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Archives Mensuelles: juin 2019

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« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

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A quatre heures du matin, l’été,

Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

Arthur Rimbaud, Derniers vers

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TOMBEAU DES POÈTES, XXXII: WALTER UHL, Cimetière du Père-Lachaise (article paru dans « Diérèse » 76, été 2019)

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Division 87, Walter Uhl (1907-1990), puis division 4 (ossuaire)

Une enfance autrichienne :

  Très fréquent en Alsace, en Allemagne ou ailleurs, le nom de Uhl est d’origine danoise. C’est pourtant d’Espagne, dont est originaire son arrière-grand-mère, que serait venu Luis Uhl, né le 22 novembre 1860 (d’autres sources indiquent qu’il serait né à Vienne). Mélomane, choriste à l’opéra, l’homme, qui serait arrivé dans la capitale des Habsbourg avec quelques gulden, étudie aux Beaux-Arts, réalise partiellement les décors du musée historique, reçoit de nombreuses commandes de la part de la bourgeoisie locale. Amateur de bonne chère, de belles femmes, l’homme, qui s’est marié en 1890, meurt prématurément le 1er février 1909, à quarante-huit ans seulement. Il laisse ainsi derrière lui une veuve, ainsi que deux fils, Herbert, né en 1902, et Walter, né en le 7 décembre 1907. Âgée de trente-six ans, Elisabeth Uhl (née Landauer), connaît une relative aisance, puis la dislocation de l’Empire austro-hongrois, en 1918, plonge la famille dans la misère. Contrainte de travailler dans une des usines pharmaceutiques créée par ses cousins, Elisabeth a la douleur de perdre son aîné, Herbert, en 1919.

  Walter, lui, dès l’enfance, tente de reproduire les toiles de ce père qu’il n’a pas connu. Entré à l’École des cadets de Breitensee (un faubourg de Vienne), l’adolescent subit une discipline militaire, jusqu’à ce que l’établissement soit repris par le gouvernement, et transformé en collège d’avant-garde. Connaissant le froid et la faim, dans le contexte troublé des années 20, W. Uhl bénéficie des cours de dessin d’un certain Grutschnigg, ce qui le marquera beaucoup. Ayant obtenu la « matura » (équivalent du baccalauréat) grâce à ses travaux en sculpture, il entre aux Beaux-Arts de la capitale avec enthousiasme, mais s’avoue vite déçu par la nature essentiellement théorique de l’enseignement dispensé. Il s’enflamme alors pour Michel-Ange, Rubens, Fragonard, mais aussi pour des créateurs plus modernes comme Picasso, Fernand Léger ou Klee. Plusieurs professeurs le marquent durablement, parmi lesquels Vassily Kandinsky (1866-1944), mais plus encore Serafin Mauer, professeur et restaurateur en chef de la Galerie de peinture de l’Académie. Celui-ci l’accueille dans son atelier, et lui apprend presque tout. S’ennuyant à restaurer des tableaux, Uhl effectue un premier séjour à Paris en 1926, puis, rentré en Autriche, rencontre le metteur en scène de l’opéra de Stuttgart au festival de Salzbourg. Otto Erhardt l’emmène en Allemagne, d’abord à Stuttgart en 1926-1927, puis à Dresde en 1927-1928, et enfin à Budapest, où W. Uhl assure seul, à vingt ans, la mise en scène et la confection des décors de Jonny spielt auf, opéra jazz d’Ernest Kreňek.

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L’académie des Beaux-Arts de Vienne

L’arrivée à Paris

   Walter Uhl rêve de décors avant-gardistes, et notamment d’une scène ronde, sphérique, transformable. Hélas aucune structure n’accepte ses idées novatrices. Dépité, le jeune artiste rencontre la danseuse et actrice Marion-Lucie Rischawy, élève du Conservatoire de Vienne et de Marx Reinhard. La comédienne lui convainc d’abandonner le théâtre au profit de la peinture.

  Tous deux se marient le 14 mars 1932. Alors âge de vingt-quatre ans, W. Uhl se rend seul à Paris, et côtoie Braque, Picasso, Gromaire ou encore Edouard Goerg. Il apprend la technique de la gravure, et notamment celle d’un nouveau procédé de taille-douce, tout en collaborant avec d’éminents artistes, parmi lesquels Fernand Léger. Marion le rejoint rapidement. Un cercle se constitue autour de l’atelier d’Uhl, au 61 rue de Javel, dans un immeuble aujourd’hui disparu. Le poète wallon Jean de Bosschère y passe alors régulièrement, et accueille ses amis chez lui chaque jeudi, comme naguère Mallarmé.

  En 1937, paraît L’Exposition de 1937 et les artistes à Paris, ouvrage important, qui bénéficie du soutien logistique de Saint-John Perse, alors secrétaire général au Quai d’Orsay, et de la psychanalyste Marie Bonaparte, descendante de l’empereur, fascinée par Uhl. Le créateur peint alors un ensemble de deux mètres de haut pour l’oratoire privé du Père Supérieur des Bénédictins, rue de la Source, dans le seizième arrondissement. Aujourd’hui huppé, le quartier de Javel est alors miséreux, livrée aux chats et aux rats. Les clochards qui se pressent dans la cour de l’atelier admirent alors cette représentation des miracles de Saint-Benoît. Merde alors, c’est beau ! aurait lâché un chômeur belge, en regardant l’œuvre en gestation. Uhl considère qu’il s’agit là du plus beau compliment qu’il n’ait jamais reçu. Lui et sa femme résident alors de l’autre côté de la Seine, près du pont Mirabeau cher à Guillaume Apollinaire, rive droite, puis migrent quelques mètres plus loin, rue Jean de La Fontaine, dans le très chic Auteuil.

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« Composition architecturée »

 

1938, l’année terrible

  Mars 1938 : Adolf Hitler annexe l’Autriche. Walter Uhl reçoit une lettre de l’ambassade d’Allemagne afin de régulariser sa situation, et de recevoir un passeport allemand. L’homme, qui n’est pas encore naturalisé français, n’adhère pas à l’idéologie nazie, et se trouve donc apatride, sous la seule protection du gouvernement hexagonal. Il s’engage alors, à plus de trente ans, dans la Légion, et se trouve incorporé au 3ème régiment étranger d’infanterie, envoyé à Erfoud, dans le Tafilalet marocain, dans le Sud du Sefrou, en plein Sahara. Il y découvre les paysages désertiques qu’on retrouve dans nombre de ses tableaux.

  Placé sous les ordres du général Noguès, Uhl fréquente l’école des sous-officiers et acquiert le grade de caporal, une fois l’armistice signé. Démobilisé en novembre 1941, il tente de gagner Algésiras et Gibraltar pour s’engager dans les Forces Françaises Libres, puis embarque à Oran afin de passer par Marseille pour retrouver Marion-Lucie Rischawy à Trets, dans les Bouches-du-Rhône, soit en zone libre. Il y travaille comme ouvrier agricole, puis, en tant que réfugié, doit rejoindre la capitale, à la fin de l’année. Dénoncé, il est arrêté dans le train, à la ligne de démarcation, en gare de Châlons-sur-Saône. La Gestapo l’amène à Dijon, puis de là à Paris, et enfin à Sarrebruck, et enfin à Stuttgart, où son épouse vient le visiter. Considéré comme suspect, il est enfin déporté en Pologne, dans le camp d’Auschwitz I, en tant que triangle rouge, soit « prisonnier politique ». Marion-Lucie arrive à lui rendre visite, grâce à diverses connexions, en lien avec la résistance locale. Accompagné de six compagnons d’infortunes, Uhl s’échappe miraculeusement lors de la débâcle de janvier 1945, se dirige vers l’Est, marchant sur des centaines de kilomètres jusqu’à Stettin, aux bords de la Baltique, en plein chaos. Le 14 mars 1945, onze ans jour pour jour après son mariage, Uhl et ses camarades, affamés, vêtus de vieilles vareuses françaises datant de la première guerre, se cachent dans un trou entre les lignes de feu, au milieu des cadavres. Un jeune officier soviétique sort d’un tank et leur apporte des œufs, avant de les remettre à une compagnie de cosaques. Pourvu de son livret militaire, Uhl s’occupe des chevaux.

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« Nature morte aux pommes et aux raisins »

Retour à Paris…

  Rapatrié à Paris, Uhl découvre une ville bouleversée. Collaborateurs ou résistants, nombre de ses amis ont disparu au cours du conflit. Uhl, qui ne pèse plus que trente-huit kilos, regagne le seizième arrondissement. Il trouve d’abord du travail chez un architecte, puis restaure des tableaux pour des particuliers, pour le Musée de la Marine, et pour le Musée de Strasbourg. En 1965, un mécène lui propose de vendre ses tableaux, tout en lui offrant une mensualité conséquente. L’arrangement prend fin en 1969, après la faillite du donateur. Un second prend le relais jusqu’en 1972. Enfin, le collectionneur et homme politique Paul-Gérard Marcus (né en 1933), offre à Uhl un accord plus intéressant et durable, en échange d’un contrat d’exclusivité. Les deux hommes, qui s’apprécient, deviennent amis. Sans accéder à une véritable renommée internationale, Uhl expose dans différentes galeries d’Europe et de France, et notamment aux Musée d’Art moderne de la ville de Paris. Il meurt le 2 juin 1990, à l’âge de 82 ans, et choisit la crémation. Sa femme le rejoint le 4 février 1999. Aujourd’hui reprise, leur ancienne case (numéro 16521), est située au deuxième sous-sol[1], à l’allée K.

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Je rêve autant que je vis

  Ainsi s’exprime un créateur, qui, au petit matin, capte les bruits, les images de la ville au cours de longues promenades solitaires. Travailleur acharné, capable de peindre dix heures par jour, dimanche inclus, sportif, sobre, et élégant, Uhl est décrit comme un petit Monsieur vif, entièrement dévoué à son art. Riche d’une solide formation classique, l’homme évoque la technique et les couleurs avec beaucoup de précision dans l’essai que lui consacre son ami, le critique suisse Claude Richoz[2]. Il parle également de ses intercesseurs, parmi lesquels nombre de grands maîtres italiens, mais aussi flamands, à l’instar de Jérôme Bosch. S’il n’a jamais appartenu au groupe surréaliste, W. Uhl, par son onirisme, son désir de capter le rêve, peut facilement y être rattaché. C’est du moins ce que fait Claude-Gérard Marcus, cité plus haut, quand il qualifie Uhl de « Saenredam surréaliste », déclarant notamment Un artiste authentiquement indépendant, qui n’est lié à aucune école et a créé son propre style après des années de recherche, comme Walter Uhl, peut difficilement rentrer dans une catégorie établie. S’il faut, cependant, lui donner une appellation, je pense que celle de « surréaliste » est la plus appropriée. Reconstruisant une réalité imaginaire, il s’apparente au surréalisme lorsqu’il met en scène des animaux fantastiques ; il s’y apparente encore lorsqu’il décrit avec un luxe infini de précisions des maisons, des quartiers ou des constructions qui n’existent pas. Il ressort de ces rues désespérément vides un sentiment d’angoisse qui s’apparente à celui créé par le Giorgio de Chirico des grandes années. Cette angoisse est exprimée par une manière personnelle et une précision du dessin et de la couleur qui dépasse Dali.[3] De fait, les toiles de W. Uhl abondent effectivement en personnages étranges, sortis de songes, mais aussi en créatures bizarres, situés dans des zones en ruines, en d’étranges déserts, à l’instar du Rouget, singulière nature-morte peinte en 1981. Posé sur une assiette entouré d’algues, le poisson, surmonté par une serviette elle-même accrochée à un fil, fixe de son œil creux un paysage de collines géométriques indéfinissables, apparu au travers d’une fenêtre de pierre…

[1] Le couple est désormais inhumé à l’ossuaire (division 4) suite à la reprise de la concession en 2016.

[2] Walter Uhl, le rêve capturé, éditions du Vieux-Chêne, Genève, 1985.

[3] Ibidem, page 153.

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« Le Rouget », 1981.

SURRÉALISTES 34, « KOMPOZICIJA », MILENA PAVLOVIC BARILI (Serbie), 1938.

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INSPIRATION (manque)

   Je n’ai plus d’inspiration pour écrire un roman. J’aurais aimé parler d’un gilet jaune, ou d’un vieux garçon victime d’un brouteur africain, de Tinder… Mais je ne parviens pas à trouver l’angle d’attaque. Disparaître aura été peut être mon seul récit. Restent les journaux intimes (plusieurs milliers de pages), mais je crois aux œuvres constituées, pas à l’étalage pur du MOI, à la complaisance morbide, à la facilité. Les journaux peuvent étre à la base de la fiction, mais ilfaut faire rentrer le texte, les idées, les thèmes, dans une structure stricte, ce qui demande un travail d’orfèvre. Je vais donc en rester aux essais et à la critique, du moins momentanément. Le reste viendra peut-être. J’ai l’impression de devoir cultiver un arpent caillouteux, aride, de me casser les dents sur du granit Plutôt ne rien dire que de ne rien donner qui me semble inspiré et vrai.

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« BEAUTÉ DU FUNAMBULE », PATRICK LEPETIT, éditions RAFAËL DE SURTIS, Cordes-sur-Ciel, 2018 (article paru dans « Diérèse » 76, printemps-été 2019)

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   Une poésie du deuil : ainsi devons-nous qualifier ce nouveau recueil de Patrick Lepetit. Dédié à un ami décédé, Beauté du funambule s’ouvre par une citation programmatique de Nietzsche : Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer de mes mains. S’ensuivent quarante pages de vers libres, comme autant de fragments d’un discours douloureux. Souhaitant se relever encore, l’auteur nage dans une comédie noire, car rien ne peut prémunir du désespoir, de la mélancolie. Le monde extérieur devient farandoles futiles, et aucune sagesse, aucun système, ne semble atténuer ce sentiment d’absurdité, de vanité. Élément lumineux, traditionnellement heureux, le soleil en gloire n’éclaire plus guère que la kermesse des chairs (p. 29).

   Hadès (p. 16), dieu des Enfers, a triomphé. Que faire, dès lors, puisque les cieux sont vides, sinon s’en remettre au verbe ? Tel Orphée, P. Lepetit magnifie la perte en chantant, et nous emporte doublement, par sa culture et par son lyrisme. Les références érudites surgissent au fil des pages, tels des clins d’œil donnés aux grands aînés, dont la présence a l’effet d’un baume. Normalien, philosophe de formation, l’auteur maîtrise parfaitement ses classiques, et instille son savoir, ses références, sans pour autant tomber dans la pédanterie, le tic livresque. Ainsi la citation est-elle subtilement intégrée dans la phrase, à l’instar de cette allusion à la fameuse main de gloire (mandragore), de Nerval : Le sable ici est rude/main de gloire/l’azur au soir sanglant comme attente (p. 33). Cette allégorie solaire se trouve filée ensuite à travers une reprise d’Apollinaire, en l’occurrence du dernier vers de « Zone »: Soleil cou coupé. Le lyrisme, lui, est omniprésent, au détour de chaque phrase, cet ensemble formant la plaintive élégie, soit, étymologiquement, chant de mort (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant littéralement « chant de mort »). Riche, mais également sobre, la poésie de P. Lepetit procède par touches. Comme si évoquer l’affliction, la perte, ne pouvait passer que par la simplicité, la pudeur du verbe. Comme si marcher au-dessus des gouffres, en funambule, exigeait l’ascèse, la pureté du mot. Cet art du peu, cet arte povera, n’est pas sans rappeler le haïku : Arpenter l’obscurité/à la lueur rouge des braises,/la mémoire morte,/errer en douleur/ sous l’insensé/dans l’impensable. (p. 26). Orné d’une toile du surréaliste néerlandais Rik Lina, ce nouvel opuscule, sombre et lumineux, est une nouvelle fois publié par Paul Sanda, aux éditions « Rafaël de Surtis ».

 

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