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« L’ÂME-CHAMBRE », PRISCA POIRAUDEAU, ÉDITIONS UNICITÉ, 2018.

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Photographie de Prisca Poireaudeau. Tous droits réservés.

 

   Les récits de Prisca Poiraudeau semblent tout entiers portés par le rêve. L’auteur parle de « contes » mais on serait en droit de parler de « récits vus en rêve », pour reprendre l’expression d’Yves Bonnefoy. Nulle logique narrative évidente en effet dans ces textes écrits alternativement à la première ou à la troisième personne. Comme si le rêve, précisément, avait sa raison propre, qui n’était pas celle de l’intrigue classique. Et mieux vaut se laisser porter justement par la plume de Prisca, sans nécessairement chercher à analyser, à décortiquer, à commenter.
 L’univers décrit est étrange, sinon déroutant. On y croise alternativement, ou simultanément, des jeunes filles amoureuses l’une de l’autre, des animaux, ou des esprits animaux, tel ce chien qui égorge une demoiselle dans son bain, des chats ou encore des biches venues boire le sang des menstrues, échappé dans la baignoire. On y croise également cette sœur imaginaire dont la tête porte un arbre, un matin, dans le train pour Paris. De temps à autres, aussi, nous surprenons des personnages beaucoup plus réels, et beaucoup plus durs, comme ce taxi libidineux, cette maîtresse castratrice ou ces psychologues hostiles. Le réel, le monde extérieur, intrusif, visible par fragments réalistes, paraît proscrit. Prisca, la rêveuse, celle qui laisse des toiles en apparence naïves, enfantines et colorées, au gré des pages, préfère d’autres mondes, une seconde vie où s’échapper.
   Dans cette deuxième existence fantasmée tout est possible, à commencer par l’amour. Des adolescentes s’embrassent ainsi impunément en bord de mer ou dans cette chambre, lieu central du recueil, évoqué dans le titre. L’érotisme, et en particulier le saphisme, sont ainsi toujours présents en filigrane. Placée sous l’autorité spirituelle de Renée Vivien (1877-1909), poétesse libertine et lesbienne à laquelle un conte est dédié, l’inspiration est, sinon coquine, du moins osée : La culotte noire en dentelle avec des petits nœuds dorés sur les hanches saillantes. Ses petits seins nus et pointus de jeune fille, les côtes apparentes, son cou menu (page 12). Pour autant nous ne glissons jamais dans la vulgarité, la pornographie, puisque l’évocation demeure toujours subtile, purement sensuelle. On parle aussi de parfums, de senteurs, de chansons rappelant l’être aimé, les sensations de jouissance.
  Et puisque tout doit échapper à la mécanique classique du sens, cet autre monde chimérique, celui de la chambre, est également dominé par des Dieux variés, empruntés aux légendes païennes venues de partout, à l’instar d’Ishtar, la Babylonienne (page 124), tandis que notre héroïne, ou un de ses avatars, célèbre Beltane, fête celtique. Chaque animal, chaque créature fait sens, incarne une vérité, dans une sorte de cosmogonie inédite, variée, un panthéisme. Les artistes eux-mêmes, cités abondamment à travers le livre, participent de cette reconstitution, de ce monde merveilleux. Outre les écrivain(e)s Renée Vivien, citée plus haut, Collodi, Georges Rodenbach ou encore William Blake, nous rencontrons de nombreux plasticiens, à l’instar de Fernand Knopff, Vincent Van Gogh, ou Maurice Dumont. Elle-même illustratrice, Prisca, ou une de ses narratrices, n’affirme-t-elle pas d’ailleurs que [son] rêve est graphique (page 74) ? Nous pourrions également parler des nombreux musiciens présents dans L’âme-chambre, ou encore des cinéastes, eux-mêmes démiurges.
  L’art, la création, sont probablement, avant tout, des exutoires. Car tout n’est pas heureux, loin s’en faut. L’angoisse, omniprésente, se matérialise par l’élément aquatique. Au sens propre, l’eau baigne la quasi-totalité du volume ; une eau menaçante, qui engloutit, dans laquelle on se noie, et qui aspire le corps, et non une eau nourricière, apaisante. De même s’il est généralement ludique, jouissif, le sexe est souvent forcé, hommes et animaux ne sont pas toujours bienveillants et l’instabilité menace à chaque moment de tout emporter, comme l’onde.
  Reste, dès lors, comme pour se consoler, rêver, le puissant lyrisme de la jeune Prisca Poiraudeau. Proses poétiques, ou vers libres égrainés au fil des pages, les textes nous plongent dans l’ailleurs, celui de l’inconscient, du riche sommeil : L’horizon bleu des arbres, des elfes, de la magie/Du savoir et des secrets/Perspective de gaieté/Que je ne peux plus toucher/L’Éden, dont on m’a jeté. (page 36).
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« ZOO », à Etienne Ruhaud (un poème de Padrig Grech)

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ZOO

(à Etienne Ruhaud)

 

On naît, on souffre, on meurt. On tue, on est tué.

Au début, au milieu, à la fin, la souffrance.

On fuit dans le délire où le rire s’élance,

s’effondre en pleurs au pied du mur, pantin fluet.

 

Les superbes lépreux n’ont toujours pas mué :

brandissant leurs moignons, ils louent la providence

au Bal des Culs-de-jatte où l’amour se cadence,

& c’est beau de les voir danser le menuet.

 

Ce spectacle distrait les débiles mentaux,

les CRS trempant un œil dans leur porto

qui lâchent quelques rots en bâfrant leurs lasagnes.

 

Moi mort, tranchez ma viande & jetez-la aux chiens

pour qu’ils la chient joyeux, par la verte campagne,

marquent leur territoire & odorent l’humain.

« DISPARAÎTRE » DANS LES BIBLIOTHÈQUES PARISIENNES! (mon propre travail)

   Mon premier et unique roman, Disparaître, a été acquis il y a plusieurs années par les bibliothèques parisiennes! Ci-joint la fiche descriptive, assez succincte. On trouvera le livre à la « Réserve centrale ».

 

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DISPARAÎTRE : ROMAN

Étienne Ruhaud (1980-….). Auteur

Edité par Éd. Unicité – paru 2013

   En banlieue parisienne, Renaud se fait licencier de son emploi à La Poste, car pas assez productif. Peu à peu, il connaît une véritable descente aux enfers, perd son logement et passe à côté de quelques occasions de s’en sortir. Finalement, il se fait rattraper par son destin.

Fiche de « Disparaître » (cliquer sur le lien)

« SEROTONINE », MICHEL HOUELLEBECQ, SUITE ET FIN (courrier des lecteurs)

   Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 13 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

 Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

                                                                                                                ÉTIENNE RUHAUD

 

 

PARIS : Michel Houellebecq au Prix 30 millions d'amis

   (COMMENTAIRE DE CLAUDINE SIGLER)

   J’ai enfin lu Sérotonine, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

   …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans Sérotonine sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

   Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques événements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

   On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

 

 

RÉPONSE D’ÉTIENNE RUHAUD

Intéressant point de vue, comme souvent.
Plusieurs choses:

1) Je déteste Yann Moix à la télévision. Je déteste ses prises de position hypocrites. Je déteste son arrogance. Je déteste son gauchisme, son conformisme frelaté et son inconséquence. Pourtant j’ai envie de le lire, afin de juger sur pièce. Il me semble que ta démarche procède du même élan. Corrige moi si je me trompe. Par ailleurs je m’interdis toute prise de position politique sur ce blog. On y parle d’Aragon comme on y parlerait de Céline ou de Richard Millet. Toute liberté en prose!
2) Je vais reproduire sur le blog, très rapidement, ton commentaire, que je considère comme étant un droit de réponse. Houellebecqophile et houellebecqologue amateur, j’aime ce genre de challenge, pour reprendre un anglicisme. C’est original et argumenté.
3) Touchant le fond lui-même: je trouve étonnamment ce nouveau roman moins vulgaire, moins provocateur, que les précédents. Quelques scènes choquantes le ponctuent, notamment cette vidéo zoophile découverte par Florent dans l’ordinateur de Yuzu, sa copine japonaise. Il est vrai que l’amour est un peu triste, même si on ressent un attachement sincère à une ex, que le narrateur ne parvient pas à reconquérir par faiblesse, mollesse, lâcheté. Le personnage étant un double de Houellebecq lui-même, je suppose. Un homme qui ne brille pas par son énergie, c’est le moins qu’on puisse dire!
Touchant les descriptions, tu as peut-être raison de souligner l’aspect quelque peu plat de l’évocation. J’y ai vu quand même une forme de poésie, aimé ce lyrisme asséché propre à l’auteur. Somme toute, il est un peu le fruit de son époque journalistique. On est en droit de regretter cela étant l’abandon de la belle phrase. Cette phrase à la Pierre Michon, à la Pierre Bergounioux. C’est un peu plat, serait-on tenter de dire.

   L’intérêt du personnage? Précisément, c’est peut-être son manque de consistance, cette incarnation de l’homo occidentalis veule que décrit Philippe Muray, grand réac devant l’Eternel, mais qui a bien cerné certains travers propres à notre temps, tout en en faisant beaucoup beaucoup beaucoup. Muray a profondément inspiré Houellebecq. Il y a dans tout cela un fond de vérité, non?

 

Beaucoup de grain à moudre, Etienne !.. Bon, je vais sérier aussi pour répondre à tous tes commentaires, dans le même ordre :

1) Curieusement, j’ai une certaine sympathie pour Yann Moix, devant sa maladresse même et son côté toujours excessif. Son commentaire plutôt naïf sur les femmes de 50 ans (il devait bien s’attendre à une volée de bois vert de leur part, à juste titre : tant de femmes de 50 ans sont aujourd’hui somptueuses, et Yann Moix est lui-même doté d’un sex appeal très moyen !) montre justement son manque de calcul. Le cas de Houellebecq me semble différent, car là, il s’agit d’une écriture raisonnée, volontariste, et puis, on retrouve cette vision récurrente dans tous ses livres. C’est pourquoi je parle là de sa « vulgarité de pensée » (je ne fustige pas le mots employés eux-mêmes, bien sûr: nous en avons lu d’autres, mais son regard sur les femmes et sur le sexe réduit aux organes 😉 ). Mais là où tu n’as pas tort, c’est que cet arbre piteux ne doit pas nous cacher la foret étendue bien au-delà, quand on parle de son livre. Prenons donc un peu de distance :

2) Oui, reproduis ce que tu veux de notre débat : moi aussi j’aime les échanges argumentés et contradictoires sur la toile, ils font souvent avancer le schmilblick 

3) Sur le fond lui-même, c’est vrai, pour la première fois on trouve chez lui une histoire d’amour sincère, et même un rien fleur bleue ;-). C’est pourquoi, en ce qui concerne Camille, je ne suis pas choquée par ses évocations sexuelles, notamment la description d’une fellation qu’elle lui a faite (ces évocations sont d’ailleurs bien plus soft que pour les autres femmes qui apparaissent dans la livre, comme s’il sentait là tout de même une limite, quand on parle d’un être aimé). Non, ce qui me gêne plutôt là, c’est ce qui N’Y EST PAS : Houellebecq échoue complètement à incarner Camille: il ne la considère pas autrement que par rapport à lui, il ne la « calcule  » jamais, comme on dit. Dans son récit, toi, tu vois de la faiblesse, de la lâcheté et un manque d’énergie, et tu as raison, mais moi j’y vois surtout une forme d’indifférence, paradoxalement : Camille est un personnage sans consistance intrinsèque : ce n’est pas une personne….

4) Certes, le style de Houellebecq est un peu plat, beaucoup plus, par exemple, que celui de Philippe Lançon dans Le Lambeau, autre livre noir sur l’époque (vue sous un autre angle, évidemment) paru il y a quelques mois, et qui pour moi lui est très supérieur. Mais là n’est pas vraiment la question : Houellebecq écrit bien, tout de même, d’une façon déliée, et sa phrase est toujours assez fluide et agréable à lire. Son projet littéraire, ce n’est donc pas celui des auteurs que tu cites (bon, je ne connais pas Philippe Muray), ni même de Richard Millet, que nous avons déjà évoqué et qui se lit d’une façon beaucoup plus laborieuse.

   Le souci, c’est plutôt son PROJET, une fois de plus : oui, ses descriptions sont assez justes, mais justement, je n’y vois aucun lyrisme, car il ne va jamais au delà de ce qu’il pointe, il n’y met pas ce « quelque chose de plus » dont je parlais plus haut et qui pour moi est justement le rôle de l’auteur/passeur (sujet vaste dont nous reparlerons). Ce que, oui, on peut appeler « poésie » (ou « transcendance »). Et ainsi, ce monde, et cet horizon qu’il décrit s’arrêtent court, alors que moi, je vois encore tellement de choses au-delà…!

Bon, là, Etienne, j’ai besoin que tu me répondes pour continuer le débat, car je sens que je m’éparpille 🙂

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« CE VIDE LUI BLESSE LA VUE », DENIS MONTEBELLO, éditions « La Mèche lente », 2018 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018, et dans la revue en ligne « Actualité Nouvelle Aquitaine »)

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   Le titre surprend, et le sujet aussi. « Archéologue d’autoroute » selon ses propres termes, traducteur de Virgile et Pétrarque, Denis Montebello retrace, en quatre‐vingt pages, l’histoire d’une brique gallo‐romaine, conservée par l’obscur Louis‐Florimond Bonsergent, bibliothécaire et collectionneur pictavien, puis léguée au musée Sainte‐Croix. Le thème semblerait, à première vue, décalé, sinon rébarbatif : le genre de fascicule mal imprimé, édité par une association locale, vendu par l’office du tourisme, à la mairie, ou à la maison de la presse du coin, entre Détective et La Nouvelle République. Sauf que le livre, publié par les soins de Vincent Dutois, est esthétiquement beau, et qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle brique, d’un quelconque parpaing antique. Et d’ailleurs il ne s’agit que d’un fragment, une sorte de tesson recollé, et dont la photo est reproduite en couverture.
Découvert en 1861, lors du percement de la rue de l’Industrie (devenue rue Boncenne en 1900), l’objet évoque davantage un morceau de tuile, un débris. Tracés à la surface, en capitales, ces quelques mots latins ont de quoi surprendre le curieux, et offusquer le puritain : ateuritus heuticae salutem hoc illei in cunno, soit, en français, littéralement, ateuritus à heutica : salut ça pour elle, dans le con. Le tout est accompagné d’un phallus, grossièrement dessiné.
Qui a pu écrire, ou faire graver cela dans l’argile ? Enquêteur littéraire, Denis Montebello, à la suite de Bonsergent, estime qu’il s’agit d’un Gaulois, le nom Ateuritus étant typiquement celtique, et signifiant, par un curieux hasard «retrouvé». Quant à la demoiselle, à laquelle ces termes peu fleuris s’adressent, il s’agirait d’une courtisane, probablement une de ces prostituées exerçant dans les lupanars de Limonum, future ville de Poitiers. L’origine est‐elle orientale, grecque, comme semble le suggérer le patronyme Heutica ? S’agit-il de quelque belle Syrienne ramenée là par un maître romain ? D’une affranchie ? L’énigme demeure entière, mais prête lieu aux beaux développements dont l’auteur a le secret.

Tendu entre passé et présent, le style de Denis Montebello se veut délibérément anachronique et digressif. Composé de briques sans ciment apparent, de chapitres en apparence dépareillés, le récit se développe dans les marges, en suivant plusieurs routes, par détours savants, formant un rêve de charpente, ou, si on préfère, un rêve bien charpenté (p. 66). Fort de son érudition, l’homme mêle ainsi l’histoire vraie, celle des manuels, des chercheurs, à l’actualité, avec un mélange de sérieux et de décontraction, non sans une pointe de grivoiserie. Ainsi, après avoir évoqué le funeste destin de Limonum, pillée par des Maternus et sa troupe au second siècle de notre ère, ou s’être interrogé sur le destin quelque peu bancal de Florimond Bonsergent, l’auteur évoque, avec les termes anglo‐saxons en vigueur, les nouvelles formes de pornographie, quand Internet a pris le pas sur les briques, ou que Facebook construit un mur autrement plus virtuel. Pornhub, YouPorn, les stars du sexe, côtoient ainsi le visage de nos lointains ancêtres, comme si rien n’avait changé, finalement, et que tout pouvait renaître, ou du moins subsister, par l’alchimie du verbe. À la fin, l’enquête n’aura pas trouvé son terme, ne sera pas résolue. Qu’en con‐clure, donc ? Eh bien, laissons la parole à l’intéressé (p. 17) : Évitant un roman historique pour lequel je n’ai ni goût ni compétence, j’ai préféré m’embarquer avec Ateuritus pour une autre aventure. Plus intime et en même temps plus ambitieuse. Je laisse à d’autres le soin de qualifier l’entreprise. Je les écouterai quand ils m’auront lu.

« SÉROTONINE », Michel Houellebecq, Flammarion, 2019 (critique parue sur « Le capital des mots » et dans la revue « Diérèse 75 »)

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  Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 7 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

   Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

Pour lire l’article dans la revue électronique « Le Capital des mots » d’Eric Dubois

BONNE ANNEE 2019! (vlog 3)

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