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« BONNE ANNÉE À TOUS! »

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  À chaque saison, le site de partage littéraire « Short édition » organise un concours de textes courts. Les internautes servent de comité de lecture, puisque chacun peut voter pour telle ou telle oeuvre. J’ai moi-même choisi de soutenir la nouvelle « Bonne année à tous! », petit conte humoristique que je vous laisse découvrir, en cliquant sur le lien:

La nouvelle « Bonne année à tous! », signée Nethou (cliquer sur le lien)

  Composée par un proche, cette brève, mais heureuse histoire, a quelque chose de délicieusement naïf et frais. Je vous encourage donc à la soutenir son auteur, en lui apportant votre suffrage. Pour cela, rien de plus simple: cliquez sur le lien ci-dessus et suivez la démarche indiquée sur le site. Et que le meilleur gagne!

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SAINT-VALENTIN

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SAINT-VALENTIN

  Le 14 février 2008, le ciel était clair et absolument beau, versant un jour cristallin et froid sur le Causse de Limogne, au Sud du Lot. Revenu de son jogging matinal, Tristan Abélard appela son épouse à plusieurs reprises, et, n’obtenant pas de réponse, entreprit de fouiller chaque pièce du mas. Enveloppée d’un vilain peignoir violet, linceul improvisé, Aimée gisait dans la salle de bain, sur le carrelage bleu, au pied du lavabo, une brosse à la main. Le vieil homme resta pétrifié plusieurs minutes, puis appela les secours, qui ne purent que constater le décès.

  Tristan Abélard fut entendu par la police de Cahors, et rapidement disculpé. Il n’avait aucun mobile, et rien ne permettait de l’accuser. L’autopsie révéla qu’Aimée avait succombé à une rupture d’anévrisme, et qu’elle était partie d’un coup, sans souffrir. La mort avait cruellement choisi de frapper à la Saint-Valentin. La veille, Tristan avait réservé une table dans une auberge des environs, s’apprêtant à célébrer plusieurs décennies d’une vie commune simple et stable, confortablement banale. Tous deux s’étaient connus, jeunes, dans les locaux de l’INRA, non loin de Versailles, s’étaient mariés civilement dans la ville bourgeoise des Yvelines où ils résidaient, avaient conçu deux grands et athlétiques garçons, désormais quadragénaires. La retraite venue, le couple d’ingénieurs avait acquis un corps de ferme en calcaire blanc à l’écart d’un minuscule village quercynois épargné par l’autoroute, comme pour retrouver un contact avec une nature qu’ils avaient, pendant des années, disséquée en laboratoire. Les gens du coin, eux-mêmes âgés, les appelaient sobrement « Les Parisiens », ou, plus sobrement encore, « Les Abélard ». On les croisait lors des fêtes communales. Lui était fort et massif, rasé de près, vêtu avec une certaine élégance surannée, elle petite et fluette, ses cheveux gris coupés courts, d’épaisses lunettes d’écaille sur le nez.

  Tristan, qui aimait sa femme, passa rapidement des pleurs à l’hébétude, ne se nourrissant presque plus, restant cloîtré dans une maison devenue brutalement vide, étrangère. C’étaient, parfois, de longues stations devant la télévision éteinte, ou d’interminables soliloques nocturnes, d’infinies errances dans la nuit, autour du mas. N’ayant jamais envisagé de vieillir seul, le veuf se laissait dépérir. Alerté par un voisin, l’un des fils, qui habitait Toulouse avec sa famille, vint dans le Lot tous les week-ends, nettoya la maison, arracha les mauvaises herbes, força son père à manger et à sortir, jusqu’à le traîner dans les lotos chasseurs, ou dans les vide-greniers. Docile, cassé et voûté, Tristan accepta le traitement, et, au fil des semaines, refit surface. Bientôt les villageois le virent reprendre le jogging, faire le marché, échanger quelques propos d’usage, et autres considérations météorologiques. Les visites du fils s’espacèrent.

  Aimée, farouchement athée, souhaitait être incinérée, laissant à ses proches le soin de disposer de ses restes comme bon leur semblait. Tristan fit donc le nécessaire, et garda l’urne funéraire enfouie sous un étrange petit autel en forme de dolmen, caché dans un recoin du jardin. Une fois guéri de sa dépression, le veuf prit l’habitude de se recueillir, chaque matin, devant l’autel, comme d’autres, armés d’un bouquet, d’un arrosoir en plastique, vont au cimetière tous les dimanches.

  Sans préciser l’intérêt d’une telle acquisition, Tristan acheta un jour une parcelle de bois, baptisée les Rozières, à un agriculteur du coin. Un tiède après-midi d’automne, des chercheurs de champignons surprirent le retraité en train de couper des arbres à la tronçonneuse, avant de les empiler soigneusement en stères, à l’aide d’un énorme scarabée métallique aux pinces démesurées, pourvu d’épaisses chenilles. Intrigués, ils lui posèrent quelques questions, sans obtenir de réponse nette. Bientôt, le bruit se répandit dans le canton que Tristan s’était improvisé bûcheron, sans qu’on sache pourquoi. Quand on l’interrogeait, l’homme, qui avait dépensé presque tout son argent en matériel agricole, restait évasif, parlait mystérieusement de retailler la forêt. Des paysans se mêlèrent de la chose, l’espionnèrent vaguement, et son fils s’inquiéta, jusqu’à engager, quelques mois durant, un détective privé. Son père avait-il perdu la raison ? Été comme hiver, malgré la chaleur, le froid, et surtout l’âge, Tristan poursuivait opiniâtrement sa tâche, occupant ses soirées solitaires à lire des ouvrages d’arboriculture, consultant des sites spécialisés. Le fils finit par croire qu’il s’agissait là d’une thérapie, d’une façon de faire son deuil, de s’abrutir afin d’oublier, de s’occuper. Progressivement, les gens cessèrent de surveiller les allées et venues du « Parisien », ne prêtèrent plus attention à ses énigmatiques, et herculéens, travaux.

  Le samedi 14 février 2015, sept ans jour pour jour après la mort d’Aimée, un pâle soleil éclairait doucement les collines endormies, les immenses étendues couvertes de chênes, les étangs pareils aux taches d’argent, le village caché, au bout d’une étroite départementale. Tristan se leva aux aurores, puis enfila un magnifique costume noir, et, laissant la porte grande ouverte, saisit l’urne funéraire sous l’autel. Son fusil de chasse en bandoulière, il se rendit ensuite au bois des Rozières, au milieu de la vaste clairière qu’il avait lui-même créée, avant de répandre les cendres de sa femme au sol, et de se tirer une balle en pleine tête.

   Un couple de jeunes randonneurs anglais paniqués découvrit le cadavre le lendemain. Tristan, qui avait laissé une courte lettre bien en évidence sur la table du salon, voulait lui aussi être incinéré, et reposer dans la clairière, auprès d’Aimée. Son fils respecta sa volonté, et ses cendres se mêlèrent à la terre, non loin des restes de son épouse.

   Un mois après les faits, un pilote d’ULM, survolant par hasard les lieux du drame, remarqua quelque chose d’étrange au sol, et réprima un cri de surprise.

   Quelqu’un avait taillé une clairière dans la forêt, en forme de cœur.

NOUNOURS

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NOUNOURS

   Fines aiguilles, arêtes ébréchées couvertes de minuscules névés, les Pyrénées découpaient géométriquement l’horizon parsemé de légères touches de brume. Il était midi trente, et le soleil de juillet tapait fort. Chauffé à blanc, un lac scintillait là-haut, tel un mirage, un morceau d’azur tombé du ciel.

   « Putain de sa race ! », lâcha rageusement Kévin Lalouze, surnommé Nounours du fait de sa forte carrure, de son allure pataude et de son embonpoint. Transpirant dans son survêtement beige, sous sa casquette Adidas, il demeurait insensible à la beauté du paysage. Le jeune métis était en fâcheuse posture. Dans la merde, pour le dire crûment. Qui, de Jordan ou d’Azouz, avait eu la brillante idée de braquer le PMU de Régis ? Figure d’autorité du quartier de Laubadère, le coriace cafetier, qui connaissait bien les trois voyous encagoulés, n’avait eu aucune peine à faire voltiger leur arme factice, avant de maîtriser Azouz et de prévenir la police. Les deux pieds-nickelés restants, bredouilles, avaient fui Tarbes à bord d’une Golf volée, et se dirigeaient vers le Sud, l’Espagne. Pensant semer les keufs, ils s’étaient engagés sur une série de lacets escarpés, en pleine montagne, sans plan défini, sans savoir où ils iraient. La suite tenait du vaudeville : Nounours, ne pouvant plus retenir sa vessie, avait demandé à Jordan de s’arrêter sur une aire de repos. Une voiture de gendarmerie, qui devait les suivre depuis longtemps, fit alors son apparition, et Jordan fila à toute vitesse, lâchant son comparse en train d’uriner contre un sapin. Caché par la végétation, Nounours était libre, mais complètement perdu, dans un endroit dont il ignorait tout, au milieu de nulle part. Et son portable ne captait pas, faute de réseau.

   Jordan l’avait abandonné. Il jura de se venger. Pour l’instant, craignant que les militaires ne reviennent le cueillir, Nounours se mit en marche le long d’un étroit sentier caillouteux, bordé de cairns, ces petits tas de pierres servant de bornes, le long des GR[1]. C’était dur, il faisait chaud, mais il n’avait pas le choix. Bientôt la forêt fit place à de verts alpages sur lesquels paissaient des moutons fraichement tondus, armés de clochettes, marqués d’une tache rouge, symbole de propriété. Cela puait le crottin et le suint.

   Vers quatorze heures, il croisa un homme d’âge mûr, petit et sec, vêtu d’une chemisette à carreaux et d’un bermuda kaki, affublé d’un bob écarlate, et d’épais godillots usés. L’homme -qui avait l’air gentil derrière d’épaisses lunettes de la Sécu- lui sourit largement. Nounours -qui n’était pas le mauvais bougre, mais qui, une fois de plus, n’avait pas le choix-, lui enjoignit de lui donner son sac sans faire d’histoire, tout en le menaçant avec le cran d’arrêt qui ne le quittait jamais. Surpris, l’homme s’exécuta et déguerpit sans demander son reste, abandonnant un bâton de berger métallique que Nounours, peu soucieux de l’environnement, jeta dans les fourrés.

   Celui-ci marcha encore une demi-heure, puis s’accorda une pause. Assis à l’ombre de grands arbres dont il ignorait le nom, il dominait une large vallée, partagée en deux par un torrent, semée de quelques maisons ocres. Le sac, sur lequel était accrochée une coquille Saint-Jacques, symbole des pèlerins, contenait une Bible protégée par un étui en cuir marron, ainsi qu’un recueil d’invocations orné d’un Christ en croix naïvement peint. Nounours songea brièvement à sa mère, une Guadeloupéenne très croyante qui, l’ayant élevé seule, le traînait à l’église le dimanche matin. Elle devait pleurer en ce moment, s’inquiéter, prier. Nounours n’en était pas à sa première incartade, et sa famille, ou ce qu’il en restait, pensait l’envoyer à l’armée, le remettre dans le droit chemin. Outre les livres pieux, Nounours trouva un précieux duvet, une carte au 25/1000ème, un portefeuille avec cinquante euros, un pique-nique, un couteau-suisse, de l’aspirine, une gourde isotherme, du papier hygiénique, quelques habits et une lampe-torche. La victime s’appelait Christophe Delicy, avait cinquante-trois ans, était célibataire, et vivait elle aussi à Tarbes, comme le signalaient des papiers d’identité que Nounours laissa au bord du sentier, avec les vêtements. Ayant consommé le pique-nique (du taboulé Fleury Michon, un club au thon et une compote), fumé un joint, il tenta de se repérer sur la carte, sans succès, et lâcha à nouveau quelques jurons. Devait-il revenir sur ses pas ? Les forces de l’ordre l’attendaient sans doute. Mieux valait continuer encore un peu, afin de les semer, quitte à retrouver la route plus tard, une fois le danger écarté.

   Il faisait moins chaud, à présent, mais le sentier était toujours aussi raide, aussi rude. Nounours, dont les tennis n’étaient pas adaptés à la randonnée, avait mal aux pieds. Pour autant, cette balade improvisée ne lui déplaisait pas : cela lui permettait d’oublier l’échec du casse, et lui rappelait ses premières vacances en colonie, avec les autres garnements de la cité, du côté du Canigou, majestueux sommet au nom de pâtée pour chiens. Il n’avait presque plus envie de s’arrêter, maintenant. Il était gagné par l’ivresse des cimes, et, retrouvant ses proches souvenirs d’enfance, éprouvait le besoin de monter, encore et encore. Ayant grandi dans une tour, il avait peu vu la nature, et pourtant s’y sentait bien, enfin chez lui. L’effet du joint n’y était probablement pas étranger.

   Le décor devenait de plus en plus minéral, au fur et à mesure qu’il avançait. L’herbe se concentrait maintenant en maigres touffes, au milieu de pierriers géants, de blocs granitiques. Des résurgences d’eau, des flaques moussues, étincelaient çà et là, répliques miniatures du lac qu’il avait vu en bas, et qui désormais s’étalait à cinquante mètres. Et derrière l’étendue bleutée, légèrement caché par un rocher qui ne paraissait tenir à rien, se dressait un modeste chalet gris. Méfiant, Nounours hésita longuement avant d’en pousser la porte, qui s’ouvrit dans un long, et plaintif, grincement, découvrant un intérieur pauvre. Posées sur le sol en terre battue, deux chaises en paille conversaient tristement avec une table, et une cheminée noire. Cela sentait le bois vermoulu et la boue, l’humidité. Nounours résolut de passer la nuit ici. Le lendemain matin, il se lèverait tôt, redescendrait vers la route, partirait en stop ou volerait une voiture. Ensuite ? Eh bien, il irait voir son cousin à Toulouse, ferait le mort.

   Il en était là de ses pensées, et s’apprêtait à déplier le duvet de sa victime, quand soudain il entendit des voix qui résonnaient en écho. Sorti du chalet, il aperçut deux gendarmes, qui montaient et s’approchaient dangereusement. Il eut juste le temps de courir se cacher derrière un promontoire, puis de redescendre légèrement en contrebas, au milieu d’un bosquet de sapins, d’où il pouvait observer les fonctionnaires sans se faire repérer. Ces derniers avaient la trentaine, et paraissaient rigoureusement identiques, tels des clones, ou des jumeaux parfaits. De taille moyenne, très minces, ils avaient l’air buté, avec leur képi profondément enfoncé sur la tête. La distance était trop importante, et Nounours ne pouvait saisir que des bribes de leur conversation, des mots comme « loin », « filer », « vide », ou encore « partir ».

   À leur tour, les gendarmes pénétrèrent dans le chalet, et n’en ressortirent plus, pour rester en planque, attendre puis arrêter le suspect. Le sac, objet du larcin, était évidemment resté à l’intérieur, et tout accablait Nounours. Une mauvaise sueur d’angoisse lui coulait le long de la nuque, inondait ses aisselles. Que faire ? Partir ? Descendre encore sans faire trop de bruit ? Il craignait qu’on le voie. Les gendarmes connaissaient sans doute mieux que lui la montagne, et sauraient lui mettre la main dessus. Dix minutes passèrent. Les deux hommes ne ressortaient toujours pas : cela faisait partie de la stratégie.

Tout à coup un craquement de branches lui fit tourner la tête.

« Oh… »

   L’animal, qui se tenait à plusieurs mètres, pesait facilement cent kilos, soit le poids de Nounours. À la différence du jeune délinquant, son corps était couvert d’un épais poil brun, et il marchait à quatre pattes, avait des oreilles rondes, un museau pointu, dont les narines vibraient. Ses yeux noirs fixaient intensément, mais sans agressivité, cet étrange frère humain hébété, tremblant de tout son corps. Aussi impressionnés l’un que l’autre, l’homme et l’animal s’observèrent quelques secondes, paralysés, avant de fuir à toutes jambes, à toutes pattes, vers des directions opposées.

« UN OURS ! UN OURS ! »

… s’étranglait Nounours, se réfugiant auprès des militaires, qui, peu empathiques, le ceinturèrent, avant de le menotter. Racontée en bafouillant tandis qu’ils redescendaient, à pied, vers la vallée, l’histoire de cette rencontre fortuite avec un plantigrade les amusa beaucoup, de même qu’elle amusa beaucoup le commissaire divisionnaire qui interrogea le coupable en garde à vue, le juge bedonnant qui lui administra un an ferme, et enfin toute la prison de Tarbes. Rentré penaud chez sa mère, le pauvre garçon ne se vengea pas de Jordan, le comparse qui l’avait abandonné, mais devint la risée du quartier, où il était désormais considéré comme un minable, doublé d’un fieffé menteur, un mytho.

Nul n’a jamais revu l’ours –le vrai–. Sans doute court-il encore, quelque part, dans la montagne.

[1] Circuit de Grande Randonnée (note de l’auteur)

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