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HOUELLEBECQ SOUS INFLUENCE (article paru dans la revue en ligne nonfiction, en juillet 2013)

Résumé : L’auteur-culte Michel Houellebecq a de nombreux intercesseurs, à la fois sur le plan littéraire et philosophique, écrivains et penseurs dont les théories et/ou les visions semblent parfois contradictoires.

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« Les tiroirs de Michel Houellebecq », Bruno Viard, PUF, 2013.

 

   Les influences de Michel Houellebecq sont multiples, et reflètent parfaitement un mode de pensée complexe, sinon paradoxal. Échappant totalement aux conceptions dominantes, l’auteur des Particules élémentaires oscille en permanence entre une cruauté, un sens de la provocation affirmé, et une forme de générosité, de lyrisme, de joie, pour ne pas dire de naïveté.

   Une des premières contradictions houellebecquiennes tient à la question sexuelle. L’écrivain croit effectivement que la vie est vouée à la souffrance, mais que le coït reste une source de félicité, sinon l’unique source de félicité, ce en quoi il se distingue radicalement de Saint Augustin et Schopenhauer, tous deux condamnant explicitement les plaisirs de la chair. Le sexe peut néanmoins devenir source de souffrance chez les êtres physiquement peu attrayants, tous victimes de la compétition érotique inhérente au système.

   À ce titre, le féminisme, lié à Mai 68 et au changement de mœurs, est condamné sans appel. Malheureuses une fois devenues vieilles, les féministes payent, en quelque sorte, le prix de ce qu’elles ont contribué à mettre en place. Antiféministe, Houellebecq est également contre toute libéralisation des mœurs, celle-ci n’aboutissant en réalité qu’à un renforcement de l’égoïsme, à un détachement familial et à l’absence d’amour parents-enfants. Ce libéralisme moral et sexuel, qui mène à la désunion, à l’individualisme forcené, à un jeunisme impitoyable, explique en grande partie l’acrimonie des personnages, tout à la fois veules, haineux, et racistes.

   Rien ne permet néanmoins d’affirmer que l’auteur adhère au propos de ces êtres de papier, ni même qu’il le condamne. Écriture du ressentiment, l’œuvre témoigne d’un cynisme inouï, mais possède aussi une sorte de pureté, une mystique du lien, de la tendresse et de l’enfance, toutes choses naturellement opposées à l’égoïsme. L’amour décrit et souhaité par Houellebecq est ainsi inconditionnel, total, et donc incompatible avec la notion de moi, de liberté individuelle.

   Les contradictions houellebecquiennes relèvent également du domaine philosophique. Ne voyant pas dans l’écriture de but en soi, Houellebecq, scientifique de formation, cherche effectivement à transmettre des idées, et, à ce titre, reste influencé par les grands penseurs du XIXe siècle, période charnière, à la naissance de la modernité.

   Politiquement, l’homme paraît difficile à situer. A priori de gauche, Houellebecq est trop pessimiste pour croire en l’homme, et surtout pour croire en un quelconque progrès : antilibérale sur le plan économique, la gauche l’est effectivement devenue sur le plan des mœurs, quand la droite, antilibérale sur le plan des mœurs, l’a toujours été sur le plan économique. Antilibéral sur le plan moral comme économique, à l’instar de Balzac, Houellebecq, partisan de la famille et hostile au mode de vie issu de Mai 68, n’est en réalité rattachable à aucun courant. Total, son antilibéralisme s’étend au domaine sexuel, et même poétique : l’écrivain défend ainsi la versification régulière à travers Rester vivant.

   Tout d’abord, le nom d’Auguste Comte, intellectuel là encore antilibéral, apparaît plusieurs fois dans les romans. Établissant un parallèle avec les Trente Glorieuses, Houellebecq voit dans les Trois Glorieuses le début du capitalisme économique, et la fin d’un certain modèle. De fait, cette période correspond aussi à la naissance de la philosophie comtienne et à l’émergence de certaines doctrines socialistes. Comte, qui apparaît fréquemment dans les romans de Houellebecq, rejette tout comme lui son époque. Héritier de Saint Simon, Comte, qui distingue trois états historiques (état théologique, état métaphysique et état positif), voit dans l’humanité la finalité des desseins divins, et, à ce titre, fonde une nouvelle religion basée sur la science, la connaissance, sans perspective de paradis, soit ce que Nietzsche nomme “arrière-monde”. Nostalgique d’un ordre ancien basé sur le christianisme, Houellebecq n’envisage dans la foi qu’un moteur d’organisation sociale, une source de lien. Percevant dans l’absence d’au-delà la cause de l’échec comtien (puisque le programme positiviste n’a jamais été appliqué), l’auteur de La Possibilité d’une île s’intéresse à la secte raélienne, et voit dans le clonage une forme de vie après la mort.

   Parallèlement, le romancier apprécie Pierre Leroux, autre saint-simonien utopiste, pourtant adversaire du positivisme d’Auguste Comte et de son exégète Prosper Enfantin, mouvement qu’il considère comme autoritariste. Inventeur du mot “socialisme”, Leroux combat à la fois l’idée de collectivisme absolu, mais aussi le capitalisme individualiste, pour trouver un moyen terme, l’“association”. Houellebecq, qui n’a pas foi dans le progrès, et donc dans le communisme (échec illustré par l’épisode cubain de Plateforme), pourrait souscrire au concept développé par Leroux. Pour autant, son gnosticisme, et la vision négative de la filiation propre aux personnages des Particules élémentaires, ne cadrent guère avec la religion de Leroux, chez qui l’au-delà se situe justement dans l’enfantement, seule existence post-mortem.

   Autre théoricien célèbre que l’écrivain cite souvent, Tocqueville, qui se défie de l’État et du “despotisme démocratique”, prône lui aussi l’association, sur le modèle de Leroux. Houellebecq, qui reprend certaines analyses tocquevilliennes à propos de la société contemporaine, conçoit l’individualisme comme une forme d’autisme, de repli total sur soi, de coupure. À l’inverse, Tocqueville comprend l’individualisme comme fruit de la compétition, donc du rapport à autrui, et, par-delà, estime que le gouvernement dit “démocratique” organise justement une sorte d’émiettement social, afin de briser les ambitions et les talents propres, pour conserver le pouvoir et exercer un contrôle.

   Nous retrouvons là une des principales contradictions de l’auteur, qui décrit à la fois le pur libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte, et qui pour autant dédaigne la notion même d’amour-propre, donc l’intersubjectivité (amour-propre dont bien des protagonistes, lâches et méprisables, semblent effectivement dépourvus). Le rejet houellebecquien de l’analyse psychologique le range dans la continuité comtienne, et l’éloigne du sociologue Gabriel Tarde, qui croit lui en la notion de mimésis, d’imitation et d’émulation réciproque. Le refus de l’individu, considéré en tant que pur solipsisme, conduit également Houellebecq à ne pas voir les mouvements de masse, et à ne pas traiter les grands crimes massifs du XXe siècle (essentiellement le nazisme et le stalinisme), de façon claire.

   Cette absence de psychologie en tant que telle est aussi tributaire de la philosophie de Schopenhauer, autre grand intercesseur. Une nouvelle fois, l’influence conjointe de Comte et du philosophe allemand a quelque chose de paradoxal. Pour Schopenhauer, en effet, l’homme est malheureux car la vie est mauvaise en soi, nihilisme que ne partage pas Comte, qui lui ne dénigre nullement l’histoire et le progrès, en considérant que le désastre contemporain est avant tout lié à l’individualisme, lui-même lié à l’évolution économique et sociale de son temps, après la fin de l’Ancien Régime. En définitive, Houellebecq ne peut réconcilier l’ontologie négative schopenhauerienne et l’historicisme comtien.

   Bouleversé, jeune homme, par la lecture du Monde comme volonté et représentation, Nietzsche, déteste lui aussi son époque, mais demeure très différent de Houellebecq du fait de sa conception virile de l’existence, son apologie de la force. L’écrivain est tout de même plus intéressé par la compassion schopenhauerienne que par la volonté de puissance nietzschéenne, et juge, à la différence de Rousseau, que la pitié n’a rien de naturel, mais provient au contraire d’un long travail de civilisation.

   Si l’on s’en tient aux influences littéraires qui irriguent l’œuvre, le dégoût de la filiation exprimé à plusieurs reprises pourrait éloigner Houellebecq de Hugo, mais le lier à Flaubert, (bien que Comte valorise, lui, la transmission). Proche de Nerval, à jamais hanté par le manque maternel et en quête d’amour, Houellebecq demeure sans doute plus proche encore de Balzac, maître et fondateur du roman réaliste. Refusant, toujours à l’image de Comte, la société bourgeoise née après 1830, Balzac est en effet l’un des grands modèles clairement revendiqué par Houellebecq, et ce dans tous ses livres. Ardent défenseur du catholicisme et légitimiste convaincu, Balzac, décrit les mécanismes économiques et boursiers dans la majeure partie de ses récits, pour mieux condamner le règne de l’argent et la perte de tout repère. Houellebecq s’inscrit définitivement dans la continuité romanesque de La Comédie humaine.

   L’aigreur de Balzac à l’égard du temps présent n’est pas sans rappeler le dégoût exprimé dans Le Spleen de Paris. Les Fleurs du mal sont plusieurs fois directement reprises dans les textes de Houellebecq, qui partage avec le génie symboliste un même sentiment d’abandon et un même écœurement à l’égard de la Nature. D’abord poète, Houellebecq assume pleinement le modèle baudelairien, et décrit avec horreur la ville moderne, dans La Poursuite du bonheur notamment. Enfin, Houellebecq, qui pourtant ne s’en réclame pas, rejoint Proust, qui lui ne croit ni en la vie mondaine, ni en l’amitié, mais seulement dans la littérature. Obsédé par le retour à la matrice originelle, c’est-à-dire la mère, le créateur de La Recherche du temps perdu raconte lui aussi des histoires d’enfants mal aimés.

   Parfois difficile à saisir dans sa globalité, l’œuvre houellebecquienne est donc riche de multiples influences, souvent paradoxales, mais toutes liées aux mêmes obsessions. Original, provocateur, Houellebecq reste fascinant, jusque dans ses incohérences

LE ROMAN DE MOEURS: AUX ORIGINE DU ROMAN REALISTE, Bernard Gendrel, éditions Hermann, 2012. (Cet article est déjà paru sur nonfiction.fr)

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   Né sous la Restauration, le terme “roman de mœurs”, légèrement flottant, désigne avant tout un type de récit dans lequel l’aspect social domine sur l’aspect psychologique ou romanesque. Déjà présent au XVIIIe siècle, ce type de narration ne prend véritablement son essor qu’à partir des années 1820. Bien distincts des romans historiques d’intrigue ou de caractère, les livres de Walter Scott jouent un rôle important dans la genèse de cette nouvelle forme. L’écrivain écossais valorise effectivement l’aspect social, et le lecteur éprouve une impression de réel. De surcroît, les personnages scottiens ne sont pas régis par des maximes psychologiques universelles, ce qui ne les rend pas anachroniques, mais au contraire bien ancrés dans une ère passée précise.

   Dans le sillage des “physiologies”, récits décrivant des types humains socioprofessionnels, le roman de mœurs associe l’aspect social, explicatif, et l’aspect romanesque, plus irrationnel, valorisant le hasard au détriment de la logique. Le genre connaît alors un certain succès. Le public souhaite effectivement appréhender le monde tel qu’il est, et se distraire, par le biais d’une histoire originale, riche en rebondissements.

   Balzac reste le premier à avoir véritablement lié aspect social et aspect psychologique. Son style emprunte aux principes du récit physiologique, mais ses personnages répondent également à des motivations psychologiques d’ordre individuel, à la différence des héros de Scott. De plus, le personnage balzacien reste proche d’un public dont il est quasi contemporain. Les maximes qui déterminent pour une bonne part de sa conduite reflètent elles-mêmes les préoccupations et l’état d’esprit de l’époque. De fait, La Comédie humaine demeure bel et bien l’expression la plus parfaite de cette hybridation, même si l’auteur du Père Goriot a eu quelques prédécesseurs, à l’instar de Robert Challe, et de ses Illustres françaises, parues en 1713. Retenons également les noms de Charles de Bernard (Le Nœud gordien, 1838), ou de Léon Gozlan (Le Médecin du Pecq, 1839). Ces deux créateurs désirent, en effet, valoriser la logique sociopsychologique, même si leur production s’apparente toutefois davantage à des romans d’intrigue. Le roman de mœurs réaliste connaît alors différents modes d’expression.

   Stendhal, notamment, adopte une autre approche. L’aspect psychologique s’incarne à travers des personnages principaux dotés d’un caractère exceptionnel, quand l’aspect social s’incarne à travers des personnages secondaires, bien représentatifs de classes sociales déterminées, et singulièrement mesquins. Un héros hors du commun s’oppose au conformisme ambiant, et donc agit contre son époque, c’est-à-dire en fonction de la société de son temps, pour justement s’en détacher. Dès lors, le réalisme naît, indirectement, de la confrontation entre le héros et cette même société, devenue “contre modèle”. En outre, les figures stendhaliennes ne répondent pas à une maxime générale, comme c’était le cas dans le récit physiologique. La psychologie de Julien Sorel ou Fabrice del Dongo, individus exceptionnels, se fonde avant tout sur du romanesque. De là vient le charme si particulier de livres comme La Chartreuse de Parme, Le Rouge et le Noir ou Lucien Leuwen.

   George Sand, de son côté, mêle réalisme et idéalisme. Chez elle, le réalisme est en effet d’abord une structure rhétorique : les divers protagonistes du récit sont bien représentatifs de leur classe sociale, et leur attitude répond à certaines maximes universelles, de façon caractéristique. Néanmoins, l’auteur de La Petite Fadette va opérer une sorte de sélection : lié à des déterminations sociales, le comportement de ces mêmes protagonistes est également guidé par des motivations d’ordre psychologique, motivations qui leur sont propres, et que George Sand idéalise. En apparence incompatibles, réalisme et idéalisme s’unissent ainsi harmonieusement.

   Cette association entre aspect social et aspect psychologique dépasse néanmoins le simple cadre du roman de mœurs. Considéré, à juste titre, comme un des maîtres du réalisme, Gustave Flaubert est resté toute sa vie tenté par le romantisme et par un certain sentimentalisme. Ayant très vite renoncé au naturalisme, l’auteur de Salammbô mélange effectivement harmonieusement ces deux mêmes aspects, dans Madame Bovary notamment. Pleins d’illusions, appartenant tous deux à la même classe sociale, Emma et Charles se racontent les mêmes lieux communs romantiques, mais n’aspirent pas au même idéal, du fait de leurs différences de caractère. Semblablement, Zola, associe aspect psychologique et social, en y ajoutant des considérations physiologiques, dans une perspective naturaliste.

   Dans la conclusion de l’ouvrage, Bernard Gendrel s’attache également à montrer que cette même association psychologie/social se retrouve dans bien des récits, au XXe siècle. Ainsi en est-il du Nouveau Roman. Ayant rompu avec la narration classique, Alain Robbe-Grillet prétend refuser la psychologie traditionnelle. Néanmoins, les personnages de Claude Simon n’échappent pas à certaines déterminations propres à leur milieu. Sabine, la mère de Georges dans La Route des Flandres, réagit bien en fonction de sa condition aristocratique. C’est dire si l’analyse menée dans cette étude peut concerner, et éclairer, l’ensemble de la production romanesque ancienne et plus récente.

http://www.nonfiction.fr/article-6441-peindre_les_murs.htm

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