PAGE PAYSAGE

Accueil » Baudelaire Charles

Category Archives: Baudelaire Charles

MÉMOIRE DES POÈTES XIX: GERMAINE DULAC (1882-1942), Cimetière du Père-Lachaise, division 74 (article paru dans Diérèse 71, automne-hiver 2017)

DIVISION 74
Germaine_Dulac

   De son vrai nom Charlotte Élisabeth Germaine Saisset-Schneider, Germaine Dulac naît le 17 novembre 1882 à Amiens, au sein d’un milieu bourgeois. Enfant, elle connaît plusieurs déménagements successifs, au gré des changements de garnison de son père, alors officier, avant de se fixer chez sa grand-mère, à Paris, et d’épouser le riche agronome socialiste, futur auteur, Albert Dulac, en 1905. Ayant reçu une solide formation musicale, elle s’engage d’abord en tant que féministe, rédigeant divers articles culturels pour La Française, journal fondé par la militante Marguerite Durand, et pour La Fronde, entre 1906 et 1913, tout en composant des pièces de théâtre. Après un voyage à Rome, en 1914, en compagnie de son amie, la danseuse-étoile Stacia Napierkowska , elle s’oriente vers un septième art encore balbutiant et déconsidéré. Profitant de la fortune de son mari, elle fonde sa propre société de production, la Délia films, et tourne dès 1915 un mélodrame historique, Les Sœurs ennemies, travail remarqué pour sa sensibilité intimiste et pour la qualité de l’image. Plusieurs courts-métrages sont réalisés dans la foulée, parmi lesquels Venus victrix, œuvre aujourd’hui perdue mettant en scène Stacia Napierkowska, et qui associe le goût de l’orientalisme et l’idée de libération de la femme. C’est sur le tournage d’Âmes de fous, feuilleton de six épisodes, et où perce un humour corrosif, surprenant, que Germaine Dulac croise Louis Delluc (1890-1923) , écrivain, critique, et metteur en scène dont l’influence s’avèrera déterminante. En 1919, ce dernier écrit ainsi le scénario de La fête espagnole, film dans lequel joue sa femme Ève Francis (1886-1980). L’œuvre, qui décrit le duel de deux hommes s’entretuant pour une femme qui préfère un troisième larron, est très bien accueilli par le milieu, et consacre Germaine Dulac comme une des personnalités prééminentes de la « Nouvelle Avant-Garde », courant également surnommé d’ « impressionnisme français », et qui associe des artistes aussi différents que René Clair, Abel Gance, Marcel L’Herbier ou Jean Epstein, tous cinéastes désirant se détourner de la comédie comme de la littérature pour fonder un art authentiquement et spécifiquement cinématographique. Les productions suivantes (La Mort du soleil, en 1921, La Souriante Madame Beudet, mordante critique de la vie petite-bourgeoise, en 1923 ou Le Diable dans la ville, en 1924), confirment l’orientation esthétisante prise par Germaine Dulac, qui théorise sa propre approche à travers divers articles .
En 1927, elle collabore avec Antonin Artaud (1896-1948) , scénariste pour La Coquille et le Clergyman. D’une durée de quarante-quatre minutes, disponible sur YouTube ou sur Dailymotion, le moyen-métrage, qui décrit, sur un mode totalement onirique, les pérégrinations d’un clergyman versant une sorte de liquide noir à l’aide d’une coquille d’huître géante pour faire apparaître des chimères, est considéré par beaucoup, et notamment par Alain et Odette Virmaux , comme le premier film surréaliste à proprement parler. Un an avec Un chien andalou, et deux ans avant L’âge d’or de Luis Buñuel et Salvador Dali, l’œuvre, qui met notamment en scène Génica Athanasiou (1897-1966), maîtresse roumaine du poète maudit, semble extrêmement novatrice, mais décevra doublement les critiques comme Artaud lui-même. Germaine Dulac (…) avait, elle aussi, abordé un scénario poétique du surréaliste Antonin Artaud : La coquille et le clergyman, mais l’avait gâché à la réalisation par le jeu médiocre d’Alex Allin et noyé sous une débauche de trucs techniques d’où ne surnageaient plus que quelques admirables images éparses, déclare ainsi Jacques B. Brunius (1906-1967). J’ai cherché dans le scénario à réaliser cette idée de cinéma visuel où la psychologie même est dévorée par les actes. (…) Ce scénario recherche la vérité sombre de l’esprit, en des images issues uniquement d’elles-mêmes, et qui ne tirent pas leur sens de la situation où elles se développent mais d’une sorte de nécessité intérieure et puissante qui les projette dans la lumière d’une évidence sans recours, déclare de son côté Artaud.
La désapprobation exprimée par le groupe surréaliste affecte profondément Germaine Dulac, qui dès lors réalise des courts-métrages expérimentaux, mêlant musique et image, telle Étude cinégraphique sur une arabesque (1929) ou Celles qui s’en font (1930), sur des chansons de Fréhel (1891-1951), ou encore Je n’ai plus rien (1931). Évoquons également La Germination d’un haricot, exemple de « cinéma pur » et de « poésie scientifique », employant à merveille les effets de ralenti et d’accéléré, ainsi que la magnifique Invitation au voyage, réalisée quelques années plus tôt, et très librement inspirée du poème de Baudelaire.
L’arrivée du cinéma parlant, qui modifie profondément les règles, en empêchant d’avoir une production totalement indépendante, amène la créatrice à renoncer au septième art. Cette dernière préfère ainsi diriger les actualités des studios Gaumont de 1933 à sa mort, le 20 juillet 1942, en pleine guerre, des suites d’une longue maladie, et dans un relatif oubli. Elle repose désormais dans un caveau familial, sorte de chapelle gothique, au nom de « Schneider-Saussais » (4ème ligne face à la 75ème division, 34ème tombe à partir du mur).

dulac père lachaise

Publicités

HOUELLEBECQ SOUS INFLUENCE (article paru dans la revue en ligne nonfiction, en juillet 2013)

Résumé : L’auteur-culte Michel Houellebecq a de nombreux intercesseurs, à la fois sur le plan littéraire et philosophique, écrivains et penseurs dont les théories et/ou les visions semblent parfois contradictoires.

9782130620525_v100

« Les tiroirs de Michel Houellebecq », Bruno Viard, PUF, 2013.

 

   Les influences de Michel Houellebecq sont multiples, et reflètent parfaitement un mode de pensée complexe, sinon paradoxal. Échappant totalement aux conceptions dominantes, l’auteur des Particules élémentaires oscille en permanence entre une cruauté, un sens de la provocation affirmé, et une forme de générosité, de lyrisme, de joie, pour ne pas dire de naïveté.

   Une des premières contradictions houellebecquiennes tient à la question sexuelle. L’écrivain croit effectivement que la vie est vouée à la souffrance, mais que le coït reste une source de félicité, sinon l’unique source de félicité, ce en quoi il se distingue radicalement de Saint Augustin et Schopenhauer, tous deux condamnant explicitement les plaisirs de la chair. Le sexe peut néanmoins devenir source de souffrance chez les êtres physiquement peu attrayants, tous victimes de la compétition érotique inhérente au système.

   À ce titre, le féminisme, lié à Mai 68 et au changement de mœurs, est condamné sans appel. Malheureuses une fois devenues vieilles, les féministes payent, en quelque sorte, le prix de ce qu’elles ont contribué à mettre en place. Antiféministe, Houellebecq est également contre toute libéralisation des mœurs, celle-ci n’aboutissant en réalité qu’à un renforcement de l’égoïsme, à un détachement familial et à l’absence d’amour parents-enfants. Ce libéralisme moral et sexuel, qui mène à la désunion, à l’individualisme forcené, à un jeunisme impitoyable, explique en grande partie l’acrimonie des personnages, tout à la fois veules, haineux, et racistes.

   Rien ne permet néanmoins d’affirmer que l’auteur adhère au propos de ces êtres de papier, ni même qu’il le condamne. Écriture du ressentiment, l’œuvre témoigne d’un cynisme inouï, mais possède aussi une sorte de pureté, une mystique du lien, de la tendresse et de l’enfance, toutes choses naturellement opposées à l’égoïsme. L’amour décrit et souhaité par Houellebecq est ainsi inconditionnel, total, et donc incompatible avec la notion de moi, de liberté individuelle.

   Les contradictions houellebecquiennes relèvent également du domaine philosophique. Ne voyant pas dans l’écriture de but en soi, Houellebecq, scientifique de formation, cherche effectivement à transmettre des idées, et, à ce titre, reste influencé par les grands penseurs du XIXe siècle, période charnière, à la naissance de la modernité.

   Politiquement, l’homme paraît difficile à situer. A priori de gauche, Houellebecq est trop pessimiste pour croire en l’homme, et surtout pour croire en un quelconque progrès : antilibérale sur le plan économique, la gauche l’est effectivement devenue sur le plan des mœurs, quand la droite, antilibérale sur le plan des mœurs, l’a toujours été sur le plan économique. Antilibéral sur le plan moral comme économique, à l’instar de Balzac, Houellebecq, partisan de la famille et hostile au mode de vie issu de Mai 68, n’est en réalité rattachable à aucun courant. Total, son antilibéralisme s’étend au domaine sexuel, et même poétique : l’écrivain défend ainsi la versification régulière à travers Rester vivant.

   Tout d’abord, le nom d’Auguste Comte, intellectuel là encore antilibéral, apparaît plusieurs fois dans les romans. Établissant un parallèle avec les Trente Glorieuses, Houellebecq voit dans les Trois Glorieuses le début du capitalisme économique, et la fin d’un certain modèle. De fait, cette période correspond aussi à la naissance de la philosophie comtienne et à l’émergence de certaines doctrines socialistes. Comte, qui apparaît fréquemment dans les romans de Houellebecq, rejette tout comme lui son époque. Héritier de Saint Simon, Comte, qui distingue trois états historiques (état théologique, état métaphysique et état positif), voit dans l’humanité la finalité des desseins divins, et, à ce titre, fonde une nouvelle religion basée sur la science, la connaissance, sans perspective de paradis, soit ce que Nietzsche nomme “arrière-monde”. Nostalgique d’un ordre ancien basé sur le christianisme, Houellebecq n’envisage dans la foi qu’un moteur d’organisation sociale, une source de lien. Percevant dans l’absence d’au-delà la cause de l’échec comtien (puisque le programme positiviste n’a jamais été appliqué), l’auteur de La Possibilité d’une île s’intéresse à la secte raélienne, et voit dans le clonage une forme de vie après la mort.

   Parallèlement, le romancier apprécie Pierre Leroux, autre saint-simonien utopiste, pourtant adversaire du positivisme d’Auguste Comte et de son exégète Prosper Enfantin, mouvement qu’il considère comme autoritariste. Inventeur du mot “socialisme”, Leroux combat à la fois l’idée de collectivisme absolu, mais aussi le capitalisme individualiste, pour trouver un moyen terme, l’“association”. Houellebecq, qui n’a pas foi dans le progrès, et donc dans le communisme (échec illustré par l’épisode cubain de Plateforme), pourrait souscrire au concept développé par Leroux. Pour autant, son gnosticisme, et la vision négative de la filiation propre aux personnages des Particules élémentaires, ne cadrent guère avec la religion de Leroux, chez qui l’au-delà se situe justement dans l’enfantement, seule existence post-mortem.

   Autre théoricien célèbre que l’écrivain cite souvent, Tocqueville, qui se défie de l’État et du “despotisme démocratique”, prône lui aussi l’association, sur le modèle de Leroux. Houellebecq, qui reprend certaines analyses tocquevilliennes à propos de la société contemporaine, conçoit l’individualisme comme une forme d’autisme, de repli total sur soi, de coupure. À l’inverse, Tocqueville comprend l’individualisme comme fruit de la compétition, donc du rapport à autrui, et, par-delà, estime que le gouvernement dit “démocratique” organise justement une sorte d’émiettement social, afin de briser les ambitions et les talents propres, pour conserver le pouvoir et exercer un contrôle.

   Nous retrouvons là une des principales contradictions de l’auteur, qui décrit à la fois le pur libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte, et qui pour autant dédaigne la notion même d’amour-propre, donc l’intersubjectivité (amour-propre dont bien des protagonistes, lâches et méprisables, semblent effectivement dépourvus). Le rejet houellebecquien de l’analyse psychologique le range dans la continuité comtienne, et l’éloigne du sociologue Gabriel Tarde, qui croit lui en la notion de mimésis, d’imitation et d’émulation réciproque. Le refus de l’individu, considéré en tant que pur solipsisme, conduit également Houellebecq à ne pas voir les mouvements de masse, et à ne pas traiter les grands crimes massifs du XXe siècle (essentiellement le nazisme et le stalinisme), de façon claire.

   Cette absence de psychologie en tant que telle est aussi tributaire de la philosophie de Schopenhauer, autre grand intercesseur. Une nouvelle fois, l’influence conjointe de Comte et du philosophe allemand a quelque chose de paradoxal. Pour Schopenhauer, en effet, l’homme est malheureux car la vie est mauvaise en soi, nihilisme que ne partage pas Comte, qui lui ne dénigre nullement l’histoire et le progrès, en considérant que le désastre contemporain est avant tout lié à l’individualisme, lui-même lié à l’évolution économique et sociale de son temps, après la fin de l’Ancien Régime. En définitive, Houellebecq ne peut réconcilier l’ontologie négative schopenhauerienne et l’historicisme comtien.

   Bouleversé, jeune homme, par la lecture du Monde comme volonté et représentation, Nietzsche, déteste lui aussi son époque, mais demeure très différent de Houellebecq du fait de sa conception virile de l’existence, son apologie de la force. L’écrivain est tout de même plus intéressé par la compassion schopenhauerienne que par la volonté de puissance nietzschéenne, et juge, à la différence de Rousseau, que la pitié n’a rien de naturel, mais provient au contraire d’un long travail de civilisation.

   Si l’on s’en tient aux influences littéraires qui irriguent l’œuvre, le dégoût de la filiation exprimé à plusieurs reprises pourrait éloigner Houellebecq de Hugo, mais le lier à Flaubert, (bien que Comte valorise, lui, la transmission). Proche de Nerval, à jamais hanté par le manque maternel et en quête d’amour, Houellebecq demeure sans doute plus proche encore de Balzac, maître et fondateur du roman réaliste. Refusant, toujours à l’image de Comte, la société bourgeoise née après 1830, Balzac est en effet l’un des grands modèles clairement revendiqué par Houellebecq, et ce dans tous ses livres. Ardent défenseur du catholicisme et légitimiste convaincu, Balzac, décrit les mécanismes économiques et boursiers dans la majeure partie de ses récits, pour mieux condamner le règne de l’argent et la perte de tout repère. Houellebecq s’inscrit définitivement dans la continuité romanesque de La Comédie humaine.

   L’aigreur de Balzac à l’égard du temps présent n’est pas sans rappeler le dégoût exprimé dans Le Spleen de Paris. Les Fleurs du mal sont plusieurs fois directement reprises dans les textes de Houellebecq, qui partage avec le génie symboliste un même sentiment d’abandon et un même écœurement à l’égard de la Nature. D’abord poète, Houellebecq assume pleinement le modèle baudelairien, et décrit avec horreur la ville moderne, dans La Poursuite du bonheur notamment. Enfin, Houellebecq, qui pourtant ne s’en réclame pas, rejoint Proust, qui lui ne croit ni en la vie mondaine, ni en l’amitié, mais seulement dans la littérature. Obsédé par le retour à la matrice originelle, c’est-à-dire la mère, le créateur de La Recherche du temps perdu raconte lui aussi des histoires d’enfants mal aimés.

   Parfois difficile à saisir dans sa globalité, l’œuvre houellebecquienne est donc riche de multiples influences, souvent paradoxales, mais toutes liées aux mêmes obsessions. Original, provocateur, Houellebecq reste fascinant, jusque dans ses incohérences

SOIRÉE AUTOUR DE BAUDELAIRE, AU CÉNACLE DU CYGNE

baudelaire

   Le jeudi 23 mars se tiendra le traditionnel « Cénacle du Cygne », à la Cantada II (13 rue Moret, 75011 PARIS, station Ménilmontant). La thématique en sera « Charles Baudelaire ». Ayant été fortement marqué par Les fleurs du mal, à l’adolescence, je serai naturellement de la partie pour lire quelques poèmes du maître. Venez donc nombreux, à partir de 20H30. Spectacles de danse, court-métrages, littérature, shows… Un programme riche, sous la férule de Marc-Louis Questin, aka Lord Mandrake.

Le cœur content, je suis monté sur la montagne
D’où l’on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n’allais pas là pour répandre un vain pleur ;

Mais comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,
Je voulais m’enivrer de l’énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d’or fin,

Je t’aime, ô capitale infâme ! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes

(Le Spleen de Paris, « Épilogue »)

LES FENÊTRES (Charles Baudelaire, « Petits poèmes en prose »)

Salvador Dali

Salvador Dali

 

   Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vit, rêve la vie, souffre la vie. Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant. Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément. Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même. Peut-être me direz-vous: «Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?» Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que suis?

RO40213841

31 AOÛT 1867

   2840529-baudelaire-le-grand-charlesLe 31 août 1867, il y a très exactement cent quarante huit ans, Charles Baudelaire mourait dans un modeste apparemment de la rue Beautreillis, près de la maison de Victor Hugo, là où devait décéder Jim Morrison un siècle plus tard, en 1971. Âgé de quarante six ans, épuisé par l’abus de drogue, la misère et la syphilis, l’homme commençait à être connu. Comment lui rendre hommage sinon en citant un poème moins célèbre, le seul versifié du Spleen de Paris, évoquant justement la capitale?

  Le coeur content, je suis monté sur la montagne
D’où l’on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,
Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n’allais pas là pour répandre un vain pleur;
Mais comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,
Je voulais m’enivrer de l’énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d’or fin,
Je t’aime, ô capitale infâme! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

"Le pont au change", Charles Méryon, 1854.

« Le pont au change », Charles Méryon, 1854.

… Citons également cet incroyable « Rêve parisien », cette fois extrait des Fleurs du mal:

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n’en vit,
Ce matin encore l’image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J’avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L’enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l’eau.

Babel d’escaliers et d’arcades,
C’était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l’or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l’univers ;

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d’un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l’oeil, rien pour les oreilles !)
Un silence d’éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur "Le Tiers livre", blog de François Bon.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur « Le Tiers livre », blog de François Bon.

« BAUDELAIRE, CLANDESTIN DE LUI-MÊME », Isabelle Viéville-Degeorges, Léo Scheer, 2011 (note parue dans « Diérèse » numéro 56, au printemps 2012)

    Capture%20d’écran%202012-01-05%20à%2011.21.00   La plupart des amateurs de poésie connaissent dans les grandes lignes la vie de guignon de Baudelaire. Très tôt orphelin de père, l’auteur des Fleurs du mal se caractérise dès l’enfance par de grandes dispositions intellectuelles, un fort appétit de vivre mais aussi par une certaine indiscipline et par de lourdes mélancolies. Appauvri suite à un conseil judiciaire voulu par son beau-père, le commandant Aupick, l’adolescent rebelle puis le dandy provocateur se muent progressivement en authentique créateur, brillant traducteur et critique clairvoyant. Néanmoins ses relations avec sa maîtresse Jeanne Duval se détériorent et ses difficultés matérielles s’accroissent. Miné par la syphilis, condamné pour immoralité et totalement ruiné, il s’éteint en 1867, à quarante-six ans, dans les bras d’une mère à la fois adorée et détestée.

  S’abstenir de tout propos moralisateur, éviter les poncifs et le sensationnel, s’en tenir aux faits pour tenter de comprendre l’homme, tel semble être l’objet de cette nouvelle biographie : Cinquante à soixante mille ouvrages sur Charles Baudelaire ont été écrits de par le monde et il semble que l’on n’en sache pas davantage sur sa personnalité (p. 9). Loin du cliché sulfureux et commode du poète maudit débauché, Baudelaire apparaît ici d’abord comme un immense travailleur, attentif au présent mais acculé à une misère noire, et plus encore clandestin de lui-même, en exil intérieur et incompris des autres. L’image du martyr semble toutefois inappropriée : en rupture avec la bourgeoisie et ne se destinant qu’à la littérature, Baudelaire scrute sans aménité une société rigidifiée par l’Empire, en dénonce les hypocrisies, évoque les névroses individuelles : « L’albatros », ce grand oiseau qui a séduit le poète au point de s’y identifier, est connu et haï des marins pour ouvrir la tête de l’imprudent tombé à l’eau, fût-il encore vivant. De même, Baudelaire, explorateur de l’inconscient, terrifie la société de son temps. La vie toute entière de cet homme a valeur de symbole (p. 193). Le livre rend vivant une existence profondément triste, marquée par une série d’échecs, de frustrations, mais aussi par de grandes passions artistiques et amoureuses. Chroniqueuse à La Revue littéraire, auteur d’une autre biographie, cette fois consacrée à Edgar Poe[1], Isabelle Viéville-Degeorges s’est énormément documentée, puisant dans la correspondance du poète, établissant un intéressant rapport entre l’Histoire et la vie personnelle de Baudelaire. De fait Baudelaire, clandestin de lui-même reste sans doute l’un des livres les plus accessibles sur le poète, à la fois précis, sans jugement de valeur ni diagnostic psychologique hâtif, mais surtout magnifiquement écrit, dans un style à la fois sobre et efficace, sensible. Loin des études universitaires peut être trop spécialisées pour le novice, Baudelaire, clandestin de lui-même rend poignante la tragédie de cette existence, sans nous enfermer dans le pathos ni la déploration.

[1] Edgar Allan Poe, biographie, éditions Léo Scheer, Paris, 2010.

« CHANT D’AUTOMNE » (CHARLES BAUDELAIRE)

bon_a_tirer_fleurs_du_mal_01I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui? — C’était hier l’été; voici l’automne!
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!
Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux!

%d blogueurs aiment cette page :