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NO FUTURE

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« Christ mort », Antonello da Messina

    J’évoquais hier la figure tragique de David Douche, alias Freddy, dans La vie de Jésus de Bruno Dumont. Il se trouve que j’ai revu le film, disponible en streaming, dans la nuit. Les impressions que j’en avais retirées une première fois sont à peu près les mêmes: une grande tristesse, une description minutieuse, ultra-réaliste, d’un Nord de moi inconnu. Je n’y ai vu, à l’époque, aucun mysticisme. Ma formation intellectuelle d’alors? Je pourrais évidemment développer, à ce propos. Simplement, outre le fait que je n’ai aucune capacité théologique, et que cela paraîtrait déplacé, j’ai pris le parti de ne jamais évoquer ici même le moindre sujet d’ordre politique ou religieux. Je m’adresse en effet à un public divers, ai des lecteurs de gauche comme de droite (les seconds étant plus rares dans le monde de la culture, et ne pouvant assumer publiquement leurs idées), et n’ai pas la formation spirituelle pour m’y livrer. Reste que le titre même de l’oeuvre (La vie de Jésus), n’a évidemment rien d’innocent, surtout sous la plume et dans la bouche d’un professeur de philosophie passé à la réalisation. On pourrait évoquer notamment les plans fixes du ciel, la présence d’une icône accrochée non loin du corps martyrisé par le sarcome de Kaposi d’un jeune sidéen… Je laisse cela aux spécialistes.

 

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   Le destin bref et tragique de David Douche n’est pas sans me rappeler celui de Pierre Blaise, bûcheron de son état, et acteur dans l’incroyable Lacombe Lucien de Louis Malle, film sur la collaboration que beaucoup connaissent, et dont, une nouvelle fois, je ne livrerai ni résumé, ni analyse approfondie. Comme David Douche, Pierre Blaise n’était pas un acteur professionnel. Comme David Douche, il reste l’homme d’un seul film. Comme David Douche, il est mort tragiquement à vingt ans seulement, suite à un accident de voiture absurde, dans la Renault 17 Gordini qu’il s’était offerte grâce au tournage. Comme David Douche, enfin, Pierre Blaise, avec son accent du Midi, dégage une force brute, primale, une sincérité totale. Son jeu prend encore une résonance particulière en moi: brièvement professeur de français en lycée, j’ai voulu partager ma passion pour ce film avec des élèves de quinze ans, et n’ai essuyé que de prévisibles lazzi. Plus encore, Lacombe Lucien me rappelle évidemment le Lot, d’où reste originaire ma famille, et où elle vit encore. Je connais évidemment mal ce Nord qu’évoque Dumont dans La vie de Jésus, et qui reste actuellement sous les feux de l’actualité pour des raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. En revanche, les chemins bordés de pierres et de chênes parcourus par Lucien dans le film de Louis Malle me sont évidemment familiers, de même que cette façon de parler et d’être, cette bonhommie dégagée par l’acteur, comme pour conjurer la cruauté de l’Histoire, sa définitive violence. La brièveté du parcours terrestre de Blaise comme de Douche ajoutent-elles au charme du film, à sa réputation? On aimerait ne pas le souhaiter, et pourtant c’est un fait. Il y a là quelque chose de terriblement tragique, dans la continuité même de l’œuvre. Ni Douche, ni Blaise n’ont joué ailleurs, n’ont fait souche. Leur présence brûlante, torturée, n’aura habité qu’un seul film. Aucun prolongement, mais aucune déperdition.

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