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UNE BELLE PRESENTATION DE « PAGE PAYSAGE » PAR PATRICE MALTAVERNE, SUR LE BLOG DE « TRACTION-BRABANT »

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Merci à Patrice Maltaverne, auteur, éditeur (« Le Citron-gare »), animateur de revue (« Traction-Brabant »), et blogueur (voir notre « Blogorama n°5 »: https://pagepaysage.wordpress.com/2014/10/12/blogorama-5-traction-brabant-de-patrice-maltaverne/), pour cette belle présentation de « Page paysage »:

Le nouveau blog d’Etienne Ruhaud est intéressant en ce sens qu’il est de type généraliste. Souvent, il est de bon ton de ne chroniquer (du moins apparemment, puisque dans les trois quarts des cas c’est ainsi) que tel ou tel style de littérature, voire un seul type de poésie…

Eh bien là, pas du tout. Car Etienne Ruhaud ne se contente pas de parler de Traction-brabant ! Il se livre à un vrai vagabondage à travers les lectures qui l’ont marqué (« La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole), ou évoque des expositions, des auteurs professionnels connus (Pierre Guyotat).

En même temps, vive le journalisme littéraire s’il ne se limite pas à parler que des auteurs ou initiatives archi reconnues !

Pour entrer dans le paysage, c’est ici.

SOURCE: http://www.traction-brabant.blogspot.fr/2014/10/page-paysage-detienne-ruhaud.html
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UN ENTRETIEN AVEC DENIS MONTEBELLO, AUTOUR DE PETRARQUE (entretien paru dans « Diérèse » 57, à l’automne 2012). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

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PÉTRARQUE LU ET COMMENTÉ : UNE PRÉSENTATION DU SECRETUM MEUM PAR DENIS MONTEBELLO

QUELQUES MOTS SUR PÉTRARQUE…

Né à Arezzo en 1304, Pétrarque occupera différentes fonctions officielles et connaîtra l’errance toute sa vie. Chantre de l’amour galant et adorateur de Laure, il reste avant tout pour ses contemporains un érudit découvrant des manuscrits, auteur de plusieurs études historiques (Rerum memorandum, 1344) et philosophiques (De vita solitaria, 1346-1356 ; De dio religiosorum). Adulé de son vivant[1], il fera l’objet d’un véritable culte après sa mort, en 1374 à Padoue, et particulièrement en France, puisque Maurice Scève et la Pléiade (Ronsard, Du Bellay…) le considéreront comme un maître incontesté. Aujourd’hui le pétrarquisme ne fait plus à proprement parler école. Néanmoins la beauté des Canzoniere et la richesse de réflexion du génie italien ont traversé les siècles : nombre de lecteurs continuent à apprécier une œuvre constamment retraduite et re-commentée, comme en témoigne l’essai de Denis Montebello, consacré au fameux Secretum.

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LE LIVRE

(Francois Pétrarque, « Mon secret », lu par Denis Montebello, Cerf, collection de l’Abeille, Paris, 2011)

En 1351, Pétrarque se trouve dans le Vaucluse. Éprouvé par les tourments de l’exil, par la mort de Laure, sa Muse, l’homme achève la rédaction de Secretum meum, conversation imaginaire entre Saint Augustin et le poète lui-même, à l’instar de La Consolation de la philosophie de Boèce ou du Banquet de Dante, autre Florentin banni. Écrit en latin, riche d’une vaste culture antique, Mon Secret évoque à la fois le deuil amoureux, la révélation mystique et les doutes de l’humaniste, qui considère sa propre douleur comme une source d’enrichissement intérieur, en opposition à toute la tradition médiévale.

Commenter pareil livre constitue une fameuse gageure. Denis Montebello s’y est attelé, a révélé les mécanismes propres à un texte souvent obscur pour le non-initié, entre conversation philosophico-théologique et autobiographie dialoguée. Traducteur de l’Ascension du Mont Ventoux, et la Lettre à la postérité, l’auteur du Sentiment océanique se livre là à une belle exégèse, nous prend par la main pour s’aventurer dans la forêt du sens, débroussailler l’obscur maquis du texte, procédant d’une démarche rigoureuse, sans pour autant céder à la pesanteur ou au ton péremptoire de certains érudits. « Détective littéraire » pour reprendre l’expression d’Alberto Manguel[2], l’écrivain éclaire, ou tente d’éclairer les références historiques et/ou spirituelles, mais n’émet que des hypothèses, balise un chemin éventuel, non définitif ou figé. Reconstituant patiemment le parcours de Pétrarque à partir d’allusions, de non-dits, de clins d’œil, il justifie d’ailleurs son activité dans l’essai, et revendique la notion de jeu, soit la possibilité d’aborder la prose de Pétrarque de façon à la fois sérieuse et humoristique, dans une sorte de complicité bienveillante avec le lecteur, un rapport d’égal à égal : « Le poète est inspiré. Sa parole est oracle. Il faut un prêtre pour l’interpréter. Un truchement. Qui soit guide autant qu’interprète » (p. 23). La drôlerie, le parti pris ludique rendent ainsi Mon secret accessible, notamment lorsque D. Montebello évoque les « fils de pub » ou autres éléments contemporains, à côté de Cicéron ou de Virgile. Souple et imagée, parfois audacieuse, la langue du guide en question épouse les courbes de cet émouvant Secret, écrit au XIVème siècle, et pourtant si actuel.

L’AUTEUR

         Né en 1951 à Épinal, Denis Montebello interroge le lien entre passé à présent à travers de nombreux livres, parmi lesquels Le sentiment océanique (Rumeur des âges, 1988), Archéologue d’autoroute (Fayard, 1999), ou encore Couteau suisse (Le temps qu’il fait, 2005) ou encore Tous les deux comme trois frères (Le temps qu’il fait, 2012).

         Poète, romancier, conteur, essayiste, il a également traduit plusieurs ouvrages de Virgile et Pétrarque.

         Evoquons enfin son blog, « Cotojest », ici chroniquée dans la série « Blogorama »: http://cotojest.over-blog.com/

ENTRETIEN AVEC DENIS MONTEBELLO

  • Peux-tu nous parler brièvement du contenu de Mon secret ? A quel moment de sa vie Pétrarque l’a-t-il écrit ? Pourquoi est-ce rédigé en latin ?

En 1346, Pétrarque retrouve les « refuges secrets » de son cher Vaucluse, cette petite vallée close où il se retire régulièrement et où il écrit, à partir de 1347, le Secretum. Un texte qui sera largement remanié en 1352-1353 et dont l’action se déroule en 1342. En 1342, Pétrarque était déjà revenu à la Sorgue et à sa « solitude transalpine », et il avait entrepris la première rédaction d’ensemble du Canzoniere (on relèvera jusqu’à neuf phases dans la constitution de ce cycle de trois cent soixante-six poèmes en langue vulgaire). La même année, son frère Gherardo entrait à la chartreuse de Montrieux. La décision de celui en qui Christophe Carraud voit « un autre versant de Pétrarque » (c’est avec lui qu’il entame, en 1336, l’ascension du mont Ventoux, et avec les Confessions de saint Augustin, livre qu’il lit une fois parvenu au sommet) et le bref séjour que lui-même y fait ravivent son intérêt pour la vie solitaire. Ces deux événements, la rédaction du Canzoniere (qui le ramène à Laure et aux lauriers) et la retraite de son frère (qui lui montre le cammino, le « chemin »), expliquent le conflit qui agite Pétrarque, et la forme de dialogue qu’il donnera à son texte. Car Mon secret est d’abord un dialogue -un dialogue qui se déroule sous le regard de la Vérité!- entre François et Augustin. Mais c’est avant tout un dialogue avec lui-même. Avec celui qu’il était avant. Avant la conversion. Celui qu’il appelle François, c’est son moi d’avant, celui qui était prisonnier de ses chaînes. Et Augustin est celui qui, comme Gherardo (on se rappelle que l’un et autre accompagnaient François dans son Ascension), l’aide à sortir de ce « sentier oblique et sordide », à abandonner « les chemins de traverse pour suivre la route droite du soleil ». Ce dialogue vient de loin, de Platon certainement, et l’on reconnaîtrait sans peine Socrate sous cet Augustin, son ironie dans le rôle qu’il joue de « noble inquisiteur ». Ce dialogue est une de ces « luttes intérieures » comme dit Augustin: « Je t’ai vu tomber et te relever. Maintenant que tu es à terre, j’ai décidé de te porter secours. » C’est un combat, comme il l’écrit dans ses Confessions: « une partie qui s’élève vers le ciel, combat contre l’autre qui retombe vers la terre ». Disons ici, pour répondre à la question du latin et pour faire bref, que le latin est la langue d’Augustin, et de Pétrarque quand il s’élève vers le ciel. Avec la langue vulgaire, il retombe vers la terre.

  • À quoi correspond ce « secret » dont parle Pétrarque ?

Mon secret, c’est d’abord, suivant l’étymologie, le choix d’un lieu écarté, loin du monde et de ses tentations, une façon pour Pétrarque de renoncer -un temps, le temps d’un livre – à s’asseoir à la table des puissants. Ou, pour parler comme lui, d’oublier l’amour et la gloire, Laure et les lauriers poétiques, de se délivrer de ces « deux chaînes adamantines » dont certains prétendent qu’elles n’en font qu’une. Pétrarque n’est ni Antoine, ni Radegonde, il n’a pas élu le désert, il ne vit pas retranché dans sa thébaïde, il entend toujours « l’odeur du siècle ». Et peut-être plus qu’un autre. C’est un homme de son temps, qui fréquente les grands, ce qui ne l’empêche pas de cultiver, comme cette Antiquité qu’il affectionne, la poésie et l’amitié, de rechercher un lieu qui convienne à sa nature, une solitude où il puisse renouer avec la tradition de l’otium, du loisir studieux.

 

  • Pétrarque aurait découvert Les Confessions en 1333, grâce au théologien Dionigi da Borgo San Sepolcro. Comment interpréter le principe du dialogue fictif entre Augustin et Pétrarque ? En quoi peut-on rapprocher ces deux auteurs ?

C’est en effet en 1333 que le théologien augustinien Dionigi da Borgo San Sepolcro lui offre les Confessions. Et c’est le livre qu’il prend, en 1336, et qu’il lit une fois parvenu au sommet du Ventoux. Il l’ouvre pour lire ce qui lui tombera sous les yeux: la page qu’il rencontrera ne peut être que « pieuse et dévote ». Et c’est le livre X. Ce passage: « Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan et le mouvement des astres et ils s’oublient eux-mêmes ». Un passage que l’on retrouve dans Mon secret: « D’ailleurs, à quoi bon toutes ces connaissances si, après avoir étudié la configuration du ciel et de la terre, l’étendue de la mer, le cours des astres, les propriétés des plantes et des pierres, tous les secrets de la nature enfin, vous continuez à vous ignorer vous-mêmes? » C’est le passage que lit Pétrarque au sommet du Ventoux, mais qu’il lit ici autrement, car j’y vois le refus d’arracher à la nature ses secrets, par la violence ou par la ruse, le refus de la voie prométhéenne, celle de la science et de la technique (on devine aisément l’allusion à l’histoire naturelle, celle de Pline par exemple). L’autre voie, on la connaît grâce au beau livre de Pierre Hadot Le voile d’Isis, c’est celle, poétique, d’Orphée. Je ne dis pas que c’est celle que choisit dans Mon secret Pétrarque, mais il y a quand même dans ce livre une sorte de catabase, de descente aux enfers, de mort symbolique suivie d’une renaissance. Une initiation. La nature ne lui a pas livré tous ses secrets, mais il a eu accès aux mystères de l’être. Il a vu sa « dissemblance intérieure ». Affronté le monstre. Et dans ce voyage Augustin joue le rôle de truchement. Celui que joue Virgile pour Dante. Pétrarque met ses pas dans les pas d’Augustin, ses mots. En 386, Augustin se retire dans un jardin avec Alypius. Ils choisissent le lieu le plus éloigné de la maison. Le plus écarté. En un mot le secret. Pétrarque lui aussi fait le choix du secret. Quand il se retire dans son Hélicon transalpin. Il rejoue la scène du jardin à Milan, de la conversion; il aimerait bien oublier « le laurier que l’on dit cher à Apollon et dont lui seul a mérité de porter une couronne tressée de son feuillage, pour revenir à ce figuier qui est espoir de correction et de pardon. ». Augustin, dans Mon secret, c’est le procureur, le « noble inquisiteur », celui qui montre la voie du ciel. Mais si l’on est réfractaire à cette lecture religieuse, on peut retenir l’intertextualité, le dialogue entre les textes, les époques, ainsi que l’innutrition (comme dit Pierre Laurens): une rumination qui n’aurait rien de mélancolique car elle nourrit votre texte. Ce que fait ici Pétrarque, Montaigne le fera dans sa Librairie. N’oublions pas que si Pétrarque regarde vers l’Antiquité, il est aussi un homme de son temps, un humaniste. Qui ne choisit pas par hasard le dialogue et la lettre qui est, Eugenio Garin nous le rappelle, « dialogue avec l’absent ». Pétrarque, c’est encore le Moyen-âge, et c’est déjà la Renaissance.

  • Autre intercesseur de Pétrarque, Cicéron est fréquemment cité. En quoi influence-t-il l’auteur ? Quels autres écrivains antiques ont marqué Pétrarque ?

Cicéron, c’est une longue histoire qui commence selon moi et suivant la légende (dorée?) en 1333. Cette année-là, désireux de tout voir et de tout connaître, il visite Paris, Gand, Liège (il y retrouve un discours de Cicéron, le Pro Archia), Aix-la-Chapelle et Cologne. La même année, on s’en souvient, il rencontre, en Avignon, le théologien Dionigi da Borgo San Sepolcro et ce dernier donne au jeune Francesco son exemplaire des Confessions. La découverte de ces deux auteurs éveille son amour de la littérature et aiguise sa curiosité. En 1345, à Vérone, il découvre les seize livres de lettres de Cicéron Ad Atticum, ce qui lui donne l’idée de composer, avec ses propres lettres, son autobiographie idéale. Il réunira, dans cet esprit et en vingt-quatre livres, les Rerum familiarium libri, trois cent cinquante lettres en prose sur des « sujets familiers »; puis, à partir de 1361, cent vingt-sept lettres « de vieillesse », les Rerum senilium libri, dix-huit livres dont le dernier sera la Lettre à la postérité. Mais Cicéron, c’est surtout le passeur. Pétrarque connaît Platon essentiellement par des traductions latines, ou à travers l’oeuvre philosophique de Cicéron. Il en connaît la doctrine (il sait « qu’il faut éloigner l’âme des passions du corps, et en éliminer jusqu’aux images pour la laisser s’élever, pure et libre de contempler les mystères de la divinité ») et la forme, celle du dialogue (« Cette manière d’écrire, je l’ai empruntée à Cicéron qui la tenait lui-même de Platon»).

  • L’amour terrestre et le désir de gloire semblent avoir nui au parcours spirituel de Pétrarque, du moins si on suit les paroles d’Augustin : « Tu n’as aimé le laurier impérial et poétique que parce qu’elle s’appelait Laure » (p. 101). Le poète renie-t-il complètement sa passion pour Laure ? Renie-t-il également les Canzoniere ainsi que sa gloire passée ? Amour courtois et amour de Dieu sont-ils incompatibles ?

J’ai le sentiment qu’il a beaucoup de mal à se défaire de ses chaînes, et surtout de celle-là. J’ai même cru, en lisant le Prologue, en voyant la Vérité apparaître, que c’était le fantôme de Laure. J’ai cru que c’était une revenante, celle qu’Augustin évoque au livre III et qu’il compare à Eurydice. J’ai cru au retour des « passions anciennes »…

  • Augustin estime que l’acédie du poète demeure liée à ses passions terrestres. Ayant vécu en exil presque toute sa vie, Pétrarque évoque à plusieurs reprises sa tristesse, son incapacité à trouver un lieu qui lui convienne. Humeur dominante des grands hommes selon Aristote, la mélancolie est perçue comme un péché, et les mélancoliques vont au Purgatoire, chez Dante. Ce vague à l’âme est il créatif dans le cas de Pétrarque ?

Oui, il est question ici d’acédie. Ou, quand elle est contaminée par acide ou accident, d’acidia ou accidia. Et c’est vrai que l’acédie se nourrit du sentiment de notre contingence (que nous sommes là par accident, que l’existence terrestre est une suite de chutes qui répètent la Chute), qu’elle rend tout acide, le vin de La Rochelle comme les vers du poète. Ici et maintenant, je veux dire en 1347, l’acédie qui est une maladie de l’âme, l’oeuvre du diable (le démon de midi!) se confond avec la mélancolie qui vient d’un excès de bile noire. Pétrarque parle d’ailleurs de tristesse. Comment en guérir? C’est la question que pose se livre. La question qu’il nous pose, quel que soit le nom que nous donnions à cette tristesse. Spleen, Nausée, les mots ne manquent pas pour dire la dépression: la « fatigue d’être soi ».  Faire de son acédie une grâce, c’est peut-être l’enjeu de ce livre, ce qui le rend moderne. On songe en effet à la vie et à l’oeuvre de Michel-Ange, au mythe romantique de l’artiste mélancolique, d’un artiste péchant par excès de conscience, et en même temps doué d’un sublime pouvoir d’invention.

  • Pétrarque reste l’un des initiateurs de l’humanisme. François Dupuigrenet Desrousille[3] pense lui que le Secretum aurait inspiré les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Pouvons-nous ici parler de texte fondateur ?

Pétrarque, c’est le chaînon manquant entre les Confessions de saint Augustin et celles de Jean-Jacques Rousseau. C’est plus sensible encore dans L’Ascension du mont Ventoux ou dans la Lettre à la postérité. S’il manque, ce chaînon, c’est que Rousseau masque les emprunts à Pétrarque, alors qu’il ne cache pas sa dette envers saint Augustin. Pétrarque reste pour nous un Italien, et l’auteur du Canzoniere: deux raisons de voir en lui un écrivain mineur. Que l’on peut piller allègrement et sans jamais le dire. Ou réduire, ce qui est une autre manière de le tuer, au pétrarquisme. Or, que serait le genre autobiographique sans Pétrarque? Parlerait-on de la même façon de ces sous-genres de l’autobiographie que sont le récit autobiographique ou l’autofiction? Je me contenterai ici de poser la question.

  • « Le poète est inspiré. Sa parole est oracle. Il faut un prêtre pour l’interpréter. Un prêtre, un professeur. Un truchement. » déclares-tu page 23. En quoi juges-tu l’exégèse nécessaire ? À quelle limite se heurte t-elle ? Rapproches tu ton activité de traducteur de ton travail critique et pourquoi ?

Je ne me suis pas livré à une exégèse, je n’ai pas l’autorité ni l’envie. Je n’ai pas fait un travail universitaire. Il y a des spécialistes de Pétrarque, et je n’ai fait que deux traductions. Et cette lecture. Car c’est ce que je pratique ici. « Une lecture personnelle, re-créative, interprétative et comparative », comme l’écrit justement Alberto Manguel dans Une histoire de la lecture. Et c’est l’esprit de la Collection de l’abeille que dirige Annie Wellens. De proposer une familiarisation, une initiation et des portes d’entrée. Je fais ici oeuvre de truchement. De guide, après avoir traduit. D’interprète, mais je ne donne pas dans la virgilomancie. Même si le livre que j’ouvre, le passage sur lequel je tombe semble à moi adressé. Je n’y lis pas mon destin. Cela ne va pas jusqu’à la conversion. Pourtant, c’est une expérience de lecteur. La preuve que la lecture peut me changer. Quand elle est, comme ici, dialogue. Un dialogue avec l’oeuvre que je lis, mais aussi, et c’est ce que j’observe dans cette oeuvre qui a pour titre Mon secret (on l’observe dans les Essais de Montaigne comme dans sa Librairie), une façon de faire dialoguer les oeuvres. Les lieux, les époques. L’oeuvre se nourrit de ces dialogues. Celle que je lis: que j’écris.

  • Non sans humour, tu fais souvent des liens entre l’écriture de Pétrarque et le monde contemporain, notamment lorsque tu évoques les « fils de pub ». En quoi ce texte reste-t-il actuel ?

C’est la contingence qui est notre condition. Cet être-pour-la-mort que nous sommes, si nous voulons bien regarder. Mais voulons-nous regarder? Osons-nous? Oserons-nous soutenir le regard de celle qui se dévoile en se voilant? Affronter l’énigme que Pétrarque nomme Vérité et qu’il aurait pu tout aussi bien appeler Nature? Celle qui « aime à se cacher »? Oserons-nous affronter le secret? Le mystère. Celui de notre être. Heidegger dirait de l’Être. Ou bien ferons-nous comme François dans ce livre, comme Pétrarque dans sa vie, préférerons-nous errer? Fuir dans l’agitation ce mystère, abandonner le secret pour nous réfugier dans la réalité courante. Dans ce qui nous pousse à courir. À courir d’un objet à l’autre. Autrement dit à nous fuir.

[1] Il se fait couronner poète à Rome en 1341

[2] « Pétrarque lu par Denis Montebello », L’actualité Poitou-Charentes n°92.

[3] Mon Secret, Rivages Poches, coll. « Petite bibliothèque », 1991.

Le mont Ventoux, cher à Pétrarque...

Le mont Ventoux, cher à Pétrarque…

BLOGORAMA 6: « LE TIERS-LIVRE », BLOG LITTERAIRE DE FRANCOIS BON

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   Romancier, dramaturge, et amateur de rock’n roll né en 1953, François Bon attache également une grande importance à la diffusion sur le net, et s’affirme comme un défenseur, ou plutôt comme un précurseur, de la dématérialisation littéraire, qu’il s’agisse de publier en ligne (via la maison d’édition publie.net), ou de théoriser (Après le livre, Seuil 2011). Créé en 1997, et grande référence pour la plupart des écrivains, ou des lecteurs éclairés, letierslivre regroupe, sous le patronage de Rabelais, des textes issus d’ateliers d’écriture, parfois en milieu défavorisé, de la photographie, des récits intimes, fictionnels, des hommages aux Anciens et aux Modernes.

letierslivre de François Bon

UN PLUG ANAL PLACE VENDÔME? (lu dans « 20 minutes »)

«Sapin», «Plug», «Toupie»… L’œuvre de Paul McCarthy exposée Place Vendôme anime Twitter

L’œuvre de Paul Mac Carthy

Qu’est-ce qui est vert, grand et plutôt mou? Chacun son style, chacun sa réponse.

A partir de ce mercredi, à l’occasion de l’ouverture prochaine de l’espace culturel de la Monnaie de Paris et dans le cadre de la FIAC 2014, l’œuvre de Paul McCarthy, «Tree», est exposée Place Vendôme en collaboration avec le Comité Vendôme et la FIAC.

«Emblématique arbre de Noël de la culture occidentale»

«S’élevant à 24,4 mètres de hauteur place Vendôme, Tree de Paul McCarthy est une sculpture pensée spécifiquement pour ce lieu en relation avec l’exposition Chocolate Factory présentée à la Monnaie de Paris, première grande exposition personnelle de l’artiste dans la ville», mentionne le site Artistik Rézo

«Référence à la fois à la sculpture moderniste et à l’emblématique arbre de Noël de la culture occidentale, la sculpture de McCarthy s’élève dans toute sa grandeur pour annoncer la présence de l’artiste à Paris et dans le même temps renvoyer aux figurines en chocolat que son usine ne cesse de produire», poursuit la description du site Internet. Mais pour certains, aucun doute, l’œuvre se situe dans un autre registre.

«Un plug anal géant de 24 mètres»

Le Printemps Français, mouvement catholique traditionaliste, y a tout de suite vu 24 mètres de plaisir solitaire et l’a déploré sur-le-champ, décrivant pour l’occasion une place Vendôme «défigurée» et un Paris «humilié».

APOCALYPSE

 Sur cette vidéo prise le 11 mars 2011, on peut voit le tsunami engloutir la ville de Kesennuma, au Japon. Les inondations ont toujours constitué un spectacle angoissant, et la simple vue de champs immergés, en campagne, a quelque chose de terriblement anxiogène. Pourtant je ne connais pas de grand texte littéraire, français ou étranger, évoquant ce phénomène de destruction totale.

« MAGICIENS DE L’ART BRUT », NOUVEAU NUMERO DE LA « QUINZAINE », DEMAIN DANS LES KIOSQUES!

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« CONFIGURATION DU DERNIER RIVAGE », MICHEL HOUELLEBECQ, éditions Flammarion, 2013 (note de lecture parue dans « Diérèse » numéro 59, été 2013)

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             En 1988, la défunte Revue de Paris publie « Quelque chose en moi », bref texte d’un jeune inconnu, fonctionnaire à l’Assemblée nationale. Aujourd’hui en une de Libération et des Inrockuptibles, invité sur les plateaux de Canal +, BFM-TV ou France 2, Michel Houellebecq est devenu un people, lauréat du prix Goncourt 2010 pour La Carte et le territoire. Célèbre grâce à ses romans, l’homme reste d’abord un poète, et se considère comme tel : la poésie permet, davantage que le roman, de s’exprimer intimement. Composé de pièces souvent très différentes, écrites à plusieurs années d’intervalle, ce nouveau recueil semble renouer avec la première manière de l’auteur, à travers Le sens du combat notamment. Houellebecq, qui déclare ne pas lire les poètes contemporains, à l’exception notable de William Cliff ou Mathieu Bénézet, demeure un grand admirateur des symbolistes, en particulier Baudelaire, Verlaine ou Laforgue. De fait, Configuration du dernier rivage est composée dans cette forme régulière, défendue par l’écrivain à travers Rester vivant : Croyez à la structure. Croyez aux métriques anciennes, également. La versification est un puissant outil de libération de la vie intérieure (p.15). Alexandrins, octosyllabes et décasyllabes alternent ainsi avec quelques poèmes en prose, et quelques vers libres. Une certaine unité de ton reste maintenue tout au long du livre, sous-tendue par un désespoir quasi-total : Tout futur est nécrologique/Il n’y a que le passé qui blesse,/Le temps du rêve est de l’ivresse,/La vie n’a rien d’énigmatique (« Face B », p.37). Schopenhauerien, Houellebecq demeure un pessimiste athée, hanté par la maladie, le déclin, la vieillesse et la mort : La publicité Volvic déchirait le cœur d’Adam. Ces volcans éteints, ces forêts, ces sources… Tout cela était si différent de la retraite probable qui l’attendait, dans un asile pour vieillards de Garges-lès-Gonesse, exposé à la méchanceté gratuite des délinquants juvéniles. (p. 80).  Le regard qu’il porte sur le monde contemporain n’a rien de tendre non plus. « Peintre de la vie moderne », Houellebecq s’attache à décrire avec minutie la solitude propre à notre temps, à la société de consommation, et à la ville d’aujourd’hui : Supermarché des corps où l’esprit est à vendre/Et des psychologies se tordent et se dénouent/Sous le soleil. Bronzé, rien ne sert de prétendre/Que vous avez une âme. (p.52). Ce scepticisme total s’étend au sexe, aux jeux de séductions, en particulier dans la troisième partie, « Mémoire d’une bite » (p.41), impitoyable observation de la dégradation physique, et critique implicite du féminisme, déjà condamné dans Les Particules élémentaires puis Plateforme: Tu te cherches un sex-friend,/Vieille cougar fatiguée,/You’re approaching the end,/Vieil oiseau mazouté. (p.44). De fait, Configuration du dernier rivage reste un livre de deuil, caractérisé par le cynisme propre au créateur, par un humour noir particulièrement prégnant, tout au long du recueil, et par un certain sens de l’absurde, prêtant à sourire.

            Seul l’amour, le vrai, semble pouvoir tempérer ce sentiment de chute, et cette détresse radicale. Comme l’écrit en effet Bruno Viard : Le mystère Houellebecq, c’est qu’il existe deux Houellebecq, un méchant Houellebecq (…) et un gentil Houellebecq, qui parle d’amour et de bonté. Écrivain romantique selon Aurélien Bellanger, la star des Lettres est aussi capable de lyrisme, et chante avec bonheur la fusion des cœurs et des corps, dans le magnifique et long poème « HMT », initialement présent dans La possibilité d’une île : Il a fallu que je connaisse/Ce que la vie a de meilleur,/Quand deux corps jouent de leur bonheur/Et sans fin s’unissent et renaissent. (p.65). Nihiliste, essentiellement sombre, cette Configuration du dernier rivage, au titre programmatique, n’est pas exempte de facilités  et de platitudes, mais offre d’authentiques instants de joie et de douceur, par-delà tout battage médiatique.

BLOGORAMA 5: « TRACTION-BRABANT » DE PATRICE MALTAVERNE

   sans-titre (3)   Poète né en 1970, éditeur (« Le Citron gare »), et créateur de la revue papier Traction-Brabant,  « fondée » il y a bientôt onze ans avec l’illustrateur Patrick Vigues, Patrice Maltaverne est également blogueur multicartes, puisqu’il anime plusieurs sites, que nous aurons l’occasion d’évoquer dans les prochains Blogoramas (parution hebdomadaire, comme précédemment signalé). Laissons lui la parole à propos du blog Traction-brabant, qui reprend le titre de la version imprimée, et la complète avec bonheur, dans un esprit volontiers frondeur, légèrement désinvolte, mais toujours avec des textes de qualité.

« TRACTION-BRABANT » (alias T-B pour les intimes) est un fanzine d’écriture, de poésie et autres textes courts, créé en janvier 2004 par Patrice MALTAVERNE (conception, écriture, choix et mise en page des textes) et Patrice VIGUES (illustrations).

« TRACTION-BRABANT » existe aussi et surtout sous sa version papier à une cent cinquantaine d’exemplaires. Le poézine est à parution aléatoire, quoique… si tous les deux trois mois, les combattants sont en forme, un nouveau numéro sort de leur tanière.
« TRACTION-BRABANT », aujourd’hui publié par l’association Le Citron Gare, ne demande aucune subvention, le poézine a juste pour but de faire circuler à son modeste niveau une poésie pas trop classique ni trop molle surtout, ainsi que de véhiculer certaines pistes de réflexion, sans pour autant qu’il ne soit tranché dans le vif.
Plus précisément, à l’origine, TRACTION-BRABANT est la contraction de traction avant, l’auto et de brabant double, la charrue à double soc. Cela montre avant tout notre nostalgie pour ces vieux objets mécaniques ainsi que notre méfiance par rapport à un progrès non mesuré…
Les auteurs (poètes, illustrateurs) présents dans « TRACTION-BRABANT » sont près de trois cents, d’après les dernières stats.
Ce blog a pour but de reproduire des extraits du zine sous sa version papier et de faire connaître davantage ce que nous faisons….
Enfin, « TRACTION-BRABANT » s’efforce d’encourager ses participants à des échanges de textes et d’idées et pourquoi pas à de possibles rencontres : vous comprendrez donc que les (h)auteurs intéressés que par eux-mêmes ne soient pas forcément les bienvenus ici.
Les artischtes, non plus, lorsque le dédain des contingences matérielles, qui les arrange tout particulièrement, provoque leur éloignement de la réalité des choses, plus facile à gérer.
P.M.
Contact pour l’association Le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr
Le blog Traction-Brabant : http://traction-brabant.blogspot.fr/

BLOGORAMA 4, « COTOJEST », LE BLOG DE DENIS MONTEBELLO

  
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   Ecrivain, traducteur de textes latins né en 1951 à Epinal et vivant en Poitou-Charentes, Denis Montebello anime depuis plusieurs années « Cotojest », blog constitué de longs textes poétiques en prose où le passé, l’érudition, affleurent au milieu du présent, avec mélancolie et humour. Parmi ses publications, citons donc l’excellent Archéologue d’autoroute, paru en 2002 chez Fayard, et dont le titre semble, en deux mots, résumer l’essentiel de l’objet, ou plutôt de la démarche: interroger l’ancien, l’antique, le disparu, surgi au milieu de nous, au bord de nos voies rapides. Ou laissons simplement la parole à l’auteur: Cotojest (« qu’est-ce que c’est? », en polonais) est le blog de Denis Montebello. Le blog en question. On y lit: on y cueille. Des traces, des survivances. On y rencontre des fantômes, des symptômes. Des vestiges où mettre ses pas, ses mots.

« L’AMOUR EXISTE » (Maurice Pialat)

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   Maurice Pialat nous a quitté en janvier 2003, à l’âge de 77 ans. Cinéaste exigeant, réputé pour son caractère difficile, il laisse quelques réalisations bouleversantes, comme Loulou, A nos amours, ou encore le téléfilm La maison des bois.

   Sorti en 1960, son premier court-métrage professionnel, L’amour existe, est un documentaire expérimental, décrivant la banlieue parisienne de l’époque sur un mode mélancolique, avec un long commentaire, lu par le réalisateur, et que nous reproduisons ici (N.B.: ce même texte a été d’abord transcrit sur l’excellent site bordelais « Le passant ordinaire »).

Longtemps j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender.Longuement j’ai habité ce quartier de Courbevoie. Les bombes démolirent les vieilles maisons, mais l’église épargnée fut ainsi dégagée. Je troque une victime contre ces pierres consacrées ; c’était un camarade d’école ; nous chantions dans la classe proche : « Mourir pour la patrie», «Un jour de gloire vaut cent ans de vie».

Les cartes de géographie Vidal de Lablache éveillaient le désir des voyages lointains, mais entretenaient surtout leur illusion au sein même de nos paysages pauvres.

Un regard encore pur peut lire sans amertume ici où le mâchefer la poussière et la rouille sont comme un affleurement des couches géologiques profondes.

Palais, Palace, Eden, Magic, Lux, Kursaal… La plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi après-midi. Entassés au premier rang, les meilleures places, les garçons et les filles acquittent pour quelques sous un règne de deux heures.

Parce que les donjons des Grands Moulins de Pantin sont un « Burg » dessiné par Hugo, le verre commun entassé au bord du canal de l’Ourcq scintille mieux que les pierreries.

A quinze ans, ce n’est rien de dépasser à vélo un trotteur à l’entraînement. Le vent d’hiver coupait le polygone du Bois de Vincennes ; moins sévère que le vent de l’hiver à venir qui verrait les Panzers répéter sur le terrain.

Promenades, premiers flirts au bord de la Marne, ombres sombres et bals muets, pas de danse pour les filles, les guinguettes fermeraient leurs volets. Les baignades de la Marne, Eldorado d’hier, vieillies, muettes et rares dorment devant la boue.

Soudain les rues sont lentes et silencieuses. Où seront les guinguettes, les fritures de Suresnes? Paris ne s’accordera plus aux airs d’accordéon.

La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. A Montreuil, le studio de Méliès est démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit

« La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie » chantait Piaf. La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie. L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres.

Les châteaux de l’enfance s’éloignent, des adultes reviennent dans la cour de leur école, comme à la récréation, puis des trains les emportent.

La banlieue grandit pour se morceler en petits terrains. La grande banlieue est la terre élue du P’tit pavillon. C’est la folie des p’titesses. Ma p’tite maison, mon p’tit jardin, mon p’tit boulot, une bonne p’tite vie bien tranquille.

Vie passée à attendre la paye. Vie pesée en heures de travail. Vie riche en heures supplémentaires. Vie pensée en termes d’assistance, de sécurité, de retraite, d’assurance. Vivants qui achètent tout au prix de détail et qui se vendent, eux, au prix de gros.

On vit dans la cuisine, c’est la plus petite pièce. En dehors des festivités, la salle à manger n’ouvre ses portes qu’aux heures du ménage. C’est la plus grande pièce : on y garde précieusement les choses précieuses.

Vies dont le futur a déjà un passé et le présent un éternel goût d’attente.

Le pavillon de banlieue peut être une expression mineure du manque d’hospitalité et de générosité du Français. Menacé il disparaîtra.

Pour être sourde la lutte n’en est pas pour autant silencieuse. Les téméraires construisent jusqu’aux avants-postes.

L’agglomération parisienne est la plus pauvre du monde en espaces verts. Cependant la destruction systématique des parcs anciens n’est pas achevée. Massacre au gré des spéculations qui sert la mode de la résidence de faux luxe, cautionnée par des arbres centenaires.

Voici venu le temps des casernes civiles. Univers concentrationnaire payable à tempérament. Urbanisme pensé en termes de voirie. Matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux.

Le paysage étant généralement ingrat. On va jusqu’à supprimer les fenêtres puisqu’il n’y a rien à voir.

Les entrepreneurs entretiennent la nostalgie des travaux effectués pour le compte de l’organisation Todt.

Parachèvement de la ségrégation des classes. Introduc-tion de la ségrégation des âges : parents de même âge ayant le même nombre d’enfants du même âge. On ne choisit pas, on est choisi.

Enfants sages comme des images que les éducateurs désirent. Jeux troubles dans les caves démesurées. Contraintes des jeux préfabriqués ou évasion ? Quels seront leurs souvenirs ?

Le bonheur sera décidé dans les bureaux d’études. La ceinture rouge sera peinte en rose. Qui répète aujourd’hui du peuple français qu’il est indiscipliné. Toute une classe conditionnée de copropriétaires est prête à la relève. Classe qui fait les bonnes élections. Culture en toc dans construction en toc. De plus en plus la publicité prévaut contre la réalité.

Ils existent à trois kilomètres des Champs-Élysées. Constructions légères de planches et de cartons goudronnés qui s’enflamment très facilement. Des ustensiles à pétrole servent à la cuisine et à l’éclairage.

Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d’air par une vendeuse de grands magasins: 4 millions

Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo : 15 millions

Déficit en terrain de jeux, en terrain de sport :75%

Déficit en jardin d’enfant : 99%

Nombre de lycées dans les communes de la Seine : 9. Dans Paris : 29

Fils d’ouvriers à l’Université : 3%. A l’Université de Paris : 1,5%

Fils d’ouvriers à l’école de médecine : 0,9%.

A la Faculté de lettres : 0,2%

Théâtre en-dehors de Paris : 0. Salle de concert : 0

La moitié de l’année, les heures de liberté sont dans la nuit. Mais tous les matins, c’est la hantise du retard.Départ à la nuit noire. Course jusqu’à la station. Trajet aveugle et chaotique au sein d’une foule serrée et moite. Plongée dans le métro tiède. Interminable couloir de correspondance. Portillon automatique. Entassement dans les wagons surchargés. Second trajet en autobus. Le travail est une délivrance. Le soir, on remet ça : deux heures, trois heures, quatre heures de trajet chaque jour.

Cette eau grise ne remue que les matins et les soirs. Le gros de la troupe au front du travail, l’arrière tient. Le pays à ses heures de marée basse.

L’autobus, millionnaire en kilomètres, et le travailleur, millionnaire en geste de travail, se sont séparés une dernière fois, un soir, si discrètement qu’ils n’y ont pas pris garde.

D’un côté les vieux autobus à plate-forme n’ont pas le droit à la retraite, l’administration les revend, ils doivent recommencer une carrière.

De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse qui doit, dans l’esprit de chaque salarié, indubitablement survenir. Vieillesse comme récompense, comme marché que chacun considère avoir passé. Ils ont payé pour ça. Payé pour être vieux. Le seul âge où l’on vous fout la paix. Mais quelle paix ? Le repos à neuf mille francs par mois. L’isolement dans les vieux quartiers. L’asile. Ils attendent l’heure lointaine qui revient du pays de leur enfance, l’heure où les bêtes rentrent. Collines gagnées par l’ombre. Aboiement des chiens. Odeur du bétail. Une voix connue très lointaine… Non. Ils pourraient tendre la main et palper la page du livre, le livre de leur première lecture.

Les squares n’ont pas remplacé les paysages de L’Ile de France qui venaient, hier encore, jusqu’à Paris, à la rencontre des peintres.

Le voyageur pressé ignore les banlieues. Ces rues plus offertes aux barricades qu’aux défilés gardent au plus secret des beautés impénétrables. Seul celui qui eût pu les dire se tait. Personne ne lui a appris à les lire. Enfant doué que l’adolescence trouve cloué et morne, définitivement. Il n’a pas fait bon de rester là, emprisonné, après y être né. Quelques kilomètres de trop à l’écart.

Des années et des années d’hôtels, de « garnis ». Des entassements à dix dans la même chambre. Des coups donnés, des coups reçus. Des oreilles fermées aux cris. Et la fin du travail à l’heure où ferment les musées. Aucune promotion, aucun plan, aucune dépense ne permettra la cautérisation. Il ne doit rien rester pour perpétrer la misère. La leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments.

La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.

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