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Monthly Archives: avril 2016

« PENSÉES BLEUES », Dominique Noguez, illustrations de Pierre Le-Tan, éditions Équateurs, 2015 (note de lecture parue dans « Diérèse » n° 67, printemps 2016)

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   L’espace d’une seconde, l’un d’eux nous fait voir le monde mieux qu’en plein jour (p. 95) : ainsi Dominique Noguez caractérise-t-il fort justement l’aphorisme dans la postface de ce nouveau recueil. Romancier adapté à l’écran, ex-professeur de philosophie, essayiste spécialiste de cinéma expérimental et « découvreur » de Michel Houellebecq, l’auteur retrouve ici l’inspiration d’Œufs de Pâques au poivre vert[1], le même sens de la dérision, teinté d’un élégant pessimisme. Généralement drôle, lauréat du grand prix de l’humour noir en 1999[2], et pataphysicien, D. Noguez mériterait amplement de figurer dans la fameuse anthologie surréaliste, aux côtés du scientifique-moraliste Lichtenberg[3] et d’Alfred Jarry : Tout comme on donne de jolis prénoms féminins aux cyclones, on devrait donner des noms de monstres aux heureux évènements (p. 30) ; Belle peau bronzée n’en finira pas moins rongée par les vers (p. 66) : écrites dans une langue classique et limpide, aigue, ces petites phrases confinent parfois à une forme d’incongruité volontaire, à l’absurde littéraire d’un disciple du Docteur Faustroll. D. Noguez n’y épargne pas ses contemporains, pas plus qu’il n’épargne une époque où la culture livresque semble reculer. Poète : oiseau dans un monde où il n’y aura bientôt plus de branches, lisons-nous page 38. Par-delà les considérations existentielles, Noguez demeure, au sens noble du terme, un homme de Lettres, et les jugements sur d’autres créateurs ne manquent pas, parfois durs, intransigeants, notamment lorsqu’il évoque le côté veuve d’André Breton de Julien Gracq (p. 29), ou encore L’axe Mallarmé –Almanach Vermot- Jacques Lacan (p.52). Souvent sévères, mais généralement justifiées, ces brèves observations sont tempérées, adoucies par la malicieuse ironie de l’écrivain. On rit, ou plutôt on sourit. Illustrées par les magnifiques dessins de Pierre Le-Tan, ces Pensées bleues raviront autant les amateurs confirmés du genre court, que les néophytes ou les lecteurs occasionnels.

[1] Zulma, 2008.

[2] Pour son livre Cadeaux de Noël, Zulma, 1998.

[3] Physicien et philosophe allemand, Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), nous a laissé de nombreux aphorismes aujourd’hui célèbres, et dont certains figurent précisément dans L’Anthologie de l’humour noir d’André Breton. Citons notamment cette phrase chère à Serge Gainsbourg, grand lecteur du moraliste : La laideur a ceci de supérieur à la beauté, c’est qu’elle dure.

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Une rencontre avec Dominique Noguez, à la Lucarne des écrivains, fin 2013.

BIBLIO-POÉSIE 1

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   Il y a deux jours, j’ai demandé à mes amis poètes, ou amateurs de poésie, de me transmettre une liste de dix à vingt recueils les ayant vraiment marqués. La récompense assortie, pour ce petit effort, cette petite contribution intellectuelle, était un stylo bic noir et un calepin de supermarché, ou un café au bar (au choix). Sachant naturellement que je n’ai pas les moyens de les inviter au Fouquet’s, ou aux Deux-Magots.

  Plusieurs de mes contacts Facebook se sont prêtés au jeu, et recevront donc leur petit cadeau. Moi-même, en premier, j’ai défini vingt titres que vous trouverez ci-dessous. Chaque mois, ainsi, je citerai une nouvelle biblio-poésie d’ami, en y ajoutant un extrait tiré précisément d’un des livres évoqués. Le but demeure évidemment de partager la parole poétique, de se faire découvrir d’autres horizons, d’autres créateurs. Très différentes les unes des autres, émises par des personnes très diverses, les listes comportent parfois les mêmes noms (Baudelaire, Aragon, Apollinaire, Rimbaud…), mais parfois quelques surprises, quelques pépites. Certains ont évoqué des auteurs étrangers, perses, allemands, italiens, anciens, récents, contemporains, connus ou inconnus, autant d’ouvertures, de découvertes, de possibles…

  Le jeu est toujours valable, et la prime symbolique sera toujours offerte, pour les plus motivés. En revanche, il vous faudra patienter pour voir votre liste publiée. J’édicte brièvement les règles du jeu, avant de citer mes propres préférences:

  1. Pas d’anthologie.
  2. Pas de recueil en langue étrangère (des recueils écrits par des étrangers, oui, bien sûr, mais pas de recueil en langue étrangère)
  3. De la chanson, pourquoi pas, mais sans en abuser! Chanson et poésie ne sont pas similaires.
  4. Dix titres minimum. Vingt maximum.
  5. L’ordre d’apparition des recueils dans la liste ne veut pas dire que vous en préfériez untel ou untel.
  6. Vous pouvez m’envoyer la liste par mail (er10@hotmail.fr), ou en l’écrivant en commentaire ci-dessous.
  7. Ne réfléchissez pas trop en rédigeant la liste. Soyez spontanés.

Voilà. Excellente fin de semaine à toutes et tous, et merci d’avance!

 

BIBLIO-POÉSIE D’ETIENNE RUHAUD:

1) Les Fleurs du mal (Charles Baudelaire)

2) Les illuminations (Arthur Rimbaud)

3) L’entrée dans la baie et la prise de la ville de Rio de Janeiro en 1711 (Jean Ristat)

4) Poésies (Michel Houellebecq)

5) L’ombilic des limbes (Antonin Artaud)

6) Fables (Jean de La Fontaine)

7) Bords de mer (Raymond Bozier)

8) Alcools (Guillaume Apollinaire)

9) La mort viendra et elle aura tes yeux (César Pavese)

10) Oeuvres (Danielle Collobert)

11) Dominique aujourdhui présente (Paul Eluard)

12) Destinée arbitraire (Robert Desnos)

13) Cantos (Ezra Pound)

14) Les chimères (Gérard de Nerval)

15) Poèmes (Edgar Poe) 

16) Les Chants de Maldoror (Lautréamont)

17) La guerre entre les arbres (Jacques Abeille)

18) Le roman inachevé (Louis Aragon)

19) Clair de terre (André Breton)

20) Gaspard de la nuit (Aloysius Bertrand)

21) Il en manque tant d’autres!

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La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets.

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi-
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

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GUS VAN SANT À LA CINÉMATHÈQUE (jusqu’au 31 juillet 2016)

… En ce moment à la cinémathèque française, et jusqu’au 31 juillet 2016, se tiennent une exposition et une rétrospective Gus Van Sant, créateur américain renommé, souvent abusivement rattaché au genre « gay » qui ne signifie rien (ou si peu). Réalisateur, l’homme est aussi plasticien, influencé par Burroughs (qu’il met en scène dans Drugstore cowboy). L’oeuvre m’a, a titre personnel, beaucoup marqué, et plus particulièrement dans ses aspects intimistes. Je pense naturellement à la trilogie de la mort, à Gerry, Elephant et Last days, évocation indirecte du suicide de Kurt Cobain, icône de ma propre génération, mais aussi à La Mala noche, premier film en noir et blanc, tourné avec peu de moyens dans l’Oregon. Je ne sais que dire de plus, et préfère laisser la parole aux spécialistes de cinéma, aux professeurs. Ci-dessous un petit bon, First kiss, très bref court-métrage esthétisant, typique de l’inspiration vansantienne (puisqu’il faut lui donner un nom).

N.B.: L’entrée de l’exposition est libre.

« First kiss », un court-métrage de Gus Van Sant (cliquer sur le lien)

Présentation de l’exposition sur le site de la cinémathèque (avec une longue présentation de l’oeuvre)

L’EXTÉRIORITÉ DU DÉSIR OU MA JUIVE, Jean-Marc Proust, éditions Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2012 (note parue dans « Diérèse » 67, printemps 2016)

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   Ce ne pouvait être autre qu’elle. C’était elle que je disais dans d’autres corps, d’autres présences. Nous étions l’un malgré l’autre. Il n’y eut jamais qu’elle (p. 33). Récit poétique d’un amour défunt, L’extériorité du désir ou ma Juive se déroule sur la page en une série d’annotations brèves et sensibles, autant de brûlants hommages, de blasons, au corps de Martine, la disparue. Parfois violemment érotique, cruellement précise, l’écriture de Jean-Marc Proust se fait tendre à d’autres moments, marquée par une délicate nostalgie, extrêmement discrète. Le livre laisse peu de place à l’épanchement toutefois. Parfois dur mais jamais cynique, toujours sincère, l’auteur explore sans concession les méandres de la relation, sans livrer pour autant d’analyse approfondie. Tout doit être suggéré, décrit en phrases sobres et courtes, dans un style souvent lapidaire, et tout se passe comme si le protagoniste voulait rester extérieur, s’en tenir uniquement au désir, à cette extériorité évoquée dans le titre. Comme si une quelconque démonstration sentimentale, une expansion excessive, risquait précisément de détruire le lien.  Je l’ai aimée jusqu’à l’abandon dans la vérité de la non-consolation, (p. 38), reconnaît ainsi le narrateur, sans pour autant verser dans une forme de déploration, ou se sentir profondément endeuillé : Non, je ne l’ai pas oubliée. Mais son souvenir ne me trouble pas (p. 48). La fin est évidemment tragique, et passe par la destruction même du corps pourri par les métastases : Elle s’appelait Martine Fouquemberg. Elle est enterrée dans la fosse commune du cimetière Montparnasse (p. 47). Restent, malgré tout, quelques heureux souvenirs : Il faudrait dire aussi la douceur, l’innocence. Les mots murmurés, le visage caressé de la paume de la main  (p. 26).

  Homme insignifiant (p. 32), minable Zarathoustra aux reins brisés (p. 46), pour reprendre ses propres termes, le poète produit malgré tout ici une belle autobiographie amoureuse, une vraie histoire sentimentale au lyrisme subtil. Publié par les soins de Paul Sanda et de sa compagne dans la collection « Pour un Ciel désert », L’extériorité du désir ou ma Juive s’écarte résolument des productions quelque peu larmoyantes, ou abstraites, consacrées au couple pour nous dire quelque chose de vrai.

« L’ARBRE », Antonin Artaud

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Le docteur Gaston Ferdière et Antonin Artaud à l’hospice de Rodez, vers 1940.

L’ARBRE

Cet arbre et son frémissement
forêt sombre d’appels,
de cris,
mange le cœur obscur de la nuit.

Vinaigre et lait, le ciel, la mer,
la masse épaisse du firmament,
tout conspire à ce tremblement,
qui gîte au cœur épais de l’ombre.

Un cœur qui crève, un astre dur
qui se dédouble et fuse au ciel,
le ciel limpide qui se fend
à l’appel du soleil sonnant,
font le même bruit, font le même bruit,
que la nuit et l’arbre au centre du vent.

 

« L’ombilic des limbes », 1925

DIÉRÈSE 67

diérèse 67Chers amis, chers lecteurs,

  Diérèse 67 (printemps), vient de sortir. Sous les auspices de Daniel Martinez, infatigable animateur, on retrouve plusieurs poètes étrangers (italiens et espagnols), mais aussi un recueil complet d’Hélène Mohone, que j’ai évoquée sur ce blog, et les textes de Richard Rognet, illustrés par Pascal Ulrich, trop tôt disparu. J’y ai moi-même publié des articles relatifs au Père-Lachaise (autour d’Unica Zürn, d’Hans Bellmer de de Pieyre de Mandiargues), ainsi que deux notes de lecture. Notons enfin la présence de Denis Montebello, qui fut mon professeur de latin à La Rochelle, et qui, en plus d’être traducteur, écrivain et blogueur, demeure un ami (j’ai évoqué son travail sur « Page paysage », à plusieurs reprises).

Pour commander Diérèse:

Envoyer un chèque de 18,70 euros (15 euros le numéro et 3,70 euros de frais de port), à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 OZOIR-LA-FERRIÈRE. L’abonnement (4 numéros), est à 45 euros.

Le blog de Diérèse

RETOUR À THIAIS

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   Pourquoi j’aime autant les cimetières, les tombes, les disparus, les oubliés, les sépultures de clowns, d’artistes de music-hall, de has been, de ces gens dont il reste si peu, sinon une indication, un surnom? S’agit-il là de complaisance morbide avec ce sentiment honteux de contempler à loisir le malheur, ou du désir de maintenir quelque chose, de l’angoisse de la perte, d’un goût non avoué pour la marginalité? De l’espoir que, de nous, quelque chose subsiste? Je ne saurais répondre, tant on est mauvais juge de soi-même. Ce matin, je suis revenu au cimetière de Thiais, ce vaste ensemble funéraire aux cénotaphes anonymes, où furent ensevelis tant de maudits, terroristes, résistants, collabos, et surtout SDF, de ces petites morts du métro qu’on n’aimerait pas voir, que j’évoque dans Disparaître, mon bref et unique roman. Je ne sais quand l’heure viendra ni ce que deviendra notre corps. Reste que l’endroit, pour glauque qu’il soit, demeure toujours aussi émouvant, au fond, si on sait le sonder, y redécouvrir les figures méconnues, à l’image du peintre américain Beaufort Delaney, dont l’art joyeux et le sourire contrastent tant avec la tristesse abyssale de la zone. En marchant ce matin dans les allées, sous le timide soleil, redécouvrant les lignes et les lieux de mon récit, au sud de nulle part, mais accompagnée de S., jeune Iranienne enthousiaste, me revenaient en mémoire les airs de Fahrad Mehrad,Jacques Brel persan enterré dans le minuscule carré achéménide de l’ensemble, comme un souvenir d’empire enfoui.

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