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MILLE ET UNE NUITS, 2019.

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   Les mille et une nuits à l’Odéon. Ou l’histoire d’une déception. Quand tu as commandé du homard et qu’on te sert du gloubi boulga. En définitive tu payes un prix conséquent pour voir des contes orientaux avec des tapis volants, des lions, des génies, de l’érotisme feutré, des derviches, fakirs et autres personnages emblématiques… Et après l’entracte au lieu de te montrer Sindbad le marin ou autre on te parle d’un concert d’Oum Kalsoum à Paris en caricaturant la voix du général de Gaulle, on te parle pour la énième fois de la guerre d’Algérie, de Daesh et des problèmes d’intégration… En mélangeant donc allégrement l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Inde, la Perse, d’où sont originaires ces fameuses nuits érotiques (traduites par la suite en arabe). Un peu comme si un metteur en scène iranien adaptait les Chevaliers de la table ronde en parlant de Trump, et en amalgamant la Grèce, Israël, l’Écosse et les Etats-Unis dans une sorte de truc indigeste, incohérent, censé représenter l’Occident ou je ne sais quoi. En définitive tu es venu là pour t’échapper des médias et de la tension ambiante dans un théâtre magnifique, pour entrevoir un Orient romantique, vierge, onirique, et tu te retrouves avec France Inter, BFM TV et tous les débats autour du malaise identitaire hexagonal zemmourien. De bons acteurs, de beaux décors, un texte repris par Antoine Galland (enterré à quelques mètres, dans la cathédrale Saint-Etienne du Mont) normalement extrêmement poétique… Pour ça.
Alors je ne dis pas que nous sommes détachés de l’actualité. Mais à quoi bon polluer encore ce qui précisément nous permettrait de fantasmer? J’avais précisément envie d’autre chose, de fables. Et évidemment on te colle l’instant Meurice, dans toute sa morale manichéenne, autosatisfaite. Comme Pasolini, faites-nous rêver, et vous ferez davantage pour le fameux « dialogue des cultures ». Pour le reste y a la télévision, la presse.

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« NÉANT », DIDIER AYRES, TARABUSTE, 2019 (article paru dans Diérèse 77, automne-hiver 2019)

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  Exigeante, l’écriture de Didier Ayres paraît bien loin des effets de manche ou des considérations esthétiques propres à tant d’auteurs. De prime abord, cela ressemble fort à un journal intime, ou plutôt à un journal poétique divisé en cinq « cahiers », composé dans un style efficace, délibérément dépouillé, tout en brèves notations. Avec un langage pauvre (p. 21), D. Ayres tente essentiellement de se comprendre, de saisir son être, à la manière de Montaigne. Fidèle à son objet d’étude (qui n’est autre que lui-même), l’écrivain se regarde, se décrit, sans pour autant verser dans le narcissisme littéraire, le nombrilisme si commun à la production actuelle. Ici, le moi est traité en tant que pur objet d’observation, de dissection, avec pour seul scalpel la plume, et pour conclusions médicales, le texte. Ayant [son] étude pour toute occupation, Didier Ayres semble tout entier tourné vers l’intériorité, reconnaissant ainsi s’enclore en une sorte de citadelle. Si le monde vibrionne comme une ruche (p. 38), la vie monastique semble tentante à cet homme dont l’âme est un poème double et vitreux. La tentation mystique n’est pas loin non plus, mais la voie semble bloquée, pour laisser place au pessimisme, au nihilisme annoncé par un titre programmatique. La mort étant la seule vraie finalité (p. 31), l’écriture constitue-t-elle un refuge ? Fidèle à une tâche doublement austère et irréalisable, Didier Ayres n’a pas même le soutien d’une religion vers laquelle il voudrait tendre, en vain. En concevant des sortes d’épîtres (p. 95), l’homme, qui, de son propre aveu, voudrait prendre la robe de bure, ne peut dépasser l’angoisse existentielle, la certitude de marcher vers la disparition, qu’en grattant des pages, encore et encore, avec cette obstination de griffonner puis de biffer (p.31). Il ne s’agit pas de composer des poèmes, de faire du bel ouvrage, de se perdre dans le vers ou dans le morceau lyrique, mais bien de se saisir, de dessiner un modèle qui toujours échappe. Comme si cette quête insensée, en apparence vaine, remplaçait les habituels exercices littéraires. Parfois la beauté jaillit au détour d’une phrase, d’un paragraphe, mais il s’agit en quelque sorte d’une beauté fortuite, de la richesse involontaire d’un poème (p. 34). L’objectif n’est pas là. Nous ne jouons pas.

   « Là où d’autres proposent des œuvres, je ne propose rien d’autre que de montrer mon esprit », déclare Antonin Artaud dans L’ombilic des limbes. Pareille considération s’applique parfaitement à ce nouveau recueil, publié par les soins de Djamel Meskache et Tatiana Lévy, aux élégantes éditions Tarabuste. Animateur d’atelier d’écriture, docteur ès Lettres, directeur de la revue L’hôte, Didier Ayres propose ici une voie exigeante, loin des sentiers battus.

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Didier Ayres et votre serviteur, au salon « Ecriture et spiritualité », le 1er décembre 2019 au collège des Bernardins (Paris)

« LES MOULES » (ETIENNE RUHAUD)

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LES MOULES

   Au fond des abysses, les scientifiques ont découvert des moules centenaires, de près d’un kilomètre de long.

   Recouverte de vase et de sable, leur coquille n’est visible qu’au moment où elles baillent, formant d’énormes remous, filtrant l’eau pour en absorber des tonnes de plancton. Dans le corps des mollusques vit tout un monde clos. Les poissons-ampoules au corps translucide s’allument dans la nuit océane, les petits crabes-triangles poursuivent leur ballet silencieux, les crinolines violettes balancent leur corolle, les raies toc-toc sondent le limon bleuté.

   De l’univers enfoui les savants n’ont que bribes, images furtives, volées à l’aide de micro-caméras, vite brouillées. Comme les calamars, les moules envoient des giclées d’encre acide aux sous-marins, se referment impitoyablement sur les imprudents voyageurs, tel un cercueil.

MÉMOIRE DES POÈTES XXXIII, PAUL ÉLUARD (1895-1952), Cimetière du Père-Lachaise, division 97 (article paru dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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Banlieue, sanatorium…

   De son vrai nom Eugène Grindel (Éluard étant le patronyme de sa grand-mère Félicie), le futur poète naît le 14 décembre 1895 à Saint-Denis. Son père, qui ouvrira un bureau d’agence immobilière, travaille alors comme comptable, quand sa mère est couturière. Tuberculeux, le jeune Eugène interrompt ses études après le brevet, en 1912, et part se soigner dans un sanatorium suisse, près de Davos. En 1913 parait un recueil intitulé Premiers poèmes. Plusieurs textes paraissent également dans la Revue des Œuvres nouvelles. Toujours hospitalisé, le jeune auteur rencontre la Russe Héléna Diakonova, elle aussi malade. Vivement impressionné par la personnalité, la culture et l’audace d’Héléna, surnommée Gala, il compose de nombreux vers amoureux. Ensemble, les tourtereaux lisent intensément Nerval, Apollinaire, Lautréamont et Baudelaire… De retour à Paris, P. Éluard se lie avec l’ouvrier-relieur, bibliophile et anarchiste Alphonse-Jules Gonon (1877-1946), dit Savanoli. C’est le début d’une longue amitié. Original, anticonformiste, Savanoli est poursuivi par la police pour avoir défendu le principe de la fausse monnaie, conçue pour détruire la société bourgeoise…

La guerre, l’amour, Dada…

   Mobilisé comme infirmier militaire, puis dans l’infanterie, Éluard est traumatisé par la guerre. Ayant atteint sa majorité (vingt-et-un ans à l’époque) fin 1916, il épouse Gala le 21 février 1917 et quitte le front en mars, après avoir contracté une bronchite aigüe. Leur enfant naît l’année suivante, le 11 mai 1918 pour être exact : J’ai assisté à l’arrivée au monde, très simplement, d’une belle petite fille, Cécile, ma fille, écrit-il à un ami.
Alors que la victoire est proclamée, Éluard publie ses Poèmes pour la paix. La découverte de Dada est pour lui une véritable révélation. Parallèlement, le poète devient l’intime d’André Breton, et publie dans Littérature dès 1919. En février 1920, il fonde Proverbe, sa propre revue, tout en participant aux activités du groupe fondé par Tristan Tzara. Il assiste également à la première de Locus solus, pièce de Raymond Roussel abondamment huée par le public, le 8 décembre 1922, au théâtre Antoine, en compagnie de ceux qu’on commence à appeler les surréalistes. Le 6 juillet 1923, au théâtre Michel, avec Aragon, Breton, et Péret, il perturbe violemment la représentation du Cœur à gaz de Tzara, avec lequel il a rompu. Celui-ci appelle la police.

Vers le surréalisme

   Mars 1924. En proie au doute, Paul Éluard songe à tout effacer de sa vie poétique, et embarque à Marseille, à bord de l’Antinoüs. Il part d’abord pour Tahiti, puis voyage dans l’océan Indien. Las de l’errance, il revient en France fin septembre, en compagnie de Gala et de Max Ernst, qui l’avaient rejoint à Saïgon pour un singulier triangle amoureux. De retour à Paris, il participe activement aux premières activités du groupe surréaliste, et notamment à l’écriture d’Un cadavre, violent texte collectif, à charge contre Anatole France, disparu quelques jours plus tôt, et accusé d’avoir voulu la guerre. Toujours très proche de Breton, auquel il dédie Mourir de ne pas mourir, Éluard participe activement à toutes les manifestations du groupe, se livrant à diverses frasques, notamment au banquet de Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, boulevard Montparnasse, le 2 juillet 1925 : Breton, Aragon et les autres affrontent physiquement leurs adversaires, adoptant la « conduite scandaleuse » que leur reproche l’Association des écrivains combattants.          Début 1926, à la suite d’un article calomnieux de Maurice Martin du Gard (1896-1970, petit-cousin du romancier) contre Aragon, Breton, Éluard et Aragon lui-même mettent à sac le bureau des Nouvelles littéraires. Rien n’arrête ces jeunes révoltés, tous adeptes du cadavre exquis inventé par Max Morise (1900-1973), et du jeu de la vérité, soit de la pratique écrite de l’inconscient. Ils se retrouvent alors chez Breton, au 42 rue Fontaine, près de Pigalle.

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Engagement politique, ruptures, renaissance

   Suivi par Breton, Pierre Unik et Aragon, Éluard adhère au PCF, tout en déclarant: Le Parti français n’est pas pour moi le paradis, j’y trouverai des sujets de dégoût. Mais je ferai ce que je pourrai. Ou encore : si j’adhère au P.C. je ne suis pas décidé à priori à renoncer au surréalisme. Condamnant la politique coloniale française, et notamment l’intervention dans le Rif , les surréalistes écrivent alors dans Clarté, revue engagée. Le surréalisme sera désormais « au service de la révolution », comme il est annoncé dans le tract « La Révolution d’abord et toujours », dont le texte est reproduit dans le journal L’Humanité, le 21 septembre 1926.
L’activité littéraire se poursuit toutefois, et des liens sont noués avec les surréalistes belges, dont Paul Nougé, qu’Éluard et Breton rencontrent à Bruxelles. Toujours en septembre 1926 paraît Capitale de la douleur, avec un prière d’insérer signé Breton. Savourons ces quelques vers d’amour:

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards

   Rapidement, la politique rattrape les surréalistes, qui déchantent. Cosignée Aragon, Breton, Éluard, Péret et Unik, et publiée en mai 1927, la brochure Au grand jour constitue ainsi une tentative pour justifier leur adhésion au communisme, le parti se montrant méfiant. La rupture semble consommée pour Breton, qui n’assiste plus aux réunions de la cellule du gaz, à laquelle il est alors affecté. Parallèlement, la santé d’Éluard se dégrade encore. En mars 1928, ce dernier retourne au sanatorium d’Arosa, en Suisse, où il passe plusieurs mois, entretenant une vive correspondance avec les autres membres du groupe, lisant et écrivant beaucoup. Début mars 1929, il va voir les toiles de Max Ernst à Berlin.

Ruptures, rencontres…

   Un autre drame personnel se noue à l’été 1929. Ayant séjourné sur la Côte d’Azur, P. Éluard et Gala se rendent ensuite chez S. Dali, à Cadaqués, en Catalogne, en compagnie des Belges Camille Goemans et René Magritte. C’est la première rencontre, passionnée, de Gala et du peintre espagnol. Malade, Éluard doit, de son côté, retourner en Suisse, cette fois au sanatorium de Leysin. Il entame une relation (amicale), avec René Crevel, et rencontre René Char, dont il devient l’intime. Ensemble, les deux poètes errent dans Paris, où ils croiseront Maria Benz, dite Nusch, jeune femme perdue, près des grands magasins, un soir de mai 1930…
Char adhère au mouvement la même année, et son nom est cité dans le second Manifeste du surréalisme. Une violente crise secoue alors le groupe. Breton exclut Desnos, Baron, Leiris, Prévert, Queneau, Limbour et Masson. En retour, ceux-ci publient Un cadavre, violent pamphlet qui cette fois attaque Breton, et non plus A. France, en janvier 1930. Éluard, de son côté, soutient son ami. Le surréalisme est scindé en deux. Les heurts se multiplient, notamment lorsque Buñuel et Dali projettent L’Âge d’or, film rapidement interdit par la police, et attaqué par l’extrême-droite, ou lorsque les surréalistes protestent contre l’exposition coloniale, en mai 1931. L’engagement se poursuit donc, et la plupart des membres adhèrent à l’Association des Artistes et Écrivains Révolutionnaires (AAER), fondée par Paul Vaillant-Couturier.
Gala quitte finalement Éluard pour Dali, avec lequel elle se remarie. Déprimé, le poète se met finalement en couple avec Nusch, dont il devient amoureux fou.

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Paul et Nusch.

L’aventure surréaliste, de 1932 à la guerre

   Les années 30 sont marquées par bien des doutes, tant sur le plan politique que littéraire. En 1932, Aragon, qui milite désormais réellement au PCF, est accusé de démoraliser l’armée, pour avoir écrit le poème « Front rouge ». Les surréalistes, dont Éluard et Breton, prennent à contre-cœur sa défense dans Misère de la poésie. Aragon, fidèle à l’intransigeance du parti, aux réticences de ses dirigeants face aux surréalistes, récuse peu ou prou ce soutien. S’ensuit une nouvelle crise au sein du groupe, qui a toujours entretenu des rapports distanciés avec l’engagement à proprement parler. La rupture est consommée en mars 1932, lorsqu’Aragon se trouve définitivement exclu. Breton, Éluard et Crevel, de plus en plus sceptiques touchant l’AAER (cf. plus haut), sont finalement mis à l’écart par le PCF dès 1933, alors même qu’Adolf Hitler devient chancelier. Le divorce est totalement consommé lors du congrès des écrivains pour la défense de la culture, du 20 au 25 juin 1935, quand Breton et le délégué soviétique Ilya Ehrenbourg s’écharpent violemment. Les surréalistes n’en n’adhèrent pas moins au comité de vigilance antifasciste, et soutiennent intellectuellement la république espagnole, bientôt confrontée à la révolte franquiste. Éluard publie d’ailleurs « Novembre 36 », premier poème réellement politique, hommage au Front Populaire, dans L’Humanité, le 17 décembre 1936.

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   L’engagement de Paul Éluard est alors total, et va précipiter sa rupture avec l’ami de longue date, André Breton. Les deux poètes, qui ont coécrit plusieurs ouvrages, dont L’Immaculée conception, mais aussi le Dictionnaire abrégé du surréalisme (qui tiendra lieu de catalogue à l’Exposition internationale du surréalisme à Paris, en octobre 1937), se brouillent en mai 1938 suite à la parution du poème « Les vainqueurs d‘hier périront dans la Commune ». Breton soutient désormais Trotski, (qu’il rencontrera d’ailleurs au Mexique), quand Paul Éluard reste dans la droite ligne du PCF.
Qualifié de « dangereux anarchiste » par les autorités de Vichy, Breton fuit la guerre aux États-Unis en mars 1941, Éluard reste en France, après sa démobilisation, en juin 1940. Nusch, qu’il a épousée en août 1934, l’accompagne dans sa clandestinité chez Christian Zervos, à Vézelay, puis chez le libraire Lucien Scheler, et enfin à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Littérature et engagement se confondent alors totalement, puisque l’auteur ne sépare pas sa poésie du combat. Éluard, qui demande sa réinscription au parti communiste, publie Poésie et vérité, recueil qui sera parachuté dans les maquis par la Royal Air Force, et qui contient notamment le célébrissime poème « Liberté » :

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

   Citons aussi L’Honneur des poètes, co-écrit avec Aragon et avec d’autres résistants, publié aux éditions de Minuit, alors clandestines.

Succès et infortunes

   Après la Libération, P. Éluard, qui a fait partie du Comité des écrivains, connaît une incroyable notoriété. Les conférences s’enchaînent à un rythme soutenu, en France comme à l’étranger, et notamment dans les pays du bloc de l’Est, dont la Tchécoslovaquie ou l’ex-Yougoslavie. Le malheur ne tarde cependant pas à frapper. Le 28 novembre, la belle Nusch, compagne des mauvais jours, fille de rue devenue femme du grand homme, est emportée par une hémorragie cérébrale. Éluard, alors en Suisse pour raisons de santé, est anéanti, et sombre rapidement dans la dépression. Le souvenir de Nusch, qui l’a accompagné après son divorce d’avec Gala, qui l’a soutenu pendant la guerre, ne cesse de la hanter. Il lui dédie les poèmes du recueil Le temps déborde, paru le 16 juin 1947 sous le pseudonyme de Didier Desroches :

LES LIMITES DU MALHEUR

Mes yeux soudain horriblement
Ne voient pas plus loin que moi
Je fais des gestes dans le vide
Je suis comme un aveugle-né
De son unique nuit témoin

La vie soudain horriblement
N’est plus à la mesure du temps
Mon désert contredit l’espace
Désert pourri désert livide
De ma morte que j’envie

J’ai dans mon corps vivant les ruines de l’amour
Ma morte dans sa robe au col taché de sang.

Frénésie et disparition…

   Éluard sort cependant du naufrage, de la mélancolie, et poursuit ses voyages. On le voit ainsi en Grèce, aux côtés des partisans, s’adresser aux monarchistes, depuis les tranchées, à l’aide de haut-parleurs, le 10 juin 1949. Quelques mois plus tard, en septembre, il rencontre une certaine Suzanne-Odette Lemor, dite Dominique Lemor (1914-2000), jeune divorcée de trente-cinq ans, mère d’une petite fille, au cours du Congrès mondial de la paix, à Mexico. De presque vingt ans sa cadette, la belle brune accompagne le poète dans les derniers moments de sa vie, notamment en URSS, et lui inspire ces vers superbes :

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour.

   Dominique devient ainsi la troisième et dernière épouse de Paul Éluard en 1951, et semble l’apaiser, comme en témoigne le titre de Phénix, recueil publié la même année. L’homme, qui se déplace sans cesse, notamment à Moscou (pour la commémoration du 150ème anniversaire de la naissance de Victor Hugo et pour le centième anniversaire de la mort de Gogol), montre des signes de faiblesse. En août 1952, il quitte précipitamment la Dordogne pour se faire soigner à Paris, suite à une crise cardiaque. Un second infarctus le terrasse, le 18 novembre 1952, dans sa résidence secondaire de Charenton-le-Pont, au 52 rue de Gravelle. Située à la lisière du bois de Vincennes, dans un quartier bourgeois, la maison beige est ornée d’une plaque commémorative, avec les mots suivants:

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Ici a vécu, est mort, le Poète Paul ÉLUARD
1895-1952

 

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Funérailles et postérité

   Éluard, qui, n’a pas cinquante-sept ans, laisse derrière lui une œuvre considérable, poétique et théorique. Plusieurs établissements scolaires, plusieurs voies, portent son nom, et le titre Bonjour tristesse, premier roman de Françoise Sagan, publié en 1954, constitue un hommage direct, une citation extraite d’ « À peine défigurée », dans La Vie immédiate, paru en 1932 :

Bonjour tristesse.
Amour des corps aimables.
Puissance de l’amour
Dont l’amabilité surgit
Comme un monstre sans corps.
Tête désappointée.
Tristesse, beau visage.

   Évoquons également le prix Paul Éluard, décerné par la Société des poètes français. Évoquons plus encore le musée qui lui est consacré, à Saint-Denis, sa ville natale, au 22 bis rue Gabriel Péri, dans le magnifique pavillon blanc entouré d’un jardin, bâti au XVIIIème siècle pour accueillir Louis XV lorsqu’il venait voir sa fille Louise de France. Le visiteur y admire plusieurs œuvres d’art, léguées par Dominique après la mort de son mari, ainsi que des manuscrits originaux.
   Ce jour-là, le monde entier était en deuil, déclare le jeune écrivain Robert Sabatier (1923-2012) lors de l’enterrement d’Éluard, le 22 novembre 1952. Le gouvernement lui a refusé des funérailles nationales, mais le poète est accompagné de nombreux anonymes, de ses amis surréalistes et de militants du PCF. Inhumé presque en face du mur des Fédérés, tout à fait au Nord du Père-Lachaise (sa tombe figure sur le plan fourni à l’entrée, et borde l’allée), Paul Éluard côtoie Barbusse, Vaillant-Couturier, Duclos ou le Colonel Fabien, sous une sépulture sobre, grise, ornée de gazon et naturellement dépourvue de tout symbole religieux.

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Musée Paul Éluard à Saint-Denis.

 

Un acteur essentiel du groupe surréaliste

   Auteur de nombreux tracts, ayant prononcé plusieurs conférences à travers l’Europe, Paul Éluard demeure incontournable dans l’aventure surréaliste. L’homme fait d’ailleurs figure d’intime, aux yeux de Breton, qui lui dédie notamment Le révolver à cheveux blancs, en 1932, et P. Éluard prendra la défense de son ami lors des diverses crises qui agitent le groupe.
Outre les graves désaccords politiques, qui aboutiront à une rupture définitive en 1938, Breton reproche à Éluard son moralisme bourgeois, notamment lors d’un incident bien précis, lorsque les deux hommes fréquentent encore Dada. Le 25 avril 1921, réuni au café Certa, passage de l’Opéra, le groupe retrouve le portefeuille d’un serveur. S’ensuit un débat : que faire de l’argent ? Breton désire l’utiliser pour régler l’addition, quand Éluard, très riche, décide de le rendre, ce qui agace le premier. Éluard jouit de l’aisance financière qui fait défaut à Breton, et rencontre davantage de succès, ce qui créé une rivalité. Enfin, Breton ne supporte que difficilement le triolisme sexuel que partagent Éluard, Ernst et Gala, ou encore leur amitié avec Dali, surnommé « Avida Dollars ». Après leur brouille, Breton qualifiera Éluard de « partousard », tout en regrettant leur complicité : Je me suis résigné à la séparation que lorsque j’ai acquis la certitude que [le] courant ne pouvait plus être remonté et que je me suis trouvé devant ce dilemme : ou bien m’éloigner de toi, ou bien devoir renoncer à m’exprimer sur ce qui constitue, avec le fascisme, la principale honte de notre temps [le stalinisme]… Il y allait pour moi de la signification même du surréalisme et de ma vie, écrit-il à Éluard, après son retour du Mexique, toujours en 1938.
Douze ans plus tard, en 1950, Breton adresse cependant une lettre ouverte à l’auteur de Capitale de la douleur, lui demandant instamment d’intervenir en faveur du tchèque Kalandra (1902-1950), surréaliste qu’ils avaient rencontré à Prague. L’auteur de Nadja essuie un refus, et Kalandra, accusé d’espionnage, est pendu.

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« BAUDELAIRE ET APOLLONIE », CÉLINE DEBAYLE, ARLÉA, 2019 (note parue dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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   Née en 1822, peintre, demi-mondaine, Apollonie Sabatier, dite « la Présidente », tient salon rue Frochot, à Paris, et sert accessoirement de modèle, Sa première rencontre avec Baudelaire date de 1851. Amante de nombreux artistes et hommes de Lettres, la belle Apollonie ne laisse pas indifférent le jeune dandy, qui lui voue alors une passion idéalisée, et lui dédie plusieurs des Fleurs du mal. Baudelaire, qui vit alors avec Jeanne Duval, la « belle mulâtresse », ne possèdera la Présidente qu’une fois, en 1857, soit dix ans avant sa mort. Les amants d’une nuit ne se reverront d’ailleurs plus, à partir des années 1862. Restent évidemment les magistraux vers d’«À celle qui est trop gaie », notamment, mais aussi l’impudique Lettre à la Présidente signée par Théophile Gautier en 1850, et la magnifique Femme piquée par un serpent, sculpture d’Auguste Clésinger, datée de 1847, aujourd’hui exposée au musée d’Orsay.

   Journaliste, grand reporter, mais aussi essayiste spécialiste du monde méditerranéen, Céline Debayle nous offre une belle promenade à travers une ville disparue, en suivant scrupuleusement les pas du poète, sa biographie. Divers extraits des lettres adressées à Apollonie ponctuent ainsi l’ouvrage. Chaque lieu de l’intrigue se trouve également minutieusement décrit, avec précision, exactitude : depuis l’appartement de la Présidente jusqu’aux rues adjacentes, où se perd Baudelaire après la rencontre charnelle. Nous avons ainsi l’impression de voyager à travers le temps et l’espace, comme au milieu du Spleen de Paris: Près du pont des Arts, le soleil tombant assombrit la Seine, chasse les pêcheurs poisseux de sueurs (…) La chaleur est encore là, août meurt dans l’étuve, avant l’automne, puis le plongeon dans les froides ténèbres. Roman historique consacré à un poète, Baudelaire et Apollonie est peut-être d’abord, un roman poétique, servi par une langue élégante et riche. Chacun des courts chapitres ressemble ainsi à un poème en prose, où les couleurs, les parfums et les sons se répondent, pour reprendre les termes de « Correspondances ». Lyrique, imagée, l’écriture de Céline Debayle a quelque chose de terriblement sensuel, sans jamais sombrer dans la pornographie. Car c’est bien à un ébat amoureux, a priori raté, que nous assistons. Les termes peuvent ainsi paraître crus, mais non obscènes, notamment lorsque se trouve évoquée la touffe (…) luisante de la Présidente, ou encore ce qu’il faut bien appeler l’impuissance de Baudelaire, homme raffiné, fragile, et non Hercule de foire (p. 126).

   Bref, délicat, ce premier roman apporte un éclairage nouveau, tant sur les Fleurs du mal que sur la vie même de Baudelaire. Souvent accusé de machisme, l’écrivain apparaît ici dans sa fragilité, dans son humanité. Nous découvrons aussi le portrait d’une égérie, d’une femme libre dont le souvenir s’est effacé avec les ans.

 

SA GUEULE

  Salon-du-livre-de-Paris-2014-vue-d-ensembleJe réalise, non sans un peu d’amertume, que bien des poètes ne me contactent que dans l’espoir d’un service (une note critique, l’achat de leur propre livre…), sans jamais offrir le moindre espoir de retour. Je veux dire; sans réciprocité. Sans s’abonner à un blog pourtant gratuit, sans demander ce que je fais. J’en viens à adopter la même démarche solipsiste, pour ne pas dire égocentrique. Désormais, je ne consacre d’efforts qu’à ceux qui me lisent un minimum, ou qui peuvent m’aider. Rares sont les écrivains réellement attentifs à l’autre, qui s’intéressent, même superficiellement, à ton travail. Même pour sauver les apparences. Récemment, un jeune homme me demande si j’ai déjà publié des livres. Je lui réponds par l’affirmative. Sans même se soucier de ce que je produis, il embraye directement en me demandant à quel éditeur il doit s’adresser. Et d’insister, comme si c’était un dû. Passons également sur les gens pressants qui exigent qu’on leur achète leur volume, sans même jeter un œil sur vos propres opuscules, qui vous gavent pour tel ou tel article. De même qu’il ne peut y avoir d’amitié avec un avare, il ne peut y avoir de curiosité littéraire envers un auteur totalement autocentré. Ce pourquoi je mets de moins en moins les pieds dans les salons.

VERNISSAGE/FINISSAGE LE 26 SEPTEMBRE, VERS NATION

  Le 26 septembre, cinquième jour de Vendémiaire, je me suis donc rendu au vernissage, ou plutôt au finissage organisé par mon ami poète et peintre Pascal Dandois. Une belle soirée, avec des gens que je ne connaissais pas, et que j’ai découverts. Citons notamment les toiles colorées, joyeuses de Stéphane Pruvot.

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Pascal Dandois devant ses œuvres (lors d’un précédent vernissage)

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