PAGE PAYSAGE

NOUNOURS

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

mars 2015
L M M J V S D
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  

bear-engraving-color11

NOUNOURS

   Fines aiguilles, arêtes ébréchées couvertes de minuscules névés, les Pyrénées découpaient géométriquement l’horizon parsemé de légères touches de brume. Il était midi trente, et le soleil de juillet tapait fort. Chauffé à blanc, un lac scintillait là-haut, tel un mirage, un morceau d’azur tombé du ciel.

   « Putain de sa race ! », lâcha rageusement Kévin Lalouze, surnommé Nounours du fait de sa forte carrure, de son allure pataude et de son embonpoint. Transpirant dans son survêtement beige, sous sa casquette Adidas, il demeurait insensible à la beauté du paysage. Le jeune métis était en fâcheuse posture. Dans la merde, pour le dire crûment. Qui, de Jordan ou d’Azouz, avait eu la brillante idée de braquer le PMU de Régis ? Figure d’autorité du quartier de Laubadère, le coriace cafetier, qui connaissait bien les trois voyous encagoulés, n’avait eu aucune peine à faire voltiger leur arme factice, avant de maîtriser Azouz et de prévenir la police. Les deux pieds-nickelés restants, bredouilles, avaient fui Tarbes à bord d’une Golf volée, et se dirigeaient vers le Sud, l’Espagne. Pensant semer les keufs, ils s’étaient engagés sur une série de lacets escarpés, en pleine montagne, sans plan défini, sans savoir où ils iraient. La suite tenait du vaudeville : Nounours, ne pouvant plus retenir sa vessie, avait demandé à Jordan de s’arrêter sur une aire de repos. Une voiture de gendarmerie, qui devait les suivre depuis longtemps, fit alors son apparition, et Jordan fila à toute vitesse, lâchant son comparse en train d’uriner contre un sapin. Caché par la végétation, Nounours était libre, mais complètement perdu, dans un endroit dont il ignorait tout, au milieu de nulle part. Et son portable ne captait pas, faute de réseau.

   Jordan l’avait abandonné. Il jura de se venger. Pour l’instant, craignant que les militaires ne reviennent le cueillir, Nounours se mit en marche le long d’un étroit sentier caillouteux, bordé de cairns, ces petits tas de pierres servant de bornes, le long des GR[1]. C’était dur, il faisait chaud, mais il n’avait pas le choix. Bientôt la forêt fit place à de verts alpages sur lesquels paissaient des moutons fraichement tondus, armés de clochettes, marqués d’une tache rouge, symbole de propriété. Cela puait le crottin et le suint.

   Vers quatorze heures, il croisa un homme d’âge mûr, petit et sec, vêtu d’une chemisette à carreaux et d’un bermuda kaki, affublé d’un bob écarlate, et d’épais godillots usés. L’homme -qui avait l’air gentil derrière d’épaisses lunettes de la Sécu- lui sourit largement. Nounours -qui n’était pas le mauvais bougre, mais qui, une fois de plus, n’avait pas le choix-, lui enjoignit de lui donner son sac sans faire d’histoire, tout en le menaçant avec le cran d’arrêt qui ne le quittait jamais. Surpris, l’homme s’exécuta et déguerpit sans demander son reste, abandonnant un bâton de berger métallique que Nounours, peu soucieux de l’environnement, jeta dans les fourrés.

   Celui-ci marcha encore une demi-heure, puis s’accorda une pause. Assis à l’ombre de grands arbres dont il ignorait le nom, il dominait une large vallée, partagée en deux par un torrent, semée de quelques maisons ocres. Le sac, sur lequel était accrochée une coquille Saint-Jacques, symbole des pèlerins, contenait une Bible protégée par un étui en cuir marron, ainsi qu’un recueil d’invocations orné d’un Christ en croix naïvement peint. Nounours songea brièvement à sa mère, une Guadeloupéenne très croyante qui, l’ayant élevé seule, le traînait à l’église le dimanche matin. Elle devait pleurer en ce moment, s’inquiéter, prier. Nounours n’en était pas à sa première incartade, et sa famille, ou ce qu’il en restait, pensait l’envoyer à l’armée, le remettre dans le droit chemin. Outre les livres pieux, Nounours trouva un précieux duvet, une carte au 25/1000ème, un portefeuille avec cinquante euros, un pique-nique, un couteau-suisse, de l’aspirine, une gourde isotherme, du papier hygiénique, quelques habits et une lampe-torche. La victime s’appelait Christophe Delicy, avait cinquante-trois ans, était célibataire, et vivait elle aussi à Tarbes, comme le signalaient des papiers d’identité que Nounours laissa au bord du sentier, avec les vêtements. Ayant consommé le pique-nique (du taboulé Fleury Michon, un club au thon et une compote), fumé un joint, il tenta de se repérer sur la carte, sans succès, et lâcha à nouveau quelques jurons. Devait-il revenir sur ses pas ? Les forces de l’ordre l’attendaient sans doute. Mieux valait continuer encore un peu, afin de les semer, quitte à retrouver la route plus tard, une fois le danger écarté.

   Il faisait moins chaud, à présent, mais le sentier était toujours aussi raide, aussi rude. Nounours, dont les tennis n’étaient pas adaptés à la randonnée, avait mal aux pieds. Pour autant, cette balade improvisée ne lui déplaisait pas : cela lui permettait d’oublier l’échec du casse, et lui rappelait ses premières vacances en colonie, avec les autres garnements de la cité, du côté du Canigou, majestueux sommet au nom de pâtée pour chiens. Il n’avait presque plus envie de s’arrêter, maintenant. Il était gagné par l’ivresse des cimes, et, retrouvant ses proches souvenirs d’enfance, éprouvait le besoin de monter, encore et encore. Ayant grandi dans une tour, il avait peu vu la nature, et pourtant s’y sentait bien, enfin chez lui. L’effet du joint n’y était probablement pas étranger.

   Le décor devenait de plus en plus minéral, au fur et à mesure qu’il avançait. L’herbe se concentrait maintenant en maigres touffes, au milieu de pierriers géants, de blocs granitiques. Des résurgences d’eau, des flaques moussues, étincelaient çà et là, répliques miniatures du lac qu’il avait vu en bas, et qui désormais s’étalait à cinquante mètres. Et derrière l’étendue bleutée, légèrement caché par un rocher qui ne paraissait tenir à rien, se dressait un modeste chalet gris. Méfiant, Nounours hésita longuement avant d’en pousser la porte, qui s’ouvrit dans un long, et plaintif, grincement, découvrant un intérieur pauvre. Posées sur le sol en terre battue, deux chaises en paille conversaient tristement avec une table, et une cheminée noire. Cela sentait le bois vermoulu et la boue, l’humidité. Nounours résolut de passer la nuit ici. Le lendemain matin, il se lèverait tôt, redescendrait vers la route, partirait en stop ou volerait une voiture. Ensuite ? Eh bien, il irait voir son cousin à Toulouse, ferait le mort.

   Il en était là de ses pensées, et s’apprêtait à déplier le duvet de sa victime, quand soudain il entendit des voix qui résonnaient en écho. Sorti du chalet, il aperçut deux gendarmes, qui montaient et s’approchaient dangereusement. Il eut juste le temps de courir se cacher derrière un promontoire, puis de redescendre légèrement en contrebas, au milieu d’un bosquet de sapins, d’où il pouvait observer les fonctionnaires sans se faire repérer. Ces derniers avaient la trentaine, et paraissaient rigoureusement identiques, tels des clones, ou des jumeaux parfaits. De taille moyenne, très minces, ils avaient l’air buté, avec leur képi profondément enfoncé sur la tête. La distance était trop importante, et Nounours ne pouvait saisir que des bribes de leur conversation, des mots comme « loin », « filer », « vide », ou encore « partir ».

   À leur tour, les gendarmes pénétrèrent dans le chalet, et n’en ressortirent plus, pour rester en planque, attendre puis arrêter le suspect. Le sac, objet du larcin, était évidemment resté à l’intérieur, et tout accablait Nounours. Une mauvaise sueur d’angoisse lui coulait le long de la nuque, inondait ses aisselles. Que faire ? Partir ? Descendre encore sans faire trop de bruit ? Il craignait qu’on le voie. Les gendarmes connaissaient sans doute mieux que lui la montagne, et sauraient lui mettre la main dessus. Dix minutes passèrent. Les deux hommes ne ressortaient toujours pas : cela faisait partie de la stratégie.

Tout à coup un craquement de branches lui fit tourner la tête.

« Oh… »

   L’animal, qui se tenait à plusieurs mètres, pesait facilement cent kilos, soit le poids de Nounours. À la différence du jeune délinquant, son corps était couvert d’un épais poil brun, et il marchait à quatre pattes, avait des oreilles rondes, un museau pointu, dont les narines vibraient. Ses yeux noirs fixaient intensément, mais sans agressivité, cet étrange frère humain hébété, tremblant de tout son corps. Aussi impressionnés l’un que l’autre, l’homme et l’animal s’observèrent quelques secondes, paralysés, avant de fuir à toutes jambes, à toutes pattes, vers des directions opposées.

« UN OURS ! UN OURS ! »

… s’étranglait Nounours, se réfugiant auprès des militaires, qui, peu empathiques, le ceinturèrent, avant de le menotter. Racontée en bafouillant tandis qu’ils redescendaient, à pied, vers la vallée, l’histoire de cette rencontre fortuite avec un plantigrade les amusa beaucoup, de même qu’elle amusa beaucoup le commissaire divisionnaire qui interrogea le coupable en garde à vue, le juge bedonnant qui lui administra un an ferme, et enfin toute la prison de Tarbes. Rentré penaud chez sa mère, le pauvre garçon ne se vengea pas de Jordan, le comparse qui l’avait abandonné, mais devint la risée du quartier, où il était désormais considéré comme un minable, doublé d’un fieffé menteur, un mytho.

Nul n’a jamais revu l’ours –le vrai–. Sans doute court-il encore, quelque part, dans la montagne.

[1] Circuit de Grande Randonnée (note de l’auteur)


2 commentaires

  1. poiraudeau dit :

    j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ta nouvelle. Nounours sous ses airs de délinquant n’est pas bien méchant, à un cœur blessé, celui d’un adolescent qui n’avait pas beaucoup d’horizons dans sa citée… (il a une carapace, et il se sent mal dans son corps, mais c’est un corps aussi qui le protège, qui lui donne l’air plus fort comme un ours…Il a l’air d’en vouloir à la terre entière, pour ça qu’il fait des bêtises…Mais je ressens que sa balade est un peu initiatique(même si nous ne sommes dans dans un conte, malgré le décors) , il réfléchit…Et l’ours qu’il croise, et un peu son miroir, asociales. Comme si il avait fait un rêve et les rêves sont des messages de l’inconscient. On se dit qu’une bonne randonnée avec des éducateurs(durant deux mois) aurait été plus bénéfique que la prison…Cela l’aurait rendu meilleur et plus heureux.
    bises

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Catégories

mars 2015
L M M J V S D
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

Catégories

Catégories

Statistiques du blog

  • 105 982 hits

Suivez-moi sur Twitter

%d blogueurs aiment cette page :