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« DISPARAÎTRE », une chronique de Yasmina Mahdi (parue dans « Le Capital des mots »)

  Co-directrice, avec son mari Didier Ayres, de la revue L’hôte, Yasmina Mahdi nous offre une très belle critique de Disparaître. Nous l’en remercions vivement, de même que nous remercions Eric Dubois, poète, blogueur, ami, qui a relayé le texte sur « Le capital des mots ». Nous aurons l’occasion de reparler de Didier, de Yasmina et d’Eric sur le site, ainsi que dans la revue Diérèse.

Un lien vers « Le Capital des mots », revue en ligne d’Eric Dubois

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Déambuler/errer

   Disparaître commence un peu à la manière d’un roman d’investigation, et l’on y rencontre le monde du travail et l’arbitraire de ses hiérarchies. Il y a quelque chose de vivant et de désespéré, de morbide, et ce n’est pas un oxymore, dans cette banlieue parisienne, où « s’étale sur le trottoir gelé (…) une neige dense » dans un « poisseux matin de janvier ». Le mot latin simili est employé à plusieurs reprises, à la fois comme signifiant la matière, le faux, l’imitation, et comme symbole de la condition d’individus condamnés à un incessant remplacement, à n’être que de simples substituts au sein d’entreprises malades : des travailleurs palliatifs. Le témoignage du roman est en un sens sociologique, et en cela, Disparaître vise une certaine objectivité. Étienne Ruhaud décrit un univers que l’on analyse comme corollaire du libéralisme, qui génère l’exploitation des plus démunis, des marginaux, des étrangers, que le chômage touche et exclut du système. Un affreux vocabulaire commercial a remplacé l’éloquence, chère à l’auteur. Ce constat est celui d’une société en crise, inégalitaire et brutale.

   Les pauvres, les indigents – masse anonyme au XIXéme siècle -, se retrouvent au XXIème siècle, numérotés, parqués, condamnés, mais tout aussi anonymes, étiquetés comme improductifs. Compensation et décompensation alternent avec précarité. Le Limousin figure comme lieu de départ d’un vaste exode rural en 1961, de « prolétaires » voisins d’« Algériens » consignés dans « un fatras de bidonvilles » à Nanterre. L’auteur éprouve de la jubilation dans cette misère, évoque des bonheurs simples, le courage des individus exilés pour la survie. Malgré tout, le protagoniste préfère « le bitume (…) recouvert de gelée » aux « dimanches mornes en province (…), à une vie diminuée [en Corrèze], racornie, sans emploi et sans moyens ». Un spleen baudelairien est entrecoupé de conversations banales, d’un rapport au réel direct, parfois trivial, où le corps et ses sanies tranchent avec le doux rêve littéraire du jeune homme. Chez Étienne Ruhaud, les bouchers et la viande morte occupent une place, ainsi que les meublés insalubres, qui renvoient au Paris de 1980 de Rafael Chirbes : « ça pue la viande pourrie, un appart’ de louchébem qui s’est enrichi en vendant de la viande de chien » (Paris-Austerlitz) ; « Mon cerveau n’est plus qu’un morceau de viande rouge et saignant (…) J’aurais besoin qu’on me coupe la tête (…) » (Disparaître). Comme si d’un écrivain à l’autre s’établissait une soudaine continuité au-delà de la mort, de la disparition.

   Un certain pessimisme côtoie une recherche existentielle et une rébellion contre « le conformisme social ». Cette société contemporaine surchargée de signes, de communication et d’échanges via la technologie se révèle aussi vide que spécieuse. Les rôles des fonctionnaires, employés ou décideurs campent une situation socio-économique désastreuse, à la limite des mauvais traitements. Les parallélépipèdes de béton, perforés de galeries commerciales anodines, toutes semblables, le regroupement familial des immigrés dans les HLM, les emplois les plus bas et les moins rémunérés de manœuvres sans qualification, ont donné naissance au fondamentalisme, à la toxicomanie et au chômage comme perspective finale. La perte d’un logement s’ensuit du pire des statuts, celui de sans domicile fixe. Le long de cette déambulation désenchantée, le lecteur va suivre un itinéraire entrecoupé, en zigzag, à travers la vision personnelle et lucide du personnage du roman, au milieu de l’indifférence, voire de l’hostilité des résidents des cités, des passants et de la détresse des mendiants et des ivrognes. La parole d’Étienne Ruhaud guide, repère, critique, construit un morceau de littérature, une ode ténébreuse à la capitale et ses lacis, où encore une fois, et le somatique et le psychisme sont mis à rude épreuve.

   Dans Disparaître, nous sommes proches du microcosme de Raymond Carver et des destins accablés de William Kennedy, à travers la déterritorialisation des hobos. Par cette errance, É. Ruhaud désigne une trajectoire instable qui peut s’avérer commune à beaucoup d’entre nous, et se transformer en perte. L’auteur classifie scrupuleusement les noms de rues, de lieux, de bâtiments, de restaurants, de monuments, où rôde la menace inéluctable du hasard.

YASMINA MAHDI

Plasticienne.

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De gauche à droite: Yasmina Mahdi, Didier Ayres, Etienne Ruhaud, Hélène Mora, Pascal Mora, Claudine Sigler et une poétesse argentine, tous réunis au Café littéraire de Meaux (Seine-et-Marne)

( Notice La Cause Littéraire )

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.
DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d’Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.
Co-directrice de la revue L’Hôte.
Diverses expositions en centres d’art, institutions et espaces privés.
Rédactrice d’articles critiques pour des revues en ligne.


ÉTIENNE RUHAUD

Il se présente :
Ecrivain, critique littéraire, blogueur.
Son blog : https://pagepaysage.wordpress.com/

Disparaître. Etienne Ruhaud. Préface de Dominique Noguez. Editions Unicité, 2013

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NB: Ci-dessous le site de la revue L’hôte, évoquée plus haut. Le prix est modique (5 euros), et le contenu fameux.

Revue « L’hôte ».

 

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GERMAIN NOUVEAU

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  Je relis Germain Nouveau avec plus de plaisir qu’Arthur Rimbaud. Moins géniale, moins impressionnante, sa poésie me paraît souvent plus sensible. Nombre de poèmes signés Rimbaud relèvent de la virtuosité totale, comme Le bateau ivre. Cela étant le rapport à la nature et à l’Être est plus direct, plus franc, dans les Illuminations ou dans les Vers nouveaux. J’aime le vers et la phrase plus simples, cette espèce de fausse maladresse

TOMBEAU DES POÈTES, XXXII: WALTER UHL, Cimetière du Père-Lachaise (article paru dans « Diérèse » 76, été 2019)

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Division 87, Walter Uhl (1907-1990), puis division 4 (ossuaire)

Une enfance autrichienne :

  Très fréquent en Alsace, en Allemagne ou ailleurs, le nom de Uhl est d’origine danoise. C’est pourtant d’Espagne, dont est originaire son arrière-grand-mère, que serait venu Luis Uhl, né le 22 novembre 1860 (d’autres sources indiquent qu’il serait né à Vienne). Mélomane, choriste à l’opéra, l’homme, qui serait arrivé dans la capitale des Habsbourg avec quelques gulden, étudie aux Beaux-Arts, réalise partiellement les décors du musée historique, reçoit de nombreuses commandes de la part de la bourgeoisie locale. Amateur de bonne chère, de belles femmes, l’homme, qui s’est marié en 1890, meurt prématurément le 1er février 1909, à quarante-huit ans seulement. Il laisse ainsi derrière lui une veuve, ainsi que deux fils, Herbert, né en 1902, et Walter, né en le 7 décembre 1907. Âgée de trente-six ans, Elisabeth Uhl (née Landauer), connaît une relative aisance, puis la dislocation de l’Empire austro-hongrois, en 1918, plonge la famille dans la misère. Contrainte de travailler dans une des usines pharmaceutiques créée par ses cousins, Elisabeth a la douleur de perdre son aîné, Herbert, en 1919.

  Walter, lui, dès l’enfance, tente de reproduire les toiles de ce père qu’il n’a pas connu. Entré à l’École des cadets de Breitensee (un faubourg de Vienne), l’adolescent subit une discipline militaire, jusqu’à ce que l’établissement soit repris par le gouvernement, et transformé en collège d’avant-garde. Connaissant le froid et la faim, dans le contexte troublé des années 20, W. Uhl bénéficie des cours de dessin d’un certain Grutschnigg, ce qui le marquera beaucoup. Ayant obtenu la « matura » (équivalent du baccalauréat) grâce à ses travaux en sculpture, il entre aux Beaux-Arts de la capitale avec enthousiasme, mais s’avoue vite déçu par la nature essentiellement théorique de l’enseignement dispensé. Il s’enflamme alors pour Michel-Ange, Rubens, Fragonard, mais aussi pour des créateurs plus modernes comme Picasso, Fernand Léger ou Klee. Plusieurs professeurs le marquent durablement, parmi lesquels Vassily Kandinsky (1866-1944), mais plus encore Serafin Mauer, professeur et restaurateur en chef de la Galerie de peinture de l’Académie. Celui-ci l’accueille dans son atelier, et lui apprend presque tout. S’ennuyant à restaurer des tableaux, Uhl effectue un premier séjour à Paris en 1926, puis, rentré en Autriche, rencontre le metteur en scène de l’opéra de Stuttgart au festival de Salzbourg. Otto Erhardt l’emmène en Allemagne, d’abord à Stuttgart en 1926-1927, puis à Dresde en 1927-1928, et enfin à Budapest, où W. Uhl assure seul, à vingt ans, la mise en scène et la confection des décors de Jonny spielt auf, opéra jazz d’Ernest Kreňek.

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L’académie des Beaux-Arts de Vienne

L’arrivée à Paris

   Walter Uhl rêve de décors avant-gardistes, et notamment d’une scène ronde, sphérique, transformable. Hélas aucune structure n’accepte ses idées novatrices. Dépité, le jeune artiste rencontre la danseuse et actrice Marion-Lucie Rischawy, élève du Conservatoire de Vienne et de Marx Reinhard. La comédienne lui convainc d’abandonner le théâtre au profit de la peinture.

  Tous deux se marient le 14 mars 1932. Alors âge de vingt-quatre ans, W. Uhl se rend seul à Paris, et côtoie Braque, Picasso, Gromaire ou encore Edouard Goerg. Il apprend la technique de la gravure, et notamment celle d’un nouveau procédé de taille-douce, tout en collaborant avec d’éminents artistes, parmi lesquels Fernand Léger. Marion le rejoint rapidement. Un cercle se constitue autour de l’atelier d’Uhl, au 61 rue de Javel, dans un immeuble aujourd’hui disparu. Le poète wallon Jean de Bosschère y passe alors régulièrement, et accueille ses amis chez lui chaque jeudi, comme naguère Mallarmé.

  En 1937, paraît L’Exposition de 1937 et les artistes à Paris, ouvrage important, qui bénéficie du soutien logistique de Saint-John Perse, alors secrétaire général au Quai d’Orsay, et de la psychanalyste Marie Bonaparte, descendante de l’empereur, fascinée par Uhl. Le créateur peint alors un ensemble de deux mètres de haut pour l’oratoire privé du Père Supérieur des Bénédictins, rue de la Source, dans le seizième arrondissement. Aujourd’hui huppé, le quartier de Javel est alors miséreux, livrée aux chats et aux rats. Les clochards qui se pressent dans la cour de l’atelier admirent alors cette représentation des miracles de Saint-Benoît. Merde alors, c’est beau ! aurait lâché un chômeur belge, en regardant l’œuvre en gestation. Uhl considère qu’il s’agit là du plus beau compliment qu’il n’ait jamais reçu. Lui et sa femme résident alors de l’autre côté de la Seine, près du pont Mirabeau cher à Guillaume Apollinaire, rive droite, puis migrent quelques mètres plus loin, rue Jean de La Fontaine, dans le très chic Auteuil.

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« Composition architecturée »

 

1938, l’année terrible

  Mars 1938 : Adolf Hitler annexe l’Autriche. Walter Uhl reçoit une lettre de l’ambassade d’Allemagne afin de régulariser sa situation, et de recevoir un passeport allemand. L’homme, qui n’est pas encore naturalisé français, n’adhère pas à l’idéologie nazie, et se trouve donc apatride, sous la seule protection du gouvernement hexagonal. Il s’engage alors, à plus de trente ans, dans la Légion, et se trouve incorporé au 3ème régiment étranger d’infanterie, envoyé à Erfoud, dans le Tafilalet marocain, dans le Sud du Sefrou, en plein Sahara. Il y découvre les paysages désertiques qu’on retrouve dans nombre de ses tableaux.

  Placé sous les ordres du général Noguès, Uhl fréquente l’école des sous-officiers et acquiert le grade de caporal, une fois l’armistice signé. Démobilisé en novembre 1941, il tente de gagner Algésiras et Gibraltar pour s’engager dans les Forces Françaises Libres, puis embarque à Oran afin de passer par Marseille pour retrouver Marion-Lucie Rischawy à Trets, dans les Bouches-du-Rhône, soit en zone libre. Il y travaille comme ouvrier agricole, puis, en tant que réfugié, doit rejoindre la capitale, à la fin de l’année. Dénoncé, il est arrêté dans le train, à la ligne de démarcation, en gare de Châlons-sur-Saône. La Gestapo l’amène à Dijon, puis de là à Paris, et enfin à Sarrebruck, et enfin à Stuttgart, où son épouse vient le visiter. Considéré comme suspect, il est enfin déporté en Pologne, dans le camp d’Auschwitz I, en tant que triangle rouge, soit « prisonnier politique ». Marion-Lucie arrive à lui rendre visite, grâce à diverses connexions, en lien avec la résistance locale. Accompagné de six compagnons d’infortunes, Uhl s’échappe miraculeusement lors de la débâcle de janvier 1945, se dirige vers l’Est, marchant sur des centaines de kilomètres jusqu’à Stettin, aux bords de la Baltique, en plein chaos. Le 14 mars 1945, onze ans jour pour jour après son mariage, Uhl et ses camarades, affamés, vêtus de vieilles vareuses françaises datant de la première guerre, se cachent dans un trou entre les lignes de feu, au milieu des cadavres. Un jeune officier soviétique sort d’un tank et leur apporte des œufs, avant de les remettre à une compagnie de cosaques. Pourvu de son livret militaire, Uhl s’occupe des chevaux.

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« Nature morte aux pommes et aux raisins »

Retour à Paris…

  Rapatrié à Paris, Uhl découvre une ville bouleversée. Collaborateurs ou résistants, nombre de ses amis ont disparu au cours du conflit. Uhl, qui ne pèse plus que trente-huit kilos, regagne le seizième arrondissement. Il trouve d’abord du travail chez un architecte, puis restaure des tableaux pour des particuliers, pour le Musée de la Marine, et pour le Musée de Strasbourg. En 1965, un mécène lui propose de vendre ses tableaux, tout en lui offrant une mensualité conséquente. L’arrangement prend fin en 1969, après la faillite du donateur. Un second prend le relais jusqu’en 1972. Enfin, le collectionneur et homme politique Paul-Gérard Marcus (né en 1933), offre à Uhl un accord plus intéressant et durable, en échange d’un contrat d’exclusivité. Les deux hommes, qui s’apprécient, deviennent amis. Sans accéder à une véritable renommée internationale, Uhl expose dans différentes galeries d’Europe et de France, et notamment aux Musée d’Art moderne de la ville de Paris. Il meurt le 2 juin 1990, à l’âge de 82 ans, et choisit la crémation. Sa femme le rejoint le 4 février 1999. Aujourd’hui reprise, leur ancienne case (numéro 16521), est située au deuxième sous-sol[1], à l’allée K.

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Je rêve autant que je vis

  Ainsi s’exprime un créateur, qui, au petit matin, capte les bruits, les images de la ville au cours de longues promenades solitaires. Travailleur acharné, capable de peindre dix heures par jour, dimanche inclus, sportif, sobre, et élégant, Uhl est décrit comme un petit Monsieur vif, entièrement dévoué à son art. Riche d’une solide formation classique, l’homme évoque la technique et les couleurs avec beaucoup de précision dans l’essai que lui consacre son ami, le critique suisse Claude Richoz[2]. Il parle également de ses intercesseurs, parmi lesquels nombre de grands maîtres italiens, mais aussi flamands, à l’instar de Jérôme Bosch. S’il n’a jamais appartenu au groupe surréaliste, W. Uhl, par son onirisme, son désir de capter le rêve, peut facilement y être rattaché. C’est du moins ce que fait Claude-Gérard Marcus, cité plus haut, quand il qualifie Uhl de « Saenredam surréaliste », déclarant notamment Un artiste authentiquement indépendant, qui n’est lié à aucune école et a créé son propre style après des années de recherche, comme Walter Uhl, peut difficilement rentrer dans une catégorie établie. S’il faut, cependant, lui donner une appellation, je pense que celle de « surréaliste » est la plus appropriée. Reconstruisant une réalité imaginaire, il s’apparente au surréalisme lorsqu’il met en scène des animaux fantastiques ; il s’y apparente encore lorsqu’il décrit avec un luxe infini de précisions des maisons, des quartiers ou des constructions qui n’existent pas. Il ressort de ces rues désespérément vides un sentiment d’angoisse qui s’apparente à celui créé par le Giorgio de Chirico des grandes années. Cette angoisse est exprimée par une manière personnelle et une précision du dessin et de la couleur qui dépasse Dali.[3] De fait, les toiles de W. Uhl abondent effectivement en personnages étranges, sortis de songes, mais aussi en créatures bizarres, situés dans des zones en ruines, en d’étranges déserts, à l’instar du Rouget, singulière nature-morte peinte en 1981. Posé sur une assiette entouré d’algues, le poisson, surmonté par une serviette elle-même accrochée à un fil, fixe de son œil creux un paysage de collines géométriques indéfinissables, apparu au travers d’une fenêtre de pierre…

[1] Le couple est désormais inhumé à l’ossuaire (division 4) suite à la reprise de la concession en 2016.

[2] Walter Uhl, le rêve capturé, éditions du Vieux-Chêne, Genève, 1985.

[3] Ibidem, page 153.

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« Le Rouget », 1981.

INSPIRATION (manque)

   Je n’ai plus d’inspiration pour écrire un roman. J’aurais aimé parler d’un gilet jaune, ou d’un vieux garçon victime d’un brouteur africain, de Tinder… Mais je ne parviens pas à trouver l’angle d’attaque. Disparaître aura été peut être mon seul récit. Restent les journaux intimes (plusieurs milliers de pages), mais je crois aux œuvres constituées, pas à l’étalage pur du MOI, à la complaisance morbide, à la facilité. Les journaux peuvent étre à la base de la fiction, mais ilfaut faire rentrer le texte, les idées, les thèmes, dans une structure stricte, ce qui demande un travail d’orfèvre. Je vais donc en rester aux essais et à la critique, du moins momentanément. Le reste viendra peut-être. J’ai l’impression de devoir cultiver un arpent caillouteux, aride, de me casser les dents sur du granit Plutôt ne rien dire que de ne rien donner qui me semble inspiré et vrai.

« COMMENT ÉCRIRE UN LIVRE QUI FAIT DU BIEN? », DENIS MONTEBELLO, LE TEMPS QU’IL FAIT, 2018. (article précédemment paru dans « Diérèse » 75, hiver-printemps 2019, et sur le site d' »Actualité Nouvelle-Aquitaine »)

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   Tous les deux comme trois frères, Le cactus car il capte, Ce vide lui blesse la vue… Il semble décidément que Denis Montebello ait la magie des titres. Délibérément racoleur, ou plutôt ironique, celui‐ci évoquerait davantage la grosse artillerie littéraire, l’un de ces volumes didactiques publiés chez First (L’Histoire de France pour les nuls, etc.), qu’un ouvrage subtil, sensible, publié au Temps qu’il fait. L’auteur s’en explique, assume son choix dès le second chapitre, pour nous offrir une liste glanée sur Internet, généralement de respectables livres de gare, parmi lesquels Le philosophe qui n’était pas sage. Parmi eux, essentiellement des livres à l’effet feel‐good garanti (p.9), soit des récits pour vous évader, vous aérer l’esprit sans sortir de chez vous (idem).

   Loin de constituer un manuel de creative writing, avec des recettes pour générer des ventes, Comment écrire un livre qui fait du bien ? aurait de quoi déconcerter l’amateur de thrillers ou de romans sentimentaux. Ce dernier serait en droit de protester, de hurler à la tromperie, d’exiger un remboursement. Nulle histoire de tueurs en série, de flic incorruptible ou de périple amoureux en Asie, ici, mais bien plusieurs récits qui s’entrecroisent, selon un art de la fugue propre à l’écrivain, qui enchaîne diverses pistes, comme s’il voulait se perdre, et nous perdre, dans la forêt de sa mémoire. Diverses réminiscences affluent ainsi : des voyages en TGV, des rencontres avec d’autres prosateurs, ou tout simplement des souvenirs livresques et cinématographiques qui s’entremêlent au fil de chapitres eux‐mêmes élégamment titrés : «Un roman d’une longueur raisonnable», «Le rôle de la titrisation dans la contagion de la crise financière», etc.

   Conscient de sa propre difficulté à élaguer l’arbre textuel, l’homme évoque en filigrane un mystérieux feuillu, de ceux dont les branches donnent envie de s’y pendre, et qui, comme le flux de pensées, envahissent l’espace, le cerveau, la maison. Comment, dès lors, dégraisser, aller à l’essentiel, au menu, pour paraphraser un autre titre ? Faut‐il faire appel à ces deux professionnels, roués bûcherons, qui surfacturent avec le sourire, et vous laissent avec un végétal tout aussi encombrant ? Faut‐il se perdre sur Google, à Gourgues, en Belgique, dans je ne sais quelle géographie imaginaire ? Ou faut‐il tout simplement s’en remettre à Denis Montebello, féru d’étymologie, adepte de la digression, mélancolique humoriste ? Nous opterons pour cette dernière option. Nous n’avons pas le choix, de toute manière. Il nous faut accepter de suivre ces « chemins qui ne mènent nulle part », chers à Heidegger. Et peut‐être que la poésie est là, dans ces mauvaises herbes qui encombrent l’intrigue. Qu’il nous faut accepter, sans jalouser ni mépriser les faiseurs de best‐sellers, l’autre voie originale que nous propose le guide, en nous laissant porter par les impressions de voyage, les nouvelles en germe, les anecdotes. Car, comme l’admet notre Lapin blanc (p. 83) : Pour prévenir votre fuite, j’ai de belles histoires à raconter. Elles vous feront trouver belle la route. Elles la rendront émouvante ou drôle, comme vous voudrez, et surtout plus légère.

« L’ÂME-CHAMBRE », PRISCA POIRAUDEAU, ÉDITIONS UNICITÉ, 2018.

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Photographie de Prisca Poireaudeau. Tous droits réservés.

 

   Les récits de Prisca Poiraudeau semblent tout entiers portés par le rêve. L’auteur parle de « contes » mais on serait en droit de parler de « récits vus en rêve », pour reprendre l’expression d’Yves Bonnefoy. Nulle logique narrative évidente en effet dans ces textes écrits alternativement à la première ou à la troisième personne. Comme si le rêve, précisément, avait sa raison propre, qui n’était pas celle de l’intrigue classique. Et mieux vaut se laisser porter justement par la plume de Prisca, sans nécessairement chercher à analyser, à décortiquer, à commenter.
 L’univers décrit est étrange, sinon déroutant. On y croise alternativement, ou simultanément, des jeunes filles amoureuses l’une de l’autre, des animaux, ou des esprits animaux, tel ce chien qui égorge une demoiselle dans son bain, des chats ou encore des biches venues boire le sang des menstrues, échappé dans la baignoire. On y croise également cette sœur imaginaire dont la tête porte un arbre, un matin, dans le train pour Paris. De temps à autres, aussi, nous surprenons des personnages beaucoup plus réels, et beaucoup plus durs, comme ce taxi libidineux, cette maîtresse castratrice ou ces psychologues hostiles. Le réel, le monde extérieur, intrusif, visible par fragments réalistes, paraît proscrit. Prisca, la rêveuse, celle qui laisse des toiles en apparence naïves, enfantines et colorées, au gré des pages, préfère d’autres mondes, une seconde vie où s’échapper.
   Dans cette deuxième existence fantasmée tout est possible, à commencer par l’amour. Des adolescentes s’embrassent ainsi impunément en bord de mer ou dans cette chambre, lieu central du recueil, évoqué dans le titre. L’érotisme, et en particulier le saphisme, sont ainsi toujours présents en filigrane. Placée sous l’autorité spirituelle de Renée Vivien (1877-1909), poétesse libertine et lesbienne à laquelle un conte est dédié, l’inspiration est, sinon coquine, du moins osée : La culotte noire en dentelle avec des petits nœuds dorés sur les hanches saillantes. Ses petits seins nus et pointus de jeune fille, les côtes apparentes, son cou menu (page 12). Pour autant nous ne glissons jamais dans la vulgarité, la pornographie, puisque l’évocation demeure toujours subtile, purement sensuelle. On parle aussi de parfums, de senteurs, de chansons rappelant l’être aimé, les sensations de jouissance.
  Et puisque tout doit échapper à la mécanique classique du sens, cet autre monde chimérique, celui de la chambre, est également dominé par des Dieux variés, empruntés aux légendes païennes venues de partout, à l’instar d’Ishtar, la Babylonienne (page 124), tandis que notre héroïne, ou un de ses avatars, célèbre Beltane, fête celtique. Chaque animal, chaque créature fait sens, incarne une vérité, dans une sorte de cosmogonie inédite, variée, un panthéisme. Les artistes eux-mêmes, cités abondamment à travers le livre, participent de cette reconstitution, de ce monde merveilleux. Outre les écrivain(e)s Renée Vivien, citée plus haut, Collodi, Georges Rodenbach ou encore William Blake, nous rencontrons de nombreux plasticiens, à l’instar de Fernand Knopff, Vincent Van Gogh, ou Maurice Dumont. Elle-même illustratrice, Prisca, ou une de ses narratrices, n’affirme-t-elle pas d’ailleurs que [son] rêve est graphique (page 74) ? Nous pourrions également parler des nombreux musiciens présents dans L’âme-chambre, ou encore des cinéastes, eux-mêmes démiurges.
  L’art, la création, sont probablement, avant tout, des exutoires. Car tout n’est pas heureux, loin s’en faut. L’angoisse, omniprésente, se matérialise par l’élément aquatique. Au sens propre, l’eau baigne la quasi-totalité du volume ; une eau menaçante, qui engloutit, dans laquelle on se noie, et qui aspire le corps, et non une eau nourricière, apaisante. De même s’il est généralement ludique, jouissif, le sexe est souvent forcé, hommes et animaux ne sont pas toujours bienveillants et l’instabilité menace à chaque moment de tout emporter, comme l’onde.
  Reste, dès lors, comme pour se consoler, rêver, le puissant lyrisme de la jeune Prisca Poiraudeau. Proses poétiques, ou vers libres égrainés au fil des pages, les textes nous plongent dans l’ailleurs, celui de l’inconscient, du riche sommeil : L’horizon bleu des arbres, des elfes, de la magie/Du savoir et des secrets/Perspective de gaieté/Que je ne peux plus toucher/L’Éden, dont on m’a jeté. (page 36).

« ZOO », à Etienne Ruhaud (un poème de Padrig Grech)

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ZOO

(à Etienne Ruhaud)

 

On naît, on souffre, on meurt. On tue, on est tué.

Au début, au milieu, à la fin, la souffrance.

On fuit dans le délire où le rire s’élance,

s’effondre en pleurs au pied du mur, pantin fluet.

 

Les superbes lépreux n’ont toujours pas mué :

brandissant leurs moignons, ils louent la providence

au Bal des Culs-de-jatte où l’amour se cadence,

& c’est beau de les voir danser le menuet.

 

Ce spectacle distrait les débiles mentaux,

les CRS trempant un œil dans leur porto

qui lâchent quelques rots en bâfrant leurs lasagnes.

 

Moi mort, tranchez ma viande & jetez-la aux chiens

pour qu’ils la chient joyeux, par la verte campagne,

marquent leur territoire & odorent l’humain.

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