encore une fois, que le défi est trop important. Parfois, on devrait se contenter du livre. L’adaptation allemande était elle aussi ratée. Au fond, j’ai préféré la pièce de théâtre, très impressionnante, aux Bouffes du Nord, il y a quelques années. Ou encore la version d‘Extension du domaine de la lutte, de Philippe Harel. José Garcia y campe un Raphaël Tisserand très convaincant, en puceau trentenaire. Il s’agit d’un roman sur les incels, en vérité. Soit ces hommes qui ne couchent pas. Le réalisateur a aussi dû zapper la relation entre Christiane et Bruno, pourtant centrale. Manque de temps (deux heures, cela n’est pas suffisant). Au fond, le TV film s’adresse à des houellebecquiens, à des initiés. Toute littérature n’a pas vocation à être filmée, transcrite.

A très vite, cher J.

ETIENNE

« ANIMAUX » À LA BNF

Animaux catalogué à la BNF!

Je l’ai déjà dit ici: un jour, au rez-de-jardin, je suis tombé sur le livre d’un surréaliste belge (publié dans les années 60), et qui n’avait jamais été massicoté. Les pages étaient donc encore reliées, ce qui signifie que personne ne l’avait lu en presque 55 ans. J’ai donc demandé à une bibliothécaire d’opérer, de peur d’abîmer ce beau volume bordeaux, évoquant Maldoror. Le livre n’avait donc bénéficié d’aucun like ni commentaire, mais au moins il était là, posé sur l’étagère, comme pour m’attendre. Et cela remplacera toujours n’importe quel blog ou n’importe quel texte Facebook non imprimé, destiné malgré tout à une disparition, à plus ou moins long terme. On me répliquera que la BNF disparaîtra d’ici la fin des temps, ou d’ici la fin de la France, que je souhaite la plus tardive possible. Certes. Mais d’ici là… Rien ne remplacera jamais l’imprimé. Joie narcissique, donc, à savoir mes propres livres conservés en ce lieu prestigieux, à côté des Reader’s digests comme des Harlequins, comme des Balzac. C’est dans ces moments-là que tout le reste, soit le nombre de ventes, la diffusion, demeurent indifférents. Accessoires, à tout le moins.

https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb46888381x?fbclid=IwAR2mhomKrHLnAxa7Te4K9PIn914dfA0h4YbR2bXSkKRWdK-TEnUBcgPXfR8

SERVICE DE PRESSE?

Je me demande si Flammarion va m’envoyer un service de presse d’Anéantir. Ils l’avaient fait pour Sérotonine, en 2018, puisque j’avais reçu le roman quelques jours avant sa sortie officielle. Je peux lire l’ouvrage d’une manière ou d’une autre, mais me sens séduit par le nouveau format imaginé par Houellebecq (cartonné, en dur, assez chic). J’aime aussi la longueur de l’ouvrage: 730 pages, soit nettement plus que les récits cachectiques que je lis bien souvent. L’homme ne s’est pas moqué de nous. A voir aussi s’il ne s’agit pas de remplissage, comme ce fut le cas pour La carte et le territoire. Du moins dans la dernière partie, très inspirée par le néo-polar à la Jonquet, en moins bon. Cela m’arrangerait quelque peu, en fait, qu’ils ne me l’envoient pas, car alors je ne me sentirais pas obligé de produire un papier, ce qui implique du travail, de la concentration, quand j’ai tant à faire par ailleurs (finir mes critiques, finir mes livres, faire des entretiens, publier pour « Eléphant blanc »). Etrange. Je me sens déjà comme intimidé par la taille du volume, par le fond.

En attendant je pense vraiment qu’on gagnerait à LIRE vraiment ce qu’écrit Houellebecq, quitte à le dénigrer par la suite. Je veux dire: on a parfaitement le droit de ne pas l’aimer ou simplement d’y être indifférent. Je suis moi-même sceptique bien souvent, vois bien qu’il y a un fond de manipulation derrière tout cela, que la presse en fait trop (j’en participe en parlant de lui. Sauf que je ne suis pas la presse et n’ai aucun pouvoir décisionnaire). Je n’écoute pas les gens qui n’ont pas lu. Point barre. Si le seul argument, c’est « oui c’est un réac et en plus c’est commercial », (en sous-entendant qu’on est nécessairement dans le camp du Bien, et comme si Houellebecq faisait du Zemmour light), aucun intérêt. On ne peut pas évoquer sérieusement un auteur qu’on ne connaît pas intimement, ou un pays dans lequel on n’a jamais mis les pieds. J’aime, à titre privé, et quand j’ai le temps, remonter à la source, soit au texte même: Houellebecq, donc, Rose bonbon, Richard Millet, Sacher-Masoch, L.F. Céline ou Les versets sataniques. Afin de savoir de quoi on retourne, quitte à condamner par la suite.

POSTÉRITÉ (FANTASME)

Être l’homme d’un seul livre, ou d’un seul personnage. Comme on pourrait être l’homme (ou la femme), d’une seule mélodie, ou d’un seul vers, d’un seul slogan, l’acteur d’une seule réplique que personne n’oublierait. Quitte à avoir évoqué un lundi où on s’aime, le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles. Comme on pourrait avoir créé un seul type, adjectival, tel « ubuesque », ou « kafkaïen ». Ou « un Harpagon », ou « le soldat Chauvin », ou « Bambi », ou « Don Quichotte », ou « Pinocchio »… Ou entendre, pour un musicien, tel riff, tel refrain, repris dans un jouet pour enfants, ou dans de nombreux films… Quitte à ce que votre nom, donc votre ego, soit à jamais perdu dans la mémoire des foules. Que le nom de votre personnage soit même plus important que votre propre nom, dont personne ne se souvienne, ou qui s’efface dans un cimetière de banlieue, derrière la créature, la phrase, la créature, l’image, précisément, que vous auriez créée. Et qui vous double justement, en dépassant votre existence transitoire.

LA POSITION DU DÉCIDEUR

Sans être moi-même à proprement parler éditeur, ni directeur d’une revue (sinon électronique), je mesure désormais combien la position du décideur, est compliquée à l’égard de l’auteur. Car l’auteur, en France du moins, pense fréquemment que l’éditeur est à son service, et hurle souvent à l’incompréhension en cas de refus, ce qui est moins le cas outre-Atlantique. Un jour, un enseignant m’a expliqué en quoi l’auteur, fondamentalement, demeurait pour l’éditeur un prestataire de services. Comme 95 pour cent des étudiants, j’étais imprégné de marxisme (encore aujourd’hui) car c’était l’idéologie dominante à la faculté ès Lettres (comme le libéralisme l’est dans les écoles de commerce, ou en fac de droite), et de fait l’allégorie économique me choquait. Mais dans le fond, on est généralement choqué par les vérités. Et en effet, d’un point de vue financier, stricto sensu, l’auteur doit permettre à l’éditeur de s’en sortir, c’est-à-dire être rentable. Ou, à défaut, l’éditeur doit trouver des auteurs qui lui permettent ensuite de combler une sorte de trou financier, par exemple en publiant une tête d’affiche avant de sortir un livre de poésie, ou un texte expérimental qui se vendra moins (à l’instar de P.O.L.). De la même manière que Gus Van Sant sort un film plus commercial, tel Harvey milk après avoir réalisé « La trilogie de la mort », qui a probablement moins rapporté. Etant aux USA, où il faut bien gagner sa croûte, et où les cinéastes jouissent certes d’une liberté totale, mais n’ont pas la position de réalisateurs fonctionnaires, comme c’était le cas en ex-URSS. La position du décideur (éditeur, parent, dirigeant, professeur qui met une sale note), est inconfortable. Parfois on manque d’empathie (je m’inclue dans le « on ». Car on se sent toujours blessé quand on est éconduit). Pardonnez le ton péremptoire, le manque d’approfondissement. Cela fait suite à plusieurs discussions menées avec des amis hier soir.

CONSTAT

Je n’ai pu caser toutes mes critiques dans Diérèse 82. J’en publierai donc plusieurs directement sur le blog puis sur Babélio. J’ai reçu trop de livres et je terminerai tout d’ici 2023. Ensuite je ne sais pas si je continuerai la critique, sauf exceptionnellement pour rendre service à un ami et s’il y a un retour. La tâche, qui n’est pas rémunérée, est ingrate. Il faut plusieurs heures pour lire un livre et en parler. Globalement l’aventure est positive et donne lieu à de riches rencontres. Nombre d’auteurs prennent cela pour un dû même si Dieu merci la plupart sont reconnaissants. Je continuerai avec Canopée (ex-Centre National pour la documentation pédagogique) et l’Education nationale, autour d’essais arides. Et je me concentrerai uniquement sur mes tâches d’édition et d’écriture. Peut être un peu de journalisme local aussi. À voir. On ne peut pas tout faire.

PS; pour commander Diérèse, envoyez un chèque de 19,90 euros à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière.

RICHARD MILLET (BONNE PENSÉE DU MATIN)

En 2011, le directeur d’une revue littéraire indépendante, par ailleurs riche, refusa un article sur Trois légendes de Richard Millet. Un livre pourtant apolitique. On sortait de la fameuse polémique, sans doute voulue par l’auteur (rien d’innocent), et je voulais justement resituer Millet en tant qu’auteur, et non en tant que héraut d’ultradroite. J’arguais alors du fait que je lisais Millet depuis la faculté, et qu’il s’agissait d’un vrai styliste, que je n’évoquais pas ses écrits polémiques, et que j’avais d’ailleurs consacré nombre de notes à des volumes moralement autorisés. Rien n’y fit.

Désormais, pour le public réactionnaire, Millet est devenu porte-drapeau d’une idéologie, quand pour le reste du lectorat il est devenu infréquentable. Dans les deux cas on oublie qu’il fut, et qu’il reste, écrivain. Je lis Millet comme je lis Eluard ou Aragon, ou même Jonquet et Annie Ernaux (enfin, je l’ai lue je veux dire. Restons brefs). Je refuse de me fermer des portes. Par ailleurs j’aime la sincérité de Millet, même si parfois je le trouve poseur et extrêmement pénible dans son catholicisme militant, et plus encore dans son mépris pour une jeunesse que sa génération a, en partie, façonnée. « Jeune con »? Répondre « ok, boomer »? Ou ne pas tomber dans les généralisations qu’on reproche à l’homme de Lettres, donc ne pas condamner toute une tranche d’âge? Recontextualiser, notamment mai 68, tout en souhaitant que les soixanthuitards assument enfin leur mandarinat? La condamnation qui a touché Millet a dû gonfler les ventes, tant les gens aiment l’interdit. En espérant qu’il reparle de la Corrèze ou de femmes, ou encore du Liban, sans nécessairement évoquer la guerre.

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