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LES VAMPIRES (création personnelle)

Illustration par Jacques Cauda.

Vastes chauve-souris du cauchemar.

  Leurs ailes font plusieurs mètres d’envergure. Couvert de fourrure rouge, rêche, leur corps s’achève par des pattes griffues. Plissées, pointues, leurs oreilles ultrasensibles leur permettent de repérer hommes ou animaux, de loin. Leurs yeux injectés confèrent un air de permanente férocité. Très développé, l’odorat leur permet de sentir les charognes à des kilomètres. En journée, on les voit ainsi sucer le sang des bêtes crevées dans la savane.

  L’attaque a lieu de nuit. Les vampires emportent leurs proies à travers les ténèbres. Habitant des cabanes troglodytes, les indigènes bouchent leurs entrées au moyen de cailloux, de végétaux, de bouse séchée, et disposent des pieux défensifs devant l’habitation. Toute sortie nocturne est également prohibée.

  lls arrivent parfois à attraper l’animal, au moyen de pièges compliqués, garnis de volailles ou de ruminants enchaînés. La chair à goût de faisan est consommée en méchoui, à l’occasion de fêtes. Les dents acérées servent de flèches, et le pelage d’habits. Tannées, les ailes font un excellent cuir, très recherché par les professionnels.

LES BÔLCES

  Gigantesques citrouilles roses, plissées, couvertes de traits rouges semblables à des veines. Le tout voilé de soies noires et frisées, poils pubiens végétaux.

  Pareilles à de gros testicules, les bôlces poussent dans les clairières. Comme les truffes, elles tuent les herbes alentours au moyen d’un antibiotique naturel, et se trouvent donc entourées de cailloux. Les adolescentes répandent leurs premières menstrues sur les cucurbitacées afin d’assurer leur fécondité. Une autre cérémonie est organisée au printemps, avant les fiançailles. Les futures épouses posent des couronnes de fleurs sur les bôlces, avant que les hommes ne les cueillent.

  Garni de pépins blancs, le centre est empli de liquide terne, sirupeux. Le goût du fruit évoque le potiron, en plus amer. On en fait des gâteaux, des soupes, des décoctions censées vaincre la stérilité.

LES GNATHES (création personnelle, 10)

LES GNATHES

 

Des insectes échassiers, hauts de trois mètres, perchés sur des pattes noires et poilues.

Le corps évoque une tique avec des antennes et de fortes mandibules : une boule rouge plantée d’yeux immobiles.

   Les femelles pondent des œufs bruns de la taille d’un ballon de basket, sur le fumier ou près d’une source de chaleur. Les habitants disposent des barbelés autour des fours à pain, des élevages, ou parsèment une poudre répulsive pour ne pas avoir de nids.

   A priori, les gnathes paraissent inoffensifs, sinon utiles, puisqu’ils se nourrissent des bêtes crevées, nettoyant la campagne des charognes. Leur mauvaise réputation tient à leur consommation de cadavres. Franchissant l’enceinte des cimetières, les gnathes déterrent les cercueils et dévorent les défunts encore frais, aspirent tripes, moelle et cervelle dans un sinistre bruit de broiement et de succion. Au lendemain, les nécropoles ressemblent à des ossuaires répandus, des tranchées.

   Rien n’y fait : ni hauts murs, ni gardiens, ni poison.

   Jaunes, oblongues, les déjections à goût de mort engraissent champs et prés, fertilisent la terre.

« LES ROSTRES » (création personnelle 9)

LES ROSTRES

Des orgues basaltiques très hauts, rigoureusement identiques et impeccablement hexagonaux, comme un miracle de la Nature, au bord d’une mer opaque, algueuse, sous la falaise noire.

   De loin, on dirait de simples rochers, une excroissance de cailloux phalliques, la sculpture d’un illuminé. Juste de la pierre façonnée on ne sait comment, ni pourquoi. Et pourtant ça vit. Lors des fortes marées, l’orifice noir, recouvert de vase, situé au sommet, s’ouvre sous l’eau. Une langue visqueuse et rouge en sort ; un mollusque immense, conique, muni d’une bouche dentelée, recouvert d’une membrane cartilagineuse, et qui engloutit les poissons, les méduses ou les tortues, ruminés puis recrachés en excréments filandreux, à la surface. Plusieurs pêcheurs, ou plongeurs imprudents, y ont laissé la vie, avalés par le rostre centenaire.

LES BOURDONS (création personnelle, 8)

LES BOURDONS

 

Énormes insectes, vibrations dans le Ciel.

   Strié d’épaisses soies jaunes et blanches, leur corps mesure environ un mètre cinquante. Les femelles sont plus petites que les mâles, et ont une tache rouge sur la tête. Ils volent avec un vrombissement caractéristique, assourdissant, pareil au b ruit d’un hélicoptère.

   Espèce endémique d’un archipel perdu, les bourdons butinent les grandes fleurs de lave à flanc de cratère, et disparaissent parfois sous l’éruption, étouffés par le soufre, avalés par la boue. Leur pauvre dépouille fossilisée réapparaît parfois des siècles après lors d’un glissement de terrain : pauvre cadavre décoloré, les ailes à jamais pétrifiées par la mort grise.

   Sanglé, sellé, l’animal fait la joie des enfants qui le montent, pour des promenades aériennes autour des volcans, par-dessus l’onde. Des circuits permettent aux jeunes touristes d’explorer les îles à dos de bourdon, des bouchons dans les oreilles et un casque sur la tête, par mesure de sécurité. Liés à la surexploitation, à la fatigue de la bête, les rares accidents recensés sont généralement mortels, et font toujours la une de la presse, sur le continent.

LES BRAÏNS (création personnelle, 7)

LES BRAÏNS
Des poissons dans la tête.

Ça vous rentre par la bouche, le nez, les oreilles, pendant le bain dans la rivière. Des œufs microscopiques qui éclosent entre les méninges en grouillement millimétrique d’alevins rouges, nourris du liquide céphalo-rachidien qui les baigne. Pas de migraine, mais une perte de la mémoire, avec parfois de bizarres changements d’humeur, de thymie.

Les braïns piquettent la pie-mère de multiples scléroses vertes, petites souillures, varicelle du cerveau.

HOLZWEGE/CHEMINS QUI NE MÈNENT NULLE PART (création personnelle, 6)

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   Bonjour Madame, Ca va? Ah, quel temps pourri, etc. Dialogue étrange, hier, dans l’ascenseur, avec la nièce d’un ancien président de la République, infirmière en psychiatrie à la retraite, qui vit avec son fils, manifestement dépressif dans ma résidence porte de Montreuil. Pas de ressemblance physique avec son oncle, que j’ai par ailleurs déjà croisé au musée. Juste une femme de petite taille, déjà âgée, au fort caractère, si on en croit le concierge sicilien, habillée sobrement mais élégamment, et qui fait ses courses au Monoprix.
Et, vers Maraîchers, derrière la station de métro, en face de la Société Générale, ce clone de Martin Heidegger: même pardessus, même petit chapeau allemand ringard, à la Derrick, même petite moustache avec cet air concentré, digne, quelque peu empesé, même serviette en cuir marron, avec des mocassins de vieux, à pompons. Comme une réincarnation sortie du Lidl

« LES KRAPS » (création personnelle, 5)

 

MONDE SUB-LUNAIRE

« Les Kraps », vus par Monique Marta.

 

 

LES KRAPS

Bizarres batraciens, tout ronds, sans queue ni pattes, enfoncés dans des tombes, au milieu des marais.

De loin on dirait d’énormes œufs pourris, enfouis aux trois-quarts.

   Leur corps marron et pustuleux forme comme une boule, un gros ballon. Seul le haut dépasse. Deux yeux rouges et une gueule plissée d’une moue permanente, et d’où sort parfois une langue en forme de laisse, pour gober ce qui passe, ce qui nage ou ce qui vole : rongeurs, poissons, libellules, grenouilles et petits oiseaux. Toutes bestioles avalées dans un gargouillement.

Toxique, leur peau brûle l’épiderme. Les habitants les craignent, et les vénèrent, leur sacrifiant parfois un lapin, ou un poulet, pour apaiser les astres. Seuls les enfants s’en amusent, les tuant à coups de pierre comme on crèverait une vesse-de-loup. Le krap dégage une forte fumée verte, odeur de soufre et de merde, dans une explosion de sang, de tripes, et de vermine, un ultime pet. Répandus à plusieurs mètres, les restes de l’animal, très fertiles, nourrissent la terre, et engendrent de nouveaux kraps.

 

« LES BOLETS » (création personnelle 4)

LES BOLETS

   Des champignons de trois mètres de haut, quarante à cinquante mètres de large, au fond d’une vallée encaissée, au milieu d’un pays lointain et pluvieux, peuplé de gens silencieux et bruns.

   Pas de pied. Juste une sorte de soucoupe arrondie, immense, blanche, posée comme ça sur le sol. Une vaste galette spongieuse mais étanche, rainurée de tiges sanguines, et dont l’intérieur reste creux, garni de soies cotonneuses, qui tiennent chaud l’hiver.

   Chaque clan a son bolet, dans lequel il rentre au moyen d’un étroit orifice pratiqué à la base, pour ne pas tuer l’organisme. Toute la famille dort en commun, sans porte ni fenêtre, s’éclairant à l’aide d’un feu, au centre, sur un foyer construit en pierre qui laisse de longues, cruelles taches brunes à la surface. Cela sent le mouillé, le suint. Les tribus adverses n’ont jamais pu détruire les bolets bimillénaires, dont le corps résiste au feu. Flèches et autres projectiles restent ainsi fichés dans la membrane, avant d’être progressivement avalés, formant de légères aspérités qui disparaissent avec les jours.

   L’été, les bolets se reproduisent, s’étendent vers d’autres vallées. Saturé de spores, vague bleue et odorante, urticante, l’air devient irrespirable. Les habitants rejoignent le haut de la montagne, pour quelques semaines, la grande grotte rouge.

HOMMAGE À MONIQUE MARTA (création personnelle 3)

  Composé par mes soins en hommage à Monique Marta, ce texte est paru dans un catalogue d’exposition à Nice en octobre. J’en reproduis ici l’intégralité, sachant que j’écrirai quelque chose de plus long à propos de la peinture, sous peu. 

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« VERS D’AUTRES MONDES »
Poétesse, directrice de la revue Vocatif, Monique Marta est également peintre autodidacte. Ayant appris à contempler en lisant des magazines comme Grands maîtres ou Les Muses, celle qui ne revendique aucune école a également commencé à dessiner en reproduisant des écorchés, des squelettes, glanés sur des fiches médicales. De fait le corps demeure omniprésent, sur presque toutes les toiles. Pour autant, pas de têtes de mort, d’os ou de muscles saillants : heureux, les personnages étalent fièrement leur nudité, leurs formes baignées de lumière, un léger sourire aux lèvres, telle cette vahiné vêtue d’un pagne, et qui relève sensuellement ses cheveux, sur fond de couleurs chaudes. Un érotisme discret émane de chaque tableau : tantôt à travers d’étranges totems phalliques, tantôt à travers la représentation d’une généreuse poitrine. Monique, qui beaucoup voyagé, en particulier dans le Pacifique, créé dans la joie. De là vient sans doute cette inspiration solaire, ces silhouettes pleines, hommes ou femmes, baignés par les rayons marins, comme dans les toiles de Gauguin. Parfois, dans cet univers apaisé, apparaissent des êtres hybrides, des sirènes, ou mêmes d’indéfinissables chimères, une faune et une flore inédites, surgies sur le papier, une sorte de jardin d’Eden, mêlant plusieurs univers, comme si les strates de mémoires se confondaient, à travers le pinceau. Parfois aussi apparaissent des éléments humains, une horloge, un instrument, qui brise tout réalisme.

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Car Monique parcourt diverses cultures. De mère danoise, la Niçoise, qui aime à se baigner dans la Méditerranée revendique fièrement ses origines, et son amour pour les runes. Ainsi retrouvons nous divers symboles indéchiffrables, des caractères romains ou d’autres, inconnus, un genre de mythologie unique, un syncrétisme associant héritage scandinave, calligraphie hébraïque, panthéisme lointain et astrologie. Ayant beaucoup étudié, beaucoup lu, Monique, qui par ailleurs admire la figure chrétienne de Marie-Madeleine, plusieurs fois représentée, assume son mysticisme. Mais un mysticisme de félicité, sans Dieu vengeur ou dogme figé, une sorte de transcendance picturale, à travers de paisibles icônes. Un nouvel ésotérisme, et une nouvelle cosmogonie, des cieux couverts d’astres bizarres, de lunes, d’étoiles, de planètes imaginaires. Le titre des œuvres lui-même procède du mystère : Tendresse, Galaad, Le fil d’Ariane, Jubilation, Nuit mystique, Pivoines, Chambre secrète, Les amants, Signes dans le ciel, Cérès… Autant d’invitations à l’ailleurs.
Ce goût de la variété, conduit également Monique à utiliser des matériaux différents: aquarelles réalisées sur de petites feuilles, sur des cartes à jouer, ou grands formats peints à l’huile, avec de temps à autres des collages, des éléments extérieurs, en plastique, en totale liberté. L’originalité semble le maître mot. On serait toutefois tenté de lier pareille inspiration au surréalisme. Comment effectivement ne pas classer cet ensemble décalé, onirique, dans une case précise ? Comment ne pas songer à Toyen, à Delvaux, ou parfois à Magritte, en contemplant ces jeunes filles évaporées ou ces bestioles volantes ? Admiratrice de William Blake, mais aussi de Cézanne ou de Van Gogh, artistes provençaux par excellence, Monique ne semble pas surréaliste par choix, mais en quelque sorte par accident. Habitée par la magie de l’enfance, mais finalement très maîtrisée, loin des chapelles, sa peinture nous transporte en tous cas vers d’autres mondes, heureux et colorés.

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