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« J’ENTENDS DES VOIX », JULIEN BOUTREUX, éditions Le Citron Gare, Metz, 2019 (article paru dans « Diérèse » 78, printemps 2020)

boutreux

 

   Écrit en vers libres, ce petit opuscule est en fait constitué de deux parties, de deux livres en un seul. Dans le premier, Julien Boutreux évoque son métier vachement cool ou plutôt de ses différents jobs, au pluriel, puisque tantôt il s’agit de garder les yeux ouverts la nuit, soit d’être insomniaque, un vrai boulot de merde (p. 31) ; tantôt il s’agit d’apprendre à déglutir aux gens (p.32). Dans la deuxième partie, le second chapitre, J. Boutreux évoque cette fois les voix qu’il serait supposé entendre, soit les mots de personnalités historiques célèbres, d’auteurs ou d’intellectuels, qu’il s’agisse de Vercingétorix (p. 57) ou de poètes contemporains, tels Ghérasim Luca, Christophe Tarkos (1964-2004), ou encore Jude Stéfan. Schizophrène par choix, J. Boutreux tutoie directement les sommités, n’hésitant pas à déclarer Dieu à la fois mongolien, hydrocéphale et un peu neuneu (p. 48), ou encore à moquer Platon et ses aristocrates épris de spéculation intellectuelle qui, somme toute, ne font que ça/glander sous le soleil de l’Attique (p. 81). Une forme de relâchement volontaire, sur le fond comme sur la forme, domine l’ensemble. Le fond, c’est cette liberté de ton, cette manière irrévérencieuse de tutoyer les grands, le Tout-Puissant ou son fils Jésus, de mélanger anachroniquement l’actualité et le passé. La forme, c’est ce verbe délibérément familier, voire trivial, ce langage quotidien, anglicisé, cet art consommé de briser l’esprit de sérieux, ce rejet du classicisme, de la pompe, des termes savants : Alors j’ai parlé à Pierre de Ronsard (…)/il voyait comme un fossé/un précipice/entre nos arts poétiques (…)/il y a du beau quand même/quand on ne cherche pas le beau (p. 59).

   Pareille esthétique s’inscrit dans la logique du Citron Gare, animé par Patrice Maltaverne, auteur, blogueur, critique et créateur du fanzine Traction-Brabant. Illustré par Dominique Spiessert, tout en noir, à l’instar des Chats de Mars, J’entends des voix procède du même nihilisme que les Poésies incomplètes de Régis Belloeil. Rajoutons-y une forme de drôlerie, de provocation. La mélancolie pointe souvent, au détour d’une phrase, d’une expression, notamment lorsque l’auteur s’adresse à Gérard de Nerval, le fou, le suicidé : pendu/dans ta ruelle crasseuse/la mort/t’a emporté vers des rivages moins désolés (p. 61). Sauf que l’humour nous sauve. Ne croyant ni dans le Christ, sorte de grand yogi raté (p. 77), ni dans Platon, ni même dans Jeanne d’Arc, pure fiction du grand roman national, Julien Boutreux s’en sort par un rire amer, en provoquant des situations décalées, incongrues, en exerçant des tâches bizarres, ou en ridiculisant les puissants. Et si l’Histoire semble vaine, si nous ne pouvons nous tourner vers la psychanalyse de Freud (p. 72) vers la spiritualité, les mystiques comme Hildegarde de Bingen (p. 75), si même la mort c’est bidon (p. 73), alors nous reste, outre la raillerie, ce lyrisme asséché, accidentel mais réel, baume ou pansement : la folie t’habitait peut-être/la poésie te possédait/son autre nom aux lèvres de feu/ce rêve incompatible/avec tout le reste (p. 63).

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