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MÉMOIRE DES POÈTES XXIV: SARANE ALEXANDRIAN (1927-2009) ET MADELEINE NOVARINA (1923-1991), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 87, COLUMBARIUM, case 40048 (article à paraître dans « Diérèse » 73, été 2018)

DIVISION 87 (pour la description de l’ensemble crématorium-columbarium, nous renvoyons le lecteur à notre article autour de Max Ernst)

Notre article sur Max Ernst (cliquer sur le lien)

Sarane Alexandrian (1927-2009) et Madeleine Novarina (1923-1991) -case 40048-

Alexandrian 1

Photographie de Pierre-Yves Beaudouin

   Surnommé « Sarane » par sa nourrice indienne, Lucien Alexandrian est né à Bagdad le 15 juin 1927 d’une mère française et d’un père arménien, stomatologue du roi Fayçal Ibn Hussein. Maîtrisant à la foi l’arabe, l’arménien, le turc et le français, l’enfant arrive très jeune à Paris, chez sa grand-mère, pour soigner une poliomyélite. Là, il suit les cours du lycée Condorcet mais termine sa scolarité à Limoges, avant de rejoindre le maquis. Engagé dans la Résistance, il rencontre l’exubérant dadaïste autrichien Raoul Hausmann (1886-1971). Très proche d’André Breton dès son retour à Paris, Sarane Alexandrian, qui obtient son baccalauréat en philosophie en 1946, suit des études d’art à l’école du Louvre, et se voit confier le secrétariat de la revue Cause, en compagnie de l’Égyptien Georges Henein (1914-1973), et d’Henri Pastoureau (1912-1996, père du médiéviste Michel Pastoureau). Tous trois sont chargés de répondre aux demandes d’adhésion de surréalistes venus du monde entier, puisque le mouvement s’est internationalisé. En 1948, après avoir quitté le groupe suite à l’exclusion de Roberto Matta, S. Alexandrian cofonde Néon, périodique qui connaît cinq numéros, et qui se veut le manifeste du « Contre-groupe H ». En rupture avec l’orthodoxie de Breton, cette nouvelle tendance associe essentiellement la jeune garde, avec notamment Claude Tarnaud, Stanislas Rodanski, Alain Jouffroy (1927-2013, inhumé dans la division 49 et précédemment évoqué Notre article sur Alain Jouffroy (cliquer sur le lien)), Jindrich Heisler (inhumé au cimetière de Pantin. Sa tombe a disparu), ou encore Jean-Dominique Rey. Citons également Madeleine Novarina, que Sarane Alexandrian épouse en juillet 1959, et qui restera à ses côtés jusque dans la tombe. Désirant se détacher de l’abstraction, pour en revenir au sensible, le contre-groupe H puise essentiellement son inspiration dans le vécu. En outre S. Alexandrian dissocie nettement poésie et politique, et se défie notamment de l’engagement très fort du groupe surréaliste belge auprès du parti communiste : La révolution poétique et la révolution politique n’ont rien à faire ensemble. Elles n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes moyens, elles n’intéressent pas le même public et ne mobilisent pas les mêmes acteurs. La première est supérieure à l’autre, intellectuellement, et ne saurait sans déchoir se mettre sous sa dépendance déclare-t-il ainsi dans Le Spectre du langage (manuscrit demeuré inédit), ou encore Ce ne sont pas aux poètes de s’engager dans la politique, ce sont aux politiciens de s’engager dans la poésie. Poursuivant sensiblement le même objectif, le groupe « Infini » lui succède de 1949 à 1966. Le « grand Cri-Chant du rêve », comme le surnomme Victor Brauner (1902-1966, inhumé au cimetière de Montmartre), ne remettra cependant jamais en cause son amitié et son admiration pour Breton, auquel il consacre d’ailleurs un ouvrage brillant, André Breton par lui-même (éditions du Seuil, 1971): Auprès de lui, on apprenait le savoir-vivre des poètes, dont l’article essentiel est un savoir-aimer… On l’admirait pour la dignité de son comportement d’écrivain, ne songeant ni aux prix, ni aux décorations, ni aux académies.

 

alexandrian

Sarane Alexandrian

   Lecteur acharné, travailleur infatigable, esprit toujours curieux, Sarane Alexandrian poursuit une œuvre abondante, diversifiée, tant dans le champ théorique que dans le champ littéraire pur. Outre sa célèbre trilogie consacrée aux pouvoirs de l’imagination et de l’intuition (Le Surréalisme et le rêve, Le Socialisme romantique et L’Histoire de la philosophie occulte), l’auteur, qui signe de nombreux articles dans L’Oeil ou L’Express, publie de nombreux contes, petits bijoux hypnotiques, oniriques, dont certains ont été regroupés par Paul Sanda, dans L’impossible est un jeu (éditions Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2012). Citons notamment « L’enlèvement de la Joconde », où les protagonistes masculins du Louvre (le Condottiere, mais aussi les esclaves de Michel-Ange), sortent de leurs cadres, descendent de leur piédestal, pour devenir réels, une fois la nuit tombée, et tenter de ravir la belle Monna Lisa. Illustré par Jacques Hérold (1910-1987, inhumé au cimetière de Montparnasse), S. Alexandrian atteint probablement le sommet de son art romanesque à travers Les Terres fortunées du songe, une de ses aventures mentales (sic), monument de prose surréaliste, inclassable, mêlant poésie et narration, paru en 1980. Érotologue invétéré, il publie en outre nombre d’essais autour de la magie sexuelle, tel l’Histoire de la littérature érotique (Seghers, 1983), ou Le Doctrinal des jouissances amoureuses (Filipacchi, 1997). Enfin on lui doit de nombreuses monographies d’artistes, parmi lesquels bien des surréalistes, tel Jacques Hérold, cité plus haut, mais aussi Salvador Dali, les Allemands Hans Bellmer (cf. notre article sur Hans Bellmer (cliquer sur le lien)) Max Ernst (cf. le lien sur notre notice plus haut), dont nous avons parlé dans Diérèse, Jean Hélion ou encore sa propre épouse, Madeleine Novarina. Dernier volume paru, Les Peintres surréalistes (Hanna Graham, New-York-Paris, 2009) semble couronner ces années de réflexion, faire la synthèse. Influencé par des maîtres aussi différents que l’humaniste Cornélius Agrippa, André Breton, Aleister Crowley, ou Charles Fourier (1772-1837, inhumé au cimetière de Montmartre), Sarane Alexandrian aura joué un rôle phare dans l’évolution de la pensée surréaliste, notamment à travers Supérieur inconnu, revue d’avant-garde qui compte trente numéros, parus entre 1995 et 2011. Parmi les contributeurs, citons notamment Christophe Dauphin, qui a entre autres consacré une magnifique biographie à l’intéressé : Sarane Alexandrian ou le défi de l’imaginaire (L’Âge d’homme, Paris, 2006). Mort à Ivry, comme Antonin Artaud, le 11 septembre 2011, des suites d’une leucémie, Sarane Alexandrian lègue ses biens à la Société des Gens de Lettres en souhaitant que celle-ci encourage la création en aidant financièrement un auteur, le directeur d’une troupe de théâtre ou l’animateur d’une revue particulièrement méritant. D’un montant de 10 000 euros, la bourse Sarane Alexandrian a donc été fondée en ce sens.

 

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Dans L’aventure en soi (Mercure de France, 1990), récit autobiographique, Sarane Alexandrian mentionne longuement la femme de sa vie, prématurément décédée en 1991, à l’âge de soixante-sept ans. Tante de l’écrivain Valère Novarina, sœur de l’architecte Maurice Novarina, Madeleine Novarina naît le 28 novembre 1923 à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, au sein d’une fratrie de neuf enfants, et grandit au 2 place des Arts. Entrepreneur en bâtiment, son père, Joseph, refuse de la laisser intégrer l’école des Beaux-Arts. C’est donc auprès de son cousin, le peintre Constant Rey-Millet (1905-1959), qui lui-même admire ses gouaches fantastiques, que Madeleine effectue son apprentissage. Ayant pris une part active à la Résistance, elle est arrêtée avec sa sœur en juillet 1943, et interrogée par la Gestapo. L’officier SS, qui qualifie alors sa création « d’art dégénéré », décide de la faire déporter au camp de concentration de Ravensbrück. La jeune artiste est sauvée in extremis par son amant, l’avocat Marcel Cinquin, sous réserve qu’elle quitte Lyon définitivement. Arrivée à Paris, elle se lie d’amitié avec Victor Brauner dès mars 1946, et expose au premier Salon des Surindépendants. Là, Breton la remarque, et l’invite à participer aux réunions du groupe, le lundi au Café de la Place Blanche et le jeudi aux Deux-Magots, à Saint-Germain-des-Prés. En 1950, âgée de vingt-sept ans, elle fait un mariage malheureux avec un architecte de l’atelier Zavaroni, et peint alors une série de toiles sadomasochistes qu’elle détruira ultérieurement. Appréciée par Hans Bellmer, Benjamin Péret puis par Max Ernst, Dorothea Tanning, Yves Tanguy et Key Sage, elle fait la connaissance de Sarane Alexandrian en novembre 1954. Ils se marient fin juillet 1959.
Ayant obtenu une commande grâce à son frère Maurice, qui travaille alors pour les bâtiments civils, Madeleine Novarina réalise d’abord une mosaïque dans un immeuble d’Auguste Perret, au 52 rue Raynouard, derrière la maison de Balzac, puis seize vitraux en un style résolument moderne pour les églises de Vieugy et Marignier, en Haute-Savoie. D’autres commandes affluent, notamment pour les vitraux de l’église Notre-Dame-de-la-Paix à Villeparisis, en Seine-et-Marne, de la basilique Saint-François-de-Sales à Thonon-les-Bains et de la chapelle funéraire de l’église Saint-Maurice, à Annecy. Une rupture se produit alors, à travers les Patchworks, où se mêlent calligraphie, figuration et abstraction, à travers des scènes imaginaires surprenantes, avec diverses créatures apparaissant sur fond géométrique.
Ce travail se poursuit jusqu’en 1971. À l’été 1972, très affaiblie par une tumeur maligne, Madeleine Novarina doit mettre entre parenthèses ses grandes réalisations pour ne plus réaliser que des dessins automatiques à l’encre de chine, sortes de paysages intérieurs, pour reprendre les termes de son époux. C’est la troisième période de son art, plus intimiste, après les gouaches surréalistes de sa jeunesse, puis les travaux monumentaux. La maladie évolue lentement. Tombée dans le coma le 2 novembre 1991, Madeleine Novarina meurt prématurément deux jours plus tard. Pour finir, citons ces quelques vers, qui rappellent furieusement Henri Michaux:

Encore la corvée du ménage

Je tambouillonne

Tu m’écirages

Elle vaissellise

Nous surrécurons

Vous empailledeferisez

Ils mirauzenzimisent

 

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« Amoureuse arrivant sur un pas de danse », Madeleine Novarina, 1965.

Un site sur Sarane Alexandrian

Un site sur Madeleine Novarina (cliquer sur le lien)

 

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« MES PÈRES SOUS LES DRAPS VERTS », ANDRÉ CHABOT, éditions Galerie Koma, Mons, Maison de la culture de Tournai, La mémoire nécropolitaine, 2013. (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018)

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   Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée: ainsi se trouve caractérisée, en quatrième de couverture, et pour reprendre les mots de Boris Vian, ce singulier catalogue d’exposition. L’objet en paraît unique : s’inventant une généalogie, André Chabot imagine des ancêtres lointains, depuis la création de l’homme, dans la Genèse, point de départ de notre lignée fantaisiste (p. 4), jusqu’à un certain Émilian Chabot (1927-1968), obscur résistant. Toutes les époques de France, et une bonne partie des grandes civilisations humaines, meublent ce périple, puisque les ancêtres, fictifs, auraient été partout, à la fois au Golgotha, sur l’Atlantide, dans la Grèce antique, en Égypte (avec Chabothotep, né vers 1200 avant Jésus-Christ), sous les Mérovingiens ou encore sous la Révolution française et en compagnie de la Grande Armée. Chaque texte s’accompagnant d’une magnifique image en noir et blanc, représentant une sépulture, nous retrouvons plusieurs tombes du Père-Lachaise, notamment celle de Max Elskamp, ou encore celle de Géricault. Tout se passe comme si André Chabot, au hasard de ses pérégrinations, s’était recréé un passé mythique, une géographie magique pour reprendre les termes du critique Jean-Pierre Richard. Ce qu’il nomme lui-même « Chabotopolis », mais que nous pourrions appeler aussi « Chabotogonie », en usant d’un autre néologisme, ressemble fort à une Histoire universelle dans laquelle des Chabots tiendraient des rôles décisifs, mais oubliés, à l’image de toutes ces figures passées à la trappe des manuels scolaires, des récits officiels. Parfois tragique, parfois comique, toujours singulier, le destin de la lignée est évoqué dans un style à la fois souple et savant, imprégné de culture littéraire et historique : ainsi de ce Nicolas Chabot (1730-1794), pédagogue humaniste, précurseur de l’Éducation nouvelle, formé par les Lumières, et qui s’inspire à la fois de Rousseau, La Fontaine, Bayle ou Fontenelle. La biographie tourne parfois au loufoque, notamment quand André Chabot, le vrai, le créateur, parle de Théophraste Chabot (1499-1541), en ces termes: Rédiger la biographie d’un occultiste relève de la gageure, le chercheur se fondant lui-même dans les réalités suprasensibles, buts de ses recherches. On sait seulement de Théophraste, qu’avant de mourir, il avait systématiquement anéanti toute trace de ses travaux (p. 52). Car c’est bien l’esprit surréaliste qui court, tout au long de ce petit, et étrange, volume vert, à mi-chemin entre le livre d’art, le récit poétique et le recueil. Spécialiste des cimetières et de l’univers funéraire, photographe, plasticien, journaliste, concepteur de monuments funéraires et cinéraires pour reprendre ses propres termes, André Chabot sait habiller la mort avec un délicieux humour.

Site officiel d’André Chabot

MÉMOIRE DES POÈTES XXI: GUILLAUME APOLLINAIRE (1880-1918), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 86 (article paru dans « Diérèse » 71, hiver 2017)

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   Guillaume Apollinaire naît à Rome le 26 août 1880, d’une mère originaire de Lituanie (pays qui appartient alors à la Russie), issue de la noblesse polonaise, qui entretient alors une relation avec Francesco Flugi d’Aspermont, un lieutenant italien. Déclaré né de père inconnu et de mère voulant rester anonyme, le futur poète reçoit d’abord le nom de Dulcigny, avant d’être reconnu par Angelica Kostrowtizka, sous le nom de Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandroi Apollinare de Kostrowitzky. Son demi-frère, Alberto Eugenio Giovanni, naît en 1882. Installée en 1887 à Monaco, Angelica officie comme entraîneuse au casino, et se voit arrêtée, puis fichée par la police. Placé en pension au collège Saint Charles, dirigé par les frères maristes, puis au lycée Stanislas de Cannes, et enfin au lycée Masséna de Nice, Guillaume, pourtant bon élève échoue au baccalauréat. En 1899, on le retrouve en compagnie de son frère, à Stavelot, en Wallonie. Ce bref séjour de trois mois, qui s’achève le 16 octobre « à la cloche de bois » (dépourvu d’argent, les deux jeunes gens partent sans payer les frais d’hôtel), marque durablement l’imaginaire du jeune homme, qui évoquera la Belgique à travers plusieurs textes, jusqu’à emprunter certains termes au dialecte local. Arrivé à Paris en 1900, il fréquente les cercles littéraires et la bibliothèque Mazarine, mais, réduit à la précarité, se résout à passer un diplôme de sténographie, avant d’effectuer divers travaux alimentaires de secrétariat. Engagé comme nègre pour rédiger le roman feuilletonesque Que faire?, l’écrivain, qui n’a pas été payé, se venge en séduisant la jeune maîtresse du commanditaire, un avocat bohême du nom d’Henry Esnard.
Auteur d’un premier article publié par le journal satirique Tabarin, Apollinaire publie ses poèmes dans La Grande France, en septembre 1901, sous le nom de Wilhelm Kostrowitzky. Il réside alors en Allemagne, où il reste jusqu’en août 1902, pour officier en tant que précepteur auprès de la fille d’Élinor Hölterhoff, vicomtesse de Milhau, veuve d’un comte français. C’est là qu’il rencontre l’Anglaise Annie Playden, jeune gouvernante qui l’éconduit. Profondément amoureux, Apollinaire retournera voir deux fois Annie à Londres par la suite, avant que celle-ci ne parte pour les États-Unis en 1905. « La chanson du mal-aimé », ainsi que les neuf textes de « Rhénanes », témoignent de cette douloureuse expérience outre-Rhin.
Revenu à Paris, à la fois journaliste à L’Européen et employé de banque, il publie de nombreux contes et poèmes en revue, adoptant alors le pseudonyme d’Apollinaire, d’après son propre prénom, et en référence à Apollon, dieu grec de la poésie. En 1903, il créé également Le Festin d’Ésope, mensuel dont il est rédacteur en chef, et dans lequel on retrouve Alfred Jarry, ou encore André Salmon notamment. Ayant rencontré la peintre Marie Laurencin en 1907, il connaît sept ans durant une relation orageuse, chaotique, mais parvient peu à peu à vivre de sa plume, tout en fréquentant assidûment les cercles artistiques, pour côtoyer Pablo Picasso, André Derain, ou encore Le Douanier Rousseau, qui le représentera en compagnie de son amie. Il se fait alors un nom en tant que critique et conférencier, et contribue à théoriser le cubisme, mouvement radicalement nouveau. Apollinaire, qui vit alors rue Léonie à Paris, publie Les onze mille verges et Les exploits d’un jeune Dom Juan, deux œuvres érotiques signées de ses initiales, « G.A. ». En décembre 1909 paraît L’Enchanteur pourrissant, son premier livre « officiel », tiré à cent exemplaires par le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler (inhumé dans la 90ème division) et illustré des bois de Derain. Œuvre de jeunesse, ce recueil de contes fantastiques peuplés de personnages issus de la saga arthurienne, comme Merlin, Morgane ou la fée Viviane, ravira les surréalistes, qui en loueront les qualités d’invention. Il s’agit peut-être néanmoins, avant tout, d’un hommage aux légendes classiques de l’Occident, dans une relecture très personnelle, pour ne pas dire autobiographique, puisqu’Apollinaire y parle à la fois du mystère des origines et des pouvoirs secrets du poète, inspiré et menacé par la passion amoureuse. L’auteur, qui entre temps a déménagé à Auteuil, écrit dans le quotidien L’Intransigeant, et, en octobre 1910, rate de peu le prix Goncourt avec son recueil L’Hérésiarque et Cie, nouveau recueil de contes fantastiques. En mars 1911 paraissent son célèbre Bestiaire, orné des œuvres de Raoul Dufy, ainsi que Le Cortège d’Orphée. Parallèlement, il tient une chronique de la vie aléatoire pour Le Mercure de France.

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Tout bascule le 7 septembre 1911. Apollinaire, qui a accepté de conserver chez lui les statues phéniciennes qu’un ami a dérobées au Louvre , se trouve accusé de complicité dans le vol de la Joconde, et jeté en prison, à la Santé, pour cinq jours, expérience traumatisante qui lui inspire plusieurs poèmes magnifiques. Cela ne l’empêche pas de fonder la revue Les Soirées de Paris en 1912. Accompagné de ses amis André Billy et André Salmon notamment, Apollinaire y publie de nombreuses critiques d’art, articles et notes, et devient rédacteur en chef l’année suivante. Déprimé par sa rupture avec Marie Laurencin, qui ne supporte plus sa jalousie, l’homme n’en poursuit pas moins une activité frénétique, et publie, en français et en italien, L’Antitradition futuriste, hommage au mouvement transalpin initié par Antonio Marinetti. En 1913 sort son livre le plus célèbre, somme de ses meilleurs poèmes, d’abord publiés dans la presse, depuis 1898. Alcools, qui ne comporte volontairement pas de ponctuation, s’ouvre par « Zone », célébration de la ville moderne, qui rappelle notamment « Les Pâques à New-York » de son nouvel ami Blaise Cendrars. Apollinaire, qui est retourné vivre à Paris, écrit également un essai sur le cubisme, ainsi qu’un nouveau roman libertin, La Rome des Borgia, tout en s’enthousiasmant pour les toiles de Matisse et de son ami Douanier-Rousseau. Il se rend à Londres en compagnie de ses amis Francis Picabia (1879-1953, inhumé au cimetière Montmartre), puis à Berlin avec Robert Delaunay (1885-1941), pour admirer les toiles de Georges Braque.
La guerre éclate fin juillet 1914. Apollinaire, qui fréquente alors les cercles de Montparnasse en compagnie du caricaturiste André Rouveyre, et qui compose ses premiers calligrammes, tente de s’engager mais voit sa demande ajournée par le conseil de révision. Il part alors pour Nice, où sa seconde demande, déposée en décembre 1914, sera finalement acceptée. Peu après son arrivée, au cours d’un déjeuner au restaurant, il croise Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou (1881-1963, inhumée au cimetière de Passy), femme divorcée qui mène une vie libre chez sa belle-sœur, à la villa Baratier. Très épris, Apollinaire est d’abord éconduit, avant que Lou ne lui accorde ses faveurs. Tous deux vivent alors une relation torride, et Lou vient rejoindre le poète-soldat à Nîmes, où il fait ses classes, non sans lui révéler qu’elle aime un autre homme surnommé « Toutou ». Une magnifique correspondance, plus tard regroupée sous le titre de Lettres à Lou, naît de leur passion. De très beaux poèmes (d’abord publiés sous le titre Ombres de mon amour puis de Poèmes à Lou) naissent de cette passion charnelle. Vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussi tôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient, déclare ainsi Apollinaire dans une lettre du 28 septembre 1914. Cet amour total ne semble néanmoins pas totalement partagé. Toujours folle de « Toutou », Lou décide de rompre la veille du départ d’Apollinaire pour le front, en mars 1915. Les anciens amants demeurent amis. Citons ces quelques vers, d’une éblouissante beauté :

Nîmes, le 17 décembre 1914

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne
Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts
Mais près de moi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage
Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi
Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord
Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flancs sur qui ruent les étoiles

   Parti avec le 38ème régiment d’artillerie de campagne pour le front de Champagne le 4 avril 1915, Apollinaire, emporté par la fièvre patriotique, continue à écrire, malgré les difficultés de la vie militaire, et publie deux nouveaux romans érotiques. Il envoie aussi de nombreuses lettres à ses amis et à Lou, ainsi qu’à Yves Blanc, jeune poétesse montpelliéraine qui deviendra sa marraine de guerre , et à Madeleine Pagès (1892-1965) professeure de Lettres à Oran, rencontrée dans le train le 2 janvier, à laquelle il se fiancera. Nommé maréchal des logis après une formation, Apollinaire profite de sa première permission pour passer Noël en compagnie de Madeleine, en Algérie. Il obtient la nationalité française le 9 mars 1916, mais, huit jours plus tard, reçoit un éclat d’obus à la tête dans une tranchée près de Reims, alors qu’il lit le Mercure de France. Évacué à Paris, trépané le 9 mai, il entame une longue convalescence, et, très épuisé, rompt toute relation avec Madeleine Pagès, qui restera vieille fille. Fin octobre, la parution du Poète assassiné, ultime recueil de contes, sera suivie d’un mémorable banquet, organisé par des amis. Philippe Soupault et André Breton, qui considèrent Apollinaire comme un voyant considérable, voient en lui le précurseur de leur mouvement. C’est d’ailleurs Apollinaire lui-même qui invente le terme de « surréalisme » à travers Les mamelles de Tirésias, pièce étonnante, féministe et antimilitariste, censée se passer à Zanzibar, publiée en 1918 par les éditions Sic, et représentée une première fois le 24 juin 1917 sur une mise en scène de Pierre Albert-Birot (1876-1967), dans une ambiance particulièrement houleuse (Jacques Vaché, accompagné de Theodor Fraenkel, aurait menacé la salle avec un révolver. Le jeune Louis Aragon, de son côté, fait un compte-rendu extrêmement élogieux du texte). Déclaré inapte pour le front depuis mai, le poète, qui est affecté à la Censure par le Ministère de la Guerre, publie en 1918 un poème intitulé « La jolie rousse», dédié à Jacqueline Kolb, sa nouvelle compagne, épousée le 9 mai, tandis que sort le recueil Calligrammes, au Mercure de France. Promu lieutenant le 28 juillet, et travaillant cette fois au bureau de presse du Ministère des Colonies, il passe trois semaines avec Jacqueline dans le Morbihan, avant de rentrer dans la capitale, et de poursuivre un intense travail littéraire, et scénaristique. Affaibli par sa blessure, il décède toutefois à son domicile, 202 boulevard Saint-Germain, le 9 novembre 1918, vraisemblablement de la grippe espagnole. Détail troublant : dans la rue, tandis qu’il agonise, les Parisiens crient « À mort Guillaume ! », en référence au Kaiser Guillaume II, qui a abdiqué le même jour. Il est inhumé le 13 novembre, et déclaré « mort pour la France ».

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Apollinaire, par Jacques Cauda.

   En 1921, ses amis constituent alors un comité afin de réaliser un beau monument funéraire, et récoltent 30 450 francs suite à une vente d’œuvres d’art. Trois projets de pierre tombale, dont deux proposés par Picasso, sont abandonnés. C’est finalement le travail de Serge Férat (ami d’Apollinaire inhumé au cimetière de Bagneux), qui est retenu. Disparu à trente-huit ans seulement, le poète repose désormais sous un impressionnant menhir en granit orné d’un crucifix, à côté de Jacqueline (1891-1967). On peut y lire trois strophes issues du poème « Collines », ainsi qu’un calligramme en forme de cœur, constitué de tessons de bouteilles verts et blancs : mon cœur pareil à une flamme renversée. La sépulture est toujours ornée de morceaux de papier griffonnés, de tickets de métro, de fleurs, ultimes hommages à un poète mort trop jeune, au terme d’une vie passionnée.

 

NB : La tombe est indiquée sur le plan, fourni à l’entrée du cimetière.

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MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89.

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

   Raymond_Roussel_Impressions_d'Afrique

   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

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   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

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La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

MÉMOIRE DES POÈTES XIV: GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), cimetière du Père-Lachaise

DIVISION 49

Gérard de Nerval (1808-1855)

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Gérard de Nerval, par Nadar

   De son vrai nom Gérard Labrunie, Gérard de Nerval naît à Paris le 22 mai 1808 et se trouve immédiatement placé en nourrice à Loisy, dans le Valois, région qui restera toujours très présente dans ses œuvres. Médecin militaire attaché à l’armée impériale, son père, Etienne Labrunie, est envoyé en Allemagne, et notamment à Gross-Glogau, en Silésie, où sa jeune épouse, épuisée par le froid et par les voyages, meurt fin 1818. Orphelin de mère, le futur écrivain est éduqué par son oncle Antoine Boucher à Mortefontaine. Comme il le racontera en 1854 dans Promenades et souvenirs, il ne revoit son père que bien plus tard, et s’installe avec lui dans la capitale en 1814, rue Saint-Martin : J’avais sept ans et je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai “Mon père !… Tu me fais mal !”. De ce jour mon destin changea.  Entré au lycée Charlemagne en 1822, Gérard se lie d’amitié avec Théophile Gautier. Il écrit alors ses premiers poèmes, et compose même un recueil entier, intitulé Poésies et poèmes de Gérard L., 1824, et donné à son ami Arsène Houssaye en 1852. En 1826 paraissent ses Élégies nationales, à la gloire de Napoléon, ainsi que plusieurs satires dirigées contre l’Académie française qui a préféré Charles Brifaut, aujourd’hui oublié, à Lamartine, toujours célébré. Début 1828 paraît également sa traduction de Goethe. La même année, au mois de mai, Nerval entre en apprentissage chez un notaire pour contenter son père, puisque l’homme voit d’un mauvais œil les aspirations littéraires de son fils.

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La bataille d’Hernani, 23 février 1830

  Le 23 février 1830, convoqué par Hugo, il n’en fait pas moins partie du claque de la bataille d’Hernani. Vêtus de rouge, les jeunes Romantiques défendent la pièce, alors violemment attaquée par les auteurs classiques, qui en dénoncent l’audace dramatique et stylistique. Nerval, qui publie de nouvelles traductions de poésies allemandes, abandonne bien vite toute activité professionnelle, et, lié au Petit-Cénacle groupé autour du sculpteur Jehan Duseigneur, effectue deux séjours à la prison Sainte-Pélagie pour tapage nocturne. Il y rencontre notamment le mathématicien surdoué Évariste Gallois, comme il le racontera dans ses Petits châteaux de Bohème. En 1831, il adopte son pseudonyme définitif en souvenir du Clos-de-Nerval, lieu-dit près de Loisy, dans le Valois. Le Prince des sots et Lara, ses premières pièces de théâtre sont alors données à l’Odéon. Toujours officiellement étudiant en médecine, il assiste également son père pour soigner l’épidémie de choléra qui sévit dans la capitale l’année suivante.

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Jenny Colon (1808-1842)

    On pense que l’écrivain aurait rencontré une première fois la jeune actrice Jenny Colon en 1833. Séparée de l’acteur Pierre-Chéri Lafont, la comédienne exerce immédiatement une profonde fascination sur Gérard, qui entre en rivalité avec le banquier William Hope. Poursuivant sa vie de bohême aventureuse, et riche de l’héritage familial légué par son grand-père, Nerval visite à la fois le Midi et également l’Italie du Sud, qui aura un profond écho dans son œuvre, notamment sur Les Chimères, où se trouve évoqué Naples, et le Pausilippe altier : Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse/Au Pausilippe altier, de mille feux brillants (« Myrtho »). Gérard s’engage alors dans la désastreuse aventure du Monde dramatique, revue conçue pour célébrer Jenny Colon, et qui, dès 1835, le laissera profondément endetté. Ses amis du Cénacle de la « Bohême galante » regroupée impasse du Doyenné autour de T. Gautier, et d’Arsène Houssaye (1814-1896) l’aident néanmoins après la liquidation du journal en juin. Grâce à Alphonse Karr (1808-1890), Nerval signe ainsi plusieurs articles dans Le Figaro, et dans La Charte de 1830, feuille favorable à la politique de François Guizot (1787-1874), ministre de l’Intérieur. Co-écrit avec Alexandre Dumas, dont seul le nom apparaît pourtant sur le livret, accompagné par la musique d’Hippolyte Monpou (1804-1841), Piquillo n’attire pas les foules à l’Opéra-Comique. Jenny Colon[1], qui interprète le personnage de Sylva, fait un mariage de raison avec le flûtiste Leplus. Elle mourra en 1842, à trente-trois ans seulement, épuisée par ses maternités et par les tournées en province. Nerval, de son côté, voyage en Allemagne, et, à court d’argent, compose le drame Léo Burckart, en août-septembre 1838. Plusieurs pièces sont alors données, parmi lesquelles L’Alchimiste (co-écrite une nouvelle fois avec Dumas, représentée à la Renaissance), et Léo Burckart, dans une version remaniée. L’écrivain traverse une première phase de dépression nerveuse, et connaît de nombreux soucis financiers. Le gouvernement de Louis-Philippe, qui a retardé la représentation de ses œuvres du fait de la censure dramatique, lui offre alors la possibilité de partir en Autriche pour une mission officieuse, en octobre 1839. Il y rencontre notamment Franz Liszt et Maria Pleyel.

   voyage en orient

   À Paris, il poursuit son travail journalistique, avant de repartir en 1840 pour Bruxelles, à l’occasion d’une nouvelle représentation de Piquillo, en décembre. Il y voit Jenny Colon pour la dernière fois. Malheureux, criblé de dettes, Nerval fait une première crise de folie en février 1841, et, en mars, entre dans la clinique du Docteur Blanche, à Montmartre. Aidé financièrement par des amis, Nerval prend le bateau à Marseille fin 1842, séjourne en Grèce, au Liban, en Turquie, à Malte, d’où il rapporte son magnifique Voyage en Orient, paru en 1851. Les années suivantes, il poursuivra ses excursions en Flandres, aux Pays-Bas, et en Angleterre, tout en effectuant de petits trajets en région parisienne, promenades dont les Souvenirs et les nouvelles des Filles du feu gardent l’empreinte. Parallèlement, il écrit son drame Les Monténégrins, et collabore à divers périodiques, ce qui lui permet de rencontrer Félix Tournachon, dit Nadar, qui le photographie, dans un portrait demeuré célèbre. Ses traductions d’Heinrich Heine, corrigée avec l’auteur lui-même en mars 1848, paraissent dans La Revue des Deux-Mondes. Une nouvelle crise de folie l’amène à la clinique du Docteur Aussandon, en avril 1849, ce qui ne l’empêche pas de participer à diverses revues ésotériques.

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La clinique du Docteur Blanche, à Montmartre.

   Les années suivantes sont dominées par l’instabilité, mais demeurent les plus fécondes, d’un point de vue strictement littéraire. Effectuant de nouveaux aller-retours entre l’Allemagne, la France, la Belgique, et la banlieue parisienne, Nerval poursuit une intense activité théâtrale et journalistique, tout en subissant divers internements. En 1852, il signe un contrat de publication pour Les Petits Châteaux de Bohême, récit en prose qui évoque les années de jeunesse, à l’instar des Nuits d’octobre. En décembre 1853, il achève l’écriture de plusieurs chefs d’œuvre, passés à la postérité : Les Contes et facéties, Les Filles du feu suivies des sonnets des Chimères. En mars 1854, ayant reçu de l’argent pour mener une mission en Orient pour le gouvernement, il doit renoncer à tout départ lointain, du fait de ses soucis de santé. Toujours aidé par l’État grâce à un système de bourse, Gérard n’en part pas moins outre-Rhin en mai, et rend hommage à sa mère à Glogau. Début août, il revient à la clinique du docteur Blanche, et y écrit Aurélia, récit cathartique, sur les conseils du médecin. L’intervention de la Société des Gens de Lettres provoque sa « libération », en octobre. Ruiné, Gérard se retrouve sans domicile fixe, à l’approche de l’hiver. Le 20 janvier 1855, Théophile Gautier et Maxime Du Camp le voient à La Revue de Paris. Cinq jours plus tard, après avoir dîné dans un cabaret des Halles, il erre en plein Paris, par moins dix-huit degrés. La nuit sera blanche et noire aurait-il écrit. Le lendemain matin, à l’aube, il se pend à une grille, rue de la Vieille-Lanterne, non loin de l’actuel théâtre du Châtelet. Il n’a que quarante-six ans.

  nervalMalgré son suicide, et malgré ses orientations païennes, Nerval a droit à une cérémonie religieuse à Notre-Dame, puis on l’inhume dans la 49ème division, juste en face de Balzac, et non loin de Charles Nodier, sous une magnifique colonne en marbre blanc surmontée d’un vase, sans crucifix, avec pour seule inscription son nom de plume. Un lecteur a récemment y a accroché un homard en plastique : la légende veut effectivement que le poète se soit baladé avec un crustacé tenu en laisse sur les marches du Palais-Royal :  » En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… », aurait-il déclaré aux passants intrigués.

  Mort en 1855, Nerval n’a évidemment jamais fait partie du mouvement surréaliste, et ne figure pas dans la fameuse Anthologie de l’humour noir. André Breton n’en n’éprouve pas moins une profonde admiration pour un des grands intercesseurs du mouvement, quand Antonin Artaud, interné à Rodez, évoque fréquemment, un siècle après, son compagnon d’infortune. Appartenant, comme Pétrus Borel (inhumé en Algérie), au romantisme tardif, Nerval, dans ses derniers textes, témoigne d’un profond drame intérieur, et développe un univers onirique extrêmement riche, ce que l’universitaire Jean-Pierre Richard appelle géographie magique dans l’essai Poésie et profondeur[2]. Ayant été initié aux mystères druzes lors de son voyage en Syrie, le poète, qui, déclare avoir au moins dix-sept religions, rend d’ailleurs hommage à Jacques Cazotte ou à Restif de la Bretonne, à travers une série de courts récits biographiques parue en 1852, Les Illuminés. Teintée d’occultisme, de références ésotériques et alchimiques, son œuvre, à l’instar des Chants de Maldoror, annonce ainsi clairement l’esthétique surréaliste. Le rêve est une seconde vie lisons nous ainsi au début d’Aurélia, sous la plume du poète maudit. Citons, pour terminer, ces célèbres et très beaux vers tirés des Odelettes, et qui témoignent assez bien d’un art tour à tour léger et grave :

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets!

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Ulysse et Calypso - Arnold_Böcklin - wiki

« Ulysse et Calypso », Arnold Böcklin

[1] Cette dernière est enterrée au cimetière de Montmartre, dans la division 22, en compagnie de son mari, non loin des surréalistes Philippe Soupault, Victor Brauner et Jacques Rigaut.

[2] Seuil, 1955.

COUP DE FIL

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Clovis Trouille, La grasse matinée ou la momie somnambule

Grande émotion hier. Ayant quitté le Louvre à 18 heures, et m’étant, comme chaque samedi soir de travail, offert un ballon de rosé au comptoir d’un bar attenant, je me balade nonchalamment le long des quais, en observant distraitement les manège des bouquinistes, sous le jeune soleil de juin. Le téléphone sonne, et un numéro inconnu s’affiche. Pressentant je ne sais quelle démarche publicitaire, ou je ne sais quel arnaqueur en manque de pigeons, j’hésite tout d’abord à répondre, puis m’y résout. Une voix de vieille dame, chevrotante, cassée, me répond:

« Bonjour Monsieur Ruhaud. Je suis Madame Denise Alleau, veuve de René Alleau. Vous m’avez écrit récemment.

_ Euh, oui, Madame… C’est-à-dire, je ne pensais pas que vous me rappelleriez.

_ Non, jeune homme. Vous savez, je suis fatiguée, j’ai quatre-vingt quinze ans, mais votre lettre m’a fait plaisir. »

  Surpris, et néanmoins heureux, je dialogue avec la dame en question. Replaçons tout d’abord le contexte: il y a quelques jours, effectuant des recherches autour du surréalisme, et désirant retrouver la trace, éventuellement la sépulture, de l’occultiste et historien René Alleau, auteur de nombreux articles de l’Encyclopedia Universalis et d’un célèbre Guide de la France mystérieuse, j’écris une lettre à Denis Alleau, dont l’adresse m’a été donnée par David Nadeau, surréaliste québécois (sans parenté aucune avec l’éditeur du même nom. « Nadeau », qui signifie « Noël » en occitan, est un patronyme assez répandu en Charentes et dans tout le Sud de l’Hexagone). Je ne pense pas, alors, obtenir de réponse, et encore moins un coup de fil. Et pourtant si. Et quel appel! Longuement, Madame Alleau et moi, nous parlons du travail de feu René, des conférences au cours desquelles ils se rencontrèrent, elle et lui, au début des années 50. Plus encore, nous évoquons Breton, devenu intime, et qui passait souvent manger à leur domicile parisien, parfois avec Benjamin Peret… De tels témoignages sont évidemment parmi les derniers, puisque les témoins de cette révolution artistique s’éteignent progressivement.

« René est enterré au cimetière de Vallaubrix, dans le Gard. Il voulait une tombe comme celle de son ami Benjamin Peret, aux Batignolles, je crois, avec un buisson, du gazon. René aimait beaucoup Benjamin et André… Bon, mais c’est dur à faire pousser dans le Sud. Bref, il est là, et c’est là que je vis désormais! Je mets de l’ordre dans ses papiers. Vous savez, il travaillait énormément jusqu’à sa mort. Si vous voulez, vous trouverez sa correspondance avec André à la bibliothèque Jacques Doucet. Je vous donne aussi quelques noms d’anciens que vous pouvez contacter…

_ Merci beaucoup, Madame! »

   Quel moment! Non loin de la rue de la Vieille Lanterne, où mourut Nerval, une nuit de janvier, il me semble entendre une voix au loin, venue du passé, en traversant les Pont des Arts.

Le_guide_de_la_France_mysterieuse

 

 

MEMOIRE DES POÈTES XIII: ANDRÉ PIEYRE DE MANDIARGUES ET SA FEMME BONA (Cimetière du Père-Lachaise)

André Pieyre de Mandiargues peint par sa femme Bona

André Pieyre de Mandiargues peint par sa femme Bona

DIVISION 14
Né le 14 mars 1909 à Paris au sein d’une famille calviniste aisée d’ascendance à la fois languedocienne et normande, André Pieyre de Mandiargues est un élève médiocre qui s’ennuie à l’école. Devenu rentier avant même sa majorité grâce à l’héritage paternel, il entame une licence de Lettres, puis, fasciné par la civilisation étrusque, étudie l’archéologie tout en parcourant l’Europe et le Proche-Orient. Il fréquente aussi assidûment le milieu littéraire et artistique de la capitale, et se lie d’amitié avec le photographe Henri Cartier-Bresson, Lanza del Vasto, mais également les surréalistes Léonora Carrington (1917-2011, inhumée à Mexico), Léonor Fini (1918-1996), avec laquelle il vivra un temps, et Max Ernst (1891-1976. Ses cendres reposent au columbarium, case 2102). En 1943, réfugié à Monte-Carlo pour fuir la guerre, André Pieyre de Mandiargues publie à compte d’auteur Dans les années sordides. Suite de singuliers poèmes en prose, riches en images et en métaphores, ce premier recueil illustre les obsessions propres au créateur, son érotisme, mais aussi une certaine attirance pour le macabre, une esthétique à la fois fantasque et morbide. En 1963, La motocyclette le révèle au grand public. Très singulier, le récit décrit le péril de Rébecca : âgée de dix-neuf ans, la jeune amazone quitte le domicile conjugal, en Alsace, pour rejoindre, à moto, la ville allemande d’Heidelberg, où l’attend son amant. Le livre procède, une nouvelle fois, d’une puissante et puissante sensualité. Ayant reçu le prix Goncourt en 1967 pour son roman La marge, qui décrit l’errance d’un homme traumatisé à Barcelone, puis le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1979, André Pieyre de Mandiargues continue à écrire romans et poèmes jusqu’à sa mort, le 13 décembre 1991. À l’âge de quatre-vingt-deux ans, ce grand collectionneur d’objets pornographiques, qui a préfacé Pierre Loüys, laisse derrière lui une importante œuvre, qui compte également d’intéressants essais et traductions, parmi lesquelles celles d’Octavio Paz, qu’il contribue à faire découvrir au public hexagonal, mais aussi celles de William Butler Yeats ou de Yukio Mishima. Moins connues sans doute, ses correspondances avec Jean Paulhan ou Francis Ponge sont également très riches, et révèlent une sensibilité complexe, un grand éclectisme. Pieyre de Mandiargues, qui n’a jamais à proprement parler fait partie du groupe surréaliste, mais qui l’a fréquenté, tout en consacrant plusieurs textes à Arcimboldo (Arcimboldo le merveilleux, Robert Laffont, 1977), Hans Bellmer (Le Trésor cruel de Hans Bellmer, Le Sphinx, Paris, 1979), peut être rattaché, du fait de son inspiration, au courant. Procédant d’un univers fantasmatique trouble, et d’un imaginaire débordant, quoique habilement maîtrisé, les livres de Pieyre de Mandiargues, poursuivent l’inspiration de Breton, et y participent. Toujours redécouverts, ces derniers ont parfois été portés à l’écran : en 1976, La Marge est ainsi adaptée par Walerian Borowczyk (1923-2006, inhumé au Vésinet, dans les Yvelines), quand une version filmée de la nouvelle « La Marée » constitue la première saynète des Contes immoraux, où nous retrouvons Fabrice Luchini. André Pieyre de Mandiargues se situe au cœur d´un blason baroque qui s´ouvre des poètes élisabéthains au surréalisme, du dolce stil nuovo au romantisme allemand. Chez lui se réconcilient le rêve méditerranéen et le songe nordique, au soleil noir étincelant d´Eros, écrit Salah Stétié (in Mandiargues, Seghers, Paris, 1978).

Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona

Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona

   D’abord inhumé dans la trente-cinquième division, André Pieyre de Mandiargues repose aujourd’hui dans la quatorzième, aux côtés de son épouse, Bona Tibertelli de Pisis (1926-2000). Nièce de l’artiste ferrarais Filippo de Pisis, cette dernière apprend la peinture dans un institut de Modène, puis vient à Paris, où elle fréquente les surréalistes, avant d’épouser l’homme de lettres en 1950. Très amoureux, ce dernier consacre un essai au travail de sa femme, Bona, l’amour et la peinture (éditions Skira, Genève, 1971). Exposée à la fondation Berggruen, en Allemagne, puis à Milan, dans son pays d’origine, Bona découvre la technique du collage lors d’un voyage au Mexique en 1958, et en fait son mode d’expression plastique préféré. Également auteure, Bona a écrit un récit (La cafarde, Mercure de France, 1967), une autobiographie (Bonaventure, Stock, 1977), et des Poèmes (Fata Morgana, 1988). Elle figure également dans le très beau livre de Georgiana Colvile, Scandaleusement d’elles. Trente-quatre femmes surréalistes (Jean-Michel Place, Paris, 1999).

MANDIARGUES_Pierre_1909-1991_Ecrivain

Photo trouvée sur le site de l’APPL (Association des Amis du Père Lachaise)

PS: Selon certaines sources, la tombe d’André Pieyre de Mandiargues se trouverait en réalité dans la treizième division du Père-Lachaise. Je vérifierai et apporterai une correction si nécessaire très prochainement.

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