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Category Archives: Père-Lachaise

MÉMOIRE DES POÈTES XIX: GERMAINE DULAC (1882-1942), Cimetière du Père-Lachaise, division 74 (article paru dans Diérèse 71, automne-hiver 2017)

DIVISION 74
Germaine_Dulac

   De son vrai nom Charlotte Élisabeth Germaine Saisset-Schneider, Germaine Dulac naît le 17 novembre 1882 à Amiens, au sein d’un milieu bourgeois. Enfant, elle connaît plusieurs déménagements successifs, au gré des changements de garnison de son père, alors officier, avant de se fixer chez sa grand-mère, à Paris, et d’épouser le riche agronome socialiste, futur auteur, Albert Dulac, en 1905. Ayant reçu une solide formation musicale, elle s’engage d’abord en tant que féministe, rédigeant divers articles culturels pour La Française, journal fondé par la militante Marguerite Durand, et pour La Fronde, entre 1906 et 1913, tout en composant des pièces de théâtre. Après un voyage à Rome, en 1914, en compagnie de son amie, la danseuse-étoile Stacia Napierkowska , elle s’oriente vers un septième art encore balbutiant et déconsidéré. Profitant de la fortune de son mari, elle fonde sa propre société de production, la Délia films, et tourne dès 1915 un mélodrame historique, Les Sœurs ennemies, travail remarqué pour sa sensibilité intimiste et pour la qualité de l’image. Plusieurs courts-métrages sont réalisés dans la foulée, parmi lesquels Venus victrix, œuvre aujourd’hui perdue mettant en scène Stacia Napierkowska, et qui associe le goût de l’orientalisme et l’idée de libération de la femme. C’est sur le tournage d’Âmes de fous, feuilleton de six épisodes, et où perce un humour corrosif, surprenant, que Germaine Dulac croise Louis Delluc (1890-1923) , écrivain, critique, et metteur en scène dont l’influence s’avèrera déterminante. En 1919, ce dernier écrit ainsi le scénario de La fête espagnole, film dans lequel joue sa femme Ève Francis (1886-1980). L’œuvre, qui décrit le duel de deux hommes s’entretuant pour une femme qui préfère un troisième larron, est très bien accueilli par le milieu, et consacre Germaine Dulac comme une des personnalités prééminentes de la « Nouvelle Avant-Garde », courant également surnommé d’ « impressionnisme français », et qui associe des artistes aussi différents que René Clair, Abel Gance, Marcel L’Herbier ou Jean Epstein, tous cinéastes désirant se détourner de la comédie comme de la littérature pour fonder un art authentiquement et spécifiquement cinématographique. Les productions suivantes (La Mort du soleil, en 1921, La Souriante Madame Beudet, mordante critique de la vie petite-bourgeoise, en 1923 ou Le Diable dans la ville, en 1924), confirment l’orientation esthétisante prise par Germaine Dulac, qui théorise sa propre approche à travers divers articles .
En 1927, elle collabore avec Antonin Artaud (1896-1948) , scénariste pour La Coquille et le Clergyman. D’une durée de quarante-quatre minutes, disponible sur YouTube ou sur Dailymotion, le moyen-métrage, qui décrit, sur un mode totalement onirique, les pérégrinations d’un clergyman versant une sorte de liquide noir à l’aide d’une coquille d’huître géante pour faire apparaître des chimères, est considéré par beaucoup, et notamment par Alain et Odette Virmaux , comme le premier film surréaliste à proprement parler. Un an avec Un chien andalou, et deux ans avant L’âge d’or de Luis Buñuel et Salvador Dali, l’œuvre, qui met notamment en scène Génica Athanasiou (1897-1966), maîtresse roumaine du poète maudit, semble extrêmement novatrice, mais décevra doublement les critiques comme Artaud lui-même. Germaine Dulac (…) avait, elle aussi, abordé un scénario poétique du surréaliste Antonin Artaud : La coquille et le clergyman, mais l’avait gâché à la réalisation par le jeu médiocre d’Alex Allin et noyé sous une débauche de trucs techniques d’où ne surnageaient plus que quelques admirables images éparses, déclare ainsi Jacques B. Brunius (1906-1967). J’ai cherché dans le scénario à réaliser cette idée de cinéma visuel où la psychologie même est dévorée par les actes. (…) Ce scénario recherche la vérité sombre de l’esprit, en des images issues uniquement d’elles-mêmes, et qui ne tirent pas leur sens de la situation où elles se développent mais d’une sorte de nécessité intérieure et puissante qui les projette dans la lumière d’une évidence sans recours, déclare de son côté Artaud.
La désapprobation exprimée par le groupe surréaliste affecte profondément Germaine Dulac, qui dès lors réalise des courts-métrages expérimentaux, mêlant musique et image, telle Étude cinégraphique sur une arabesque (1929) ou Celles qui s’en font (1930), sur des chansons de Fréhel (1891-1951), ou encore Je n’ai plus rien (1931). Évoquons également La Germination d’un haricot, exemple de « cinéma pur » et de « poésie scientifique », employant à merveille les effets de ralenti et d’accéléré, ainsi que la magnifique Invitation au voyage, réalisée quelques années plus tôt, et très librement inspirée du poème de Baudelaire.
L’arrivée du cinéma parlant, qui modifie profondément les règles, en empêchant d’avoir une production totalement indépendante, amène la créatrice à renoncer au septième art. Cette dernière préfère ainsi diriger les actualités des studios Gaumont de 1933 à sa mort, le 20 juillet 1942, en pleine guerre, des suites d’une longue maladie, et dans un relatif oubli. Elle repose désormais dans un caveau familial, sorte de chapelle gothique, au nom de « Schneider-Saussais » (4ème ligne face à la 75ème division, 34ème tombe à partir du mur).

dulac père lachaise

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MÉMOIRE DES POÈTES XVI: GEORGES MÉLIÈS (1861-1938), Cimetière du Père-Lachaise, division 64 (article paru dans Diérèse 70, printemps-été 2017)

   Georges_Melies_tomb

   Marie-Georges Jean Méliès, dit Georges Méliès, naît le 8 décembre 1861 à Paris, au 49 boulevard Saint-Martin, dans le 3ème arrondissement, au sein d’une famille très aisée de fabricants de chaussures. Après des études au lycée Michelet de Vanves, puis à Louis-le-Grand, il effectue son service militaire à Blois. Bien qu’aucune trace écrite ne subsiste, la légende veut que l’appelé ait fréquenté le prestidigitateur Robert Houdin dans sa propriété de Saint-Gervais-la-Forêt. Revenu à la vie civile, Georges Méliès, qui désire devenir peintre, travaille quelques temps chez son père, et y apprend des rudiments de mécanique. En 1883, envoyé à Londres pour perfectionner son anglais, le jeune homme vend des corsets dans un grand magasin de confection, et en profite pour apprendre la prestidigitation auprès David Devant, comédien dont il réalise les décors, à l’Egyptian Hall. Revenu à Paris, il épouse Eugénie Génin, riche pianiste d’origine hollandaise, et se produit avec elle à la galerie Vivienne et au cabinet fantastique du musée Grévin notamment. Parallèlement, il poursuit une carrière de journaliste et de caricaturiste, notamment au journal antiboulangiste La Griffe, détenu par son cousin Adolphe Méliès. En 1888, fort des 500 000 francs rapportés par l’héritage familial, Méliès rachète son théâtre à la veuve de Robert Houdin, au 8 boulevard des Italiens. S’y produisent alors de célèbres illusionnistes tel le professeur Carmelli (1850-1919), qui passe pour être d’une habileté inégalée, mais aussi Okita, au style japonisant, au milieu des somptueux décors d’Houdin embellis par Méliès, et peuplés d’incroyables automates. Les soirées s’achèvent par des projections de photographies, sur des plaques en verre, dans une sorte d’ambiance poétique. Parallèlement, Méliès fonde en 1891 l’Académie de Prestidigitation, qui changera plusieurs fois de nom, et qui contribuera à donner un véritable statut à la profession .
Remerciez-moi, je vous évite la ruine, car cet appareil, simple curiosité scientifique, n’a aucun avenir commercial ! lui aurait dit l’un des frères Lumière, ou leur père (les versions divergent), lors de la première projection du Cinématographe, le 28 décembre 1895, à l’Hôtel Scribe, 14 boulevard des Capucines, à Paris. Désirant racheter le brevet de l’invention, Méliès essuie un refus poli, mais ferme. Comprenant quel est le formidable potentiel de l’outil, il achète donc le procédé de l’Isolatographe des Frères Isola (inhumés au cimetière des Batignolles) et le projecteur Theatograph commercialisé par son ami londonien, l’opticien et cinéaste Robert William Paul (1869-1943), avant de fonder sa propre société de production, la Star Films. Le 5 février 1896, à trente-quatre ans, Méliès diffuse ainsi ses propres œuvres, très inspirées par celles des Frères Lumière, dans son propre théâtre. Une seconde vie commence.
L’homme n’a plus seulement envie de filmer le réel, des scènes de rue, mais invente des scénarios, des histoires courtes. Il découvre également le procédé du collage, ancêtre du montage moderne, notamment dans Escamotage d’une dame au théâtre Robert-Houdin, en 1896. Ayant fondé le premier studio de cinéma français dans sa propriété montreuilloise, Méliès filme sa propre équipe théâtrale, des gens trouvés dans la rue, des danseuses devant des décors peints, et bâtit un atelier spécial pour colorier ses images. Passant fréquemment de l’autre côté de la caméra, Méliès devient ainsi une sorte d’athlète complet, tour à tour réalisateur, producteur, scénariste, machiniste et décorateur. Il va jusqu’à réinventer sur pellicule les actualités auxquelles il n’a pu assister, avec le Sacre du roi Édouard VII notamment . Pas moins de six-cents petits « voyages à travers l’impossible » sont ainsi tournés entre 1896 et 1914, autant de petits sketchs poétiques, étonnants, de quelques minutes, généralement projetés dans des foires.
On retient aujourd’hui de cette période essentiellement L’Affaire Dreyfus, Barbe bleue et surtout l’incroyable Voyage dans la Lune. Tourné en 1902 et devenu un classique, Remportant un franc succès, d’une durée de seize minutes (ce qui, pour l’époque, reste exceptionnel), décrivant une merveilleuse aventure dans l’espace, le court-métrage est salué outre-Atlantique. Très admiratifs, les Américains n’hésitent toutefois pas à pirater les bobines, au point que la Star Films ouvre une succursale à New-York, dirigée par Gaston Méliès, frère de Georges, afin de contrôler la diffusion. Ce dernier n’hésite pas à rédiger un article dans la presse, menaçant de poursuivre tous les contrefacteurs. Hélas rien n’y fait. En ce qui me concerne, ne croyez pas que je me considère rabaissé en m’entendant traité dédaigneusement d’artiste, car si vous, commerçants (et rien d’autres, donc incapables de produire des vues de composition), vous n’aviez pas des artistes pour les faire, je me demande ce que vous pourriez vendre, déclare Méliès à l’époque. Les mots sont magnifiques, mais cruellement révélateurs : ne possédant pas le sens des affaires, le cinéaste perd ses procès face au géant Edison, qui profite d’une histoire de brevet, obtenu sur le sol américain, pour exploiter en toute tranquillité le Voyage dans la Lune, et le manque à gagner est important. Les difficultés commencent : ne parvenant pas à rivaliser avec les grosses sociétés de production, Méliès perd le contrôle éditorial sur ses œuvres au profit de Pathé, qui devient dès 1911 distributeur officiel de Star Films. La femme de l’artiste décède deux ans plus tard. Devenu un simple cinéma, le théâtre Robert-Houdin doit fermer lors de l’entrée en guerre, en 1914, sur ordre préfectoral. Placé dans une situation financière extrêmement critique, Méliès monte, avec l’aide de sa famille, un théâtre, puis un cabaret d’opérette, dans sa propriété de Montreuil. L’aventure dure huit ans, de 1915 à 1923, avant qu’un créancier ne se présente. Pathé rachète la demeure, et tous les films disparaissent, vendus à des forains, ou détruits par Méliès, dans un acte de désespoir. On brûle les bobines pour en extraire l’argent, ou pour en faire du celluloïd, destiné à la confection de talonnettes, pour les Poilus. Ironie de l’Histoire : nous connaissons aujourd’hui les films de Méliès grâce aux copies piratées et aux contrefaçons yankees.
La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. À Montreuil, le studio de Méliès a été démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit, déclare mélancoliquement Maurice Pialat dans L’Amour existe, longue prose filmique autour de la banlieue parisienne. Ruiné, amer, Méliès épouse Jeanne d’Alcy (de son vrai nom Charlotte Faës), en 1925. Ensemble, le couple tient une boutique de confiseries et de jouets, gare Montparnasse, tout en recevant des chèques de Bernard Nathan . En 1929, le journaliste Léon Druhot le retrouve et le fait sortir de l’oubli. En 1932, Méliès et son épouse sont accueillis au château d’Orly, maison de retraite de la Mutuelle du cinéma. L’artiste meurt du cancer le 21 janvier 1938, à l’âge de soixante-seize ans. Il repose désormais avec sa femme dans la division 64, dans une tombe blanche portant la mention professionnelle « créateur du spectacle cinématographique », sous un buste signé Gavinelli. Située dans la division 64, non loin du mur de clôture Ouest du cimetière, régulièrement fleurie et ornée de vieilles pellicules, la sépulture figure sur le plan fourni à l’accueil.
Alchimiste de la lumière, pour reprendre les termes de Chaplin, Méliès aura donné son nom à plusieurs rues, à plusieurs établissements et à plusieurs cinémas (à Montreuil et à Toulouse notamment), fait l’objet de nombreux hommages et expositions, et inspiré le groupe électro Air . En leur temps, les surréalistes eux-mêmes ont contribué à découvrir, ou plutôt à redécouvrir, le travail de l’artiste. Fasciné, le réalisateur allemand Hans Richter (1888-1976), a ainsi grandement contribué à sortir Méliès de l’ombre. En février 1937 on projette à nouveau des films de Méliès dans diverses salles. Il est de plus en plus apprécié par la « nouvelle vague » d’alors et par les jeunes poètes. Le Festival est placé sous la présidence d’Edmond Jaloux et se tient à la brasserie Lux, rue de Rennes, près de la gare Montparnasse. Là, sur un papier à en-tête de la Brasserie, le dessinateur Gea Augsbourg brosse un croquis de Méliès, chapeau sur la tête. La feuille est bientôt couverte de signatures : André Breton, Paul Éluard, Maurice Fombeure, Louis Aragon… cet hommage spontané cause une grande joie à grand-père : se voir reconnu comme l’un des leurs par les surréalistes, quelle surprise à soixante-seize ans ! témoigne ainsi Madeleine Malthête-Méliès, dans le livre consacré à son père . De fait, l’univers onirique, décalé, expérimental, du magicien, ne pouvait que fasciner ces jeunes esprits enthousiastes, tournés vers le rêve, l’imaginaire. Bien que n’ayant évidemment jamais participé au mouvement, Méliès semble, indirectement, l’annoncer, et Breton évoque d’ailleurs son cinéma primitif dans une conférence prononcée le 2 mai 1938 à Mexico, quelques jours après la disparition de l’intéressé.

MÉMOIRE DES POÈTES XV: ALAIN JOUFFROY (1928-2015), Cimetière du Père-Lachaise, division 49. (article publié dans « Diérèse » 70, printemps-été 2017)

 

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   Né à Paris, non loin du parc Montsouris, le 20 décembre 1928, Alain Jouffroy assiste, lors d’un voyage en Espagne en 1936, à la violence de la guerre civile, épisode qui le marquera fortement. Ayant commencé, très jeune, à écrire et à peindre, il croise par hasard André Breton en 1946 dans un hôtel finistérien d’Huelgoat, et devient membre du mouvement surréaliste. Il y fréquente notamment Victor Brauner (enterré au cimetière Montmartre), Stanislas Rodanski, Sarane Alexandrian (incinéré, et présent dans le columbarium, division 87), ainsi que Claude Tarnaud. Exclu deux ans plus tard, A. Jouffroy, qui a également côtoyé Henri Michaux et Francis Picabia, théorise la notion « d’individualisme idéologique », avant de se faire connaître en tant que critique, notamment à travers les revues L’œil et Arts, et d’épouser Manina (1918-2010), artiste vénitienne dont l’influence le marque fortement. Ayant rencontré notamment Marcel Duchamp, Daniel Pomereulle, Roberto Matta, Jouffroy refuse tout sectarisme politique, et, en compagnie de Jean-Jacques Lebel, introduit le pop art, ainsi que la Beat Generation, dans l’Hexagone, tout en se réconciliant avec Breton, jusqu’à produire la première anthologie de poésie surréaliste dans la collection NRF/Poésie Gallimard
L’homme, qui s’est remarié à Laetitia Ney d’Elchingen, descendante du poète franco-allemand Heinrich Heine (inhumé, comme V. Brauner, au cimetière Montmartre) participe activement à mai 68, déploie une intense activité de critique artistique, tout en « révélant » Michel Bulteau et Mathieu Messagier, auteur du célèbre Manifeste électrique aux paupières de jupe, et en fondant les Éditions étrangères, avec Christian Bourgois. La période est extrêmement féconde : Jouffroy publie des essais, comme Les Pré-voyants, (1974), mais aussi les aussi des poèmes, des manifestes politiques, et un intéressant roman autobiographique, avec Le roman vécu, paru en 1978. Il dirige parallèlement la revue XXème siècle, de 1974 à 1981.
Une nouvelle rupture créatrice se produit, après la séparation d’avec sa troisième femme, l’actrice Adriana Bodgan. Au début des années 80, Jouffroy s’intéresse effectivement à la civilisation d’Extrême-Orient, et, devenu conseiller culturel à l’ambassade de France à Tokyo, entre 1983 et 1985, organise les premiers sommets culturels franco-japonais, tout en se passionnant pour le bouddhisme zen. Il épouse la designer Fusako Hasae, puis, de retour en France, créée le Club, sorte de société informelle regroupant artistes et auteurs, en collaboration avec le philosophe Félix Guattari. Il y fait connaissance avec le peintre Christian Bouillé, et entame dès lors une œuvre plastique importante, les fameux Posages, aux confins du collage, et du montage. Influencé à la fois par Nietzsche, Rimbaud, et l’art nippon, auteur d’une centaine de livres tous extrêmement divers, Alain Jouffroy nous a quitté le 20 décembre 2015, et repose désormais sous une tombe fort sobre de la 49ème division. Mais laissons la parole au créateur, à travers ces quelques vers d’amour, intitulés « À toi », et dédiés à la plasticienne Manina, évoquée plus haut .

À toi la stupeur immobile de ma joie
Mon sourire de marbre blanc
Mon regard lavé dans la source du sous-bois
À toi mes mains de ville ouverte
À toi mes genoux d’écureuils
À toi ma voix la plus lointaine
À toi tout ce qui tisse nuit et jour à travers moi
À toi la lagune où nous nous sommes connus
À toi les revenants du soleil
À toi ces palais de lilas dans nos yeux
À toi tout ce qui est tout ce qui change
À toi
L’explosion de la perle au cœur de l’oiseau noir
Venise, 1954-1956

NB: Alain Jouffroy (1929-2015) : La tombe se situe donc dans la 49ème division, 2 lignes de tombes face à la 50ème division et 15 lignes face à la 45ème division.

MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89.

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

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   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

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   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

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La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

LE (VIEUX) PÈRE-LACHAISE

  J’ai beaucoup parlé de cimetières, de tombes d’auteurs, sur le blog et à travers plusieurs publications imprimées. Adhérent de l’APPL (Association des Amis et Passionnés du Père-Lachaise), habitant le XXème arrondissement, je me balade souvent dans les allées du célèbre lieu, à la recherche d’écrivains oubliés, de personnages singuliers. Dans la prochaine livraison de Diérèse, j’évoquerai directement l’histoire de la nécropole (l’article sera reproduit ici même en avril), du Mont-Louis à l’actuel lieu touristique. En attendant je partage avec vous quelques magnifiques lithographies signées Pierre Rousseau et Émile Lassalle, tirées du livre de Joseph Marty, Les principaux monuments funéraires de Père-Lachaise, de Montmartre, du Mont-Parnasse et autres cimetières de Paris, publié à Paris en 1839, chez Amédé Bedelet, imprimeur. Je reproduis également les légendes de l’ouvrage sous les images.

père lachaise vue générale

« Vue de la porte d’entrée du Père Lachaise ». Le cimetière était encore situé dans le village de Charonne, aujourd’hui « intégré » à Paris.

père lachaise

LE BARON DE BEAUJOUR.


Beaujour (Louis-Félix de), pair de France, naquit à Callas, en Provence, le 28 décembre 1765.

Entré fort jeune dans la diplomatie, il fut, pendant plusieurs années, consul-général en Suède et en Grèce. Après le 18 brumaire (9 novembre 1799), il fut appelé au Tribunat et s’y distingua constamment par la sagesse de ses principes.

En 1804, nommé consul-général et chargé d’affaires aux États-Unis, il y composa, dans ses moments de loisir, un excellent ouvrage publié en 1814 sous le modeste titre de : Aperçu des États-Unis au commencement du dix-neuvième siècle, in-8°. Ce livre donne les notions les plus exactes sur ce pays et sur ses habitants.

Rentré dans sa patrie, Beaujour fut nommé, en 1816, consul-général à Smyrne, et, en 1817, inspecteur-général de tous les établissements français dans le Levant.

En 1818, le titre de baron lui fut accordé en récompense de trente années toutes dévouées au bien public.

Il a en outre publié, en 1801 et 1802, deux opuscules politiques in-8°, le Traité de Lunéville et le Traité d’Amiens ; Tableau du commerce de la Grèce, formé d’après une année moyenne, depuis 1787 jusqu’en 1797, Paris, 1800, deux vol. in-8°. Cet ouvrage a été traduit en anglais, ainsi que son Aperçu des États-Unis.

M. de Beaujour s’est occupé, depuis plusieurs années, d’un travail très-important sur la géographie de la partie de l’Asie que ses missions diplomatiques l’ont mis à même de parcourir et d’étudier avec soin.

Il est décédé le 1er juillet 1836 et a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

Le monument de M. Beaujour, qui est un des plus élevés du cimetière, offre par sa solidité un grand luxe de construction : sa forme est pyramidale, élevée en cône et couronnée d’une coupole à jour qui est dorée. L’intérieur du monument n’est pas moins remarquable : il est décoré d’une Peinture dont le fond est ponceau ; des filets jaunes d’or figurent des panneaux dans lesquels sont inscrits les différents voyages de M. Beaujour et les diverses missions diplomatiques qu’il a remplies. Vis-à-vis la porte d’entrée est le portrait du défunt peint à fresque.

À l’extérieur du monument, on lit sur la façade principale :

Félix BEAUJOUR
Né à Callas, en Provence, le 28 décembre 1765,
Mort à Paris, le 1er juillet 1836.

Ce monument a été construit sur les dessins et sous la direction de M. Cendrier, architecte.

Père Lachaise Denon

Le baron Denon (Dominique-Vivant) naquit à Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire), en 1747, d’une famille noble.

Il était destiné à la magistrature, et ses parens l’avaient envoyé à Paris pour faire son droit. L’étude des lois lui parut trop sérieuse. Les arts le réclamaient ; il s’y livra tout entier : la littérature légère, qu’il cultiva en même temps, lui procura de nombreux succès dans la société ; une conversation qu’il eut avec Louis XV, lui valut la place de conservateur d’un musée particulier de pierres gravées et de médailles que le Roi s’était formé.

Quelque temps après, Denon demanda au Roi d’être employé dans la diplomatie, et fut nommé gentilhomme d’ambassade à Saint-Pétersbourg. Paul Ier, alors grand-duc, affectionnait les Français, mais principalement ceux qui possédaient quelque talent ; il s’établit une espèce d’intimité entre le grand-duc et Denon, dont l’impératrice Catherine II conçut quelqu’ombrage ; des tracasseries en furent la suite. Alors Denon demanda et obtint de se rendre avec le même titre qu’il avait en Russie, auprès du comte de Vergennes, ambassadeur en Suède ; il l’accompagna quand celui-ci fut nommé à l’ambassade de Danemarck.

Lorsque M. de Vergennes revint en France prendre le portefeuille des affaires étrangères, il ramena le jeune Denon, il lui confia une mission importante en Suisse. De là, il passa à Naples avec le baron de Talleyrand, y resta sept ans, et, après le rappel de l’ambassadeur, y demeura comme chargé d’affaires.

La révolution commençait à s’annoncer : déjà des idées de liberté fermentaient dans plus d’une tête. Denon ne sut pas en garantir la sienne ; il encourut la disgrâce de la reine Marie-Caroline, qui demanda son rappel ; et la carrière diplomatique fut fermée pour lui.

Mais il avait mis à profit son séjour en Italie : il s’y était perfectionné dans le dessin ; il s’y était formé un tact sûr, un goût exquis. On peut dire que c’est à lui que le Voyage pittoresque de Naples et de Sicile dut la plus grande partie de son succès, puisque c’est lui qui dirigea dans le choix des matériaux les dessinateurs que l’auteur (l’abbé de Saint-Non) employait pour ce travail important.

De retour en France, Denon fut reçu à l’Académie de Peinture, section de la Gravure ; il passa encore quelque temps à Paris, puis se rendit à Venise, où, pendant cinq ans, il étudia avec la plus grande assiduité les chefs-d’œuvre de l’école vénitienne. Forcé comme Français de quitter le territoire de cette république, il se rend à Florence ; mais la même proscription le contraint d’en sortir. Il se réfugie en Suisse, où il ne peut rester, la république française ayant défendu au gouvernement helvétique de donner asile aux émigrés. Pendant son séjour à Venise, il avait été porté sur la liste, et ses biens avaient été confisqués.

Proscrit en France, proscrit chez l’étranger, Denon, au péril de sa vie, se hasarde à revenir à Paris ; il est accueilli par David, dont la puissante égide le protège comme membre de l’Académie de Peinture.

Des jours plus sereins commencent à luire ; la société se reconstitue sur de nouvelles bases. Denon y reparaît avec tous les avantages qui l’avaient fait distinguer plusieurs années avant ; il est accueilli, et cette bienveillance, si justement acquise, devient pour lui la source d’une nouvelle fortune. Il accompagna Bonaparte en Égypte ; embarqué comme artiste, il se battit comme soldat dans le voyage de la Haute-Égypte qu’il fit avec le général Desaix. C’est dans cette expédition qu’il dessina ces monumens qui, depuis quatre mille ans, défient les ravages du temps, Riche de toutes ces vues, à son retour en France, il publia son Voyage dans la Basse et Haute-Égypte, pendant la campagne du général Bonaparte.

Napoléon, devenu consul, le nomma directeur-général des Musées et de la monnaie des Médailles ; c’est sous sa direction que fut érigée la colonne triomphale de la place Vendôme. Il fut conservé dans ces deux places en i8i4 ; niais il les perdit en i8i5.

Denon avait été nommé par l’Empereur membre de l’Institut, baron de l’empire et officier de la Légion-d’Honneur ; en 1816, il fut nommé membre de l’Académie des Beaux-Arts, première section (peinture).

Le monument de Denon est du nombre de ceux qui n’ont aucun aspect funèbre ; il n’a de remarquable que sa statue en bronze, qui est d’une parfaite ressemblance, placée sur un piédestal en pierre de Volvic. Il est représenté assis sur un socle, tenant de la main droite un crayon, et de la gauche des tablettes. Sur le piédestal sont gravés ces mots :

VIVANT DENON,
n. en 1747 — m. en l825.
N.B.: Notons que Vivant Denon est également l’auteur d’une unique longue nouvelle, Point de lendemain, évoquée par Milan Kundera dans La lenteur.

PARUTION D’ARTICLE

laune

   Je signale à mes aimables lecteurs la parution d’un dossier consacré aux tombes connues du Père-Lachaise (Ted Lapidus, Champollion, Piaf, etc.), coécrit par votre serviteur et par Madame Chantal Bizot dans le numéro de février de L’ami du 20ème, journal d’information locale, vendu dans les kiosques de l’arrondissement, et un peu au-delà.

Site web du journal.

MEMOIRE DES POETES XII, LARS BO (1924-1999), division 87 du Père-Lachaise (columbarium)

Photo de Christopher Lancaster, tous droits réservés.

Photo de Christopher Lancaster, tous droits réservés.

DIVISION 87 :
Situé au sommet de la colline, dans la partie Est (non loin de la porte Gambetta), le crématorium et le columbarium occupent toute la surface de la quatre-vingt septième division, soit environ 4900 mètres carrés. En 1883, le conseil municipal de Paris en confie la conception à l’architecte Jean-Camille Formigé (1845-1926). Les travaux durent plus de vingt ans, et le lieu est d’abord dédié à l’élimination des déchets provenant des hôpitaux. Il faut encore attendre la loi du 15 novembre 1887 pour que la crémation humaine soit autorisée, et le 30 janvier 1889 pour qu’un corps soit officiellement incinéré, ce qui est une première en France. Longtemps marginale, cette pratique n’est tolérée par l’église catholique qu’en 1969, et, avant cette date, relève généralement du choix idéologique. Militants de gauche, syndicalistes, anarchistes, libres penseurs et francs-maçons optent ainsi pour la crémation par anticléricalisme. Plus tragique peut être, les premières victimes du sida, tels les intellectuels Jean-Paul Aron (1925-1988), Guy Hocquenghem (1946-1988), préfèrent qu’on brûle leur dépouille, pour, pensent-ils, éliminer toute trace du virus. Notons également la forte représentation de personnes d’origine étrangère, présence qui peut être diversement appréciée. Avec cinq fours, le crématorium réalise aujourd’hui près de 5000 crémations sur demande des familles par an, et 2500 crémations administratives par an, contre seulement 49 en 1889. C’est dire si les mentalités ont changé. Par-delà l’évolution des mœurs et le phénomène de déchristianisation, le choix de la crémation, nettement moins onéreuse que l’inhumation, repose aussi sur des motifs d’ordre financier.
Actuellement, les cendres des défunts sont bien souvent remises à leurs proches, ou dispersées dans la 77ème section, sur la pelouse ombragée du jardin cinéraire. Nombre de personnes choisissent toutefois de reposer dans le columbarium. Construit suite à une délibération du Conseil municipal, en 1890, le premier columbarium, placé le long du mur d’enceinte du cimetière, ne compte au départ que 300 cases environ. Développé sur quatre faces, autour du crématorium, pour reprendre les termes de Formigé, le nouveau columbarium regroupe ensuite 600 cases en 1893, 850 en 1895, et enfin 40800 environ, réparties sur plusieurs niveaux : deux en sous-sol, et deux à l’extérieur. L’ensemble crématorium et columbarium se compose ainsi maintenant de quatre ailes, entourant une chapelle de goût néo-byzantin, constituée de bandes horizontales en pierre blanches et noires, disposées de manière successive pour former un édifice bicolore, surmonté d’un vaste dôme de gré et de brique, orné des vitraux de Carl Mauméjean (1888-1957), flanqué de trois petites demi-coupoles et de deux grosses cheminées. Le sculpteur franco-polonais Paul Landowski (1875-1961), auteur du célèbre Christ monumental de Rio de Janeiro, a lui réalisé, entre 1943 et 1954, Le retour éternel, magnifique bas-relief d’une des cinq pièces souterraines destinées aux familles. Le lieu est inscrit aux monuments historiques depuis le 17 janvier 1995.

Lars Bo en compagnie de ses parents. Tous droits réservés.

Lars Bo en compagnie de ses parents. Tous droits réservés.

LARS BO, (case numéro 18581) :
Né le 29 mai 1924 à Kolding, dans le Jutland, d’un père architecte et aquarelliste amateur, Lars Bo étudie d’abord à l’université des Arts appliqués de Copenhague, puis auprès du peintre figuratif Peter Rostrup Bøyesen (1882-1952), au Statens Museum for Kunst , avant d’intégrer l’École danoise de design, de 1941 à 1943. Ses dessins paraissent alors dans la presse. Résistant, Lars Bo gagne Odense, sur l’île Fionie, puis, après la guerre, voyage en Europe, pour finalement s’installer à Paris, dès 1947. Il y apprend la gravure auprès d’Albert Flocon (de son vrai nom Albert Mentzel, 1909-1994) et de Johnny Friedlaender (1912-1992), tous deux Allemands et antinazis à l’Atelier de l’Ermitage, et parfait sa formation à l’Atelier 17, créé par Stanley William Hayter (1901-1988). Ayant exposé en Suède et dans son pays natal, Lars Bo se lance dans une carrière d’illustrateur, en 1952, tout en collaborant, un temps, au journal Le Monde. Il connaît alors un très vif succès, et ses images accompagnent des auteurs très variés, tels Voltaire, Nerval, Robert Giraud (1921-1997), Boris Vian (1929-1959), ou encore son compatriote Hans Christian Andersen. Également écrivain, il publie le roman fantastique, toujours inédit en français, Det vidunderlige hus i Paris (La merveilleuse maison de Paris), en 1954, ainsi que deux livres pour enfants : Sous les yeux de l’Afrique, carnet de chasse et L’Oiseau de Lune. En 1969, il retourne à Copenhague et réalise les décors du Lac des Cygnes sur une chorégraphie de Flemming Flindt, pour le théâtre national. Reconnue aux États-Unis, dans toute l’Europe et au Japon, son œuvre, qui compte plus de 400 gravures, est très proche, par ses thématiques, par le primat de l’imaginaire, du surréalisme. Lars Bo nous a quittés le 21 octobre 1999.

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