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(BREF) HOMMAGE À LOUIS-FRANÇOIS DELISSE (1931-2017)

   delisse

    En flânant sur Facebook, J’ai appris hier la disparition de Louis-François Delisse, à l’âge de 85 ans, au mois de février. Je ne connaissais pas l’homme à titre privé, mais j’avais échangé quelques lettres avec lui. Louis-François Delisse, qui avait enseigné au Niger, s’y était marié, résidait à l’hospice d’Ivry depuis plusieurs années, et poursuivait son activité littéraire, en marge de tous les circuits. Enfant terrible de la poésie française, il avait connu Henri Michaux, Raymond Queneau. Citons notamment ce très beau dossier sur le site « Poezibao ».

Hommage à Louis-François Delisse sur le site « Poezibao » (cliquer sur le lien)

Regrets

Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

PROMENADES LITTÉRAIRES EN ÎLE-DE-FRANCE 1 (Châtenay-Malabry 1)

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Chateaubriand, cheveux aux vents

  Dimanche dernier, il faisait beau. Et nous nous sommes rendus, Guide vert en main, à la Vallée-aux-Loups, station Robinson, RER B. Je renvoie le lecteur aux habituelles notices Wikipédia, décrivant assez bien le lieu, ou encore au plan fourni à l’entrée, et paraphé par le président du Conseil départemental des Hauts-de-Seine, Patrick Devedjian. Disons simplement que Chateaubriand (1768-1848), François-René pour les dames, acheta le domaine en 1807, et s’y exila plus ou moins pour fuir Paris, après avoir écrit un article anti-bonapartiste. Il y commença notamment la rédaction des Mémoires d’outre-tombe, et y acheva Les Martyrs, avant de revendre la maison en 1818. Le parc à l’anglaise alentour est orné de nombreux arbres rares, souvenirs des voyages de l’auteur. À l’intérieur, on peut notamment admirer plusieurs portraits célèbres de l’homme, ainsi que la bergère dans laquelle Madame Récamier, son amante, posa pour le peintre David (le tableau original est exposé au Louvre).

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Domaine de Chateaubriand, vue générale (photo de Saghi Sam)

 

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La bergère sur laquelle Juliette Récamier posa pour Jacques-Louis David. Le tableau original se trouve au Louvre, dans les salles rouges (photo trouvée via Google images)

MAISON DE CHATEAUBRIAND

Tour Velléda, du nom de la prêtresse gauloise Velléda, personnage du roman Les Martyrs (1809). Photo glanée sur Internet.

Les allées sont également bordées de nombreuses citations, déployées sous formes de bannières tendues par des mâts:

   Je marchais sur la plage désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m’offraient l’image de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous lorsqu’elles se retirent. 

ÉVÉNEMENTIEL DE NOVEMBRE 2016

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Chers amis,

  Comme précédemment indiqué, Cantate/macabre, le moyen-métrage de Stéphane Rizzi, auquel j’ai collaboré, sera projeté le mardi 8 novembre au cinéma l’Archipel (17 boulevard de Strasbourg, 75010 PARIS, métro Strasbourg-Saint Denis), dans le cadre de la programmation « A la rencontre », organisée par Marc-Antoine Vaugeois et Damien Trucho. Sera également projeté, à cette occasion, La disparition du chorégraphe, un film d’Anne Colson. L’entrée n’est pas libre, mais le prix devrait être modique.

Site du cinéma « L’Archipel » (cliquer sur le lien)

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  Comme chaque année, le Salon de l’Autre livre, organisé espace des Blancs-Manteaux dans le Marais (48 rue Vieille du Temple, 75004 PARIS, métro « Hôtel de Ville », ligne 1), accueillera du 11 au 13 novembre des éditeurs et des auteurs indépendants, pour que vivent aussi les petites maisons. J’y serai moi-même présent en tant que simple visiteur. Vous pouvez m’appeler ou me contacter par mail, évidemment (07 50 89 83 24, er10@hotmail.fr)

 L’Association L’Autre Livre vous offre, du 11 au 13 novembre 2016, la possibilité de découvrir plus de 2000 livres, qui font rarement les têtes de gondole, quelque 400 auteurs de 160 maisons d’édition dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens.

 Le salon de l’Autre Livre, devenu depuis quelques années « le salon international de l’édition indépendante », est aussi l’un des rendez-vous incontournables d’échanges entre les éditeurs indépendants : sur leur situation, celle du livre, de la lecture et de la marchandisation des biens culturels.

 Notre salon se présente pour les éditeurs comme un lieu stratégique pour défendre nos maisons indépendantes, une opportunité en raison du faible coût de participation aux frais et une réelle possibilité de conquérir des lecteurs.

  TOUS LES RENSEIGNEMENTS COMPLÉMENTAIRES SE TROUVENT SUR LE SITE MÊME DE L’ASSOCIATION:

Site du salon « L’autre livre » (cliquer sur le lien)

 

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  En collaboration avec « L’œil de la femme à barbe », la jeune peintre coloriste Isa Sator exposera ses toiles, librement inspirées des Mille et une nuits, à partir du 15 novembre dans la salle de réception du restaurant « La Table fleurie » (103 rue de Paris, 93100 MONTREUIL, métro Robespierre ou Croix de Chavaux, ligne 9). Les informations complémentaires figurent sur le carton ci-dessus.

Site de l’artiste Isa Sator (cliquer sur le lien)

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   Le mercredi 16 novembre, à 20 heures, se tiendra le premier banquet houellebecquien, autour du livre de Jean-Marc Quaranta que nous avons déjà évoqué ici. La conférence, qui sera accompagnée d’un repas, se tiendra au restaurant « La Bellevilloise » (19-21 rue Boyer, 75020 PARIS, métro Ménilmontant ou Gambetta, ligne 2 ou 3). Il est préférable de réserver  par téléphone au 01 46 36 07 07 ou par mail resa@labellevilloise.com. Les tarifs pratiqués sont raisonnables. Si vous venez, me contacter (er10@hotmail.fr, 07 50 89 83 24). Ci-dessous le descriptif de l’évènement en question, trouvé sur la page Facebook:

  Conférence-lecture, repas, animé par Jean-Marc Quaranta auteur de Houellebecq aux fourneaux (éditions Plein Jour) avec les lectures de Noam Morgensztern, de la Comédie française.

   Infos pratiques : Mercredi 16 novembre à 20h dans la Halle aux Oliviers de la Bellevilloise. Réservation par téléphone au 01 46 36 07 07 ou par mail resa@labellevilloise.com
Détails du menu : http://www.labellevilloise.com/2016/11/banquet-houellebecquien/

   Un événement proposé par Lauren Malka à la Bellevilloise, dans le cadre du Festival « Paris en toutes lettres », en partenariat avec Toutelaculture.com

   Et si pour comprendre l’écrivain français le plus lu dans le monde il fallait passer par la cuisine ? Jean-Marc Quaranta a suivi le fil culinaire des six romans de Houellebecq, pour mieux saisir l’œuvre et l’auteur. Au cours de ce repas houellebecquien l’assiette des personnages (pas toujours bien dans la leur) devient celle du lecteur. Un moment de partage entre réalité et fiction où on verra que « manger Houellebecq » n’a en rien les attributs de la malbouffe à laquelle on associe, généralement et à tort, l’auteur de La Carte et le territoire.

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   Le mercredi 23 novembre, à partir de 18h30, le ténor Roberto Sentieys, accompagné au piano par Marc-Sola Pages, viendra lire des textes de Colette sur une musique de Fauré, Satie, Chausson… sur l’Île Saint-Louis (métro Pont-Marie ou Saint-Paul), magnifique lieu parisien où vécurent notamment Charles Baudelaire et Robert Bresson. Le prix d’entrée est de 15 euros (10 euros pour les étudiants et les demandeurs d’emploi). Il est naturellement préférable de réserver. Notons au passage que le théâtre Paul Rey, l’un des plus petits de Paris, est à la fois élégant, intime est plaisant, ce qui joue naturellement sur la qualité d’écoute.

Site du Théâtre Paul Rey (cliquer sur le lien)

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  Le samedi 26 novembre, de 15h à 21h, se tiendra le premier Salon de la littérature érotique, organisé par l’atelier « Les écrits polissons », au 4 rue Roger Verlomme (75003 PARIS, métro Bastille, Bréguet-Sabin ou Saint-Paul). Un petit descriptif, ci-dessous, une petite mise en bouche, si j’ose dire:

► Le salon de la littérature érotique… ◄
…vous ouvre ses portes samedi 26 novembre !

Alors « salon », « salon », certes, mais ne vous attendez pas à rester bien au chaud dans un fauteuil au coin du feu que le temps passe…

Ce salon se veut vivant et participatif, bouillonnant, décalé, surprenant et bienveillant… bref, en un mot comme en mille : polisson.

► Au menu ◄

– des défis d’écriture érotique à chaque stand auteur (avec des cadeaux à la clé), ventes + dédicaces
– un coin lecture érotique pour les petits rats de bibliothèque
– des surprises tout au long de l’événement
– un espace conférence :

La littérature érotique à l’heure du digital
C’est quoi le sexe ?…. C’est quoi l’amour ?
Comment écrire une (bonne) histoire de cul ?
Ecrire du cul, est-ce que cela peut être un geste militant ?

Sur place, pour ne pas rester l’estomac vide, un traiteur foodtruck vous propsera différentes petites choses à grignoter, accompagné de la Bière la Fessée.

Adresse : L’espace éphémère du Marais
4 rue Roger Verlomme Paris 3ème

Entrée : 5€ (à régler sur place / conso non comprises).

► Les auteurs invités◄

Arthur Vernon « L’amour, la vie et le sexe », « Comment je me suis tapé Paris » (Tabou éditions)

B.Sensory histoires érotiques connectées à un sex-toy (le little bird)

Daniel Nguyen auteur de nouvelles dans la collection « Osez 20 histoires de sexe… » (La Musardine)

Eva Delambre auteur de « Devenir Sienne », « L’esclave », « L’Eveil de l’Ange », « L’envol de l’Ange » (Tabou éditions)

Eve DeCandaulie auteur de « Mon mari est un homme formidable » (La Musardine), « Infidélité promise » (Tabou éditions)

Julia Palombe rockeuse et écrivaine, auteur de « Au lit citoyens ! » (ed. Hugo et Cie)

Julie-Anne De Sée « 10 Bonbons à l’amante » (Tabou) « La pâle heure sombre de la chair » (Broché)

Marion Favry coach en écriture, organisatrice des Dinécritures et auteur de « S’occuper en t’attendant » (La Musardine).

Octavie Delvaux auteur de « Sex in the Kitchen » et « Sex in the TV » (La Musardine)

Philippe Lecaplain journaliste RFI, « Ces Dames de l’Annonce » (Tabou éditions)

Stella Tanagra auteur de « Sexe Cité » (IS éditions)

► Nos chers partenaires ◄

Tabou éditions, Maison Close Lingerie, Blablablog, Cherry Gallery Agency, Alex Varenne, La Musardine, Les écrits polissons, Union Magazine, Karim Haidar

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  Le jeudi 24, comme chaque mois, se tiendra le « Cénacle du Cygne », à La Cantada II, soirée ludique mêlant danse, poésie, chant, performances diverses, cinéma… Le tout organisé par Marc-Louis Questin, alias « Lord Mandrake ». J’y serai moi-même et y lirai quelques fables (à partir de 20 heures).

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  Le lundi 28 novembre, à 20 heures, Laurent Obertone viendra nous parler de Guérilla. Polémique, le roman, qui a suscité une levée de boucliers, pose de vraies questions. Nous ne sommes certes pas obligés d’accepter les réponses d’Obertone. Encore faut-il être capable de les entendre, en commençant par lire le livre. Rappelons également que la liberté littéraire n’est pas négociable, surtout dans le domaine de la fiction, et que la censure, voire aujourd’hui l’autocensure, ne font avancer ni le débat, ni la création, ni la société. Nous en reparlerons très prochainement dans un nouveau billet. Organisée par le Cercle Aristote de Pierre-Yves Rougeyron, la rencontre aura lieu au restaurant « François Coppée » (1 boulevard de Montparnasse, 75014 PARIS, métro Falguière/Duroc). L’entrée de la conférence est généralement de 5 euros. Il est également préférable de réserver: revue.libres@gmail.com.

Site du « Cercle Aristote » (cliquer sur le lien)

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  Voilà. Quittons nous avec cette image de méchante qualité, mais émouvante. Accompagné du réalisateur Albert Serra, Jean-Pierre Léaud est venu nous présenter brièvement le film dans lequel il joue, La mort de Louis XIV, jeudi dernier au MKII Quai de Seine. Et bonne semaine à tous!

YVES BONNEFOY, L’ARRIÈRE-PAYS

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   En ce début du mois d’un mois de juillet qui s’annonce ensoleillé (prions Sainte Rita, patronne des causes perdues!), je crains que ce blog ne s’apparente à une rubrique nécrologique. Nerval (disparu il y a plus d’un siècle), Dantec, et maintenant Yves Bonnefoy! L’homme, qui avait quatre vingt treize ans, s’est éteint hier, nous laissant quantité de recueils, dont certains évoquent sa terre natale du Lot, où j’ai moi-même de fortes attaches familiales. De nombreuses biographies existent, et bien des hommages sont actuellement rendus à l’un de nos plus grands poètes. Je n’ajouterai donc pas de la matières à la matière. À titre privé, j’ai eu la chance de rencontrer Yves Bonnefoy à plusieurs reprises, à la fois à Bordeaux, au centre Cervantès de Paris (en compagnie d’Alejandro Jodorowsky), et à Poitiers, où j’ai étudié son oeuvre. Hélas les livres dédicacés sont dans les cartons. Plutôt que de reproduire ici une mauvaise photographie de son paraphe, je préfère donc vous livrer un poème, extrait des magnifiques Planches courbes, et vous souhaite à tous un beau week-end:

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La pluie d’été I

Mais le plus cher mais non
Le moins cruel
De tous nos souvenirs, la pluie d’été
Soudaine, brève.

Nous allions, et c’était
Dans un autre monde,
Nos bouches s’enivraient
De l’odeur de l’herbe.

Terre,
L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
C’était comme le sein
Qu’eût rêvé un peintre

MÉMOIRE DES POÈTES XIV: GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), cimetière du Père-Lachaise

DIVISION 49

Gérard de Nerval (1808-1855)

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Gérard de Nerval, par Nadar

   De son vrai nom Gérard Labrunie, Gérard de Nerval naît à Paris le 22 mai 1808 et se trouve immédiatement placé en nourrice à Loisy, dans le Valois, région qui restera toujours très présente dans ses œuvres. Médecin militaire attaché à l’armée impériale, son père, Etienne Labrunie, est envoyé en Allemagne, et notamment à Gross-Glogau, en Silésie, où sa jeune épouse, épuisée par le froid et par les voyages, meurt fin 1818. Orphelin de mère, le futur écrivain est éduqué par son oncle Antoine Boucher à Mortefontaine. Comme il le racontera en 1854 dans Promenades et souvenirs, il ne revoit son père que bien plus tard, et s’installe avec lui dans la capitale en 1814, rue Saint-Martin : J’avais sept ans et je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai “Mon père !… Tu me fais mal !”. De ce jour mon destin changea.  Entré au lycée Charlemagne en 1822, Gérard se lie d’amitié avec Théophile Gautier. Il écrit alors ses premiers poèmes, et compose même un recueil entier, intitulé Poésies et poèmes de Gérard L., 1824, et donné à son ami Arsène Houssaye en 1852. En 1826 paraissent ses Élégies nationales, à la gloire de Napoléon, ainsi que plusieurs satires dirigées contre l’Académie française qui a préféré Charles Brifaut, aujourd’hui oublié, à Lamartine, toujours célébré. Début 1828 paraît également sa traduction de Goethe. La même année, au mois de mai, Nerval entre en apprentissage chez un notaire pour contenter son père, puisque l’homme voit d’un mauvais œil les aspirations littéraires de son fils.

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La bataille d’Hernani, 23 février 1830

  Le 23 février 1830, convoqué par Hugo, il n’en fait pas moins partie du claque de la bataille d’Hernani. Vêtus de rouge, les jeunes Romantiques défendent la pièce, alors violemment attaquée par les auteurs classiques, qui en dénoncent l’audace dramatique et stylistique. Nerval, qui publie de nouvelles traductions de poésies allemandes, abandonne bien vite toute activité professionnelle, et, lié au Petit-Cénacle groupé autour du sculpteur Jehan Duseigneur, effectue deux séjours à la prison Sainte-Pélagie pour tapage nocturne. Il y rencontre notamment le mathématicien surdoué Évariste Gallois, comme il le racontera dans ses Petits châteaux de Bohème. En 1831, il adopte son pseudonyme définitif en souvenir du Clos-de-Nerval, lieu-dit près de Loisy, dans le Valois. Le Prince des sots et Lara, ses premières pièces de théâtre sont alors données à l’Odéon. Toujours officiellement étudiant en médecine, il assiste également son père pour soigner l’épidémie de choléra qui sévit dans la capitale l’année suivante.

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Jenny Colon (1808-1842)

    On pense que l’écrivain aurait rencontré une première fois la jeune actrice Jenny Colon en 1833. Séparée de l’acteur Pierre-Chéri Lafont, la comédienne exerce immédiatement une profonde fascination sur Gérard, qui entre en rivalité avec le banquier William Hope. Poursuivant sa vie de bohême aventureuse, et riche de l’héritage familial légué par son grand-père, Nerval visite à la fois le Midi et également l’Italie du Sud, qui aura un profond écho dans son œuvre, notamment sur Les Chimères, où se trouve évoqué Naples, et le Pausilippe altier : Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse/Au Pausilippe altier, de mille feux brillants (« Myrtho »). Gérard s’engage alors dans la désastreuse aventure du Monde dramatique, revue conçue pour célébrer Jenny Colon, et qui, dès 1835, le laissera profondément endetté. Ses amis du Cénacle de la « Bohême galante » regroupée impasse du Doyenné autour de T. Gautier, et d’Arsène Houssaye (1814-1896) l’aident néanmoins après la liquidation du journal en juin. Grâce à Alphonse Karr (1808-1890), Nerval signe ainsi plusieurs articles dans Le Figaro, et dans La Charte de 1830, feuille favorable à la politique de François Guizot (1787-1874), ministre de l’Intérieur. Co-écrit avec Alexandre Dumas, dont seul le nom apparaît pourtant sur le livret, accompagné par la musique d’Hippolyte Monpou (1804-1841), Piquillo n’attire pas les foules à l’Opéra-Comique. Jenny Colon[1], qui interprète le personnage de Sylva, fait un mariage de raison avec le flûtiste Leplus. Elle mourra en 1842, à trente-trois ans seulement, épuisée par ses maternités et par les tournées en province. Nerval, de son côté, voyage en Allemagne, et, à court d’argent, compose le drame Léo Burckart, en août-septembre 1838. Plusieurs pièces sont alors données, parmi lesquelles L’Alchimiste (co-écrite une nouvelle fois avec Dumas, représentée à la Renaissance), et Léo Burckart, dans une version remaniée. L’écrivain traverse une première phase de dépression nerveuse, et connaît de nombreux soucis financiers. Le gouvernement de Louis-Philippe, qui a retardé la représentation de ses œuvres du fait de la censure dramatique, lui offre alors la possibilité de partir en Autriche pour une mission officieuse, en octobre 1839. Il y rencontre notamment Franz Liszt et Maria Pleyel.

   voyage en orient

   À Paris, il poursuit son travail journalistique, avant de repartir en 1840 pour Bruxelles, à l’occasion d’une nouvelle représentation de Piquillo, en décembre. Il y voit Jenny Colon pour la dernière fois. Malheureux, criblé de dettes, Nerval fait une première crise de folie en février 1841, et, en mars, entre dans la clinique du Docteur Blanche, à Montmartre. Aidé financièrement par des amis, Nerval prend le bateau à Marseille fin 1842, séjourne en Grèce, au Liban, en Turquie, à Malte, d’où il rapporte son magnifique Voyage en Orient, paru en 1851. Les années suivantes, il poursuivra ses excursions en Flandres, aux Pays-Bas, et en Angleterre, tout en effectuant de petits trajets en région parisienne, promenades dont les Souvenirs et les nouvelles des Filles du feu gardent l’empreinte. Parallèlement, il écrit son drame Les Monténégrins, et collabore à divers périodiques, ce qui lui permet de rencontrer Félix Tournachon, dit Nadar, qui le photographie, dans un portrait demeuré célèbre. Ses traductions d’Heinrich Heine, corrigée avec l’auteur lui-même en mars 1848, paraissent dans La Revue des Deux-Mondes. Une nouvelle crise de folie l’amène à la clinique du Docteur Aussandon, en avril 1849, ce qui ne l’empêche pas de participer à diverses revues ésotériques.

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La clinique du Docteur Blanche, à Montmartre.

   Les années suivantes sont dominées par l’instabilité, mais demeurent les plus fécondes, d’un point de vue strictement littéraire. Effectuant de nouveaux aller-retours entre l’Allemagne, la France, la Belgique, et la banlieue parisienne, Nerval poursuit une intense activité théâtrale et journalistique, tout en subissant divers internements. En 1852, il signe un contrat de publication pour Les Petits Châteaux de Bohême, récit en prose qui évoque les années de jeunesse, à l’instar des Nuits d’octobre. En décembre 1853, il achève l’écriture de plusieurs chefs d’œuvre, passés à la postérité : Les Contes et facéties, Les Filles du feu suivies des sonnets des Chimères. En mars 1854, ayant reçu de l’argent pour mener une mission en Orient pour le gouvernement, il doit renoncer à tout départ lointain, du fait de ses soucis de santé. Toujours aidé par l’État grâce à un système de bourse, Gérard n’en part pas moins outre-Rhin en mai, et rend hommage à sa mère à Glogau. Début août, il revient à la clinique du docteur Blanche, et y écrit Aurélia, récit cathartique, sur les conseils du médecin. L’intervention de la Société des Gens de Lettres provoque sa « libération », en octobre. Ruiné, Gérard se retrouve sans domicile fixe, à l’approche de l’hiver. Le 20 janvier 1855, Théophile Gautier et Maxime Du Camp le voient à La Revue de Paris. Cinq jours plus tard, après avoir dîné dans un cabaret des Halles, il erre en plein Paris, par moins dix-huit degrés. La nuit sera blanche et noire aurait-il écrit. Le lendemain matin, à l’aube, il se pend à une grille, rue de la Vieille-Lanterne, non loin de l’actuel théâtre du Châtelet. Il n’a que quarante-six ans.

  nervalMalgré son suicide, et malgré ses orientations païennes, Nerval a droit à une cérémonie religieuse à Notre-Dame, puis on l’inhume dans la 49ème division, juste en face de Balzac, et non loin de Charles Nodier, sous une magnifique colonne en marbre blanc surmontée d’un vase, sans crucifix, avec pour seule inscription son nom de plume. Un lecteur a récemment y a accroché un homard en plastique : la légende veut effectivement que le poète se soit baladé avec un crustacé tenu en laisse sur les marches du Palais-Royal :  » En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… », aurait-il déclaré aux passants intrigués.

  Mort en 1855, Nerval n’a évidemment jamais fait partie du mouvement surréaliste, et ne figure pas dans la fameuse Anthologie de l’humour noir. André Breton n’en n’éprouve pas moins une profonde admiration pour un des grands intercesseurs du mouvement, quand Antonin Artaud, interné à Rodez, évoque fréquemment, un siècle après, son compagnon d’infortune. Appartenant, comme Pétrus Borel (inhumé en Algérie), au romantisme tardif, Nerval, dans ses derniers textes, témoigne d’un profond drame intérieur, et développe un univers onirique extrêmement riche, ce que l’universitaire Jean-Pierre Richard appelle géographie magique dans l’essai Poésie et profondeur[2]. Ayant été initié aux mystères druzes lors de son voyage en Syrie, le poète, qui, déclare avoir au moins dix-sept religions, rend d’ailleurs hommage à Jacques Cazotte ou à Restif de la Bretonne, à travers une série de courts récits biographiques parue en 1852, Les Illuminés. Teintée d’occultisme, de références ésotériques et alchimiques, son œuvre, à l’instar des Chants de Maldoror, annonce ainsi clairement l’esthétique surréaliste. Le rêve est une seconde vie lisons nous ainsi au début d’Aurélia, sous la plume du poète maudit. Citons, pour terminer, ces célèbres et très beaux vers tirés des Odelettes, et qui témoignent assez bien d’un art tour à tour léger et grave :

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets!

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Ulysse et Calypso - Arnold_Böcklin - wiki

« Ulysse et Calypso », Arnold Böcklin

[1] Cette dernière est enterrée au cimetière de Montmartre, dans la division 22, en compagnie de son mari, non loin des surréalistes Philippe Soupault, Victor Brauner et Jacques Rigaut.

[2] Seuil, 1955.

COUP DE FIL

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Clovis Trouille, La grasse matinée ou la momie somnambule

Grande émotion hier. Ayant quitté le Louvre à 18 heures, et m’étant, comme chaque samedi soir de travail, offert un ballon de rosé au comptoir d’un bar attenant, je me balade nonchalamment le long des quais, en observant distraitement les manège des bouquinistes, sous le jeune soleil de juin. Le téléphone sonne, et un numéro inconnu s’affiche. Pressentant je ne sais quelle démarche publicitaire, ou je ne sais quel arnaqueur en manque de pigeons, j’hésite tout d’abord à répondre, puis m’y résout. Une voix de vieille dame, chevrotante, cassée, me répond:

« Bonjour Monsieur Ruhaud. Je suis Madame Denise Alleau, veuve de René Alleau. Vous m’avez écrit récemment.

_ Euh, oui, Madame… C’est-à-dire, je ne pensais pas que vous me rappelleriez.

_ Non, jeune homme. Vous savez, je suis fatiguée, j’ai quatre-vingt quinze ans, mais votre lettre m’a fait plaisir. »

  Surpris, et néanmoins heureux, je dialogue avec la dame en question. Replaçons tout d’abord le contexte: il y a quelques jours, effectuant des recherches autour du surréalisme, et désirant retrouver la trace, éventuellement la sépulture, de l’occultiste et historien René Alleau, auteur de nombreux articles de l’Encyclopedia Universalis et d’un célèbre Guide de la France mystérieuse, j’écris une lettre à Denis Alleau, dont l’adresse m’a été donnée par David Nadeau, surréaliste québécois (sans parenté aucune avec l’éditeur du même nom. « Nadeau », qui signifie « Noël » en occitan, est un patronyme assez répandu en Charentes et dans tout le Sud de l’Hexagone). Je ne pense pas, alors, obtenir de réponse, et encore moins un coup de fil. Et pourtant si. Et quel appel! Longuement, Madame Alleau et moi, nous parlons du travail de feu René, des conférences au cours desquelles ils se rencontrèrent, elle et lui, au début des années 50. Plus encore, nous évoquons Breton, devenu intime, et qui passait souvent manger à leur domicile parisien, parfois avec Benjamin Peret… De tels témoignages sont évidemment parmi les derniers, puisque les témoins de cette révolution artistique s’éteignent progressivement.

« René est enterré au cimetière de Vallaubrix, dans le Gard. Il voulait une tombe comme celle de son ami Benjamin Peret, aux Batignolles, je crois, avec un buisson, du gazon. René aimait beaucoup Benjamin et André… Bon, mais c’est dur à faire pousser dans le Sud. Bref, il est là, et c’est là que je vis désormais! Je mets de l’ordre dans ses papiers. Vous savez, il travaillait énormément jusqu’à sa mort. Si vous voulez, vous trouverez sa correspondance avec André à la bibliothèque Jacques Doucet. Je vous donne aussi quelques noms d’anciens que vous pouvez contacter…

_ Merci beaucoup, Madame! »

   Quel moment! Non loin de la rue de la Vieille Lanterne, où mourut Nerval, une nuit de janvier, il me semble entendre une voix au loin, venue du passé, en traversant les Pont des Arts.

Le_guide_de_la_France_mysterieuse

 

 

BON ANNIVERSAIRE, BECASSINE!

becassine-google-doodle-anniversaire-francesoir_10   Bécassine a eu cent-dix ans ce lundi, comme le rappelait, au détour d’une page Web, le doodle de Google. L’histoire de la joyeuse et intrépide servante est donc née le 2 février 1905, et reste le fruit du hasard. Rédactrice en chef de La semaine de Suzette, un hebdomadaire pour fillettes, Jacqueline Rivière doit boucher une page blanche, du fait de la défection d’un illustrateur, et imagine de raconter la bévue commise par sa bonne, une Bretonne. Joseph Pinchon dessine le personnage•. De nouvelles planches paraissent de manière ponctuelle, toujours en guise de remplissage. En 1913, Bécassine est mise en scène dans des intrigues beaucoup plus longues et structurées, développées par Maurice Languereau, alias Cauméry, lui-même éditeur du périodique. Toujours dessinés par Pinchon, les albums se suivent et rencontrent un succès certain. Cauméry meurt en 1941, Pinchon en 1953. D’autres auteurs les remplacent, notamment Jean Trubert, à partir de 1959. Tombée un peu dans l’oubli, Bécassine ressuscite grâce au tube de Chantal Goya (Bécassine, c’est ma cousine, sorti en 1979, et vendu à plus de trois millions d’exemplaires). Dans les années 80-90, les créateurs du Bébête show caricaturent Jean-Marie Le Pen, lui-même morbihannais, sous les traits de « Pencassine », marionnette parodiant l’héroïne. Film d’animation destiné aux enfants, Bécassine et le trésor viking sort en 2001 sur les écrans.

   De son vrai nom Annaïk Labornez, Bécassine, qui porte le costume traditionnel picard, est en fait née dans une métairie de Clocher-les-Bécasses, village imaginaire non loin de Quimper, et tire son pseudonyme d’un nez si petit qu’on le voyait à peine, contrairement au long bec des bécasses. Ce détail anatomique, en apparence anodin, plonge ses parents, pourtant aimants, dans le désarroi. Une croyance populaire veut que l’intelligence d’un individu soit en effet proportionnelle à la taille de son nez. Bécassine se voit ainsi pourvue, dès l’enfance, d’un destin hors du commun.

   Passé dans le langage courant, le  nom commun « bécassine » désigne aujourd’hui, selon la définition du Dictionnaire encyclopédique Hachette, une jeune fille sotte et naïve. Emblématique, pour certains, du mépris légèrement raciste des bourgeois parisiens à l’égard des nombreux Bretons venus dans la Ville-Lumière au cours de l’exode rural•, Bécassine provoquera l’ire des mouvements indépendantistes. Le 18 juin 1939, quelques individus furieux détruisent sa statue en cire, au musée Grévin. La même année, l’adaptation de la série au cinéma, par Pierre Caron, suscite un tollé. Bécassine n’est pas ma cousine chante encore l’artiste Dan Ar Braz, en 1991•. Les apparences sont trompeuses. Pauvre, inculte, parfois maladroite, Bécassine, qui a quitté l’école à l’âge de dix ans, n’en possède pas moins un solide sens campagnard, doublé d’une imagination et d’une intuition exceptionnelles. Souhaitant échapper à sa condition, elle tente d’abord de devenir couturière, au Palais des Dames de Quimper, puis serveuse au restaurant Bogozier, avant de monter dans la capitale et d’être embauchée par Mme de Grand-Air, en tant que nourrice et gouvernante. À ce titre, elle s’occupe impeccablement de Loulotte, la petite orpheline recueillie par l’aristocrate, et, travailleuse acharnée, apprend à conduire une voiture (fait rarissime pour une dame à l’époque), à se servir du téléphone, avant d’effectuer de grands voyages, chez les Indiens d’Amérique, en Turquie ou en Angleterre. Représentée sans bouche, et, peu ou prou, asexuée, Bécassine sait se montrer coquette à l’occasion, faisant preuve d’une féminité discrète. Évoquons notamment ce flirt avec le major Tacy-Turn, qui, rougissant comme une jeune fille, donne un timide baiser à une Bécassine non moins troublée. En définitive, et pour reprendre l’analyse de Françoise Dolto, Bécassine, conçue par des hommes, est un modèle d’émancipation. D’un point de vue strictement artistique, Bécassine est également une des premières bandes-dessinées authentiques, et, trois ans avant Les Pieds Nickelés, marque une transition entre les histoires illustrées et les vrais albums, conçus comme tels. Le trait vif et rond de Pinchon inspirera la ligne claire, que l’on retrouve vingt-cinq ans plus tard sous la plume de Hergé, dans Tintin.

Bon anniversaire, donc, Bécassine!

PS: Pour ses cent-dix ans, une grande exposition de poupées, Bécassine dévoile les trésors de Loulotte, se tient au Musée de la poupée à Paris, du 3 février au 26 septembre (impasse Berthaud, quartier Beaubourg, 75003 Paris, station Rambuteau).

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• Pinchon affirme quant à lui que Maurice Langereau lui a demandé en 1904 d’illustrer l’histoire d’une petite Bretonne à son départ de village pour venir se placer à Paris.

• Cf. « Bécassine, le racisme ordinaire du bien-pensant », Yann Le Meur, Hopala n° 21, novembre 2005-février 2006.

• Certains Bretons récupéreront néanmoins l’image de Bécassine, pour en faire un symbole. Alain Le Quernec la représentera ainsi le poing dressé, en signe de protestation contre les marées noires à répétition qui salissent le littoral.

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