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MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89.

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

   Raymond_Roussel_Impressions_d'Afrique

   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

   zorn

   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

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La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

31 AOÛT 1867

   2840529-baudelaire-le-grand-charlesLe 31 août 1867, il y a très exactement cent quarante huit ans, Charles Baudelaire mourait dans un modeste apparemment de la rue Beautreillis, près de la maison de Victor Hugo, là où devait décéder Jim Morrison un siècle plus tard, en 1971. Âgé de quarante six ans, épuisé par l’abus de drogue, la misère et la syphilis, l’homme commençait à être connu. Comment lui rendre hommage sinon en citant un poème moins célèbre, le seul versifié du Spleen de Paris, évoquant justement la capitale?

  Le coeur content, je suis monté sur la montagne
D’où l’on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,
Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n’allais pas là pour répandre un vain pleur;
Mais comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,
Je voulais m’enivrer de l’énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d’or fin,
Je t’aime, ô capitale infâme! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

"Le pont au change", Charles Méryon, 1854.

« Le pont au change », Charles Méryon, 1854.

… Citons également cet incroyable « Rêve parisien », cette fois extrait des Fleurs du mal:

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n’en vit,
Ce matin encore l’image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J’avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L’enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l’eau.

Babel d’escaliers et d’arcades,
C’était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l’or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l’univers ;

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d’un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l’oeil, rien pour les oreilles !)
Un silence d’éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur "Le Tiers livre", blog de François Bon.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur « Le Tiers livre », blog de François Bon.

MÉMOIRE DES POÈTES X: HANS BELLMER ET UNICA ZÜRN (Père-Lachaise 3)

Hans Bellmer and Unica Zürn

 

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

DIVISION 9

Hans Bellmer (1902-1975) et Unica Zürn (1916-1970)

  Né le 13 mars 1902 à Kattowitz, en Silésie allemande[1], Hans Bellmer fuit très vite une enfance morose pour se réfugier dans l’imaginaire artistique, en compagnie de son frère Fritz, et se trouve contraint, très jeune, d’accomplir divers travaux manuels pénibles. Puritain et tyrannique, son père l’inscrit, contre son gré, dans une école d’ingénieurs berlinoise, afin qu’il embrasse la même carrière que lui. Bellmer, qui côtoie les spartakistes, et fréquente les Dadaïstes, abandonne l’université technique en mai 1924, et, sur les conseils du peintre George Grosz, entame une formation de typographe. Devenu illustrateur aux éditions Malik-Verlag, il rencontre une première fois les surréalistes lors d’un voyage à Paris, en 1925-1926. De retour à Berlin, il ouvre une agence publicitaire, et, en 1928, se marie avec Margarete Schnelle. En 1933, à l’arrivée du pouvoir des nazis, Bellmer décide de ne plus rien faire qui puisse être utile à l’État, et ferme son entreprise, tandis que son père, lui, adhère au NSDAP[2]

"Poupée" d'Hans Bellmer

« Poupée » d’Hans Bellmer

En 1934, il conçoit sa célèbre « poupée », sculpture d’1 mètre 40, représentant une jeune fille chaussée d’escarpins noirs sur des chaussettes blanches, aux membres articulés autour d’une grosse boule représentant l’abdomen, et pourvue d’un cou amovible. Exhibée par le pouvoir dans les expositions d’« art dégénéré »[3], l’œuvre, qui sera abondamment analysée par les psychanalystes comme une projection sadomasochiste, permet, selon son créateur, d’accéder à la mécanique du désir, et fera l’objet d’infinies variations. Bellmer, dont la femme meurt en 1938, s’installe à Paris, et participe aux expositions surréalistes. Ressortissant allemand, et donc suspect aux yeux de l’administration, il est arrêté, et emprisonné au camp des Milles, en Provence, en compagnie notamment de Max Ernst. Ayant échoué à partir aux États-Unis, il se réfugie dans la clandestinité jusqu’à la Libération. Il collabore ensuite avec Paul Éluard (enterré dans la 97ème division), et publie les images d’une seconde « poupée », dans le désormais célèbre ouvrage Jeux de la poupée, paru en 1949. Prises par ses propres soins, les photographies sont en outre peintes à l’aniline, pour former un ensemble coloré. Parallèlement, l’homme poursuit un travail intense d’illustrateur et de graveur, ce monument étrange et noir, dont parle André Pieyre de Mandiargues[4] (enterré dans la 13ème division).

Une exposition d'"art dégénéré", à Berlin.

Une exposition d' »art dégénéré », à Berlin.

  C’est en 1953 qu’Hans Bellmer rencontre Unica Zürn, lors d’une exposition organisée dans la capitale. Née le 6 juillet 1916 à Berlin-Grünewald dans un milieu fortuné, fille du journaliste-voyageur Ralph Zürn, cette dernière a d’abord été scripte aux studios de l’UFA (Universum Film AG), puis, à partir de 1936, scénariste et réalisatrice de films publicitaires. Sa mère s’étant remariée Heinrich Doehle, ministre d’Hindenburg puis haut dignitaire du IIIème Reich, Unica, qui connaît alors de nombreuses liaisons amoureuses, est introduite dans les milieux nazis. En 1942, elle épouse Erich Laupenmühlen, commerçant avec lequel elle aura deux enfants, et qu’elle quittera en 1949, suite à de nombreuses infidélités. Elle fréquente dès lors les milieux artistiques, et écrit de nombreuses nouvelles pour les journaux, ainsi que des contes radiophoniques.

Unica Zürn

Unica Zürn

  Hans Bellmer et Unica Zürn emménagent dans une modeste chambre de la rue Mouffetard, dans le cinquième arrondissement, et vivent chichement. Présentée par son nouveau compagnon au groupe surréaliste, Unica réalise de nombreux dessins et anagrammes, publiés en recueil dans sa ville d’origine. Plusieurs expositions sont organisées à Paris. La jeune femme, qui abandonne rapidement la peinture, décide de ne se consacrer qu’au dessin et à l’écriture, et crée de nombreuses, et énigmatiques, chimères. Sa santé mentale se dégrade hélas rapidement, et elle fait plusieurs tentatives de suicide, entrecoupées d’internements, en diverses cliniques, d’abord outre-Rhin, puis en France, à Paris, La Rochelle, ou encore en banlieue. Témoignage sur ces années noires, L’Homme-Jasmin, écrit entre 1963 et 1965, traduit dans la langue de Molière en 1971, et préfacé par Pieyre de Mandiargues, doit beaucoup à une rencontre avec Henri Michaux, en 1957, année durant laquelle son ami a lui-même publié Petite anatomie de l’inconscient ou petite anatomie de l’image, un traité esthétique. En 1969, Bellmer, qui a fait une crise cardiaque, devient hémiplégique, et sombre dans un mutisme définitif. Très affaiblie, Unica écrit alors Sombre printemps, bref et bouleversant récit à la troisième personne, relatant une enfance allemande, des premiers fantasmes sexuels ainsi qu’une scène d’inceste. Début 1970, elle trouve la force de composer Crécy, un journal de souvenirs, ainsi que Livre de lecture pour les enfants. Outre des lettres au psychiatre Gaston Ferdières, qui a aussi soigné Artaud (et qui se trouve enterré au cimetière d’Hericy, en Seine-et-Marne), Unica Zürn poursuit de nombreux projets. La dépression met néanmoins un terme brutal à son œuvre : le 7 avril 1970, elle rédige une lettre de rupture à Bellmer, puis se rend à leur domicile, au 4 rue de la Plaine, au-dessus de l’actuel Monoprix-Nation, pour se jeter dans le vide. Paralysé, Bellmer, qui souffre d’un cancer de la vessie, meurt lui six ans plus tard, le 23 février 1975, très seul. Les deux amants reposent aujourd’hui ensemble, sous une dalle de marbre noir, sobre, en face de la conservation. Mon amour te suivra dans l’Éternité (Hans à Unica), peut-on lire sur leur tombe.

Au 4 rue de la Plaine, Paris XX.

Au 4 rue de la Plaine, Paris XX.

[1] La ville se trouve actuellement en territoire polonais, et s’appelle Katowice.

[2] Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, parti national-socialiste des travailleurs allemands, en abrégé, parti nazi.

[3] La qualification d’«art dégénéré » (en allemand Entartete Kunst), désigne les productions contemporaines, considérées comme décadentes au regard de l’«art héroïque » officiel, figuratif. Une première exposition d’art dégénéré est organisée à Munich en juin 1937, et attire jusqu’à deux millions de visiteurs. Y figurent notamment Chagall, Nolde, Picasso ou Kokoschka, ainsi que la totalité des peintres expressionnistes, tels Max Beckmann, George Grosz ou Otto Dix. Le concept est ensuite étendu à certains écrivains, dont les livres sont brûlés, à certains compositeurs (Bartok, Schönberg…) à certains genres musicaux (le jazz et le swing), et au cinéma (Fritz Lang, Max Ophüls, Billy Wilder). De nombreuses œuvres sont détruites.

[4] « Morale de la gravure », préface à L’œuvre gravé, éditions Denoël, Paris, 1969.

"Mon amour te suivra dans l'Eternité (Hans à Unica)'.

« Mon amour te suivra dans l’Eternité (Hans à Unica)’.

MEMOIRE DES POETES VIII, JEAN DE BRUNHOFF (Père-Lachaise 2)

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DIVISION 65

   Fils d’un éditeur d’art, Jean de Brunhoff naît dans la capitale le 9 décembre 1899, à la veille du XXème siècle. Mobilisé en 1917, il ne monte pas au front, et, en 1921, étudie à l’Académie parisienne de la Grande Chaumière, dans l’atelier d’Othon Friesz, où il rencontre de nombreux peintres. En 1924, il épouse la sœur de l’un d’eux, la pianiste Cécile Sabouraud. Dotée d’une riche imagination, cette dernière raconte à leurs trois enfants l’histoire d’un éléphanteau orphelin, qui, parti à pied en ville pour échapper aux chasseurs, revient en voiture dans la brousse, où il est couronné roi. Jean de Brunhoff décide d’en faire un album illustré à usage familial, privé. Enthousiastes, son frère Michel de Brunhoff, et son beau-frère Lucien Vogel, tous deux dans la presse, publient le livre en grand format sous le titre L’Histoire de Babar le petit éléphant, en 1931, aux éditions du Jardin des Modes. L’ouvrage connaît un incroyable succès, et Hachette, qui rachète les droits en 1936, diffuse Babar outre-Manche et outre-Atlantique. Hélas, Jean de Brunhoff n’en profite guère, puisqu’il meurt le 16 octobre 1937 d’une tuberculose osseuse foudroyante, à l’âge de trente-huit ans, après avoir composé cinq épisodes. Né en 1929, son fils Laurent de Brunhoff poursuit néanmoins les aventures du pachyderme, et les adapte pour la télévision française en 1969, avant de s’installer en 1985 aux États-Unis, où Babar est toujours aussi populaire. Son père est enterré sous une tombe familiale, surmontée d’un élégant sarcophage à pattes de lion, tel un souvenir d’une jungle qu’il ne connaissait pas, mais représentait fort bien. En 2006, sa famille a fait don des dessins préparatoires de Babar à la Bibliothèque nationale de France, et en 2011, treize millions d’exemplaires des soixante-quinze albums sortis, traduits en vingt-sept langues, se sont vendus dans le monde. Citons, pour finir, la chanson des éléphants, vieille rengaine des mammouths, glossolalie dont les personnages de la célèbre série ne connaissent pas eux-mêmes le sens :

Patali Dirapata, Cromda Cromda Ripalo, Pata Pata, Ko Ko Ko

Bokoro Dipoulito, Rondi Rondi Pepino, Pata Pata, Ko Ko Ko

Emana Karassoli, Loucra Loucra Ponponto, Pata Pata, Ko Ko Ko.

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MEMOIRE DES POETES II, Cimetière de Saint-Mandé Nord, Juliette Drouet (1806-1873) et Jacques Grandville (1803-1846)

CIMETIÈRE COMMUNAL DE SAINT-MANDÉ NORD (24 avenue Joffre, 94160 SAINT-MANDÉ, Station Saint-Mandé, ligne 1)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

   Créé en 1823, le cimetière communal de Saint-Mandé Nord est bien situé dans le département du Val de Marne (à la différence du cimetière de Saint-Mandé Sud). Parfaitement entretenu, ce petit enclos charmant cerné de hautes résidences, est surtout connu pour abriter la dernière demeure de Juliette Drouet (1806-1873), ce que signale une plaque informative sur le mur d’enceinte. Modèle de la statue représentant Strasbourg place de la Concorde, mais surtout maîtresse de Victor Hugo pendant près de cinquante ans, l’actrice à la troublante beauté renonce à sa carrière dès 1833, pour mener une vie cloîtrée, sous la pression d’un grand homme auquel elle enverra plus de 20000 lettres. Déjà marié, l’écrivain, qui a rencontré son amante lors d’une représentation de Lucrèce Borgia, n’hésite pourtant pas à la tromper, notamment avec la romancière Léonie d’Aunet (1820-1879) puis avec la comédienne Alice Ozy (1820-1893). Fidèle malgré tout, Juliette, qui suit Hugo dans son exil à Bruxelles, puis à Jersey et Guernesey après le coup d’Etat de Napoléon III de 1851, s’éteint à Paris le 11 mai 1873. Elle est enterrée auprès de son unique enfant, Claire (1826-1846), née d’une première relation avec le sculpteur James Pradier, et d’abord inhumée à Auteuil. Mère et fille reposent ainsi l’une à côté de l’autre, dans l’allée du fond, chacune sous une dalle sobre, sans statue ni crucifix. Hugo, qui considère Claire, prématurément emportée par la phtisie, comme sa propre fille, lui dédicace quatre poèmes des Contemplations, parues en 1856. Citons ainsi ces vers superbes, gravés dans la roche :

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise,

Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !

L’Astre attire le lys et te voilà reprise,

Ô vierge par l’azur cette virginité !

L’épitaphe dédié à Juliette a lui aussi quelque chose de sublime :

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,

Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,

Dis-toi si dans ton cœur ma mémoire est fixée,

Le monde a sa pensée,

Moi j’avais son amour !

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   Non loin des deux Muses, en tournant la tête vers la gauche, on remarque la sépulture du fameux Jacques Grandville (1803-1847), qui, s’il ne fut auteur, illustra bien des livres, en particulier les Fables de La Fontaine, mais aussi Don Quichotte, Les voyages de Gulliver, ou Robinson Crusoé. Né à Nancy dans une famille de comédiens pauvres, et surnommé « Adolphe » par ses proches (du nom de son jeune frère mort deux mois avant sa naissance), Jean Ignace Isidore Gérard choisira « Grandville » comme nom d’artiste. Anticlérical, libéral, Grandville s’affirme précocement comme caricaturiste de presse, notamment dans Le nain jaune, journal satirique, puis, vers 1820, dessine d’étranges créatures hybrides, mi-hommes, mi-animaux. Il s’initie ensuite à la lithographie, alors en vogue, puis monte à Paris en 1833. Le malheur le frappe alors cruellement, puisqu’il perd sa femme, ainsi que trois enfants, disparus tragiquement (âgé de trois ans, le petit Henri s’étouffe avec un morceau de pain en présence de ses parents). Brisé physiquement et mentalement, Grandville, qui s’est remarié, fait une crise de folie lors d’un séjour à Saint-Mandé, en 1847, et décède peu après, à quarante-trois ans seulement, dans une clinique de Vanves. Surprenante, parfois déconcertante, son œuvre, cet appartement où le désordre serait systématiquement organisé, selon Baudelaire, inspirera fortement les Surréalistes. Conformément à ses vœux, il est enterré à côté de sa première épouse, Henriette, et de leurs trois fils, là aussi sous  une dalle toute simple, indiquée par un plan, à l’entrée du cimetière.

« Fables » de La Fontaine, par Grandville.

MEMOIRE DES POETES I: Alfred Jarry (1873-1907) à Bagneux (92)

Alfred_Jarry (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu, écrit Alfred Jarry à la romancière Rachilde le 28 mai 1906. Criblé de dettes, miné par l’alcool, malade, l’écrivain s’éteint des suites d’une fièvre tuberculeuse à l’hôpital parisien de la Charité un an et demi plus tard, soit le 1er novembre 1907. L’inventeur de la Pataphysique, qui a demandé, en guise d’ultime volonté, un cure-dent à son ami Jean Saltas, sera inhumé le surlendemain, dans la banlieue Sud, au cimetière de Bagneux, après une courte cérémonie à l’église Saint Sulpice. Il n’a alors que trente-quatre ans, mais son œuvre est immense.

  D’après une souscription lancée par Alfred Valette (lui-même enterré à Bagneux) dans le numéro 252 de son journal Le Mercure de France, la dernière demeure d’Alfred Jarry se trouverait au cinquième emplacement de la cinquième rangée, dans la division 23. Aujourd’hui ne reste cependant qu’une tombe extrêmement délabrée, sans inscription. La concession étant alors temporaire, on peut hélas supposer que l’occupant actuel ne soit pas Jarry lui-même. L’hypothèse la plus probable, toutefois, c’est que l’endroit soit resté tel quel, à l’abandon, et que le poète s’y trouve encore. Mais est  ce si important? Son esprit et son humour demeurent, eux, éternels!

La tombe d’Alfred Jarry (1873-1907), au cimetière de Bagneux. Photographie personnelle.

PS: Couvrant plus de 60 hectares, le cimetière de Bagneux, accessible en métro depuis la ligne 13 (arrête Châtillon-Montrouge), comporte les tombes de nombreux autres écrivains, parmi lesquels Jules Laforgue, Rosny Aîné, Jean Rictus, Francis Carco ou Armand Olivennes. Signalons aussi, entre autres, les cinéastes Claude Berri, Jean Eustache, et Jean Vigo, les chanteuses Barbara, Louise Boyer et Gribouille. Un plan est fourni à l’entrée, mais la tombe de Jarry n’y est pas indiquée, pour les raisons évoquées plus haut.

(BREF) HOMMAGE PERSONNEL A ANTOINE DUHAMEL

 

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   Fils de l’écrivain Georges Duhamel et de l’actrice Blanche Albane, Antoine Duhamel est mort, hier, dans sa maison du Val d’Oise, à l’âge de quatre-vingt neuf ans. Ancien élève du conservatoire de Paris, créateur exigeant, il reste avant tout célèbre pour avoir écrit la bande originale de nombreux films à partir des années 1960, et son nom reste associé à la Nouvelle Vague, aux œuvres de Bertrand Tavernier, François Truffaut, et tant d’autres. Fondée par ses soins en 1980, l’école de musique de Villeurbanne est aujourd’hui très réputée.

  Ayant eu la chance de croiser l’homme au festival du cinéma de La Rochelle vers l’année 2000, je reste surtout marqué par l’air, ou plutôt les airs, de Pierrot le fou (1965), œuvre complète, polyphonique et colorée, tour à tour policier, comédie musicale et drame. Puissante et mélancolique, la composition d’A. Duhamel épouse parfaitement la trame singulière de cet ovni signé Jean-Luc Godard, et que j’ai revu à de multiples reprises, depuis l’adolescence. Signalons aussi, brièvement, la B.O. de Méditerranée, grand film poétique de Jean-Daniel Pollet, réalisé en 1963.

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